Elle se souvenait d'avoir autrefois connu, rue de l'Arbalète, un petit
juif besogneux qui vivait de vingt métiers plus ou moins suspects. Le
vieux drôle faisait ostensiblement l'immonde commerce des
reconnaissances du mont-de-piété et elle s'était laissée rançonner par
lui un assez bon nombre de fois. C'était bien l'homme qu'il lui fallait,
celui-là! Il n'était, certes pas, encombré de scrupules! Pour deux
francs, on lui aurait fait nettoyer une dalle de la Morgue, avec sa
langue! D'ailleurs, il la connaissait et savait qu'elle ne le
dénoncerait jamais à personne.
--Monsieur Nathan, dit-elle, en arrivant chez le personnage, avez-vous
besoin d'argent?
Ce monsieur Nathan était une petite putridité judaïque, comme on en
verra, paraît-il, jusqu'à l'abrogation de notre planète. Le Moyen Âge,
au moins, avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés
et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à chacun de les
éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants, on s'en cachait,
comme d'une infamie, et on se purifiait ensuite comme on pouvait. La
honte et le péril de leur contact était l'antidote chrétien de leur
pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une telle vermine.
Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses
propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne
bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs
enragés de la tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On
prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est
l'idiotie caractéristique des temps modernes.
Monsieur Nathan avait eu des fortunes diverses. Il avait raté des
millions et, quoiqu'il fût très malin, on le considérait, parmi ses
frères, comme un peu jobard. Son vrai nom était Judas Nathan, mais il
avait voulu qu'on l'appelât Arthur, et tel était son principe de mort.
Ce juif était rongé du vice chrétien de vanité. Successivement tailleur,
dentiste, marchand de tableaux, vendeur de femmes et capitaliste marron,
mais toujours travaillé de _dandysme_, il avait tout sacrifié, tout
galvaudé pour cette ambition. Une heure glorieuse avait pourtant sonné
dans sa vie. Il s'était vu directeur d'un journal légitimiste, vers les
dernières années du second empire. Mais, précisément, cette élévation
l'avait perdu. La grâce d'Israël s'était retirée de lui et il avait fait
de sottes affaires. Sa déconfiture, quoique retentissante, avait été
trop ridicule pour qu'il s'en relevât jamais. Maintenant, Dieu seul
pouvait savoir ses industries!
Mais, en vieillissant, ce petit bellâtre, qu'on rencontrait partout où
tintait la ruine, était devenu positivement sinistre. Au milieu
d'indicibles tripotages, ce grotesque filou n'abdiquait aucune de ses
anciennes prétentions, et on retrouvait toujours en lui le désopilant
roublard qui fit offrir, un jour, au comte de Chambord, de _se
convertir_ publiquement au catholicisme, si on le faisait marquis. Il
avait toujours la même politesse de garçon de bain ou d'huissier de
tripot, et le même geste fameux, de tapoter les deux choux-fleurs
latéraux qui faisaient encorbellement à son crâne chauve. Il avait
surtout le même empressement auprès des femmes, qu'il enrichissait
gracieusement de ses conseils ou de ses prophéties, en les dépouillant
de leurs bijoux et de leur argent. Car il était fort considéré parmi les
filles de la rive gauche, où il était venu s'établir, étant, à la fois,
leur banquier, leur courtier, leur marchande à la toilette, leur
consolateur et leur oracle,--parfois, aussi, leur _médecin_, disait-on.
Mais cette dernière chose flottait dans un salubre mystère ...
--Eh! comment, c'est vous, chère enfant! Bon Dieu! qu'il y a longtemps
qu'on ne vous a vue! On vous croyait perdue à jamais. Votre disparition
nous avait tous désespérés, et, pour mon propre compte, je vous donne ma
parole d'honneur que j'étais inconsolable ... Mais vous avez eu pitié de
vos victimes et vous nous revenez, sans doute. Pauvre agneau, il t'a
lâchée, je l'espère, ce sauvage avec qui tu vivais?
