XVI

Quand je retournai à Malassise, le bataillon des francs-tireurs,

exempté du service des tranchées et des grand'gardes, allait

entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expéditions

nocturnes où les qualités individuelles trouveraient des occasions de

se manifester. Mon capitaine me prit à part pour m'apprendre qu'un de

nos trois sergents ayant été blessé j'étais appelé à l'honneur de le

remplacer, et que je remplirais en même temps les fonctions de

sergent-major.

--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des

expéditions de nuit.

Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout à coup. Il pouvait

être dix heures. Il faisait une nuit claire. C'était le temps où l'on

avait abandonné un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des

masses de munitions, ce même plateau dont la possession devait porter

un coup funeste à l'armée prussienne,--après avoir rempli de joie le

coeur des Parisiens, si prompt aux espérances.

Tout en marchant, on cherchait à deviner quel motif nous avait fait

mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces

sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien

dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous gênaient

et nous inquiétaient. D'où venaient-ils? On eut bientôt dans la

compagnie le sentiment qu'on nous envoyait à la découverte de la

batterie mystérieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la

brigade devait sortir.

Malassise abandonné, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel

pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'énormes

étoiles filantes. C'était la plus jolie des illuminations: c'était

parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais

tous n'y réussissaient pas malgré une bravoure incontestée.

Nous étions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit

au village. Des obus mal pointés négligeaient le fort et tombaient de

ci de là sur les deux côtés de la route; il s'agissait de ne pas

baisser la tête. Chacun de nous observait son voisin; des paris

s'engageaient. Ce n'était rien, et c'était beaucoup. Qui réussissait

une première fois échouait un moment après. C'étaient soudain de

grands éclats de rire et des huées. Mon vieux médaillé de Crimée y

trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des

nerfs d'acier; je crois qu'il eût allumé sa pipe à la mèche d'une

bombe.

Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive à Rosny. Le village était

mort; le vent se jouait à travers les maisons. Nous commencions à nous

engager dans les tranchées qui creusaient le plateau d'Avron; la

brigade nous suivait et les occupait tour à tour après nous. Il ne

fallait plus ni rire, ni crier.

Bientôt, nous étions à côté de Villemonble, devant le parc de

Beauséjour. Deux douzaines de petites maisons, séparées les unes des

autres par des enclos fermés de murs, s'élevaient çà et là.

Le moment était venu de reconnaître le terrain, lorsqu'un _Ver da_

vigoureusement accentué nous arrêta net. Chaque soldat resta immobile

à sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lancé par notre

lieutenant le donna. Quels bonds alors!

Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos

baïonnettes ne trouvèrent rien devant elles. La vedette ennemie avait

décampé; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement,

mais quel sac! Il est devenu légendaire dans l'histoire de la

campagne. Un zouave en fit l'inventaire à haute voix comme un

commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux

éclats. Ah! le bon père de famille et l'aimable époux! Il y avait là

dedans, mêlés à une petite provision de tabac et à un gros morceau de

lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux

jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de

valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornée

d'effilés, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une

camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe

complète enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies

de la famille entière. Le sac vidé, il fut impossible de le remplir

de nouveau, tant ces objets étaient empilés avec art.

La capture d'un Saxon, qui s'était blotti dans le grenier d'une maison

où brûlait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaieté. Je

m'aperçus en cet instant que le capitaine de la compagnie était en

conférence avec le commandant du bataillon.

--Tu vas voir, me dit tout bas le médaillé, on attend quelque chose,

et on va nous inviter à nous reposer.

Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de

la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna

l'ordre de nous coucher à plat ventre dans la neige. Il faisait un

clair de lune magnifique; le plateau d'Avron était tout blanc; nous

regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est à l'oreille d'un

camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demandé à mon

capitaine de lui désigner un sous-officier pour aller à la recherche

de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine

m'avait nommé. Je reçus ordre de battre le plateau dans tous les sens.

--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas

tranquille.

Je mis le sabre-baïonnette au bout de mon chassepot, et m'éloignai à

grandes enjambées.

J'étais certainement flatté du choix que le ressuscité,--c'était ainsi

que dans nos heures d'intimité j'appelais le capitaine R...,--avait

fait de ma personne; mais je n'étais que médiocrement rassuré. Au bout

de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensité du plateau,

errant sur un linceul de neige épaisse qui étouffait le bruit de mes

pas. Je me faisais l'effet d'un fantôme. Rien autour moi; j'avais

perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond,

m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil

dont j'aurais à peine le temps de voir l'éclair n'allait-il pas tout

à l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de

tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces

réflexions ne m'empêchaient pas de marcher au hasard, tantôt le long

d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle répandait,

tantôt à travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir

de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du

continent américain, des rires un peu nerveux. J'avançais toujours, le

regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arrêtais;

j'écoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais,

bien résolu à ne rentrer qu'après avoir parcouru l'étendue entière du

plateau.

