Marchenoir, le moins curieux de tous les hommes, n'eut aucune hâte de
visiter en détail la Grande Chartreuse. Il trouvait passablement
ridicule et basse l'exhibition obligée d'un pareil tabernacle à des
touristes imbéciles, dont c'est le programme de passer par là en venant
d'ailleurs, pour aller en quelque autre lieu, où leur sottise ne se
démentira pas, jusqu'au moment où ils se rassiéront, plus crétins que
jamais, dans leurs bureaux ou dans leurs comptoirs. Il ne pouvait se
faire à l'idée qu'un avoué de première instance, un fabricant de
faux-cols, un bandagiste ou un ingénieur de l'État, eussent une opinion
quelconque, même inexprimée, en promenant leur flatulence dans cet Éden.
Au dix-huitième siècle qui fut, sans comparaison, le plus sot des
siècles, on s'était persuadé que tous les moines vivaient dans les
délices, que l'hypocrite pénombre des cloîtres cachait de tortueuses
conspirations contre le genre humain, et que les murailles épaisses des
monastères étouffaient les gémissements des victimes sans nombre de
l'arbitraire ecclésiastique.
Au dix-neuvième, la bêtise universelle ayant été canalisée d'une autre
sorte, cette facétie lugubre devint insoutenable. L'horreur se changea
en pitié et les criminels devinrent de touchants infortunés. C'est ce
courant romantique qui dure encore. Rien de plus grotesque, et au fond,
de plus lamentable, que les airs de miséricorde hautaine ou de
compassion navrée des gavés du monde, pour ces pénitents qui les
protègent du fond de leur solitude et sans l'intercession desquels,
peut-être, ils n'auraient même pas la sécurité d'une digestion!
De tous les Ordres religieux qui ont été la parure de l'Église, lorsque
cette reine abaissée n'était nullement une pauvresse, deux seulement, la
Chartreuse et la Trappe, ont réussi à se faire pardonner de n'être pas
des tripots ou des lupanars. Marchenoir connaissait déjà la Trappe.
Maintenant que la Chartreuse, à son tour, n'avait plus de secrets pour
lui, il rencontrait l'humiliation inouïe d'être forcé d'accorder à la
canaille cette exception fourchue de deux seuls Ordres restés vraiment
monastiques, et, quoique la vie cartusienne lui parût plus haute, il
confessait l'impossibilité presque absolue de dénicher un véritable
moine qui ne fût ni un trappiste ni un chartreux.
Il est vrai que, pour en juger, il avait un autre criterium que les
malfaisants gobeurs du boniment anticlérical. Mais il voyait bien que,
sur ce point, l'instinct obsidional de la haine avait été aussi
discernant que la plus jalouse sollicitude. Il s'agit, en effet, pour
les ennemis de la foi, de la bloquer aussi étroitement que possible, et,
certes, le théologien le mieux armaturé et le plus savamment fourbi ne
verrait pas mieux l'importance vitale pour le christianisme, de ces
dernières citadelles de l'esprit évangélique.
L'armée de siège se recrute, d'ailleurs, de la cohue des catholiques
modernes, lesquels en ont tout leur soûl, depuis longtemps, de cet
esprit-là. Admirable et providentiel renfort! La sentimentalité
religieuse accourant à la rescousse des modernes persécuteurs! La
poésie, le roman, l'histoire, le théâtre même, les _bals de charité_ et
les sociétés de bienfaisance, les souscriptions pour les inondés et les
brûlés, l'immense remuement d'entrailles qui fait la gloire et la
fortune des reporters de cour d'assises, enfin les attendrissements
lyriques de la presse entière sur tous les genres de catastrophes,
attestent suffisamment l'imprévu retour de jeunesse de la sensibilité
chrétienne.
Ce prodige, plus facilement observable des hauteurs de la Grande
Chartreuse, rappelait à Marchenoir un article célèbre qu'on avait pris
pour une ironie et qu'il avait intitulé: _la Cour des Miracles des
millionnaires_,--désignant ainsi l'intéressante multitude des heureux
pleins de charité, dont l'indigent dévore la substance et boit la sueur.
Il lui semblait, maintenant, n'en avoir pas assez dit et il regrettait
amèrement de n'y pouvoir plus rien ajouter.
