XXXII

Précisément, le soir même, il fut averti que le lendemain, après la

messe, on devait enterrer un frère mort de la veille, dont le

panégyrique, imperceptiblement murmuré, avait glissé jusqu'à lui, comme

un frisson, le long des murs de cette demeure imperturbable, où tout est

silence, jusqu'à la joie de mourir. Nul spectacle ne pouvait attirer

plus fort un personnage aussi fréquenté de visions funèbres,--sorte de

carrefour humain, toujours ténébreux, où se faisaient des conciliabules

de fantômes dans le perpétuel minuit tragique du souvenir.

Ce qui l'avait souvent exaspéré, cet acolyte passionné de tous les

deuils, c'est l'absence, ordinairement absolue, de prières, sur les

cercueils, dans les enterrements soi-disant religieux, les plus

somptueusement exécutés. Les fleurs abondent et même les larmes, mais

l'effrayant épisode surnaturel de la comparution devant le Juge et

l'incertitude plus glaçante encore d'une Sentence inéluctable,--combien

peu s'en souviennent ou sont capables d'y penser!

On se groupe avec des airs dolents, on s'informe exactement de l'âge du

défunt et on s'assure, avec une bienveillance polie, qu'il laisse après

lui, en même temps que le parfum de ses vertus, des consolations

suffisantes à ceux qui «viennent d'avoir la douleur de le perdre.» Si

cet émigrant vers le pourrissoir a tripotaillé avec succès, on voit

s'empresser à travers la foule, comme des acarus dans une toison,

quelques preneurs de notes envoyés par les grands journaux,--rapides

chacals attirés par l'odeur de mort. Si la maladie a été longue et

douloureuse, on se montre plus accommodant que la Sacrée Congrégation

des Rites et on le _béatifie_ volontiers, en déclarant «qu'il est _bien

heureux_, maintenant, et qu'il ne souffre plus.»

Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans écho. C'est

son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais qui grèvent,

hélas! toute succession, et le banal convoi s'éloigne bientôt,--Dieu

merci!--avec certitude, dans un brouillard d'immortels regrets.

À la Chartreuse, quelle différence! De quoi pourraient s'informer ces

muets d'amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur et qui n'ont

jamais eu la pensée de juger leurs frères? Ils savent que le compagnon

de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils savent aussi,

mieux que personne, ce que c'est qu'une âme et ce que c'est que d'être

devant Dieu!

Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la tombe des

chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux Supérieurs

Généraux. C'est une marque de respect usitée dès les premiers temps de

l'Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse longévité des

chartreux, s'étonna de voir leur cimetière occuper un espace si peu

considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote sont mille fois

plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu'une Règle austère est

la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en apprenant qu'un

registre des décès de la Grande Chartreuse serait presque une liste de

centenaires. On voit de ces interminables religieux qui ont plus de

soixante et dix ans de profession et il n'est pas rare qu'un solitaire

ne meure qu'après cinquante ans de chartreuse.

En ce moment, d'ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à demander l'âge

de celui qu'il vit mettre en terre, et personne, peut-être, n'eût été

capable de le renseigner avec précision. Pour ces âmes penchées sur

l'abîme, la vie représente un certain poids de mérite et voilà tout. Au

point de vue absolu, «le Temps ne fait rien à l'affaire» de l'Éternité.

L'essentiel, c'est d'être confirmé en grâce, au bout d'un siècle ou au

bout d'un jour.

Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers ilotes de la

passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien n'a autant de

prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des chartreux, et

quelles prières! Marchenoir fut profondément saisi de ce simple fait

assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur un champ de

bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le pauvre habit

blanc de son Ordre, dont la couleur correspond symboliquement à la

Résurrection de Notre Seigneur, comme la couleur noire de l'Ordre

bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est ainsi restitué à

la poussière, pendant que ses frères assemblés pleurent et prient sur sa

dépouille.

Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris enterrer un

homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les religieux de la

France et qui devait exterminer le christianisme en combat singulier. Ce

personnage, parti de bas, n'avait presque pas eu besoin de s'élever pour

que ses pieds de cyclope révolutionnaire fussent exactement au niveau de

la plupart des têtes contemporaines.

Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux de sa

charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les épaules de la

Fille aînée de l'Église, qui reçut ainsi le salaire de ses apostasies et

qui but la honte des hontes,--en attendant la dernière ivresse, qui sera

vraisemblablement «ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point

entendu et ce que le cœur de l'homme ne saurait comprendre,» en sens

inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. C'est pourquoi Paris

lui a fait les obsèques d'un roi. Jamais, peut-être, dans aucun pays

d'Occident, un faste plus énorme n'avait été déployé sur les restes

pitoyables d'aucun homme ...

Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail humain,

accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de la

majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les innombrables

discours funèbres, et il compara ce mensonge d'enfouisseurs à

l'enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans l'humble cimetière

comblé de neige où cinquante frères en larmes demandaient à Dieu de le

ressusciter pour la vie éternelle.

Ce dernier spectacle lui parut plus grand que l'autre et les canonnades

prostituées de l'inhumation du dictateur lui firent l'effet d'un bruit

étrangement stupide et mesquin, auprès de l'intelligente et grandiose

clameur religieuse de ces âmes voyantes, qui se savent les héritières de

la magnificence de Salomon, en face de la misère des sépulcres, et qui

portent bien moins le deuil de la mort que le deuil de la vie terrestre!

Il est vrai que les funérailles de Gambetta furent, elles-mêmes, une

bien piètre solennité en comparaison de l'apothéose de Victor Hugo, que

Marchenoir était appelé à contempler, deux ans plus tard.

