Marchenoir essayait de prier avec eux et de recueillir sa pauvre âme. Le
surnaturel victorieux déferlait en plein dans son triste cœur, aux
battants ouverts. Les yeux de sa foi lui faisaient présentes les
terribles choses que les théologiens et les narrateurs mystiques ont
expliquées ou racontées, quand ils ont parlé des rapports de l'âme
religieuse avec Dieu dans l'oraison.
Un ancien Père du désert, nommé Marcelle, s'étant levé une nuit pour
chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme celui d'une
trompette qui sonnait la charge et, ne comprenant pas d'où pouvait venir
ce bruit dans un lieu si solitaire, où il n'y avait point de gens de
guerre, le Diable lui apparut et lui dit que cette trompette était le
signal qui avertissait les démons de se préparer au combat contre les
serviteurs de Dieu; que s'il ne voulait pas s'exposer au danger, il
allât se recoucher, sinon qu'il s'attendît à soutenir un choc très rude.
Marchenoir croyait entendre le bruit immense de cette charge. Il voyait
chaque religieux comme une tour de guerre défendue par les anges contre
tous les démons, que la prière des serviteurs de Dieu est en train de
déposséder. En renonçant généreusement à la vie mondaine, chacun d'eux
emporte au fond du monastère un immense équipage d'intérêts surnaturels
dont il devient, en effet, par sa vocation, le comptable devant Dieu et
l'intendant contre les exacteurs sans justice. Intérêts d'édification
pour le prochain, intérêts de gloire pour Dieu, intérêts de confusion
pour l'Ennemi des hommes. Cela sur une échelle qui n'est pas moins vaste
que la Rédemption elle-même, qui porte de l'origine à la fin des temps!
Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde et c'est là ce qu'il
faut comprendre pour ne pas s'étonner du profond mystère de la
Réversibilité qui est le nom philosophique du grand dogme de la
Communion des Saints. Tout homme qui produit un acte libre projette sa
personnalité dans l'infini. S'il donne de mauvais cœur un sou à un
pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les
soleils, traverse le firmament et compromet l'univers. S'il produit un
acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu'il ne
connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin
que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du
verre d'eau de l'Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie
pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu'à la fin
des siècles; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les
tempêtes, rachète les captifs, convertit les infidèles et protège le
genre humain.
Toute la philosophie chrétienne est dans l'importance inexprimable de
l'acte libre et dans la notion d'une enveloppante et indestructible
solidarité. Si Dieu, dans une éternelle seconde de sa puissance, voulait
faire ce qu'il n'a jamais fait, anéantir un seul homme, il est probable
que la création s'en irait en poussière.
Mais ce que Dieu ne _peut_ pas faire, dans la rigoureuse plénitude de sa
justice, étant volontairement _lié_ par sa propre miséricorde, de
faibles hommes, en vertu de leur liberté et dans la mesure d'une
équitable satisfaction, le peuvent accomplir pour leurs frères. Mourir
au monde, mourir à soi, mourir, pour ainsi parler, au Dieu terrible, en
s'anéantissant devant lui dans l'effrayante irradiation solaire de sa
justice,--voilà ce que peuvent faire des chrétiens, quand la vieille
machine de terre craque dans les cieux épouvantés et n'a presque plus la
force de supporter les pécheurs. Alors, ce que le souffle de miséricorde
balaie comme une poussière, c'est l'horrible création qui n'est pas de
Dieu, mais de l'homme seul, c'est sa trahison énorme, c'est le mauvais
fruit de sa liberté, c'est tout un arc-en-ciel de couleurs infernales
sur le gouffre éclatant de la Beauté divine.
Perdu dans la demi-obscurité de cette chapelle noyée de prières, le
dolent ravagé de l'amour terrestre voyait passer devant lui l'apocalypse
du grand combat pour la vie éternelle. Le monde des âmes se mouvait
devant lui comme l'Océan d'Homère aux bruits sans nombre. Toutes les
vagues clamaient vers le ciel ou se rejetaient en écumant sur les
écueils, des montagnes de flots roulaient les unes sur les autres, dans
un tumulte et dans un chaos inexprimables en la douloureuse langue
humaine. Des morts, des agonisants, des blessés de la terre ou des
blessés du ciel, les éperdus de la joie et les éperdus de la tristesse,
défilaient par troupes infinies, en levant des millions de bras, et,
seule, cette nef paisible où s'agenouillait la conscience introublée de
quelques élus, naviguait en chantant dans un calme profond qu'on pouvait
croire éternel.
--Ô sainte paix du Dieu vivant, disait Marchenoir, entrez en moi,
apaisez cette tempête et marchez sur tous ces flots! Plus que jamais,
hélas! il aurait voulu pouvoir se jeter à cette vie d'extase, que lui
interdisaient toutes les bourbes sanglantes de son cœur.
«Je ne crois pas,--écrivait-il à Leverdier vers la fin de la première
semaine,--que, parmi toutes nos abortives impressions d'art ou de
littérature, on en puisse trouver d'aussi puissantes, à moitié, sur
l'intime de l'âme. Visiter la Grande Chartreuse de fond en comble est
une chose très simple, très capable assurément de meubler la mémoire de
quelques souvenirs et, même, de fortifier le sens chrétien de quelques
notions viriles sur la lettre et sur l'esprit évangéliques, mais on ne
la connaît pas dans sa fleur de mystère quand on n'a pas vu l'office de
nuit. Là, est le vrai parfum qui transfigure cette rigoureuse retraite,
d'un si morne séjour pour les cabotins du sentiment religieux. Je ne
crains pas d'abréger mon sommeil. Un tel spectacle est pour moi le plus
rafraîchissant de tous les repos. Quand on a vu cela, on se dit qu'on ne
savait rien de la vie monastique. On s'étonne même d'avoir si peu connu
le christianisme, pour ne l'avoir aperçu, jusqu'à cette heure, qu'à
travers les exfoliations littéraires de l'arbre de la science d'orgueil.
Et le cœur est pris dans la main du Père céleste, comme un glaçon, dans
le centre de la fournaise. Les dix-huit siècles de christianisme
recommencent, tels qu'un poème inouï qu'on aurait ignoré. La Foi,
l'Espérance et la Charité pleuvent ensemble comme les _trois rayons
tordus_ de la foudre du vieux Pindare et, ne fût-ce qu'un instant, une
seule minute dans la durée d'une vie répandue ainsi que le sang d'un
écorché prodigue sur tous les chemins, c'est assez pour qu'on s'en
souvienne et pour qu'on n'oublie plus jamais que, cette nuit-là, c'est
Dieu lui-même qui a parlé!»