C'est qu'en effet, c'est un peuple, ce troupeau, c'est tout un état au
sein de l'État. Jamais il ne s'était vu une telle affluence de pélicans
méconnus, ni une persécution plus dioclétienne exercée sur de plus
déchirés martyrs.
Le temps est trop précieux pour qu'on le perde à faire remarquer le
merveilleux désintéressement, l'indicible générosité, l'étonnante
fraîcheur d'âme des patriciens actuels de la richesse ou du pouvoir et,
en général, de tout personnage influent, à n'importe quel titre, sur ce
mauvais monde indigne de le posséder. Chacun sait que ces intendants de
la joie publique s'épuisent à dilater le cœur du pauvre et s'exterminent
à désœuvrer le malheur.
Une indiscutable prospérité universelle est leur œuvre, et l'exclusive
ambition de la rendre parfaite est leur quotidien souci. Il est presque
sans exemple, aujourd'hui, que l'indigence implorante soit inécoutée et
que d'heureux individus le veuillent être solitairement. Il ne se voit
pour ainsi dire pas que des industriels ou des politiques, diligemment
parvenus, oublient de tendre une secourable dextre à l'homme de mérite
enregistré au passif du sombre destin, ou qu'ils se refusent à
l'arrosage opportun de la languissante vertu.
On ne sait à quelle bénigne ingérence sidérale il convient de rapporter
cette inespérée disette d'égoïstes calculs humains, cette favorable
aridité du vieux cactus de l'avarice, cette inéclosion surprenante de
l'œuf crocodilesque des traditionnelles usures. Mais il est certain
qu'une émulation inouïe, un vrai délire de charité est en train de
ravager les riches,--les riches catholiques surtout,--que l'ingratitude
des crevants de misère ose venimeusement qualifier de l'épithète
d'horribles _mufles_.
Dans la pratique des choses religieuses, cette exquise sensibilité se
manifeste avec les accompagnements variés de la plus suave précaution.
On s'attendrit au pied des autels, on pleure de douces larmes sur de
_chers défunts_ qu'on croit au ciel, ce qui dispense de la fatigue de
prier pour eux à des messes qu'on aurait payées; on fait de toutes
petites aumônes fraternelles, pour ne pas exposer le pauvre aux
tentations de la débauche et pour ne pas contrister son âme par
l'ostentation d'un faste excessif; on s'abstient amoureusement de parler
de Dieu et de ses saints, par égard pour l'obstination des incrédules
qui pourraient en être horripilés, et on parle encore bien moins de
l'héroïsme de la pénitence à une foule de chrétiens tempérés qui
répondraient, sans doute, que Dieu _n'en demande pas tant_. La question
des pèlerinages lointains ou difficiles, tels que celui de Jérusalem,
est délicatement écartée, par le même instinct de bienveillance qui
voudrait épargner à ceux qui travaillent dans la piété, l'ombre d'un
dérangement ou d'une incommodité. Enfin, le sentiment religieux réalise,
aujourd'hui, l'idéal de ce grand penseur catholique, ennemi des
exagérations, qu'on appelle Molière, qui voulait que la dévotion fût
«humaine, traitable,» et qu'on n'assassinât personne avec un _fer
sacré_.
Opportunément secourus par cette heureuse déliquescence du catholicisme,
les puissants moralistes du libre examen et les coryphées littéraires du
débraillement, tous les démantibulés corybantes de l'art moderne et tous
les intègres épiciers d'un voltairianisme ennemi de l'art, ont, d'une
commune voix, approuvé le cénobitisme des religieux de la Trappe et de
la Chartreuse. Ces politiques étant fermement persuadés que le
catholicisme doit, dans un temps prochain, être balayé de la
civilisation comme une ordure, il leur semble convenable d'en user
miséricordieusement avec lui et de ne pas désespérer les imbéciles qui y
tiennent encore, en ne leur accordant absolument rien. On leur accorde
donc ces deux Ordres. Un jeune porte-lyre de récente célébrité, Hamilcar
Lécuyer, avait dit un jour à Marchenoir qu'il ne concevait pas qu'avec
sa foi, il osât rester dans le monde, le menaçant d'en douter s'il ne
courait à l'instant _s'ensevelir_ à la Trappe. L'hirsute lui répondit
par le conseil d'éloigner de lui sa personne et de s'en aller à tous les
diables.
