Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la
tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il suivait
avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet office célèbre,
que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin, et qui
dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez
long.
Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie supérieure que
son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps
indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements
intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces pleurs brûlants,
toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur lui de n'importe
quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible. Il fallait bien,
après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaîne
platonique d'un exil terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse,
d'une prison atroce dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime
inconnu, et le ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en
surmontait pas l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les
vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de
résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de ces
hymnologues perpétuels.
La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais elle est
très spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot
de contemplation, avili comme tant d'autres choses en ce siècle, n'a
plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n'est un moine,
a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité _De la
Contemplation_ de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique?
Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a
éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes
tels que Victor Hugo, par exemple,--et cela fait un drôle de spectacle
pour la pensée, d'assister à l'agenouillement d'un poète devant une
pincée d'excréments, que son lyrisme insensé lui fait un commandement
d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle!
À une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à
celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à
la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de
leur cerveau, il existe donc dans l'Église des contemplatifs par _état_;
ce sont les religieux qui font profession de tendre, d'une manière plus
exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne
veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la
contemplation. Ils peuvent l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun
ne le soit. Mais tous y tendent avec ferveur et _députent_ vers cet
unique objet leur vie tout entière.
Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde,
et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie
contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de
plénipotentiaire pour toute la spiritualité de la terre.
«À une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock
_l'Admirable_, dont il est le traducteur,--le contemplateur ne peut plus
dire ce qu'il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole,
mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du
contemplateur devient _l'ombre substantielle_ des choses qu'il ne dit
pas ... Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu'ils font
par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie.»
Aux temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées
ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que
les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l'administrer
dans ce siècle _renaissant_, d'une si prodigieuse poussée esthétique.
--Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas
nous répondre? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis
quelques jours, faisaient endurer d'atroces douleurs au vénérable père
Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.
--Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre,
répondit le martyr.
Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce
contemplateur dont le silence était la _patrie_ et qui n'avait pas même
besoin de se souvenir de l'obéissance!
La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les
cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en
même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté.
C'est pendant la nuit que les cieux peuvent _raconter_ la gloire de
Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent
la plus étonnante de ses œuvres. _Deus dedit carmina in nocte_. Ces
paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse
symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre,
si _noire_ et si _belle_, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant
quelques interprètes.
Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les
Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour
_satisfaire_, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en
participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. «Jésus-Christ,
disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas
dormir pendant ce temps-là.»
Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la
mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune
lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière
éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même
instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on
égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du
Dieu Très-Haut; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée,
épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même
minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de
supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit
d'hiver ...
L'esprit Saint raconte que les sept enfants Machabées «s'exhortaient
l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant: Le Seigneur
considèrera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le
déclare dans son cantique par cette protestation: Et il sera consolé
dans ses serviteurs.»
Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles,
veillent et chantent, avec l'Église pour _consoler_, eux aussi, le
Seigneur Dieu. Le. Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que
ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure
lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la
Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le
Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle l'Admirable, le Dieu
fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix,--il agonise, au
milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers, qui n'ont plus que
faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes
va s'éteindre!
La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que
les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes
innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à
venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin
et,--s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui
crucifient leur volonté,--où donc est son règne, de quel siècle
sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le
Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette
majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties, tout se
précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur
humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée dans le domaine de
Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du
nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par
s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces
de Cana.
L'ange venu du ciel peut, sans doute, le «réconforter,» mais il
n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le _consoler_. C'est
pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien
savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle
oraison avec l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce
prix et la Force des martyrs défaillerait peut-être, tout à fait, sans
l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!