Précisément, le soir même, il fut averti que le lendemain, après la
messe, on devait enterrer un frère mort de la veille, dont le
panégyrique, imperceptiblement murmuré, avait glissé jusqu'à lui, comme
un frisson, le long des murs de cette demeure imperturbable, où tout est
silence, jusqu'à la joie de mourir. Nul spectacle ne pouvait attirer
plus fort un personnage aussi fréquenté de visions funèbres,--sorte de
carrefour humain, toujours ténébreux, où se faisaient des conciliabules
de fantômes dans le perpétuel minuit tragique du souvenir.
Ce qui l'avait souvent exaspéré, cet acolyte passionné de tous les
deuils, c'est l'absence, ordinairement absolue, de prières, sur les
cercueils, dans les enterrements soi-disant religieux, les plus
somptueusement exécutés. Les fleurs abondent et même les larmes, mais
l'effrayant épisode surnaturel de la comparution devant le Juge et
l'incertitude plus glaçante encore d'une Sentence inéluctable,--combien
peu s'en souviennent ou sont capables d'y penser!
On se groupe avec des airs dolents, on s'informe exactement de l'âge du
défunt et on s'assure, avec une bienveillance polie, qu'il laisse après
lui, en même temps que le parfum de ses vertus, des consolations
suffisantes à ceux qui «viennent d'avoir la douleur de le perdre.» Si
cet émigrant vers le pourrissoir a tripotaillé avec succès, on voit
s'empresser à travers la foule, comme des acarus dans une toison,
quelques preneurs de notes envoyés par les grands journaux,--rapides
chacals attirés par l'odeur de mort. Si la maladie a été longue et
douloureuse, on se montre plus accommodant que la Sacrée Congrégation
des Rites et on le _béatifie_ volontiers, en déclarant «qu'il est _bien
heureux_, maintenant, et qu'il ne souffre plus.»
Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans écho. C'est
son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais qui grèvent,
hélas! toute succession, et le banal convoi s'éloigne bientôt,--Dieu
merci!--avec certitude, dans un brouillard d'immortels regrets.
À la Chartreuse, quelle différence! De quoi pourraient s'informer ces
muets d'amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur et qui n'ont
jamais eu la pensée de juger leurs frères? Ils savent que le compagnon
de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils savent aussi,
mieux que personne, ce que c'est qu'une âme et ce que c'est que d'être
devant Dieu!
Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la tombe des
chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux Supérieurs
Généraux. C'est une marque de respect usitée dès les premiers temps de
l'Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse longévité des
chartreux, s'étonna de voir leur cimetière occuper un espace si peu
considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote sont mille fois
plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu'une Règle austère est
la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en apprenant qu'un
registre des décès de la Grande Chartreuse serait presque une liste de
centenaires. On voit de ces interminables religieux qui ont plus de
soixante et dix ans de profession et il n'est pas rare qu'un solitaire
ne meure qu'après cinquante ans de chartreuse.
En ce moment, d'ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à demander l'âge
de celui qu'il vit mettre en terre, et personne, peut-être, n'eût été
capable de le renseigner avec précision. Pour ces âmes penchées sur
l'abîme, la vie représente un certain poids de mérite et voilà tout. Au
point de vue absolu, «le Temps ne fait rien à l'affaire» de l'Éternité.
L'essentiel, c'est d'être confirmé en grâce, au bout d'un siècle ou au
bout d'un jour.
Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers ilotes de la
passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien n'a autant de
prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des chartreux, et
quelles prières! Marchenoir fut profondément saisi de ce simple fait
assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur un champ de
bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le pauvre habit
blanc de son Ordre, dont la couleur correspond symboliquement à la
Résurrection de Notre Seigneur, comme la couleur noire de l'Ordre
bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est ainsi restitué à
la poussière, pendant que ses frères assemblés pleurent et prient sur sa
dépouille.
Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris enterrer un
homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les religieux de la
France et qui devait exterminer le christianisme en combat singulier. Ce
personnage, parti de bas, n'avait presque pas eu besoin de s'élever pour
que ses pieds de cyclope révolutionnaire fussent exactement au niveau de
la plupart des têtes contemporaines.
Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux de sa
charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les épaules de la
Fille aînée de l'Église, qui reçut ainsi le salaire de ses apostasies et
qui but la honte des hontes,--en attendant la dernière ivresse, qui sera
vraisemblablement «ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point
entendu et ce que le cœur de l'homme ne saurait comprendre,» en sens
inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. C'est pourquoi Paris
lui a fait les obsèques d'un roi. Jamais, peut-être, dans aucun pays
d'Occident, un faste plus énorme n'avait été déployé sur les restes
pitoyables d'aucun homme ...
Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail humain,
accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de la
majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les innombrables
discours funèbres, et il compara ce mensonge d'enfouisseurs à
l'enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans l'humble cimetière
comblé de neige où cinquante frères en larmes demandaient à Dieu de le
ressusciter pour la vie éternelle.
Ce dernier spectacle lui parut plus grand que l'autre et les canonnades
prostituées de l'inhumation du dictateur lui firent l'effet d'un bruit
étrangement stupide et mesquin, auprès de l'intelligente et grandiose
clameur religieuse de ces âmes voyantes, qui se savent les héritières de
la magnificence de Salomon, en face de la misère des sépulcres, et qui
portent bien moins le deuil de la mort que le deuil de la vie terrestre!
Il est vrai que les funérailles de Gambetta furent, elles-mêmes, une
bien piètre solennité en comparaison de l'apothéose de Victor Hugo, que
Marchenoir était appelé à contempler, deux ans plus tard.