L'existence de ces lieux de refuge est encore utile, pour d'autres
raisons, à ces tacticiens du champ libre. Dans leur ignorance invincible
de la profonde solidarité du christianisme, ils pensent qu'un genre de
vie d'une austérité proverbiale est à opposer à d'autres Ordres moins
rigoureux approuvés par l'Église et, par conséquent, à l'Église
elle-même. Les pauvres gens qui ne savent rien du christianisme ni de
son histoire, bâfrent goulûment cette bourde énorme.
Qu'on ne leur parle plus de ces cauteleux enfants de Loyola, ni de ces
Dominicains sanguinaires qui voudraient rétablir l'Inquisition, ni de
ces Capucins charnels qui s'amusent tant au fond de leurs capucinières!
Comment leur vie pourrait-elle être comparée à celle de ces religieux
admirables, quoique démodés, qui conservent seuls, aujourd'hui, dans son
intégrité, l'antique tradition des premiers siècles de la foi? Et cette
fastueuse Église romaine, avec toute sa pompe et ses incalculables
richesses, et tous ces prélats si redoutables, et tous ces innombrables
curés répandus dans les villes et dans les campagnes, si puissants, si
respectés et si pervers!--qui oserait les comparer à ces honnêtes
cénobites qui ne mangent rien, qui ne disent rien et qui gênent si peu
l'essor de la civilisation républicaine?
Marchenoir voyait mieux qu'il ne l'avait jamais vu ce qu'il y a
d'amèrement véritable dans ces bas sophismes de voyous dont il avait,
depuis longtemps, renoncé à s'indigner. Il entendait, au loin, crouler
l'Église, non pierre à pierre, mais par masses énormes de poussière, car
il n'y avait même plus de pierres, et cette Chartreuse, elle aussi, ce
dernier contrefort de la demeure du Christ, polluée par l'intrusion de
la Curiosité, lui semblait vaciller sur la pointe de ses huit siècles.
Il fallut que le père Athanase, confident ému des vibrations de cette
cymbale de douleur, l'entraînât, une après-midi, dans l'intérieur du
monastère,--cet hôte extraordinaire ayant déclaré sa répugnance pour un
pareil acte de tourisme.
--Soit! avait répondu le père, se prêtant au délire de son malade, nous
marcherons en récitant les psaumes de la pénitence, si vous voulez, et
je vous assure, mon cher ami, que cela vous distinguera beaucoup de tous
nos touristes.
Malgré le tenaillement de ses pensées, Marchenoir ne put se défendre
d'une commotion, en parcourant ce cloître immense, éclairé par cent
treize fenêtres et mesurant 215 mètres de longueur, un peu plus que
Saint-Pierre de Rome. Un tiers seulement, échappé à l'incendie de 1676,
a conservé l'antique forme ogivale avec ces symboliques exfoliations de
pierre, par lesquelles la piété du moyen âge voulut contraindre à
l'action de grâces la matière brute et inanimée.
On visita successivement la salle du Chapitre; la chapelle des
morts,--remarquable dès le seuil par un très beau buste de la mort
drapée dans un suaire et, de sa main de squelette, faisant un geste de
catin à ceux qui passent; le cimetière; la curieuse chapelle
Saint-Louis; le réfectoire,--ce fameux réfectoire où les religieux se
réunissent pour faire semblant de manger; enfin, la bibliothèque ruinée
tant de fois et, par conséquent, fort dénuée de ces magnifiques vélins
manuscrits qui étaient la gloire de tant de monastères avant la
Révolution, mais riche, néanmoins, de plus de six mille volumes, anciens
pour la plupart.
On sait, d'ailleurs, que les Chartreux ont été de rudes écrivains. Une
bibliothèque exclusivement cartusienne donnerait une liste d'au moins
_huit cents_ auteurs et cette liste resterait encore au-dessous de la
vérité. «Il y a de nos Pères, disait avec candeur un ancien chartreux,
qui font d'excellents escripts qui pourroyent beaucoup servir au public,
et néantmoins, toute la production qu'ils leur procurent, c'est d'en
allumer leur feu, quand il fait froid, après matines, eschauffant leurs
corps de ce qui a embrasé leurs esprits.»
