Maintenant, il se retournait décidément vers l'histoire. Elle avait été
sa plus grande ambition et son plus fervent amour intellectuel. Depuis
son enfance, il avait cette impression d'être beaucoup plus le
contemporain des Croisades ou de l'Exode que de la racaille
démocratique. Son admirable étude mérovingienne attestait suffisamment
l'anachronisme de sa pensée. Mais il n'avait aucun désir de recommencer
ce genre d'effort. Une monographie d'homme ou même de peuple, quelque
dilatée qu'il l'imaginât, ne lui suffisait plus. Il refusait de se
cantonner à nouveau dans un coin de siècle. Il voulait, désormais,
envelopper, d'une seule étreinte, l'histoire du monde.
Ainsi qu'il l'avait confié à son ami, il rêvait d'être le Champollion
des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d'une
révélation par les symboles, corroborative de l'autre Révélation. C'eût
été toute une science nouvelle, singulièrement audacieuse, et que le
génie seul pouvait sauver du ridicule. Le pauvre Leverdier en avait
tremblé dans sa peau dès la première ouverture, puis les volutations
oratoires de son prophète l'avaient insensiblement enroulé à cette
conception qu'il avait fini par juger sublime. Il est, du moins,
incontestable que certaines inductions dont cet éblouissant
démonstrateur étançonnait son système, le faisaient paraître tout à fait
probable.
Il en avait pris l'idée première dans ces études exégétiques qui furent,
par une singularité peut-être inouïe, le point de départ de sa vie
intellectuelle, aussitôt après sa conversion. Appuyé sur l'affirmation
souveraine de Saint Paul: que nous voyons tout «en énigmes», cet esprit
absolu avait fermement conclu du symbolisme de l'Écriture au symbolisme
universel, et il était arrivé à se persuader que tous les actes humains,
de quelque nature qu'ils soient, concourent à la syntaxe infinie d'un
livre insoupçonné et plein de mystères qu'on pourrait nommer les
_Paralipomènes_ de l'Évangile. De ce point de vue--fort différent de
celui de Bossuet, par exemple, qui pensait, au mépris de Saint Paul, que
tout est éclairci,--l'histoire universelle lui apparaissait comme un
texte homogène, extrêmement lié, vertébré, ossaturé, dialectiqué, mais
parfaitement enveloppé, et qu'il s'agissait de transcrire en une
grammaire de possible accès.
Il en avait conçu l'espérance et ne vivait plus que pour ce projet,
devenu le centre d'innervation de ses pensées. Peu lui importait qu'on
le jugeât extravagant ou ridicule. Depuis longtemps, il avait pris son
parti de ne jamais plaire et ne s'embarrassait guère de l'hostilité
même, dont les effets immédiats ne peuvent jamais atteindre, après tout,
bien facilement un homme que sa plume, sa langue et ses muscles rendent
également redoutable.
Ah! sans doute, les ennemis assez nombreux qu'il s'était attirés déjà
dans la presse, avaient la ressource ordinaire de lui fermer
généreusement tous les débouchés et, par conséquent, de priver d'argent
un écrivain pauvre que son talent aurait dû nourrir. C'était là le
danger médiat et nullement méprisable. Mais, que faire? Il se sentait
traîner par les cheveux dans sa douloureuse voie et, ne le voulût-il
pas, il lui fallait courir son destin. Proférer, s'il était possible,
une grande parole, et mourir ensuite sous les soufflets et les crachats
de l'univers!--À la grâce de Dieu! disait-il souvent. C'est le mot de
beaucoup de téméraires, mais, dans sa bouche, il avait une signification
très haute et quasi sainte.
Retiré dans sa chambre de la chartreuse, il raidissait ses deux bras
contre sa propre douleur, ancienne ou récente, pour écarter
l'importunité d'une sollicitude étrangère au travail de parturition de
son esprit.