Ces paroles équivalentes à rien et proférées d'une voix lointaine,
_défunte_, paraissant sortir d'un phonographe vert-de-grisé, où elles
auraient été inscrites depuis soixante ans, voulaient surtout cacher
l'étonnement du vieux malandrin.
Quinze ou dix-huit mois auparavant, il avait eu l'audace de se présenter
chez Marchenoir, dont il avait découvert l'adresse, sous prétexte
d'offrir une occasion de dentelles, en réalité pour négocier un stupre
fastueux, dont les conditions inouïes, chuchotées à l'oreille de son
ancienne cliente, lui paraissaient devoir tout emporter. Mais, dès le
premier mot, Véronique avait été chercher son ami qui travaillait dans
la chambre voisine, et celui-ci avait simplement ouvert la fenêtre, en
sourcillant d'une façon si claire, que l'ambassadeur, abandonnant, pour
quelques instants, sa dignité, avait cru devoir disparaître aussitôt par
l'escalier.
--Monsieur Nathan, répondit la visiteuse avec fermeté, mais sans colère,
je ne suis pas venue pour vous faire des confidences et je vous prie de
me parler convenablement, sans me tutoyer, si c'est possible. Il s'agit
d'une affaire des plus simples. Vous savez arracher les dents, n'est-ce
pas? Combien me prendrez-vous pour m'arracher _toutes_ les dents?
Pour le coup, Nathan n'essaya plus de dissimuler sa stupéfaction.
Machinalement, il vérifia d'un geste les deux touffes peintes en blond
de diarrhée, qui lui garnissaient les tempes, resserra, autour de son
torse de coléoptère, le cordon à sonnette d'une robe de chambre, couleur
firmament pisseux, et revenant à marche forcée du fond de la pièce, où
l'avait lancé la première commotion:
--Vous arracher les dents! s'écria-t-il,--subitement animé, jaillissant,
presque humain,--tou-tes-les-dents! Ah! çà, mademoiselle, ai-je mal
entendu, ou suis-je assez comblé de disgrâce pour que vous ayez le
dessein de vous moquer de moi?
Véronique se découvrit la tête:
--Et cela, monsieur, qu'en pensez-vous? Est-ce une plaisanterie? Je le
répète, je veux me débarrasser de mes dents comme je me suis
débarrassée, ce matin, de mes cheveux. Cela est absolument nécessaire,
pour des raisons que je n'ai pas à vous dire. Je me suis adressée à
vous, parce que je craignais qu'un dentiste ordinaire ne voulût pas.
Vous devez me connaître, je suppose. Personne ne saura jamais que je
suis venue ici. J'ai trois louis à vous offrir pour une opération qui ne
prendra pas deux heures, et je vous ferai cadeau de mes dents par-dessus
le marché. Il me semble que vous n'aurez pas fait une trop mauvaise
journée. Si cela ne vous va pas, bonsoir, je vais ailleurs. Est-ce oui
ou non?
La dispute fut longue, cependant. Jamais ce misérable Nathan n'avait été
secoué d'une si rude sorte. Il voyait bien que Véronique n'était pas
folle, mais il ne pouvait concevoir qu'une jolie fille voulût se faire
laide. Cela renversait toutes ses idées. Puis, il y avait, dans cette
pourriture d'homme, un coin phosphoré qui n'était peut-être pas
absolument exécrable. Il reculait à la pensée de détruire ce beau
visage, de même qu'il aurait hésité, au moins une minute, fût-ce pour un
million, à brûler une toile de Léonard ou de Gustave Moreau.
L'anéantissement pur et simple d'une richesse de ce genre le confondait.
Ce scrupule, d'ailleurs, se compliquait de plusieurs craintes. Il avait
reçu bien des volées dans sa vie, mais la main de Marchenoir, non encore
éprouvée, lui semblait plus redoutable que celle du Seigneur,--sans
compter le grappin de la justice humaine qui pouvait intervenir aussi et
se fourrer curieusement dans ses petites affaires.