Cette fois, ce ne fut plus seulement Paris, ni même la France, ce fut le

globe entier, semble-t-il, qui se rua sur la piste suprême du

Cosmopolite décédé. Le monde moderne, las du Dieu vivant, s'agenouille

de plus en plus devant les charognes et nous gravitons vers de telles

idolâtries funèbres que, bientôt, les nouveaux-nés s'en iront vagir dans

le rentrant des sépulcres fameux où blanchira, désormais, le lait de

leurs mères. Le patriotisme aura tant d'illustres pourritures à déplorer

que ce ne sera presque plus la peine de déménager des nécropoles. Ce

sera comme un nouveau culte national, sagement tempéré par le dépotoir

final où seront transférés sans pavois, pour faire place à d'autres, les

carcasses de libérateurs et les résidus d'apôtres, au fur et à mesure de

leur successive dépopularisation.

Lorsque Marat eut achevé son ignoble existence, «on le compara, dit

Chateaubriand, au divin auteur de l'Évangile. On lui dédia cette prière:

Cœur de Jésus, Cœur de Marat! ô sacré Cœur de Jésus, ô sacré Cœur de

Marat! Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du

garde-meuble. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place

du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l'écritoire de la

divinité. Puis, le vent tourna. L'immondice, versée de l'urne d'agate

dans _un autre vase_ fut vidée à l'égout.»

La poésie moderne, devenue l'amie de la canaille, devait finir comme

l'_Ami du Peuple_. Madame se meurt, Madame est morte, Madame est

ensevelie, non dans la pourpre ni dans l'azur fleurdelisé des

monarchies, mais dans la défroque vermineuse du populo souverain et

voici de bien affreux croque-morts pour la porter en terre. Toute la

crapule de l'univers, en personne ou représentée, défilant pendant six

heures, de l'Arc de Triomphe au Panthéon!

Il eût été si facile, pourtant, et si simple, de faire la levée de ce

cadavre à coups de souliers, de le lier par les pieds avec des câbles de

trois kilomètres et d'y atteler dix mille hommes, qui l'eussent traîné

dans Paris, en chantant la _Marseillaise_ ou _Derrière l'Omnibus_,

jusqu'à ce que chaque pavé, chaque saillie de trottoir, chaque balustre

d'urinoir public eût hérité de son lambeau, pour le régal des cochons

errants!

L'horreur _matérielle_ de cette expiation posthume aurait eu pour effet,

du moins, d'émouvoir la pitié du monde. Un immense chœur de sanglots eût

brisé, pour quelques jours, la vieille poitrine de l'humanité. Une

absolution de vraies larmes fût tombée des yeux des innocentes et des

yeux des prostituées, sur l'impénitent Proxénète de l'Idéal, et

jusqu'aux âmes les plus courroucées lui eussent fait un _meilleur_

Panthéon de leur éternel oubli!

On a préféré traîner cette dépouille dans le cloaque d'une apothéose

démocratique. Profanation mille fois plus certaine, parce qu'elle s'est

accomplie sur le cadavre _intellectuel_, et qu'elle est sans espérance

de repentir!

L'auteur des _Misérables_ ayant absurdement promulgué l'égalité du Bras

et de la Pensée, le Bras imbécile a voulu tout seul manifester sa

reconnaissance et l'âme flottante du poète a dû s'envoler, en gémissant,

hors de portée de cet hommage.

Les bataillons scolaires, les amis de l'A. B. C. de Marseille, la

chambre syndicale des hôteliers logeurs, les francs-tireurs des

Batignolles, la Libre Pensée de Charenton, le Grelot de Bercy, la

Fraternité de Vaucresson, le choral des Allobroges et l'Espérance de

Javel; les chefs de rayons du _Printemps_, les contrôleurs de l'Éden

Théâtre, les orphéonistes de Nogent-sur-Vernisson et la corporation des

clercs d'huissiers; les cuisiniers, les herboristes, les fleuristes, les

fumistes, les dentistes, les emballeurs, les plombiers, les brossiers et

«_tout le commerce des os de Paris_:» tels furent, avec deux cents

autres groupes non moins abjects, les convoyeurs au _gâteau de Savoie_

de ce mendiant trop exaucé de la plus anti-littéraire popularité.

Victor Hugo était parvenu à tellement déshonorer la poésie, qu'il a

fallu que la France inventât de se déshonorer elle-même un peu plus

qu'avant, pour se mettre en état de lui conditionner un dernier adieu

qui fît éclater, comme il convenait,--en l'indépassable ignominie d'une

solennité de dégoûtation,--la complicité de leur avilissement.

Ce monument, dont lui-même dénonça le ridicule, il y a cinquante ans,

pouvait, sans doute, convenir à Dieu qui s'en contentait en silence,

puisque le ridicule des hommes est la pourpre même de l'interminable

Passion du Roi conspué; mais le plus grand poète du monde,--à supposer

que Victor Hugo méritât ce titre,--ne peut absolument pas s'accommoder

de cette coupole, bien moins respirable pour sa gloire que le tabernacle

en sapin du plus humble de tous les tombeaux ...

De toute cette exultation du goujatisme contemporain, les Chartreux

n'ont probablement rien su. Le déluge des journaux n'a pas encore

escaladé leur solitude. Ils continuent de prier pour les très humbles et

les très glorieux, pour les poètes qui se prostituent et pour les

imbéciles qui lancent l'ordure au visage mélancolique de la Poésie, et

quand ils meurent à leur tour, c'est assez pour les inonder de joie,

d'espérer que les anges invisibles planeront sur l'étroite fosse où on

les enterre sans cercueil!

Le Désespéré · 第 35 / 74 题