XLIX

Les événements ont ceci de commun avec les oies qu'ils vont en troupe.

Tout être non absolument dénué d'observation a pu le remarquer. Il est

vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul n'implore une

explication de cette loi, l'inexistante fontaine du Hasard devant

suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce

proverbe: «Un malheur n'arrive jamais seul,» est l'unique monument de

l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des particularités

les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que

les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l'illusion de leur

taille, semblent s'appeler les uns les autres, aussitôt qu'ils naissent,

par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant

des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l'éternelle

stupéfaction d'une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir

et qui ne s'attend jamais à rien.

On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine, que l'union

physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable

l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état rudimentaire. Cette

quasi certitude est l'un des fruits les plus savoureux d'une expérience

de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe du mystère autrement profond

de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs

alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de

leur solidarité parfaite? Toute la famille se précipite au premier

vagissement du nouveau né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque

les événements ne meurent jamais et qu'ils continuent toujours de faire

des enfants! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est,

pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend

boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes

les Lois, toutes les Volontés occultes s'accoudent en Polymnies, sur

l'inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur

présence....

Il s'en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait trop qu'il

était arrivé quelque chose! Cependant, il s'étonna de tomber,

immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage qu'il

avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois: Alcide Lerat,

«historien et littérateur français,» ainsi qu'il lui plaît de se

désigner lui-même. Ce fut, pour l'attristé convive de tant de capiteuses

ribotes de douleur, une commotion presque physique, à la manière d'un

pressentiment funèbre, de revoir tout à coup, en un tel moment, ce

fantoche sordide qui trottait, le nez au vent, comme un putois cherchant

à dépister une charogne.

Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est une sorte

de Benoît Labre littéraire, sans sainteté, dont le panégyrique posthume

serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d'auréoles les plus

audacieux. Vivant exclusivement d'aumônes récoltées chez les gens de

lettres, qu'il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et qui le

reçoivent dans des courants d'air, le drôle fétide, heureusement

incapable de s'enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l'un à

l'autre crépuscule,--colportant ainsi, dans le pantalon d'un romancier

qu'il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu'il vient de

couvrir d'ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les basses

conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d'un poète dont

il a _fini_ tous les chapeaux.

Il se venge par là d'être frustré de la première place, qu'il n'a jamais

cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux pamphlet: _Ménage et

Finances de Diderot_. Ce factum sans talent, mais d'une érudition de

détail exaspérante comme la vermine sur le pelage des adorateurs du

philosophe, produisit, en effet, une vive émeute d'opinions dans les

feuilles publiques, il y a trente ans. Les ouvrages postérieurs d'Alcide

Lerat ne valent pas, il est vrai, la goutte d'encre qu'on dépenserait

pour en écrire le titre. N'importe. Assuré d'être le plus immense génie

des siècles, il pense de bonne foi que tout lui est dû et que sa seule

présence est un honneur, une occasion de ravissement que rien ne

pourrait payer.

--Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne

tant qu'il peut ses _disciples_, dont les largesses, quelque démesurées

qu'on les supposât, ne pourraient jamais avoir, en raison des cataractes

de joie répandues sur eux, que le faux poids de l'ingratitude.

--Tout à vous, _sauf chaussettes_, écrivait-il, un jour, à l'un d'eux

qui avait oublié cet unique article dans l'abandon filial d'une complète

défroque. Parole admirable et définitive dont le destinataire, espèce de

va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas l'ironie profonde.

Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa physionomie,

qu'il est impossible de présenter l'usufruitier sans s'exposer à

l'inconvénient de paraître un farceur de table d'hôte. Le _rat_ est

évidemment sa bête, à moins qu'il ne soit la bête du rat, ce qui

pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de

betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse

d'insecte, plantée d'un aride taillis de poils grisonnants, est

chevauché d'une paire de petits yeux brillants et inquiets, à conciter

la fureur d'un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément

l'analogie. Le trottinement perpétuel, l'incurvation sacristine des

vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de plates

côtes souvent menacées, n'y ajoutent que fort peu de chose.

Leverdier connaissait l'animal depuis longtemps. Il était même

inexplicablement honoré par lui d'une sorte de considération ou

d'estime. Lerat, qu'il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois

fois et qui avait renoncé à l'expérience inutile de se présenter de

nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le

rencontrait, de quelques nutritives minutes d'entretien, dont Leverdier

se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures

raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu'il soupçonnait fort d'avoir

soufflé d'immondes calomnies sur le compte de son ami, dans l'indigente

main duquel il avait souvent pâturé la glandée d'un petit écu. Une fois

même, il lui donna le placide conseil de profiter de son excellente vue

de rongeur pour s'écarter soigneusement de tous les chemins de

Marchenoir.--Il n'est pas trop patient, voyez-vous, mon cher monsieur

Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos propres

oreilles. Je vous avertis en frère. _Pensez-y bien._

Dans la situation actuelle de son esprit, une telle rencontre, si

soudaine, lui fit l'effet d'un présage des plus néfastes. Il fut un

moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont le souvenir

fût extrêmement durable. Mais c'eût été battre une vieille femme et,

d'autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.

Il ne tarda pas à reconnaître qu'en effet, la rencontre n'était pas

absolument vaine et pouvait avoir d'assez graves conséquences.

L

--Oh! comme vous avez l'air _sérieux_, ce matin, monsieur le comte de

Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de

monseigneur le marquis d'Oreste?

Tels furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus décevante

contrefaçon d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé de son

éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de facéties,

insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec l'accompagnement

ordinaire d'une goguenarde révérence.

--Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de

n'avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé

et incapable, pour l'instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries.

Je vous prie de m'excuser et d'aller au diable, s'il vous plaît.

--Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu'il est le

Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que j'ai bonne envie de

garder pour moi une communication intéressante dont je voulais vous

charger pour votre ami Marchenoir.

À ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait, en général,

rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une citerne

d'informations, souvent étonnantes, et se disait qu'une eau très pure

peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses, en temps

d'orage.

--Vous avez, dit-il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir?

L'autre, s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi

lamentable que lui, et s'infléchissant vers son auditeur, comme un vieil

arbre congratulé,--sans quitter une seconde son sourire à claques

sempiternel,--se mit à zézayer à la façon d'un enfant de chœur, qu'une

circonstance calamiteuse aurait investi de quelque secret important pour

la prospérité de la fabrique.

--Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie femme. Il se

cache comme un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai rencontré, cette

semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que son intention est

de lui confier l'article de tête du _Basile_, pour tracasser un peu les

imbéciles de l'_Univers_. Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il

méritera d'errer, comme son homonyme biblique, «sur la face de la

terre,» car ils ont besoin de lui au _Basile_. Vous qui êtes un homme

pratique, vous devriez lui conseiller de se limer les ongles et

l'empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné me dire qu'il

comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis dans

les petits papiers de ce riverain du Danube. À propos, est-il revenu,

seulement, de son voyage édifiant?

--Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me

charge de votre ambassade.

Cette communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le

tout-puissant _Basile_, l'universel journal des gens _bien élevés_, se

sentît diablement anémié pour invoquer le réactif d'un tel moxa! Dans ce

cas....

À ce moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris une pose

connue. Ayant, au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état du ciel et

ramené sur ses tempes, du bout des doigts en pincettes de sa main

gauche, quelques mèches indisciplinées, il avait finalement abaissé

cette main à la hauteur présumée de l'organe des sentiments généreux et

la tenait, maintenant, ouverte et dardée contre la poitrine de son

adversaire.

--C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais! Et tirant son porte-monnaie, il

laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébille à

remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique exactitude, la

mendicité chrétienne.

Lerat ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir compissé son

bienfaiteur d'un dernier avis. En conséquence, il exhala ces

prototypiques admonitions:

--Si votre ami veut réussir au _Basile_, il faudrait lui recommander de

ne plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire à Beauvivier, sa

fortune est faite. Il ne manque pas de talent, quand il veut se modérer

et ne pas employer continuellement ses abominables expressions

scatologiques. C'est ce qui a perdu ce butor de Veuillot, qui a toujours

rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve joliment bien, n'est-ce pas,

aujourd'hui qu'il est crevé de son venin! Voyez Labruyère et Massillon.

Ils en disent plus en une seule phrase décente que tous vos épileptiques

en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de lire mon livre sur _La Table

chez tous les peuples_, que vous devez avoir dans votre bibliothèque. Il

apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la distinction.

L'odieux personnage avait cessé de sourire. Il flottait en dérive sur

son propre fleuve, avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé, du bout de

ses doigts exorables, un tout petit geste miséricordieux, il s'éloigna,

plein de sa puissance, la canne sous l'aisselle, les deux mains

cléricalement croisées dans l'intérieur de ses manches et le buste jeté

en avant, à la remorque de son museau, ayant l'air, parfois, de

soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.

--Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui cette retraite

savante avait été une beauté perdue, Marchenoir pourrait, en un instant,

reconquérir la grande publicité. Ne parvînt-il à lancer qu'un tout petit

nombre d'articles, il ressaisirait bientôt, par le moyen d'un journal si

retentissant, le groupe intellectuel ameuté naguère par ses audaces et

que son silence, depuis tant de mois, a dispersé. Puis, quelle revanche

contre tous les lâches qui le croient vaincu! Cette vermine de Lerat

doit avoir dit la vérité. Il a les plus basses raisons du monde pour

désirer de toutes ses forces qu'un brûlot formidable soit lancé,

n'importe de quelle main, sur les cuisines de la presse catholique. Il a

même dû travailler fortement Beauvivier dans ce sens et lui faire gober

la nécessité d'être l'_inventeur_ de Marchenoir. Properce, d'ailleurs,

en sage roublard, s'est soigneusement préservé d'écrire, et s'est

contenté de nous décocher cet éclaireur qui pouvait, à toute fortune,

encaisser les rentrées de coups de semelles d'une indignation présumable

et qui allait, évidemment, rue des Fourneaux, quand je l'ai rencontré.

Leverdier résolut de voir, le jour même, Properce Beauvivier, le

poète-romancier sadique, devenu, depuis peu, directeur et rédacteur en

chef du _Basile_. Il le connaissait à peine, mais il voulait, autant que

possible, pénétrer son jeu et préparer, avec un extrême soin, la

négociation,--Marchenoir ayant plusieurs fois exprimé très haut son

mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait avoir un fier besoin de

pimenter son limon pour s'être déterminé à faire des avances à ce

cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne tendît l'échelle au

désespéré que pour l'induire à se rompre définitivement la barre du cou

sur quelque échelon pourri. Sans doute, il eût été fort imprudent de

chercher à pressentir cet infâme juif sur la vitale question d'argent.

Ses pratiques, à cet égard, devaient ressembler à celles de son

prédécesseur, le fameux Magnus Conrart, dont le répugnant suicide fit

tant de bruit, et qui frappait d'une énorme redevance de prélibation les

émoluments des rédacteurs de passage, qu'il savait crevants de faim et

réduits à se contenter d'un salaire quelconque.

Mais, à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était absolument

indispensable d'assurer, au moins, l'indépendance de l'écrivain,

Marchenoir n'étant plus du tout le petit jeune homme trop heureux

d'acheter l'insertion de son vocable patronymique dans un grand journal,

au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de sa pensée.

Le Désespéré · 第 53 / 74 题