Les événements ont ceci de commun avec les oies qu'ils vont en troupe.
Tout être non absolument dénué d'observation a pu le remarquer. Il est
vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul n'implore une
explication de cette loi, l'inexistante fontaine du Hasard devant
suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce
proverbe: «Un malheur n'arrive jamais seul,» est l'unique monument de
l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des particularités
les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que
les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l'illusion de leur
taille, semblent s'appeler les uns les autres, aussitôt qu'ils naissent,
par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant
des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l'éternelle
stupéfaction d'une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir
et qui ne s'attend jamais à rien.
On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine, que l'union
physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable
l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état rudimentaire. Cette
quasi certitude est l'un des fruits les plus savoureux d'une expérience
de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe du mystère autrement profond
de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs
alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de
leur solidarité parfaite? Toute la famille se précipite au premier
vagissement du nouveau né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque
les événements ne meurent jamais et qu'ils continuent toujours de faire
des enfants! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est,
pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend
boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes
les Lois, toutes les Volontés occultes s'accoudent en Polymnies, sur
l'inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur
présence....
Il s'en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait trop qu'il
était arrivé quelque chose! Cependant, il s'étonna de tomber,
immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage qu'il
avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois: Alcide Lerat,
«historien et littérateur français,» ainsi qu'il lui plaît de se
désigner lui-même. Ce fut, pour l'attristé convive de tant de capiteuses
ribotes de douleur, une commotion presque physique, à la manière d'un
pressentiment funèbre, de revoir tout à coup, en un tel moment, ce
fantoche sordide qui trottait, le nez au vent, comme un putois cherchant
à dépister une charogne.
Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est une sorte
de Benoît Labre littéraire, sans sainteté, dont le panégyrique posthume
serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d'auréoles les plus
audacieux. Vivant exclusivement d'aumônes récoltées chez les gens de
lettres, qu'il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et qui le
reçoivent dans des courants d'air, le drôle fétide, heureusement
incapable de s'enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l'un à
l'autre crépuscule,--colportant ainsi, dans le pantalon d'un romancier
qu'il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu'il vient de
couvrir d'ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les basses
conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d'un poète dont
il a _fini_ tous les chapeaux.
Il se venge par là d'être frustré de la première place, qu'il n'a jamais
cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux pamphlet: _Ménage et
Finances de Diderot_. Ce factum sans talent, mais d'une érudition de
détail exaspérante comme la vermine sur le pelage des adorateurs du
philosophe, produisit, en effet, une vive émeute d'opinions dans les
feuilles publiques, il y a trente ans. Les ouvrages postérieurs d'Alcide
Lerat ne valent pas, il est vrai, la goutte d'encre qu'on dépenserait
pour en écrire le titre. N'importe. Assuré d'être le plus immense génie
des siècles, il pense de bonne foi que tout lui est dû et que sa seule
présence est un honneur, une occasion de ravissement que rien ne
pourrait payer.
--Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne
tant qu'il peut ses _disciples_, dont les largesses, quelque démesurées
qu'on les supposât, ne pourraient jamais avoir, en raison des cataractes
de joie répandues sur eux, que le faux poids de l'ingratitude.
--Tout à vous, _sauf chaussettes_, écrivait-il, un jour, à l'un d'eux
qui avait oublié cet unique article dans l'abandon filial d'une complète
défroque. Parole admirable et définitive dont le destinataire, espèce de
va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas l'ironie profonde.
Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa physionomie,
qu'il est impossible de présenter l'usufruitier sans s'exposer à
l'inconvénient de paraître un farceur de table d'hôte. Le _rat_ est
évidemment sa bête, à moins qu'il ne soit la bête du rat, ce qui
pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de
betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse
d'insecte, plantée d'un aride taillis de poils grisonnants, est
chevauché d'une paire de petits yeux brillants et inquiets, à conciter
la fureur d'un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément
l'analogie. Le trottinement perpétuel, l'incurvation sacristine des
vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de plates
côtes souvent menacées, n'y ajoutent que fort peu de chose.
Leverdier connaissait l'animal depuis longtemps. Il était même
inexplicablement honoré par lui d'une sorte de considération ou
d'estime. Lerat, qu'il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois
fois et qui avait renoncé à l'expérience inutile de se présenter de
nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le
rencontrait, de quelques nutritives minutes d'entretien, dont Leverdier
se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures
raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu'il soupçonnait fort d'avoir
soufflé d'immondes calomnies sur le compte de son ami, dans l'indigente
main duquel il avait souvent pâturé la glandée d'un petit écu. Une fois
même, il lui donna le placide conseil de profiter de son excellente vue
de rongeur pour s'écarter soigneusement de tous les chemins de
Marchenoir.--Il n'est pas trop patient, voyez-vous, mon cher monsieur
Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos propres
oreilles. Je vous avertis en frère. _Pensez-y bien._
Dans la situation actuelle de son esprit, une telle rencontre, si
soudaine, lui fit l'effet d'un présage des plus néfastes. Il fut un
moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont le souvenir
fût extrêmement durable. Mais c'eût été battre une vieille femme et,
d'autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.
Il ne tarda pas à reconnaître qu'en effet, la rencontre n'était pas
absolument vaine et pouvait avoir d'assez graves conséquences.
L
--Oh! comme vous avez l'air _sérieux_, ce matin, monsieur le comte de
Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de
monseigneur le marquis d'Oreste?
Tels furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus décevante
contrefaçon d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé de son
éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de facéties,
insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec l'accompagnement
ordinaire d'une goguenarde révérence.
--Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de
n'avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé
et incapable, pour l'instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries.
Je vous prie de m'excuser et d'aller au diable, s'il vous plaît.
--Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu'il est le
Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que j'ai bonne envie de
garder pour moi une communication intéressante dont je voulais vous
charger pour votre ami Marchenoir.
À ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait, en général,
rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une citerne
d'informations, souvent étonnantes, et se disait qu'une eau très pure
peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses, en temps
d'orage.
--Vous avez, dit-il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir?
L'autre, s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi
lamentable que lui, et s'infléchissant vers son auditeur, comme un vieil
arbre congratulé,--sans quitter une seconde son sourire à claques
sempiternel,--se mit à zézayer à la façon d'un enfant de chœur, qu'une
circonstance calamiteuse aurait investi de quelque secret important pour
la prospérité de la fabrique.
--Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie femme. Il se
cache comme un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai rencontré, cette
semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que son intention est
de lui confier l'article de tête du _Basile_, pour tracasser un peu les
imbéciles de l'_Univers_. Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il
méritera d'errer, comme son homonyme biblique, «sur la face de la
terre,» car ils ont besoin de lui au _Basile_. Vous qui êtes un homme
pratique, vous devriez lui conseiller de se limer les ongles et
l'empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné me dire qu'il
comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis dans
les petits papiers de ce riverain du Danube. À propos, est-il revenu,
seulement, de son voyage édifiant?
--Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me
charge de votre ambassade.
Cette communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le
tout-puissant _Basile_, l'universel journal des gens _bien élevés_, se
sentît diablement anémié pour invoquer le réactif d'un tel moxa! Dans ce
cas....
À ce moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris une pose
connue. Ayant, au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état du ciel et
ramené sur ses tempes, du bout des doigts en pincettes de sa main
gauche, quelques mèches indisciplinées, il avait finalement abaissé
cette main à la hauteur présumée de l'organe des sentiments généreux et
la tenait, maintenant, ouverte et dardée contre la poitrine de son
adversaire.
--C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais! Et tirant son porte-monnaie, il
laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébille à
remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique exactitude, la
mendicité chrétienne.
Lerat ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir compissé son
bienfaiteur d'un dernier avis. En conséquence, il exhala ces
prototypiques admonitions:
--Si votre ami veut réussir au _Basile_, il faudrait lui recommander de
ne plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire à Beauvivier, sa
fortune est faite. Il ne manque pas de talent, quand il veut se modérer
et ne pas employer continuellement ses abominables expressions
scatologiques. C'est ce qui a perdu ce butor de Veuillot, qui a toujours
rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve joliment bien, n'est-ce pas,
aujourd'hui qu'il est crevé de son venin! Voyez Labruyère et Massillon.
Ils en disent plus en une seule phrase décente que tous vos épileptiques
en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de lire mon livre sur _La Table
chez tous les peuples_, que vous devez avoir dans votre bibliothèque. Il
apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la distinction.
L'odieux personnage avait cessé de sourire. Il flottait en dérive sur
son propre fleuve, avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé, du bout de
ses doigts exorables, un tout petit geste miséricordieux, il s'éloigna,
plein de sa puissance, la canne sous l'aisselle, les deux mains
cléricalement croisées dans l'intérieur de ses manches et le buste jeté
en avant, à la remorque de son museau, ayant l'air, parfois, de
soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.
--Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui cette retraite
savante avait été une beauté perdue, Marchenoir pourrait, en un instant,
reconquérir la grande publicité. Ne parvînt-il à lancer qu'un tout petit
nombre d'articles, il ressaisirait bientôt, par le moyen d'un journal si
retentissant, le groupe intellectuel ameuté naguère par ses audaces et
que son silence, depuis tant de mois, a dispersé. Puis, quelle revanche
contre tous les lâches qui le croient vaincu! Cette vermine de Lerat
doit avoir dit la vérité. Il a les plus basses raisons du monde pour
désirer de toutes ses forces qu'un brûlot formidable soit lancé,
n'importe de quelle main, sur les cuisines de la presse catholique. Il a
même dû travailler fortement Beauvivier dans ce sens et lui faire gober
la nécessité d'être l'_inventeur_ de Marchenoir. Properce, d'ailleurs,
en sage roublard, s'est soigneusement préservé d'écrire, et s'est
contenté de nous décocher cet éclaireur qui pouvait, à toute fortune,
encaisser les rentrées de coups de semelles d'une indignation présumable
et qui allait, évidemment, rue des Fourneaux, quand je l'ai rencontré.
Leverdier résolut de voir, le jour même, Properce Beauvivier, le
poète-romancier sadique, devenu, depuis peu, directeur et rédacteur en
chef du _Basile_. Il le connaissait à peine, mais il voulait, autant que
possible, pénétrer son jeu et préparer, avec un extrême soin, la
négociation,--Marchenoir ayant plusieurs fois exprimé très haut son
mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait avoir un fier besoin de
pimenter son limon pour s'être déterminé à faire des avances à ce
cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne tendît l'échelle au
désespéré que pour l'induire à se rompre définitivement la barre du cou
sur quelque échelon pourri. Sans doute, il eût été fort imprudent de
chercher à pressentir cet infâme juif sur la vitale question d'argent.
Ses pratiques, à cet égard, devaient ressembler à celles de son
prédécesseur, le fameux Magnus Conrart, dont le répugnant suicide fit
tant de bruit, et qui frappait d'une énorme redevance de prélibation les
émoluments des rédacteurs de passage, qu'il savait crevants de faim et
réduits à se contenter d'un salaire quelconque.
Mais, à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était absolument
indispensable d'assurer, au moins, l'indépendance de l'écrivain,
Marchenoir n'étant plus du tout le petit jeune homme trop heureux
d'acheter l'insertion de son vocable patronymique dans un grand journal,
au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de sa pensée.