Marchenoir sentit bientôt la nécessité de travailler. Il n'était pas
homme à rester longtemps vautré sur une pensée de douleur, quelque
atrocement exquise qu'elle lui parût. Il méprisait les Sardanapales et
leurs bûchers, et il se serait défendu, avec des moignons pleuvant le
sang, jusque sur l'arête la plus coupante du dernier mur de son palais
de cristal. Combinaison surprenante du rêveur et de l'homme d'action, on
l'avait toujours vu bondir du fond de ses accablements et il se
déracinait, lui-même, du fumier de ses dégoûts, aussitôt qu'il
commençait à se sentir bon à paître.
Les deux seuls livres qu'il eût encore publiés: une _Vie de Sainte
Radegonde_ et un volume de critique intitulé _Les Impuissants_, il les
avait écrits sur un pal rougi au feu, en plein milieu du radeau de la
_Méduse_, sans espérance de rencontrer un éditeur qui le recueillît,
avec la crainte continuelle de devenir enragé.
Le premier et le plus important de ces deux ouvrages avait été, sans
comparaison, le plus immense insuccès de l'époque. Pavoisée du
catholicisme le plus écarlate, cette éloquente restitution de la société
Mérovingienne s'était vue, dès son apparition, envelopper et
emmaillotter, avec une attention infinie, par les catholiques eux-mêmes,
dans les bandelettes multipliées du silence le plus égyptien.
C'était pourtant une chose réellement grande, ce récit hagiographique,
tel qu'il l'avait conçu et exécuté! Un tel livre, si la presse eût
daigné seulement l'annoncer, était, peut-être, de force à déterminer un
courant historique,--à l'heure favorable où Michelet, le vieil évocateur
sans conscience de quelques images du passé, laissait, en mourant, le
champ libre aux cultivateurs du chiendent de l'histoire exclusivement
documentaire. Car on ne voit plus que cela, depuis la mort de ce
sorcier: des idolâtres du document, en histoire aussi bien qu'en
littérature et dans tous les genres de spéculation,--même en amour, où
le sadisme a entrepris, dernièrement, de documenter le libertinage.
C'est la pente moderne attestée par le renflement scientifique de la
plus turgescente vanité universelle.
Marchenoir, esprit intuitif et d'aperception lointaine, par conséquent
toujours aspiré en deçà ou au delà de son temps, ne pouvait avoir qu'un
absolu mépris pour cette sciure d'histoire apportée, chaque jour, par
les médiocres ébénistes de l'École des Chartes, au panier de la
guillotine historique où sont décapités les grands concepts de la
Tradition. Il avait donc entrepris de protester contre cette réduction
en poussière de tout le passé, par la résurrection intégrale d'une
société aussi défunte que les sociétés antiques et dont les débris
_physiques_, transformés mille fois depuis dix siècles, ont pu servir à
toutes les vérifications géologiques ou potagères du néant de l'homme.
Dans cette Légende d'or de l'histoire de France, qu'il s'imaginait
toujours entendre chuchoter à son oreille, comme un grand conte plein de
prodiges, et qui lui semblait la plus synthétiquement étrange, la plus
centralement mystérieuse de toutes les histoires,--rien ne l'avait
autant fasciné que cette énorme, terrible et enfantine épopée des temps
Mérovingiens. La France préludait, alors, à l'apostolat des monarchies
occidentales. Les évêques étaient des saints, dans la main desquels la
Gentilité barbare, s'assouplissait lentement, comme une cire vierge,
pour former, avec la masse hétérogène du monde gallo-romain, les rayons
mystiques de la ruche de Jésus-Christ. Du milieu de ce chaos de peuples
vagissants, au-dessus desquels planait l'Esprit du Seigneur, on vit
s'élever, à travers le brouillard tragique des prolégomènes du Moyen
Âge, une candide rangée de cierges humains dont les flammes, dardées au
ciel, commencèrent, au sixième siècle, la grande illumination du
catholicisme dans l'Occident.
Marchenoir avait choisi sainte Radegonde, un de ces luminaires
tranquilles et, peut-être, le plus suave de tous. À la clarté de cette
faible lampe non encore éteinte, il avait cherché les âmes des anciens
morts dans les cryptes les moins explorées de ces très vieux âges. À
force d'amoureuse volonté et à force d'art, il les avait tirées à la
lumière et leur avait donné les couleurs d'une recommençante vie.
Le plus difficile effort que puisse tenter un moderne, la transmutation
en _avenir_ de tout le passé intermédiaire, il l'avait accompli, autant
que de tels miracles soient opérables à l'esprit humain toujours opprimé
d'images présentes, et il était arrivé à une sorte de vision hypnotique
de son sujet, qui valait presque la vision contemporaine et sensible.
Cette œuvre, positivement unique, dégageait une si nette sensation de
recul, que le houlement océanique de trente générations postérieures
devenait une _conjecture_, un thème d'horoscope, une dubitable rêverie
de quelque naïf moine gaulois que la rafale de conquête aurait poussé
sur une falaise de désespérée vaticination.
Les figures angéliques ou atroces de ce siècle, Chilpéric, le monarque
aux finesses de mastodonte et sa venimeuse femelle, Frédégonde, la
Jésabel d'abattoir; le chenil grondant des leudes; les évêques aux
impuissantes mains miraculeuses, Germain de Paris, Grégoire de Tours,
Prétextat de Rouen, Médard de Noyon; quelques pâles troènes poussés, à
la grâce de Dieu, dans les cassures, les Galswinthe, les Agnès, les
Radegonde, types rudimentaires de la toute-puissante _dame_ des temps
chevaleresques; enfin, l'ultime chalumeau virgilien, l'aphone poète
Venantius Fortunatus;--tous ces trépassés archiséculaires, Marchenoir
les avait évoqués si souverainement qu'on croyait les voir et les
entendre, dans l'air sonore d'une cristalline matinée d'hiver.
