XXXIV

Maintenant, il se retournait décidément vers l'histoire. Elle avait été

sa plus grande ambition et son plus fervent amour intellectuel. Depuis

son enfance, il avait cette impression d'être beaucoup plus le

contemporain des Croisades ou de l'Exode que de la racaille

démocratique. Son admirable étude mérovingienne attestait suffisamment

l'anachronisme de sa pensée. Mais il n'avait aucun désir de recommencer

ce genre d'effort. Une monographie d'homme ou même de peuple, quelque

dilatée qu'il l'imaginât, ne lui suffisait plus. Il refusait de se

cantonner à nouveau dans un coin de siècle. Il voulait, désormais,

envelopper, d'une seule étreinte, l'histoire du monde.

Ainsi qu'il l'avait confié à son ami, il rêvait d'être le Champollion

des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d'une

révélation par les symboles, corroborative de l'autre Révélation. C'eût

été toute une science nouvelle, singulièrement audacieuse, et que le

génie seul pouvait sauver du ridicule. Le pauvre Leverdier en avait

tremblé dans sa peau dès la première ouverture, puis les volutations

oratoires de son prophète l'avaient insensiblement enroulé à cette

conception qu'il avait fini par juger sublime. Il est, du moins,

incontestable que certaines inductions dont cet éblouissant

démonstrateur étançonnait son système, le faisaient paraître tout à fait

probable.

Il en avait pris l'idée première dans ces études exégétiques qui furent,

par une singularité peut-être inouïe, le point de départ de sa vie

intellectuelle, aussitôt après sa conversion. Appuyé sur l'affirmation

souveraine de Saint Paul: que nous voyons tout «en énigmes», cet esprit

absolu avait fermement conclu du symbolisme de l'Écriture au symbolisme

universel, et il était arrivé à se persuader que tous les actes humains,

de quelque nature qu'ils soient, concourent à la syntaxe infinie d'un

livre insoupçonné et plein de mystères qu'on pourrait nommer les

_Paralipomènes_ de l'Évangile. De ce point de vue--fort différent de

celui de Bossuet, par exemple, qui pensait, au mépris de Saint Paul, que

tout est éclairci,--l'histoire universelle lui apparaissait comme un

texte homogène, extrêmement lié, vertébré, ossaturé, dialectiqué, mais

parfaitement enveloppé, et qu'il s'agissait de transcrire en une

grammaire de possible accès.

Il en avait conçu l'espérance et ne vivait plus que pour ce projet,

devenu le centre d'innervation de ses pensées. Peu lui importait qu'on

le jugeât extravagant ou ridicule. Depuis longtemps, il avait pris son

parti de ne jamais plaire et ne s'embarrassait guère de l'hostilité

même, dont les effets immédiats ne peuvent jamais atteindre, après tout,

bien facilement un homme que sa plume, sa langue et ses muscles rendent

également redoutable.

Ah! sans doute, les ennemis assez nombreux qu'il s'était attirés déjà

dans la presse, avaient la ressource ordinaire de lui fermer

généreusement tous les débouchés et, par conséquent, de priver d'argent

un écrivain pauvre que son talent aurait dû nourrir. C'était là le

danger médiat et nullement méprisable. Mais, que faire? Il se sentait

traîner par les cheveux dans sa douloureuse voie et, ne le voulût-il

pas, il lui fallait courir son destin. Proférer, s'il était possible,

une grande parole, et mourir ensuite sous les soufflets et les crachats

de l'univers!--À la grâce de Dieu! disait-il souvent. C'est le mot de

beaucoup de téméraires, mais, dans sa bouche, il avait une signification

très haute et quasi sainte.

Retiré dans sa chambre de la chartreuse, il raidissait ses deux bras

contre sa propre douleur, ancienne ou récente, pour écarter

l'importunité d'une sollicitude étrangère au travail de parturition de

son esprit.