Véronique, discernant à merveille ce qui se passait dans cette âme
vaseuse, se décida, malgré sa répugnance, à en finir par
l'intimidation.--Vous n'avez pas tant balancé, lui dit-elle, quand il
s'est agi de la petite Sarah. Je sais par cœur toute cette histoire, et
même plusieurs autres. Faites-y bien attention. Allons, soyez
raisonnable et ne me laissez pas languir plus longtemps. Encore une
fois, il ne vous arrivera rien de fâcheux à cause de moi, je m'y engage,
et trois louis sont toujours bons à gagner.
Elle faisait allusion à une abominable affaire d'avortement, où la mère
avait failli périr, et qui avait donné beaucoup d'inquiétudes au bel
Arthur. Il se décida sur-le-champ, alla chercher l'outil de torture,
disposa toutes choses avec de petits mouvements nerveux et, finalement,
installa Véronique dans un profond fauteuil de cuir, en pleine clarté.
Elle renversa la tête et montra une double rangée de dents
lumineuses,--des dents à mordre les plus durs métaux humains. Le
tortionnaire abject, par une dernière impulsion de vague pitié, lui
déclara qu'elle allait atrocement souffrir.
--J'y suis préparée, répondit la sainte. J'espère avoir du courage. Je
tâcherai de me souvenir que j'ai mérité des souffrances plus grandes
encore.
Alors, s'accomplit cette horreur. À chaque dent qui s'en allait, la
pauvre Véronique, en dépit de sa volonté, poussait un léger cri et ses
yeux se remplissaient de larmes, pendant que des ruisseaux de sang
écumeux coulaient sur l'épaisse toile du tablier de cuisine que Nathan
lui avait ficelé autour du cou.
Quand la mâchoire supérieure fut complètement dégarnie, l'exécuteur dut
s'arrêter. L'infortunée avait perdu connaissance et se tordait
spasmodiquement. Il fallut la ranimer, étancher le sang qui partait à
flots, arrêter l'hémorragie, calmer les nerfs, toutes besognes
familières à cet omniscient des basses pratiques chirurgicales. Il
exprima son avis de renvoyer à quelques jours la seconde partie de
l'opération, dans le secret espoir de ne la voir jamais revenir et
d'échapper ainsi à une corvée qui lui déplaisait, ayant, d'ailleurs,
soigneusement empoché l'argent. Mais, au bout d'un quart d'heure,
l'étonnante martyre lui signifia énergiquement, sans parler, qu'elle
voulait que cela continuât.
Rien ne fut plus horrible. L'opérateur gagna son salaire. Les
anesthésiques ordinaires étaient sans effet sur ce paquet de nerfs en
déroute, effroyablement ébranlés déjà, malgré l'héroïsme de la patiente.
La syncope se renouvela cinq à six fois, de plus en plus inquiétante.
Une minute, Nathan, terrifié, crut au tétanos.
Enfin, le supplice s'acheva, et, peu à peu, reparut l'équilibre.
Véronique but un cordial préparé d'avance et souffrant encore d'atroces
douleurs, mais redevenue l'impératrice d'elle-même, elle regarda
tristement, sur la table, le gisant trésor de l'écrin de sa bouche, vide
à jamais, puis, s'approchant d'un miroir, elle poussa un cri, un seul
cri funèbre, sur sa beauté dévastée, gémissement de la nature qu'elle ne
put réprimer.
Le sordide Nathan, étonné de son propre trouble, balbutiait quelques
phrases vaines, alléguant l'espèce de violence qu'il avait subie. C'est
alors que la chrétienne, avec une noblesse d'humilité éternellement
inintelligible pour les âmes viles, obéissant à cette furie
d'abaissement qui est un des caractères de l'amour mystique, ramassa la
main de l'immonde bandit, cette main cireuse, boudinée, dans laquelle
avaient tenu toutes les crapules, et la baisa,--comme l'instrument de
son martyre!--de ses lèvres sanglantes et déformées.
--Adieu, monsieur Nathan, dit-elle ensuite, d'une voix, qu'elle-même ne
reconnut plus. Je vous remercie. N'ayez aucune inquiétude. Vous faites
souvent de vilaines choses dans votre métier, mais je prierai mon
Sauveur pour vous ...