«Un éternel mouvement dans le même cercle, une éternelle répétition, un
éternel passage du jour à la nuit et de la nuit au jour; une goutte de
larmes douces et une mer de larmes amères! Ami, à quoi bon moi, toi,
nous tous, vivons-nous? À quoi bon vécurent nos aïeux? À quoi bon
vivront nos descendants? Mon âme est épuisée, faible et triste.»
Ces lignes furent écrites, dans les dernières années du siècle passé,
par l'historien Karamsine.
On le voit, l'étrange Russie était déjà travaillée de ce célèbre
désespoir qui descend aujourd'hui comme un dragon d'apocalypse, des
plateaux slaves sur le vieil Occident accablé de lassitude.
Ce Dévorateur des âmes est si formidable, dans sa lente mais invincible
progression, que toutes les autres menaces de la météorologie politique
ou sociale commencent d'apparaître comme rien devant cette Menace
théophanique, dont voici l'épouvantante et trilogique formule inscrite
en bâtardes de feu sur le pennon noir du Nihilisme triomphant:
_Vivent le chaos et la destruction!
Vive la mort!
Place à l'avenir!_
De quel avenir parlent-ils donc, ces espérants à rebours, ces
excavateurs du néant humain? Ils ne s'arrangent pas des _fins dernières_
notifiées par le catholicisme et protestent avec rage contre
l'intolérable déni de justice d'une imbécile évasion de l'âme pensante
dans la matière.
Quoi donc, alors? Nul ne peut le dire, et jamais la pauvre mécanique
raisonnable n'avait enduré les affres d'une telle agonie. On s'est
raccroché autant qu'on l'a pu, on a essayé de toutes les amarres et de
tous les crampons du rationalisme ou du mysticisme humanitaire, pour ne
pas tomber jusque-là. Tout vésicatoire philosophique, supposé capable de
ressusciter un instant le souffle de l'Espérance, a été appliqué à cette
phthisique, depuis l'hiérophante Saint-Simon qui parlait de rédemption
jusqu'au patriarche des nihilistes, Alexandre Herzen, qui en parlait
aussi.
«Prêchez la _bonne nouvelle_ de la mort, dit ce dernier, montrez aux
hommes chaque nouvelle plaie sur la poitrine du vieux monde, chaque
progrès de la destruction; indiquez la décrépitude de ses principes, la
superficialité de ses efforts, montrez qu'il ne peut guérir, qu'il n'a
ni soutien, ni foi en lui-même, que personne ne l'aime réellement, qu'il
se maintient par des mésentendus; montrez que chacune de ses victoires
est un coup qu'il se porte; prêchez la _Mort_ comme bonne nouvelle,
comme annonce de la _prochaine_ RÉDEMPTION.»
Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne
déplacera jamais plus!
Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue de récupérer
l'Éden après l'universelle destruction. Enthymème délateur du néant de
la vie par le néant de la mort, dernier acculement de l'Orgueil, sommant
une suprême fois l'X de la Justice, au nom de toute la douleur
terrestre, d'accorder enfin autre chose que le _simulacre_ d'une
rédemption ou de raturer,--comme un solécisme,--en même temps que la
malheureuse race humaine, l'inexpiable Infini de notre nature!
Cette pensée terrible, cette convoitise _de derrière le cœur_, s'est
jetée sur la société moderne et l'a enveloppée comme un poulpe. Les plus
myopes esprits commencent à comprendre qu'elle est en train de
confectionner un fameux cadavre,--le cadavre même de la
Civilisation!--aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans
Dieu se préparent à ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds
putréfiés répandront la peste au fond de l'Orient!
_Expectans, expectavi_, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen
Âge ont chanté cela. L'Église a continué de le chanter depuis
l'égorgement du Moyen Âge par les savantasses bourgeois de la
Renaissance, comme si rien n'avait changé de ce qui pouvait donner un
peu de patience, et, maintenant, on en a tout à fait assez.
Attendre cinquante siècles à la marge enluminée d'un livre d'heures
saturé de poésie, comme un de ces expectants patriarches, au sourire
fidèle, qui regardent sempiternellement pousser des cèdres sortis de
leur ventre, passe encore.
Mais attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la
retape électorale, dans le voisinage immédiat de l'_Américain_ ou de
Tortoni, avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d'un
premier ministre ou d'un chroniqueur, c'est décidément au-dessus des
forces d'un homme!
C'est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis une
trentaine d'années, se précipite éperdûment au désespoir. Cela fait
toute une littérature qui est véritablement une littérature de
désespérés. C'est comme une loi toute despotique à laquelle il ne semble
pas qu'aucun plausible poète puisse désormais échapper.
Il ne faut pas chercher cette situation inouïe des âmes supérieures en
un autre point de l'histoire que cette fin de siècle, où le mépris de
toute transcendance intellectuelle ou morale est précisément arrivé à
une sorte de contrefaçon du miracle.
Antérieurement à Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu lord Byron,
Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs qui trempèrent
la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes d'une mélancolie
_bonne fille_ qui leur partageait ses faveurs.
Or, qu'est-ce que le _vague passionnel_ de l'incestueux René, bâtard de
Rousseau ou la frénésie décorative de Manfred, auprès de la tétanique
bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire, Ackerman, Ernest Hello,
Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Huysmans ou Dostoïewski?
Ceux-là ne _se souviennent_ plus des _cieux,_ blague Lamartinienne tant
admirée! Ils ne s'en souviennent plus du tout. Mais ils se souviennent
de la tangible terre où ils sont forcés de vivre, au sein de l'ordure
humaine, dans une irrémédiable _privation de la vue de Dieu_--quel que
soit leur concept de cette Entité substantielle,--avec un désir enragé
de s'en repaître et de s'en soûler à toute heure!...
