XXX

Marchenoir essayait de prier avec eux et de recueillir sa pauvre âme. Le

surnaturel victorieux déferlait en plein dans son triste cœur, aux

battants ouverts. Les yeux de sa foi lui faisaient présentes les

terribles choses que les théologiens et les narrateurs mystiques ont

expliquées ou racontées, quand ils ont parlé des rapports de l'âme

religieuse avec Dieu dans l'oraison.

Un ancien Père du désert, nommé Marcelle, s'étant levé une nuit pour

chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme celui d'une

trompette qui sonnait la charge et, ne comprenant pas d'où pouvait venir

ce bruit dans un lieu si solitaire, où il n'y avait point de gens de

guerre, le Diable lui apparut et lui dit que cette trompette était le

signal qui avertissait les démons de se préparer au combat contre les

serviteurs de Dieu; que s'il ne voulait pas s'exposer au danger, il

allât se recoucher, sinon qu'il s'attendît à soutenir un choc très rude.

Marchenoir croyait entendre le bruit immense de cette charge. Il voyait

chaque religieux comme une tour de guerre défendue par les anges contre

tous les démons, que la prière des serviteurs de Dieu est en train de

déposséder. En renonçant généreusement à la vie mondaine, chacun d'eux

emporte au fond du monastère un immense équipage d'intérêts surnaturels

dont il devient, en effet, par sa vocation, le comptable devant Dieu et

l'intendant contre les exacteurs sans justice. Intérêts d'édification

pour le prochain, intérêts de gloire pour Dieu, intérêts de confusion

pour l'Ennemi des hommes. Cela sur une échelle qui n'est pas moins vaste

que la Rédemption elle-même, qui porte de l'origine à la fin des temps!

Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde et c'est là ce qu'il

faut comprendre pour ne pas s'étonner du profond mystère de la

Réversibilité qui est le nom philosophique du grand dogme de la

Communion des Saints. Tout homme qui produit un acte libre projette sa

personnalité dans l'infini. S'il donne de mauvais cœur un sou à un

pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les

soleils, traverse le firmament et compromet l'univers. S'il produit un

acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu'il ne

connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin

que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du

verre d'eau de l'Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie

pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu'à la fin

des siècles; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les

tempêtes, rachète les captifs, convertit les infidèles et protège le

genre humain.

Toute la philosophie chrétienne est dans l'importance inexprimable de

l'acte libre et dans la notion d'une enveloppante et indestructible

solidarité. Si Dieu, dans une éternelle seconde de sa puissance, voulait

faire ce qu'il n'a jamais fait, anéantir un seul homme, il est probable

que la création s'en irait en poussière.

Mais ce que Dieu ne _peut_ pas faire, dans la rigoureuse plénitude de sa

justice, étant volontairement _lié_ par sa propre miséricorde, de

faibles hommes, en vertu de leur liberté et dans la mesure d'une

équitable satisfaction, le peuvent accomplir pour leurs frères. Mourir

au monde, mourir à soi, mourir, pour ainsi parler, au Dieu terrible, en

s'anéantissant devant lui dans l'effrayante irradiation solaire de sa

justice,--voilà ce que peuvent faire des chrétiens, quand la vieille

machine de terre craque dans les cieux épouvantés et n'a presque plus la

force de supporter les pécheurs. Alors, ce que le souffle de miséricorde

balaie comme une poussière, c'est l'horrible création qui n'est pas de

Dieu, mais de l'homme seul, c'est sa trahison énorme, c'est le mauvais

fruit de sa liberté, c'est tout un arc-en-ciel de couleurs infernales

sur le gouffre éclatant de la Beauté divine.

Perdu dans la demi-obscurité de cette chapelle noyée de prières, le

dolent ravagé de l'amour terrestre voyait passer devant lui l'apocalypse

du grand combat pour la vie éternelle. Le monde des âmes se mouvait

devant lui comme l'Océan d'Homère aux bruits sans nombre. Toutes les

vagues clamaient vers le ciel ou se rejetaient en écumant sur les

écueils, des montagnes de flots roulaient les unes sur les autres, dans

un tumulte et dans un chaos inexprimables en la douloureuse langue

humaine. Des morts, des agonisants, des blessés de la terre ou des

blessés du ciel, les éperdus de la joie et les éperdus de la tristesse,

défilaient par troupes infinies, en levant des millions de bras, et,

seule, cette nef paisible où s'agenouillait la conscience introublée de

quelques élus, naviguait en chantant dans un calme profond qu'on pouvait

croire éternel.

--Ô sainte paix du Dieu vivant, disait Marchenoir, entrez en moi,

apaisez cette tempête et marchez sur tous ces flots! Plus que jamais,

hélas! il aurait voulu pouvoir se jeter à cette vie d'extase, que lui

interdisaient toutes les bourbes sanglantes de son cœur.

«Je ne crois pas,--écrivait-il à Leverdier vers la fin de la première

semaine,--que, parmi toutes nos abortives impressions d'art ou de

littérature, on en puisse trouver d'aussi puissantes, à moitié, sur

l'intime de l'âme. Visiter la Grande Chartreuse de fond en comble est

une chose très simple, très capable assurément de meubler la mémoire de

quelques souvenirs et, même, de fortifier le sens chrétien de quelques

notions viriles sur la lettre et sur l'esprit évangéliques, mais on ne

la connaît pas dans sa fleur de mystère quand on n'a pas vu l'office de

nuit. Là, est le vrai parfum qui transfigure cette rigoureuse retraite,

d'un si morne séjour pour les cabotins du sentiment religieux. Je ne

crains pas d'abréger mon sommeil. Un tel spectacle est pour moi le plus

rafraîchissant de tous les repos. Quand on a vu cela, on se dit qu'on ne

savait rien de la vie monastique. On s'étonne même d'avoir si peu connu

le christianisme, pour ne l'avoir aperçu, jusqu'à cette heure, qu'à

travers les exfoliations littéraires de l'arbre de la science d'orgueil.

Et le cœur est pris dans la main du Père céleste, comme un glaçon, dans

le centre de la fournaise. Les dix-huit siècles de christianisme

recommencent, tels qu'un poème inouï qu'on aurait ignoré. La Foi,

l'Espérance et la Charité pleuvent ensemble comme les _trois rayons

tordus_ de la foudre du vieux Pindare et, ne fût-ce qu'un instant, une

seule minute dans la durée d'une vie répandue ainsi que le sang d'un

écorché prodigue sur tous les chemins, c'est assez pour qu'on s'en

souvienne et pour qu'on n'oublie plus jamais que, cette nuit-là, c'est

Dieu lui-même qui a parlé!»

Le Désespéré · 第 33 / 74 题