Marchenoir père, instruit par sa propre expérience du néant des
espérances administratives, avait décidé de pousser son fils dans
l'industrie. Les chemins de fer se construisaient alors partout avec
fureur. Périgueux était précisément le foyer d'irradiation de ce réseau
de lignes que la spéculation jeta comme un filet sur le centre de la
France et qui s'appela, pour cette raison, le _Grand Central d'Orléans_.
L'araignée industrielle, aujourd'hui repue, et même crevée, avait fixé
là son laboratoire et pompait les sucs financiers de beaucoup de
provinces, naguère tranquilles, qu'elle avait promis d'enrichir. La
frénésie californienne, la prostitution et le jobardisme civilisateur
battaient leur plein. La vieille petite cité romaine envahie par
plusieurs armées d'ingénieurs poussiéreux et de limousins prolifiques,
s'était accrue du double en quelques années et menaçait tout à l'heure,
de son inondante obésité, les montagnes à hauteur d'appui qui l'avaient
contenue pendant vingt siècles ...
En conséquence, le besogneux employé de l'État avait formé le bouddhique
vœu d'immerger le fils de ses secrètes ambitions déçues dans ce
Brahmapoutre d'or.
À ce point de vue, c'était sans doute un bien qu'il n'eût pas mordu aux
_humanités_. Apparemment, l'estomac de son esprit n'avait été calculé
que pour la digestion des mathématiques. Il s'agissait de le gaver sans
retard de cet aliment nouveau.
Le pauvre garçon n'y mordit pas davantage. L'hypothèse préliminaire,
l'acte de foi primordial, planté comme un basilic sur le seuil de toute
science naturelle, suffit pour éteindre, du premier coup, la timide
flamme de curiosité que les pollicitantes exhortations de son père
avaient paru allumer en lui. L'insuffisance de l'outillage cérébral chez
le jeune Périgourdin éclata manifestement, dès qu'il fallut excogiter
l'impossible roman d'une ligne conjecturale, problématiquement engendrée
par copulation dubitable d'une multitude de points inexistants!...
Il fallut se résigner à de médiocres destins et devenir expéditionnaire.
Caïn Joseph, désormais abandonné comme une lande inculte, livré à une
tâche presque manuelle qui ne comprimait plus ses facultés, retourna de
lui-même, par une pente insoupçonnée, aux premières études dont il avait
paru si prodigieusement incapable. Seul, presque sans effort, il apprit
en deux ans ce que le despotisme abêtissant de tous les pions de la
terre n'aurait pu lui enseigner en un demi-siècle. Il se trouva
soudainement rempli des lettres anciennes et commença de rêver un avenir
littéraire.
Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd'hui, un
adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l'abjection
commerciale fait vomir? Les croisades ne sont plus, ni les nobles
aventures lointaines d'aucune sorte. Le globe entier est devenu
raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais à toutes
les intersections de l'infini. Il ne reste plus que l'Art. Un art
proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif,
guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c'est l'unique refuge pour
quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse
dans les charogneux carrefours du monde.
Le malheureux ne savait pas de quelles tortures il faut payer
l'indépendance de l'esprit. Personne, dans sa sotte province, n'eût été
capable de l'en instruire et l'ironique mépris de son père, résolument
hostile à tout ambitieux dessein qu'il n'eût pas couvé lui-même, ne
pouvait être qu'un stimulant de plus. D'ailleurs, il se croyait un cœur
de martyr, capable de tout endurer.
Un jour donc, ayant, à force de démarches, obtenu à Paris le plus
misérable des emplois, il s'en vint docilement agoniser, après cent
mille autres, dans cet Ergastule de promission où l'on met à tremper la
fleur humaine dans le pot de chambre de Circé. La hideuse Goule des âmes
qui n'a qu'à les siffler pour qu'elles accourent à ses sales pieds des
extrémités de la terre, une fois de plus, avait été obéie!