Marchenoir sortit de la gare de Paris, au point du jour, son léger
bagage à la main. Il avait besoin de marcher, de se piétiner lui-même
sur les pavés et le bitume de cette ville de damnation, où chaque rue
lui rappelait une escale du pèlerinage aux enfers qui avait été sa vie.
Il sentit, avec toute la vigueur renouvelée de ses facultés
impressionnelles, le despotisme de cette _patrie_. Il faut avoir vécu
par l'âme et par l'esprit dans, cet ombilic de l'intellectualité
humaine, y avoir écorché vives ses illusions et ses espérances, et
ensuite, avoir trouvé le moyen de garder un tronçon de cœur, pour
comprendre la volupté d'inhalation de cette atmosphère empoisonnée par
deux millions de poitrines, après une absence un peu prolongée. L'homme,
naturellement esclave, se rebaigne, alors, avec délices, dans le cloaque
cent fois maudit et relèche, avec un attendrissement canin, les semelles
cloutées qui se posèrent si souvent sur sa figure ...
Marchenoir méprisait, haïssait Paris, et cependant, il ne concevait
habitable aucune autre ville terrestre. C'est que l'indifférence de la
multitude est un désert plus sûr que le désert même, pour ces cœurs
altiers qu'offense la salissante sympathie des médiocres. Puis, sa
double vie affective et intellectuelle avait réellement débuté dans ces
amas d'épluchures, où des chiens,--probablement crevés,
aujourd'hui,--s'étaient étonnés, naguères, de le voir picorer sa
subsistance. Sa genèse morale avait commencé au milieu de ces balayeurs
matutinaux et de ces voitures maraîchères qui descendent en furie vers
les Halles, pour arriver à l'ouverture de la grande Gueule. Autrefois,
quand s'achevait une de ces transperçantes nuits qui paraissaient avoir
trois cent soixante heures, au vagabond sans linge et sans asile; il se
souvenait, maintenant, d'avoir espéré, quand même, et d'avoir dilaté son
rêve imprécis dans le frisson de semblables aurores.
Ici, sur ce banc du boulevard Saint-Germain, devant Cluny, il s'était
assis, une fois, au petit jour, il y avait bien vingt ans! Il n'avait
plus la force de marcher et, d'ailleurs, il était _arrivé_, n'allant
nulle part. Il assignait le soleil à comparaître, ne fût-ce que par
pitié, et faisait semblant de ne pas dormir, pour échapper à la
sollicitude des argousins, lorsqu'un être plus triste encore était venu
s'asseoir à côté de lui. C'était une fille errante, épuisée d'une
recherche vaine et sur le point de rentrer. La physionomie du noctambule
avait remué, par quelque endroit, le déplorable cœur sans tige de cette
flétrie, qui voulut savoir ce qu'il était et ce qu'il faisait là.
--Pauvre monsieur, lui dit-elle, venez chez moi, je ne suis qu'une
malheureuse, mais je peux bien vous donner mon lit pour quelques heures,
je couche avec tout le monde pour de l'argent, c'est vrai, mais je ne
suis pas une dégoûtante et je ne veux pas vous laisser sur ce banc.
Ces amours de fange et de misère avaient duré une demi-journée et il
n'avait jamais pu revoir sa samaritaine. C'était un des souvenirs qui
attendrissaient le plus Marchenoir.
De Cluny à l'Observatoire, en remontant le boulevard Saint-Michel, il
retrouvait ainsi, à chaque pas, d'indélébiles impressions, car c'était
ce quartier qu'il avait le plus souvent parcouru dans les sinistres
croisières nocturnes de son adolescence. Quand il fut arrivé au
carrefour et presqu'à l'entrée de la rue Denfert-Rochereau, où demeurait
Leverdier, qu'il avait, non sans combat, résolu de voir tout d'abord,
avant de rentrer chez lui,--une palpitation le secoua en apercevant le
restaurant banal, théâtre de sa première rencontre avec la _Ventouse_,
devenue, par lui, cette sublime Véronique essuyant la Face du Sauveur.
Il fut, à l'instant, ressaisi de tout son trouble et d'une crainte plus
grande de l'inconnu. Son ami lui parut un homme infiniment redoutable
qui allait prononcer de définitives choses et il monta son escalier avec
tremblement.
Après les premiers cris et la première étreinte, ces deux êtres si
singuliers, chacun en son genre, s'assirent l'un en face de l'autre, les
mains dans les mains, haletants, pantelants, larmoyants, bégayants:--Mon
cher ami!--Mon bon Georges!--tous deux, déjà! sentant monter, du fond
même de leur joie, l'impossibilité de l'exprimer,--comme si les
bourgeois avaient raison et qu'il existât une jalouse prohibition de
l'Infini contre tous les sentiments absolus!