À cette profondeur de spirituelle infortune, il n'y a plus qu'une seule
torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour lui donner une
épouvantable énergie, je veux dire: le besoin de la JUSTICE, nourriture
infiniment absente!
Parbleu! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent même
supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n'est pas
la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait! Alors, ils
produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles
peuvent croire une chose très simple, mais qui est, en réalité, une
sorte de mystère, ... annonciateur d'on ne sait quoi. Ce qui est
certain, c'est que toute pensée vigoureuse est maintenant poussée,
emportée, balayée dans cette direction, aspirée et avalée par ce
Maëlstrom!
Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le
voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine?...
L'un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à
l'extrémité de tout, c'est la récente, intrusion en France d'un monstre
de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix
ans: les _Chants de Maldoror_, par le comte de Lautréamont(?), Œuvre
tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L'auteur
est mort dans un cabanon et c'est tout ce qu'on sait de lui.
Il est difficile de décider si le mot _monstre_ est ici suffisant. Cela
ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu'une tempête
surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de
l'Océan.
La gueule même de l'Imprécation demeure béante et silencieuse au
conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des _Fleurs du Mal_
prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine
bondieuserie.
Ce n'est plus la _Bonne Nouvelle de la Mort_ du bonhomme Herzen, c'est
quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la _Damnation_. Quant à la
forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est
insensé, noir et dévorant.
Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l'ont lue, que cette diffamation
inouïe de la Providence exhale, par anticipation,--avec l'inégalable
autorité d'une Prophétie,--l'ultime clameur imminente de la conscience
humaine devant son Juge?...
X
Marchenoir était né désespéré. Son père, petit bourgeois crispé, employé
aux bureaux de la Recette générale de Périgueux, l'avait affublé, sur le
conseil du _Vénérable_ de sa Loge et par manière de défi, du nom de
Caïn, à l'inexprimable effroi de sa mère qui s'était empressée de le
faire baptiser sous le vocable chrétien de Marie-Joseph. La volonté
maternelle ayant été, par extraordinaire, la plus forte, on l'appela
donc Joseph dans son enfance et le nom maléfique, inscrit au registre de
l'état-civil, ne fut exhumé que plus tard, en des heures de
mécontentement solennel.
D'autres ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur propre vie
pour en sentir la nausée. Marchenoir, mieux doué, n'avait eu que la
peine de venir au monde.
Il était de ces êtres miraculeusement formés pour le malheur, qui ont
l'air d'avoir passé neuf cents ans dans le ventre de leur mère, avant de
venir lamentablement traîner une enfance chenue dans la caduque société
des hommes.
Il fut orné, dès son premier jour, de la déplorable faculté, trop rare
pour qu'on ait pu l'observer, de porter, autour de son intelligence,
comme une brume de choses anciennes et indiscernables, comme un halo de
rêveries antérieures qui ne lui permirent longtemps qu'une vision
réfractée du monde ambiant. Il eut le maillot réminiscent, si l'on veut
concéder cette façon d'exprimer une chose naturellement indicible.
--Cette anomale disposition extatique, racontait-il, à trente ans, ce
prenant despotisme du Rêve qui me faisait incapable de toute application
en me livrant à une perpétuelle stupeur, attira sur moi des tribulations
et des épouvantes à défrayer un martyrologe d'enfants. Mon père, endurci
par d'imbéciles préjugés sur l'éducation et résolument enfermé dans la
forteresse inexpugnable d'un tout petit nombre d'idées absolues, ne
voulut jamais voir en moi qu'un paresseux et m'assommait avec une
fermeté lacédémonienne.
Peut-être avait-il raison. Je suis même arrivé à me persuader que la
culture intensive du roseau pensant est, en général, la résultante
spirituelle d'un ascendant épidermique. Malheureusement, le pauvre homme
stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre d'aucun retour
de tendresse qui en eût intellectualisé la cuisson. Naturellement
incliné à chérir, cet éducateur infortuné nourri au râtelier de
Plutarque, avait cru faire des miracles en prenant conseil de cette
rosse antique et refoulant son cœur, à lui, son moderne cœur scarifié
par d'anachroniques immolations, il s'était infligé de n'avoir jamais
une caresse de son enfant, dans le civique espoir de sauvegarder la
majesté paternelle.
Quand il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déjà par la crainte,
méprisé des autres enfants dont la turbulence me faisait horreur, bafoué
par d'ignobles cuistres qui m'offraient en risée à mes camarades, puni
sans relâche et battu de toutes mains, je finis par tomber dans un
taciturne dégoût de vivre qui me fit ressembler à un jeune idiot.
Cette parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du cœur,
ordinairement dévolue aux enfants mélancoliques dans les pénitentiaires
de l'Université, s'aggravait pour moi de l'impossibilité de concevoir
une condition terrestre qui fût moins atroce. Il me semblait être tombé,
j'ignorais de quel empyrée, dans un amas infini d'ordures où les êtres
humains m'apparaissaient comme de la vermine. Telle était, à quatorze
ans, et telle est encore, aujourd'hui, ma conception de la société
humaine!
Un jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes condisciples ayant
dépassé je ne sais plus quelles bornes. Je dérobai un couteau de
réfectoire heureusement inoffensif et m'élançai, après une bravade
emphatique, sur un groupe de quarante jeunes drôles dont je blessai deux
ou trois. On me releva écumant, broyé de coups, superbe. Mon couteau
avait fait peu de mal, à peine quelques écorchures, mais mon père, dut
me retirer de l'abrutissant séjour et me garder à la maison.