Leverdier chérissait Véronique à sa manière et le plus fraternellement
du monde, parce qu'il voyait en elle une chose à Marchenoir. Cet être,
si singulièrement organisé pour l'exclusive passion de l'amitié, n'avait
jamais eu besoin de combattre pour écarter de lui d'autres sentiments.
Celui-là comblait largement sa vie, ayant assez d'ampleur pour s'étendre
à des multitudes, si son grand artiste avait pu devenir populaire. Il
avait voué une sorte de reconnaissance, exaltée jusqu'au culte, à la
simple créature en qui Marchenoir avait trouvé consolation et réconfort.
Médiocrement ouvert à cette Mystique sacrée, dont Marie-Joseph avait
fait son étude et que Véronique assumait en sa personne, il lui
suffisait que ses amis y rencontrassent leur joie ou leur aliment. Il
n'en demandait pas davantage, se réjouissant ou s'affligeant
sympathiquement, sans toujours comprendre, mais confessant avec candeur
l'inaptitude de son esprit.
Depuis deux ans que durait le séraphique concubinage, il s'était fait
une compénétration très intime de ces trois âmes, vivant entre elles et
séparées du reste du monde. Quoique Leverdier n'habitât pas la rue des
Fourneaux, on l'y voyait presque tous les jours. Il avait même résolu de
s'y fixer au plus prochain terme. Dans les six dernières semaines, il
avait été régulièrement prendre des nouvelles de Véronique, lire avec
elle les lettres de l'absent, et il pouvait témoigner de l'uniformité
parfaite de sa vie,--jusqu'au jour où cette fille de prière et
d'holocauste spontané, ayant reçu le message de la Grande Chartreuse,
avait accompli, sans l'avertir, l'acte inouï qu'il lui fallait
maintenant raconter à ce malheureux homme, pour lequel il aurait
volontiers souffert et qui lui commandait de l'égorger.
Il raconta donc ce qu'il savait, ce qu'il avait vu ou compris. Son
émotion était si grande, qu'il balbutiait et sanglotait presque, ce
dialecticien rapide et précis. Il pâtissait en trois personnes, comme
Dieu voudrait pâtir, s'affolant et s'évanouissant de douleur sous la
blessure ouverte de ces deux âmes, qui ne pouvaient saigner que sur la
sienne!
Quant à Marchenoir, il avait assez à faire de ne pas expirer sous la
barre qui le rompait, comme un vulgaire assassin qu'il s'accusait
d'être. À chaque détail, il poussait un han! caverneux, en crispant ses
poings, et grinçait des dents comme un tétanique. Seulement, il voyait
plus loin que Leverdier et connaissait mieux sa Véronique. Il
discernait, à travers la buée de son supplice, à lui, une immense beauté
de martyre, que cet homme de _petite foi_ ne pouvait apercevoir dans son
plan surnaturel, et il rencontrait ainsi un principe de consolation
future dans le paroxysme même de son désespoir.
Or, voici ce qui s'était passé. Véronique avait reçu la lettre, il y
avait environ huit jours. Leverdier étant venu la voir presque aussitôt
après, l'avait trouvée, suivant son expression, noire et agitée, ayant
sur son beau visage en «ciel d'automne,» les stigmates d'un récent
déluge. Il n'en avait conçu aucun soupçon ni aucune alarme, ayant
l'habitude prise de tout rapporter d'elle aux exigences d'une
hyperesthésie mystique, et sachant avec quel luxe on pleurait dans cette
maison. Véronique, d'ailleurs, ne lui avait pas parlé de la lettre. On
s'était, comme toujours, entretenu de Marchenoir, en exprimant pour lui
l'ordinaire vœu d'un prochain retour et d'une accalmie dans sa
destinée...
Demeurée seule, la sainte se mit en prière. Ce fut une de ces
implorations sans fin ni mesure, dont la durée et la ferveur étonnaient
jusqu'à Marchenoir,--l'assomption d'une flamme rigide, blanche, affilée
comme un glaive, sans vacillation, sans vibration extérieure, dans ce
silence aimanté de la contemplation, qui ramasse autour de lui tous les
murmures et tous les frissons pour se les assimiler. Prière non formulée
et intransposable sur le clavier de n'importe quel langage, dont le
désir sensuel est, peut-être, un distant symbole, dégradé, mais
intelligible.
La nuit tomba lentement autour de ce pilastre d'extase. Quand Véronique
ne distingua plus la face pendante de son crucifix, elle raviva une
petite lampe d'oraison, toujours allumée dans une coupe de cristal rose,
et s'agenouilla de nouveau. L'objurgation amoureuse recommença, plus
enflammée, plus véhémente, plus extorsive ... C'eût été un spectacle
d'effroi et de pitié déchirante, de voir cette suppliante à genoux par
terre, les bras en croix, deux ruisseaux de larmes coulant de ses yeux
jusque sur le plancher, absolument immobile, à l'exception de sa gorge
superbe, soulevée et palpitante par l'élan de son prodigieux espoir!
Des heures s'écoulèrent ainsi, leur sonnerie lointaine venant expirer en
vain dans cette chambre immergée de dilection, où les atomes avaient
l'air de se recueillir pour ne pas troubler le grand'œuvre de la
charité.
Vers le matin, elle se releva enfin, brisée, frissonnante, baisa
longuement les pieds de plâtre de l'image, s'enroula dans une couverture
de laine, s'étendit sur son lit sans l'ouvrir, suivant son habitude, et
s'endormit aussitôt en murmurant:--Doux Sauveur, ayez pitié de mon
pauvre Joseph, comme il a eu pitié de moi!...
Lorsqu'un pâle rayon de soleil vint réveiller la pénitente, son premier
regard fut, comme toujours, pour son crucifix et sa première pensée se
traduisit par un éclat de joie.
--Ah! monsieur Marchenoir, s'écria-t-elle, en sautant à bas de son lit,
vous vous permettez d'être amoureux de Madeleine. Attendez un peu. Je
vais me faire belle pour vous recevoir. Vous ne savez pas encore ce
qu'une jolie femme peut inventer pour plaire à celui qu'elle aime. Vous
allez l'apprendre tout de suite.
Alors, dénouant d'un geste sa magnifique chevelure, couleur de couchant,
qui lui descendait jusqu'aux genoux, et dans laquelle quarante amants
s'étaient baignés, comme dans un fleuve de flammes où renaissaient leurs
désirs, elle la ramassa à poignée sur sa tête, d'une seule main et, de
l'autre, fit le geste de s'emparer d'une paire de ciseaux. Puis, tout à
coup, se ravisant:
--Non, dit-elle, je les couperais mal, le marchand n'en voudrait pas et
j'ai besoin d'argent pour _l'autre chose_.
Elle s'habilla rapidement, fit sa prière du matin et sortit.
Quand elle rentra, elle était tondue comme une brebis d'or, et
rapportait soixante francs. L'infâme perruquier, qui l'avait volée,
d'ailleurs, avait rétabli, tant bien que mal, avec des bandeaux et des
étoupes, l'harmonie de sa tête, mais le massacre était évident et
horrible. Elle avait pu échapper, sous son épaisse fanchon, à l'examen
des gens de la maison, mais si Leverdier allait venir!... Il avait de
très bons yeux et il serait impossible de se cacher de lui. Il
s'opposerait sûrement à ce qu'elle voulait faire encore. Cette crainte
la mit en fuite.--Mieux vaut en finir tout de suite, pensait-elle, en
redescendant comme une voleuse.