--Le Symbolisme de l'histoire! pensait-il, vérité certaine, mille fois

évidente à mes yeux, mais combien difficile à démontrer acceptable! S'il

s'agissait d'expliquer, pièce à pièce, le symbolisme du corps humain ou

le symbolisme végétal, cette besogne, souvent entreprise déjà par des

mystiques ou des philosophes, n'étonnerait pas trop encore. Il y aurait

des chances pour faire rouler quelques idées sur ce rail connu, à

condition, toutefois, qu'elles ne parussent pas trop originalement

défrayées. Mais, ici, je vais me cogner, tout de suite, au front de

taureau d'une Liberté ombrageuse, impénétrable, totalement incomprise de

la multitude qui l'adore et mal définie des docteurs chrétiens qu'elle

épouvante. Je suis en partance, comme Colomb, pour l'exploration de la

_Mer ténébreuse_, avec la certitude de l'existence d'un monde à

découvrir et la crainte de révolter, à moitié chemin, cinquante passions

imbéciles. L'histoire fragmentaire, telle que je la vois partout, est un

miroir pour l'orgueil stupide de cette liberté qui se félicite sans

relâche d'avoir fait ce qu'elle a voulu,--jamais autre chose,--et la

synthèse absolue, dont j'ai le dessein, confisque, du premier coup, cet

objet de toilette, pour contraindre la vieille jouisseuse à se

contempler dans le très humble ruisseau d'égout qui est sa patrie.

Certes, je me passerais bien d'applaudissements et je n'en ai jamais

cherché, mais encore faut-il que je sois intelligible, que je ne

terrifie pas tous les éditeurs sans exception, que je sois débitable au

moins autant qu'un _amer_ nouvellement importé, sur le zinc en cœur de

chêne de leurs comptoirs. La métaphysique religieuse n'est plus

admissible, aujourd'hui, qu'à la condition d'être apéritive et de

précéder un régal d'ordures. «Vous écrivez pour des hommes et non pas

pour des esprits angéliques,» me disait ce père. Dois-je essayer de me

remplir de la prose de cet avis? Hélas! j'y gagnerais peut-être un

morceau de pain!

L'irréfréné Marchenoir sentait, néanmoins, qu'il se flattait d'une

humilité impossible. Dégager de l'histoire universelle un ensemble

symbolique, c'est-à-dire, prouver que l'histoire _signifie quelque

chose_, qu'elle a son architecture et qu'elle se développe avec docilité

sur les antérieures données d'un plan infaillible, c'était une opération

qui exigeait l'holocauste préalable du Libre Arbitre, tel, du moins, que

la raison moderne peut le concevoir. Il n'y avait pas à sortir de là. Il

était condamné à l'incertaine expérience de gifler son siècle pour

obtenir d'en être écouté et, justement, l'énormité d'un pareil défi

avait pour lui le ragoût d'une tentation de volupté. Sa nature de

condottière l'emporta bientôt et il finit par se fixer à la plus

imprudente des résolutions, s'interdisant jusqu'à la ressource

d'appliquer, après coup et sous forme d'introduction, à son futur livre,

les lâches émollients d'une apologie. Peut-être, aussi, avait-il raison

de compter sur l'exaspération même de sa pensée et de sa forme, sur

l'excès inouï d'audace où il prévoyait bien que son sujet allait

l'entraîner, pour espérer un succès de scandale ou d'étonnement, qui

serait, au moins, un simulacre de cette justice que la vermine

contemporaine n'accorde pas à la supériorité de l'esprit.

D'ailleurs, l'apparente sagesse d'aucun conseil ne prévaudra jamais

contre ces torrentielles natures que le bâillement soudain de la plus

large gueule d'abîme n'arrêterait pas. Ce que les prudents appellent du

nom de témérité, ne serait-ce pas plutôt, en elles, une obéissance

héroïque à quelque propulsion supérieure dont ces martyrs auraient,

d'avance, accepté les agonies? Quand une grande chose était notifiée, la

poitrine de Marchenoir s'ouvrait comme un triptyque, et ce, qu'on voyait

apparaître, c'était son cœur ruisselant de sang, entre une image de

prière et une image d'extermination!

Le Désespéré · 第 37 / 74 题