--Le Symbolisme de l'histoire! pensait-il, vérité certaine, mille fois
évidente à mes yeux, mais combien difficile à démontrer acceptable! S'il
s'agissait d'expliquer, pièce à pièce, le symbolisme du corps humain ou
le symbolisme végétal, cette besogne, souvent entreprise déjà par des
mystiques ou des philosophes, n'étonnerait pas trop encore. Il y aurait
des chances pour faire rouler quelques idées sur ce rail connu, à
condition, toutefois, qu'elles ne parussent pas trop originalement
défrayées. Mais, ici, je vais me cogner, tout de suite, au front de
taureau d'une Liberté ombrageuse, impénétrable, totalement incomprise de
la multitude qui l'adore et mal définie des docteurs chrétiens qu'elle
épouvante. Je suis en partance, comme Colomb, pour l'exploration de la
_Mer ténébreuse_, avec la certitude de l'existence d'un monde à
découvrir et la crainte de révolter, à moitié chemin, cinquante passions
imbéciles. L'histoire fragmentaire, telle que je la vois partout, est un
miroir pour l'orgueil stupide de cette liberté qui se félicite sans
relâche d'avoir fait ce qu'elle a voulu,--jamais autre chose,--et la
synthèse absolue, dont j'ai le dessein, confisque, du premier coup, cet
objet de toilette, pour contraindre la vieille jouisseuse à se
contempler dans le très humble ruisseau d'égout qui est sa patrie.
Certes, je me passerais bien d'applaudissements et je n'en ai jamais
cherché, mais encore faut-il que je sois intelligible, que je ne
terrifie pas tous les éditeurs sans exception, que je sois débitable au
moins autant qu'un _amer_ nouvellement importé, sur le zinc en cœur de
chêne de leurs comptoirs. La métaphysique religieuse n'est plus
admissible, aujourd'hui, qu'à la condition d'être apéritive et de
précéder un régal d'ordures. «Vous écrivez pour des hommes et non pas
pour des esprits angéliques,» me disait ce père. Dois-je essayer de me
remplir de la prose de cet avis? Hélas! j'y gagnerais peut-être un
morceau de pain!
L'irréfréné Marchenoir sentait, néanmoins, qu'il se flattait d'une
humilité impossible. Dégager de l'histoire universelle un ensemble
symbolique, c'est-à-dire, prouver que l'histoire _signifie quelque
chose_, qu'elle a son architecture et qu'elle se développe avec docilité
sur les antérieures données d'un plan infaillible, c'était une opération
qui exigeait l'holocauste préalable du Libre Arbitre, tel, du moins, que
la raison moderne peut le concevoir. Il n'y avait pas à sortir de là. Il
était condamné à l'incertaine expérience de gifler son siècle pour
obtenir d'en être écouté et, justement, l'énormité d'un pareil défi
avait pour lui le ragoût d'une tentation de volupté. Sa nature de
condottière l'emporta bientôt et il finit par se fixer à la plus
imprudente des résolutions, s'interdisant jusqu'à la ressource
d'appliquer, après coup et sous forme d'introduction, à son futur livre,
les lâches émollients d'une apologie. Peut-être, aussi, avait-il raison
de compter sur l'exaspération même de sa pensée et de sa forme, sur
l'excès inouï d'audace où il prévoyait bien que son sujet allait
l'entraîner, pour espérer un succès de scandale ou d'étonnement, qui
serait, au moins, un simulacre de cette justice que la vermine
contemporaine n'accorde pas à la supériorité de l'esprit.
D'ailleurs, l'apparente sagesse d'aucun conseil ne prévaudra jamais
contre ces torrentielles natures que le bâillement soudain de la plus
large gueule d'abîme n'arrêterait pas. Ce que les prudents appellent du
nom de témérité, ne serait-ce pas plutôt, en elles, une obéissance
héroïque à quelque propulsion supérieure dont ces martyrs auraient,
d'avance, accepté les agonies? Quand une grande chose était notifiée, la
poitrine de Marchenoir s'ouvrait comme un triptyque, et ce, qu'on voyait
apparaître, c'était son cœur ruisselant de sang, entre une image de
prière et une image d'extermination!