Cette fois, ce ne fut plus seulement Paris, ni même la France, ce fut le
globe entier, semble-t-il, qui se rua sur la piste suprême du
Cosmopolite décédé. Le monde moderne, las du Dieu vivant, s'agenouille
de plus en plus devant les charognes et nous gravitons vers de telles
idolâtries funèbres que, bientôt, les nouveaux-nés s'en iront vagir dans
le rentrant des sépulcres fameux où blanchira, désormais, le lait de
leurs mères. Le patriotisme aura tant d'illustres pourritures à déplorer
que ce ne sera presque plus la peine de déménager des nécropoles. Ce
sera comme un nouveau culte national, sagement tempéré par le dépotoir
final où seront transférés sans pavois, pour faire place à d'autres, les
carcasses de libérateurs et les résidus d'apôtres, au fur et à mesure de
leur successive dépopularisation.
Lorsque Marat eut achevé son ignoble existence, «on le compara, dit
Chateaubriand, au divin auteur de l'Évangile. On lui dédia cette prière:
Cœur de Jésus, Cœur de Marat! ô sacré Cœur de Jésus, ô sacré Cœur de
Marat! Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du
garde-meuble. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place
du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l'écritoire de la
divinité. Puis, le vent tourna. L'immondice, versée de l'urne d'agate
dans _un autre vase_ fut vidée à l'égout.»
La poésie moderne, devenue l'amie de la canaille, devait finir comme
l'_Ami du Peuple_. Madame se meurt, Madame est morte, Madame est
ensevelie, non dans la pourpre ni dans l'azur fleurdelisé des
monarchies, mais dans la défroque vermineuse du populo souverain et
voici de bien affreux croque-morts pour la porter en terre. Toute la
crapule de l'univers, en personne ou représentée, défilant pendant six
heures, de l'Arc de Triomphe au Panthéon!
Il eût été si facile, pourtant, et si simple, de faire la levée de ce
cadavre à coups de souliers, de le lier par les pieds avec des câbles de
trois kilomètres et d'y atteler dix mille hommes, qui l'eussent traîné
dans Paris, en chantant la _Marseillaise_ ou _Derrière l'Omnibus_,
jusqu'à ce que chaque pavé, chaque saillie de trottoir, chaque balustre
d'urinoir public eût hérité de son lambeau, pour le régal des cochons
errants!
L'horreur _matérielle_ de cette expiation posthume aurait eu pour effet,
du moins, d'émouvoir la pitié du monde. Un immense chœur de sanglots eût
brisé, pour quelques jours, la vieille poitrine de l'humanité. Une
absolution de vraies larmes fût tombée des yeux des innocentes et des
yeux des prostituées, sur l'impénitent Proxénète de l'Idéal, et
jusqu'aux âmes les plus courroucées lui eussent fait un _meilleur_
Panthéon de leur éternel oubli!
On a préféré traîner cette dépouille dans le cloaque d'une apothéose
démocratique. Profanation mille fois plus certaine, parce qu'elle s'est
accomplie sur le cadavre _intellectuel_, et qu'elle est sans espérance
de repentir!
L'auteur des _Misérables_ ayant absurdement promulgué l'égalité du Bras
et de la Pensée, le Bras imbécile a voulu tout seul manifester sa
reconnaissance et l'âme flottante du poète a dû s'envoler, en gémissant,
hors de portée de cet hommage.
Les bataillons scolaires, les amis de l'A. B. C. de Marseille, la
chambre syndicale des hôteliers logeurs, les francs-tireurs des
Batignolles, la Libre Pensée de Charenton, le Grelot de Bercy, la
Fraternité de Vaucresson, le choral des Allobroges et l'Espérance de
Javel; les chefs de rayons du _Printemps_, les contrôleurs de l'Éden
Théâtre, les orphéonistes de Nogent-sur-Vernisson et la corporation des
clercs d'huissiers; les cuisiniers, les herboristes, les fleuristes, les
fumistes, les dentistes, les emballeurs, les plombiers, les brossiers et
«_tout le commerce des os de Paris_:» tels furent, avec deux cents
autres groupes non moins abjects, les convoyeurs au _gâteau de Savoie_
de ce mendiant trop exaucé de la plus anti-littéraire popularité.
Victor Hugo était parvenu à tellement déshonorer la poésie, qu'il a
fallu que la France inventât de se déshonorer elle-même un peu plus
qu'avant, pour se mettre en état de lui conditionner un dernier adieu
qui fît éclater, comme il convenait,--en l'indépassable ignominie d'une
solennité de dégoûtation,--la complicité de leur avilissement.
Ce monument, dont lui-même dénonça le ridicule, il y a cinquante ans,
pouvait, sans doute, convenir à Dieu qui s'en contentait en silence,
puisque le ridicule des hommes est la pourpre même de l'interminable
Passion du Roi conspué; mais le plus grand poète du monde,--à supposer
que Victor Hugo méritât ce titre,--ne peut absolument pas s'accommoder
de cette coupole, bien moins respirable pour sa gloire que le tabernacle
en sapin du plus humble de tous les tombeaux ...
De toute cette exultation du goujatisme contemporain, les Chartreux
n'ont probablement rien su. Le déluge des journaux n'a pas encore
escaladé leur solitude. Ils continuent de prier pour les très humbles et
les très glorieux, pour les poètes qui se prostituent et pour les
imbéciles qui lancent l'ordure au visage mélancolique de la Poésie, et
quand ils meurent à leur tour, c'est assez pour les inonder de joie,
d'espérer que les anges invisibles planeront sur l'étroite fosse où on
les enterre sans cercueil!