Ce qui toucha le plus Marchenoir, ce fut la vue d'une de ces nombreuses
cellules, exactement identiques, où le chartreux, encore plus solitaire
que cénobite, passe la plus grande partie de sa vie. Il se recueillit
quelques instants comme il put, dans cette encoignure de paix, dans
cette solitude au milieu de la solitude, et enjoignit, par un geste, à
son conducteur, de s'abstenir de toute description,--considérant sans
doute l'inanité parfaite de tout langage, en présence de ce
dépouillement idéal et _intérieur_, qui ne peut être senti que dans le
fond de l'âme, non d'un curieux ou d'un lettré, mais d'un chrétien sans
détours que le Seigneur Jésus incline doucement à ses adorables pieds.
Pour les étalons errants d'une Fantaisie toujours attelée, cette
uniformité est toute pleine d'ennui et doit paraître une platitude que,
par condescendance, ils voudront bien appeler divine. Il n'y a pas lieu
d'espérer qu'ils en puissent être autrement édifiés. Mais Marchenoir y
découvrait, au contraire, une source clarifiée de poésie, infiniment
supérieure à la noire incarnation de ses désespoirs. Par-dessous cette
Règle si dure en apparence et si froide, par derrière cet _isolateur_
infranchissable, éclataient, pour lui, les magnificences de la vie
cachée en Dieu. Vie perpétuellement transportée, d'une joie
surabondante, d'une ivresse céleste, d'une paix inexprimable, d'une
_variété_ infinie!
Ces affranchis reçoivent à plein cœur, dans le silence de toutes les
affections terrestres, la plénitude de grâce correspondante à la
plénitude de leur liberté. Le Père céleste leur rompt lui-même le pain
quotidien de la félicité surnaturelle, dans l'exacte proportion de leur
détachement de toutes les autres félicités, et c'est de bouche à oreille
que l'Esprit leur communique les révélations du grand amour. La vie
mystique est, ici, de plain-pied avec l'autre vie, et ces blanches âmes
passent de l'une dans l'autre, tour à tour, comme de fidèles et
diligentes ménagères dans les divers appartements d'un maître adoré.
L'esprit de la Chartreuse est contemporain des catacombes, et la
Chartreuse est, elle-même, la grande catacombe moderne, plus enfouie et
plus cachée que celles des martyrs. Mais c'est une catacombe dans les
cieux!... Au loin, roulent les chars des triomphateurs du monde et le
tumulte insensé des acclamations populaires; les nations affolées
courent comme des fleuves, sous les arches colossales du pont aux ânes
de la Désobéissance universelle, et tous ces bruits éclatants de la
gloire humaine, toutes ces fanfares de la bagatelle victorieuse,
s'évanouissant et s'abolissant à travers les épaisseurs de ce sol qui
doit tout engloutir demain, arrivent aux oreilles de ces contemplateurs
de la Vie, comme une imperceptible trépidation de la terre dans le
silence de ses profondeurs.
--Voyez, disait le père à Marchenoir, en le reconduisant dans sa
chambre, voyez ce que fait un marchand qui a des comptes à dresser, où
il y va de tout son bien et de toute sa fortune. Il s'enferme dans son
cabinet sans consentir à recevoir de visite de personne. Il dit qu'on
lui rompt la tête si quelqu'un de sa famille approche pour lui parler de
quelque autre affaire ... Nous sommes des marchands entre les mains de
qui Dieu a mis ses biens pour en faire un bon négoce. Il nous en donne
la qualité et l'office quand il dit dans l'Évangile: _Négociez en
attendant que je sois de retour_. Et il nous marque, d'une façon
terrible, dans la parabole des talents, le profit qu'il veut que nous en
retirions, le compte que nous lui en devons rendre et la punition qui
doit servir de châtiment au serviteur, s'il ne trouve pas ses comptes en
bon état. Si donc, ce marchand, pour dresser un compte où il ne s'agit
que d'un bien périssable, se rend volontiers solitaire et ne fait point
état des conversations, combien devons-nous estimer la solitude qui nous
est beaucoup plus nécessaire pour tenir toujours prêts ceux de notre âme
où il s'agit de notre salut éternel?
Marchenoir, silencieux, écoutait cette paraphrase et s'imaginait
entendre sous le tiers-point de ce vieux cloître, qui en aurait gardé
l'écho, la voix centenaire, infiniment éloignée et presque éteinte d'un
de ces humbles d'autrefois, couchés à deux pas de là, dans le cimetière!