XXIX

Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la

tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il suivait

avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet office célèbre,

que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin, et qui

dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez

long.

Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie supérieure que

son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps

indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements

intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces pleurs brûlants,

toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur lui de n'importe

quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible. Il fallait bien,

après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaîne

platonique d'un exil terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse,

d'une prison atroce dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime

inconnu, et le ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en

surmontait pas l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les

vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de

résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de ces

hymnologues perpétuels.

La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais elle est

très spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot

de contemplation, avili comme tant d'autres choses en ce siècle, n'a

plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n'est un moine,

a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité _De la

Contemplation_ de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique?

Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a

éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes

tels que Victor Hugo, par exemple,--et cela fait un drôle de spectacle

pour la pensée, d'assister à l'agenouillement d'un poète devant une

pincée d'excréments, que son lyrisme insensé lui fait un commandement

d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle!

À une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à

celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à

la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de

leur cerveau, il existe donc dans l'Église des contemplatifs par _état_;

ce sont les religieux qui font profession de tendre, d'une manière plus

exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne

veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la

contemplation. Ils peuvent l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun

ne le soit. Mais tous y tendent avec ferveur et _députent_ vers cet

unique objet leur vie tout entière.

Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde,

et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie

contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de

plénipotentiaire pour toute la spiritualité de la terre.

«À une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock

_l'Admirable_, dont il est le traducteur,--le contemplateur ne peut plus

dire ce qu'il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole,

mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du

contemplateur devient _l'ombre substantielle_ des choses qu'il ne dit

pas ... Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu'ils font

par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie.»

Aux temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées

ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que

les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l'administrer

dans ce siècle _renaissant_, d'une si prodigieuse poussée esthétique.

--Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas

nous répondre? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis

quelques jours, faisaient endurer d'atroces douleurs au vénérable père

Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.

--Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre,

répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce

contemplateur dont le silence était la _patrie_ et qui n'avait pas même

besoin de se souvenir de l'obéissance!

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les

cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en

même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté.

C'est pendant la nuit que les cieux peuvent _raconter_ la gloire de

Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent

la plus étonnante de ses œuvres. _Deus dedit carmina in nocte_. Ces

paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse

symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre,

si _noire_ et si _belle_, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant

quelques interprètes.

Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les

Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour

_satisfaire_, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en

participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. «Jésus-Christ,

disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas

dormir pendant ce temps-là.»

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la

mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune

lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière

éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même

instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on

égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du

Dieu Très-Haut; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée,

épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même

minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de

supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit

d'hiver ...

L'esprit Saint raconte que les sept enfants Machabées «s'exhortaient

l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant: Le Seigneur

considèrera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le

déclare dans son cantique par cette protestation: Et il sera consolé

dans ses serviteurs.»

Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles,

veillent et chantent, avec l'Église pour _consoler_, eux aussi, le

Seigneur Dieu. Le. Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que

ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure

lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la

Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le

Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle l'Admirable, le Dieu

fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix,--il agonise, au

milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers, qui n'ont plus que

faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes

va s'éteindre!

La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que

les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes

innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à

venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin

et,--s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui

crucifient leur volonté,--où donc est son règne, de quel siècle

sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le

Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette

majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties, tout se

précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur

humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée dans le domaine de

Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du

nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par

s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces

de Cana.

L'ange venu du ciel peut, sans doute, le «réconforter,» mais il

n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le _consoler_. C'est

pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien

savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle

oraison avec l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce

prix et la Force des martyrs défaillerait peut-être, tout à fait, sans

l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!

Le Désespéré · 第 32 / 74 题