--Mais j'y pense, cria Leverdier, en se levant avec précipitation, tu
dois avoir besoin de prendre quelque chose, Je viens justement de faire
du café et je possède d'excellent genièvre. Tu vas être servi à
l'instant.
Marchenoir, silencieux, frémissant, n'osant interroger, remarquait que
le nom de Véronique n'avait pas encore été prononcé. Il observait aussi,
que l'empressement de son ami était quelque peu fébrile et tumultueux
et, qu'en somme, il aurait fallu dix fois moins de temps pour servir la
plus grande tasse du meilleur café de la terre.
Tout à coup, il alla vers lui et lui posant ses deux mains sur les
épaules:--Georges, dit-il, il y a quelque chose, je veux le savoir.
Leverdier avait à peu près son âge. C'était un de ces nègres blonds,
lavés au safran des étoiles et frottés d'un pastel de sang, qui plaisent
aux femmes beaucoup plus qu'aux hommes, ordinairement mieux armés contre
les surprises de la face humaine. Le trait dominant de sa vibratile
physionomie était les yeux, comme chez Marchenoir. Mais, au contraire de
ces clairs miroirs d'extase, allumables seulement au foyer de quelque
émotion profonde, les siens étaient perpétuellement dardants et
perscrutateurs, comme ceux d'une pygargue en chasse ou d'un
loup-cervier. Nul éclair de férocité, pourtant. De toute cette figure
transsudait, au contraire, une bonté joyeuse et active, dont
l'expression valait un miracle, et l'intensité même de son regard était
un simple effet de la merveilleuse attention de son cœur. A peine une
vague ironie relevait-elle, parfois, la commissure et remontait plisser
le coin de l'œil droit. Visiblement, la palette de cette âme était au
grand complet, à l'exception d'une seule couleur, le _noir_, dont un
déluge de ténèbres n'aurait pu réparer l'absence. Cet homme avait
évidemment reçu pour vocation d'être le grand public consolateur, à lui
tout seul, et pour l'unique virtuose qui pût se passer
d'applaudissements vulgaires.
Le contraste était saisissant quand on les voyait ensemble, chacun d'eux
paraissant avoir précisément tout ce qui manquait à l'autre. De taille
moyenne tous deux, Marchenoir offrait l'aspect d'un molosse dont
l'approche était à faire trembler, mais que le premier élan de sa colère
pouvait porter dans un gouffre, s'il manquait sa proie. Leverdier, au
contraire, frêle d'apparence, mais légèrement félin sous le cimier de
ses cheveux crépus, et trempé, depuis son enfance, dans toutes les
pratiques de sport, avait des ressources d'art qui en eussent fait un
voltigeur auxiliaire des plus à craindre pour l'ennemi commun, si on se
fût avisé de les attaquer. Et on devinait qu'il devait en être ainsi de
leur coalition morale.
Le pauvre lynx, se voyant happé, essaya d'abord de baisser les yeux,
mais, aussitôt, sa loyale et vaillante âme les lui fit ouvrir et les
deux intimes plongèrent ainsi, l'un dans l'autre, quelques secondes.
--Eh bien, oui! répondit-il, nerveusement, il y a une chose ... sans
nom. Tu as écrit une lettre insensée à Véronique et la pauvre fille
s'est _défigurée_ pour te dégoûter d'elle.
À cet énoncé inouï, Marchenoir tourna sur lui-même et s'éloignant
obliquement, à la façon d'un aliéné, les deux bras croisés sur sa tête,
se mit à exhaler des rauquements horribles qui n'étaient ni des sanglots
ni des cris. Il sortit de lui des ondes de douleur, qui s'épandirent par
la chambre et vinrent peser comme une montagne sur le tremblant
Leverdier. Transpercé de compassion, mais impuissant, cet ami véritable
se courba, et s'appuya le visage sur le marbre de la cheminée pour
cacher ses pleurs.
Cette scène dura près d'un quart d'heure. Alors, les gémissements
énormes s'arrêtèrent. Marchenoir s'approcha de la table et, prenant la
bouteille de gin, remplit la moitié d'un verre qu'il vida d'un trait.
--Georges, dit-il ensuite, d'une voix extraordinairement douce, essuie
tes yeux et donne-moi du café ... Très bien ... Assieds-toi ici,
maintenant, et raconte par le menu. Désormais, je peux tout entendre.