--Soit! conclut Des Bois, après un assez long combat. Par considération
pour vous, Dulaurier, je consens à faire encore un sacrifice. Mais,
songez-y, ce sera le dernier. Je me croirais coupable si j'encourageais
l'orgueil et la paresse de ce garçon qui n'est malheureux que par sa
faute, vous en convenez vous-même. Voici trois louis. Je ne puis ni ne
veux donner davantage. Envoyez-lui cet argent comme vous le jugerez
convenable. Vous m'obligerez en lui faisant comprendre qu'il ne doit
plus rien espérer de moi.
En conséquence, le poète sigisbéen des flueurs psychologiques du grand
monde jetait à la poste, le soir même, un message ainsi libellé:
«Mon cher Marchenoir,
«Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Vous savez combien est vraie
mon amitié pour vous, en dépit des superficielles différences d'opinion
qui ont paru l'altérer et vous ne pouvez pas douter de la part sincère
que je prends à votre chagrin. Je sais trop ce que c'est que de
souffrir, quoi que vous en pensiez, et personne, peut-être, n'a senti
aussi douloureusement que moi, depuis lord Byron, le mal d'exister. Je
me suis appelé moi-même, dans un poème du plus désolant scepticisme, une
âme «à la fois exaspérée et lasse.» Rien de plus vrai, rien de plus
triste.
«Vous m'avez quelquefois reproché, bien à tort, ce que vous appeliez mon
indifférence et ma légèreté, sans tenir compte des déchirements affreux
d'une vie écartelée à vingt misères. Votre demande d'argent m'a plongé
dans le plus cruel embarras. Vous me croyez riche sur la foi de succès
fort exagérés qui compensent bien faiblement des années d'obscur labeur
et de continuel effort pour imprégner d'idéalisme les plus répugnantes
vulgarités.
«Apprenez que je suis très pauvre et, par conséquent, très éloigné de
pouvoir, même _en me gênant_, vous envoyer ce que vous me demandez.
Cependant, je n'ai pas voulu vous faire une réponse aussi affligeante
avant d'avoir essayé d'une démarche. J'ai donc été chez Des Bois à qui
j'ai fait connaître votre situation.
«Il vous aime beaucoup, lui aussi, mais vous l'avez froissé comme tant
d'autres, souffrez que je vous le dise amicalement, mon cher Marchenoir.
Votre inflexible caractère a toujours rebuté les gens les mieux
disposés. Je vous ai défendu avec toute la chaleur de mon amitié pour
vous, sans pouvoir surmonter ses préventions. J'espérais obtenir la
somme entière et ce n'est qu'à force d'instances et de guerre lasse
qu'il a consenti à me remettre pour vous soixante francs, en me
chargeant de vous avertir que toute tentative du même genre serait
désormais inutile.
«Je joins de bon cœur à cet argent les deux louis nécessaires pour vous
compléter une centaine de francs et je vous jure, Marchenoir, qu'il a
fallu l'horrible urgence du cas pour que je me décidasse, en ce moment,
à un pareil sacrifice.
«Cependant, je le prévois bien, vous allez dire qu'on vous marchande un
misérable service et vous ferez d'amères plaintes sur ce que vous ne
pouvez réaliser pour votre père les funérailles excessives que vous
aviez rêvées. Mais, mon pauvre ami, nul n'est tenu à l'impossible et il
n'y a aucun déshonneur à s'en tenir à la fosse commune quand on ne peut
faire les frais d'une sépulture moins modeste.
«Je sais que je vous afflige en parlant ainsi, mais ma conscience aussi
bien que ma raison me dicte ce langage et, comme catholique, vous n'avez
pas le droit de repousser une exhortation à l'humilité chrétienne.
«--Pourquoi, me disait le docteur, Marchenoir ne resterait-il pas à
Périgueux? Il y serait assurément beaucoup mieux qu'à Paris où il est
aussi mal que possible. Il y trouverait infailliblement des amis de sa
famille, d'anciens condisciples qui seront heureux de lui procurer des
moyens d'existence ...
«Je trouve qu'il a raison et je ne puis m'empêcher de vous donner le
même avis. Prenez-le en bonne part, comme venant d'une âme unie de
tristesse à la vôtre et qui a renoncé, depuis longtemps, à toute
illusion.
«La littérature vous est interdite. Vous avez du talent, sans doute, un
incontestable talent, mais c'est pour vous une non valeur, un champ
stérile. Vous ne pouvez vous plier à aucune consigne de journal, et vous
êtes sans ressources pour subsister en faisant un livre. Pour vivre de
sa plume, il faut une certaine largeur d'humanité, une acceptation des
formes à la mode et des préjugés reçus dont vous êtes malheureusement
incapable. La vie est plate, mon cher Marchenoir, il faut s y résigner.
Vous vous êtes cru appelé à faire la justice et tout le monde vous a
abandonné, parce qu'au fond, vous étiez injuste et sans _charité_.
«Croyez-moi, renoncez à la littérature et faites courageusement le
premier métier venu. Vous êtes intelligent, vous avez une belle
écriture, je vous crois appelé à un infaillible succès dans n'importe
quelle autre carrière. Tel est le conseil désintéressé d'un homme qui
vous aime sincèrement et qui serait heureux d'apprendre que vous avez
enfin trouvé votre véritable voie.
«Votre dévoué,
«ALEXIS DULAURIER.»