Et ce n'était pas tout encore. Il y avait la fresque des concomitantes
aventures de l'univers, peintes dans l'ombre ou dans la pénombre, mais à
leur plan rigoureux, pour l'horizonnement de ce vaste drame: Justinien
et Bélisaire et toute la gloire de boue du Bas Empire; les Goths et les
Lombards piétinant le fumier romain en Italie et en Espagne, et la
précaire Papauté de ce monde en ruines; puis, au loin, du côté de
l'Asie, l'immense rumeur fauve du réservoir barbare, que chaque
oscillation de la planète faisait couler un peu plus du côté de la
malheureuse Europe, sans parvenir à l'épuiser, jusqu'à Gengis-Khan, qui
retourna, d'un seul coup, sur la civilisation occidentale, cette cuvette
de cinquante peuples!
Pour ce livre de trois cents pages, à peine, qui lui avait coûté trois
ans, Marchenoir s'était fait savant. Il s'était documenté jusqu'à la
racine des cheveux. Mais il pensait que le document est, comme le vin
et, en général, comme toutes les choses qui soûlent, aussi sot maître
qu'intelligent serviteur. Il en avait souvent constaté le mutisme et
l'infidélité. En conséquence, il l'avait, utilisé avec une hauteur
pleine de défiance, le rejetant avec dégoût quand il violait, en
bégayant, l'intégrité d'une conception générale que l'expérience lui
avait démontrée plus sûre;--méthode de travail qu'un pète-sec à tête
vipérine de la _Revue des sciences historiques_ avait fort blâmée et qui
l'eût fait conspuer de toute la critique contemporaine, si cet attelage
châtré du tape-cul de M. Renan était idoine à répercuter un
chef-d'œuvre.
D'ailleurs, la nature hagiographique de son sujet ne pouvait guère
attirer à son livre que des lecteurs catholiques ou des admirations
religieuses. Or, le rédacteur en chef de la plus considérable feuille
catholique de Paris ayant lui-même publié, autrefois, sur les saintes
mérovingiennes, une inerme brochure tombée presque aussitôt dans le plus
vertical oubli, il devait à sa propre gloire de ne pas accorder le
moindre secours de publicité à ce téméraire nouveau venu qui pouvait
devenir un supplantateur. Il est vrai qu'à défaut de cette excellente
raison d'État littéraire, le mépris infini des catholiques pour toute
œuvre d'art eût abondamment suffi. Bref, ce crevant de misère fut
absolument privé de tout moyen d'informer le public de l'existence de
son livre et les sages conclurent, comme toujours, du néant de la
réclame au néant de l'œuvre.
Le fait est que pour des haïsseurs aussi résolus de la beauté
littéraire, Marchenoir était une occasion peu commune. C'était un
lépreux de magnificence. Toutes les maladies dégoûtantes ou monstrueuses
qui peuvent justifier, analogiquement, l'horreur des chrétiens actuels
pour un malheureux artiste: la gale, la teigne, la syphilis, le lupus,
la plique, le pian, l'éléphantiasis, il les accumulait, à leurs yeux,
dans sa forme d'écrivain.
Ce fut surtout dans son second livre, _Les Impuissants_, que cette flore
éclata. Le scandale fut si grand qu'il valut un demi-succès. L'auteur
commençait à être connu et l'apparition de ce recueil satirique, déjà
publié en articles hebdomadaires, dans un petit journal où ils avaient
été fort remarqués, démasqua, d'un coup, le polémiste formidable, caché
jusqu'alors, pour beaucoup de gens, sous le contemplatif dédaigné, et
qu'une dévorante soif de justice contraignait enfin à sortir. Il y eut
une petite clameur de huit jours et tel fut le quartier de gloire que
Paris voulut bien jeter à cet artiste qui s'exterminait depuis des
années. Mais ce livre fut une révélation pour Marchenoir lui-même, qui
ne se connaissait pas cette sonorité de gong quand l'indignation le
faisait vibrer.
Par l'effet d'une loi spirituelle bien déconcertante, il se trouva que
la forme littéraire de cet enthousiaste était surtout consanguine de
celle de Rabelais. Ce style en débâcle et innavigable, qui avait
toujours l'air de tomber d'une alpe, roulait n'importe quoi dans sa
fureur. C'étaient des bondissements d'épithètes, des cris à l'escalade,
des imprécations sauvages, des ordures, des sanglots ou des prières.
Quand il tombait dans un gouffre, c'était pour ressauter jusqu'au ciel.
Le mot, quel qu'il fût, ignoble ou sublime, il s'en emparait comme d'une
proie et en faisait à l'instant un projectile, un brûlot, un engin
quelconque pour dévaster ou pour massacrer. Puis, tout à coup, il
redevenait, un moment, la nappe tranquille que la douce Radegonde avait
azurée de ses regards.
Quelques-uns expliquaient cela par un abject charlatanisme, à la façon
du _Père Duchesne_. D'autres, plus venimeux, mais non pas plus bêtes,
insinuaient la croyance à une sorte de chantage constipé, furieux de ne
jamais aboutir. Personne, parmi les distributeurs de viande pourrie du
journalisme, n'avait eu l'équité ou la clairvoyance de discerner
l'exceptionnelle sincérité d'une âme ardente comprimée, jusqu'à
l'explosion, par toutes les intolérables rengaînes de la médiocrité ou
de l'injustice.