Il y avait déjà plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette

demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'à une

distance de 600 mètres à peu près j'aperçus aux vifs reflets de la

neige le scintillement de quelques baïonnettes qui semblaient se

mouvoir. Elles brillaient et s'éteignaient tour à tour rapidement au

clair de la lune. Je m'étais accroupi à l'abri d'une broussaille; ce

ne pouvait être des Prussiens. En gens pratiques qui évitent l'éclat

et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baïonnettes en acier

bruni qui ne lancent point d'éclairs, et les glissent dans des

fourreaux de cuir qui ne dégagent aucun son, quelle que soit la

vivacité de la marche. Tout à fait raffermi par cette courte

réflexion, je m'avançai jusqu'à 300 mètres, et la main sur la

gâchette, le fusil armé, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_

Une voix répondit: France! Mais je ne voulais pas être la victime

d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire à une

patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je

criai donc à la patrouille de venir me reconnaître; une ombre se

détacha du groupe indécis qui faisait tache sur la neige devant moi,

et s'avança: c'était le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si

j'étais content de l'avoir découvert, il ne l'était pas moins de

m'avoir rencontré. J'avais été éclaireur, je devins guide, et la

compagnie des francs-tireurs que nous attendions opéra son mouvement.

Pendant que je marchais à côté du capitaine, un échange de coups de

fusil m'annonça que nos avant-postes causaient avec les avant-postes

ennemis. On avait commencé le long des murailles du parc de Beauséjour

le travail de la mine. Le génie et les pioches étaient à l'oeuvre; les

pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros

pan de mur. J'arrivai à temps pour assister à cette expérience. Je ne

veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire à sa

réputation; mais ses débuts dans la carrière de la destruction ne me

semblèrent pas heureux: deux détonations pareilles à deux coups de

canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On

courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y

découvrit deux trous de 50 centimètres carrés chacun: c'était un

médiocre résultat, après deux heures de travail surtout. Il marqua

cette nuit la fin de notre expédition.

Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine à

peu près. On n'était prévenu du départ qu'au moment de prendre les

armes. Le péril était l'assaisonnement de ces expéditions; il n'était

déplaisant que lorsqu'une négligence en était la cause, et je dois

ajouter tristement que les balles prussiennes n'étaient pas toujours

les seules qu'on eût à craindre.

Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppé dans

sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au

sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la

consigne au caporal, qui s'en déchargeait sur un soldat, et de chute

en chute la garde du campement incombait à une sentinelle qui

s'endormait. Quant à nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre

en flagrant délit de négligence. Point de lacune dans leur discipline;

ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'étaient

surpris.

On pouvait constater chaque jour le rétrécissement du cercle meurtrier

tracé par leurs obus. Le campement où l'on était presque à l'abri la

veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre

gîte ailleurs. C'était le métier du soldat, et aucun de nous ne

songeait à s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient

leurs toits jusqu'à la dernière heure, gémissaient et ne se décidaient

à déménager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrosé de

leur sang leurs foyers menacés.

Quel tumulte un matin et quel désespoir à Montreuil! Pendant la nuit,

les obus prussiens, passant par-dessus les forts, étaient tombés

jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de

certitude et plus de rapidité à leur vol. Il fallut en toute hâte

enlever les meubles les plus précieux, atteler les charrettes, fermer

les portes et abandonner ces espaliers cultivés avec tant d'amour. Les

malheureux émigrants ne se crurent en sûreté qu'à l'ombre du donjon de

Vincennes.

Quelque temps après, au moment où le sommeil engourdissait les

francs-tireurs de la compagnie, à dix heures du soir, un appel me fit

sauter sur mes jambes. Ordre était donné de prendre les armes. Le

chassepot sur l'épaule, la cartouchière au flanc, le sabre-baïonnette

passé dans la ceinture pour éviter le cliquetis métallique du

fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du côté

du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de

pousser jusqu'à Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de

rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle

humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route à intervalles

inégaux, tantôt en avant, tantôt en arrière.

Les grand'gardes traversées, la compagnie, soutenue par des

francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C...,

aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec

ordre de les éparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de

reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des

Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-même

attrapé quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions

délicates.

L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait aperçu des

ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier

s'étendait autour de nous. Je n'hésitai pas, et puisant dans mon

vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'écriai-je.

Mes huit Alsaciens s'élancent et fouillent les maisons. Rien dans les

appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se

voyaient dans la neige fraîchement creusées. C'était une indication

suffisante pour nous engager à continuer notre marche, et j'allai

toujours répétant _Schnell, schnell!_

Je venais d'obliquer à gauche sur le commandement du capitaine,

lorsqu'après avoir franchi 200 mètres à peu près quelques balles nous

sifflèrent dans le dos. Il fallait qu'il y eût par là des fusils

Dreyse. Mes tirailleurs pirouettèrent sur leurs talons, allongeant le

pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi,

dans la douteuse clarté du plateau, sept ou huit ombres qui avaient

l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'étais arrêté, les

regardant.

--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien.

A peine avait-il parlé, que deux de ces arbres se mirent à courir à

toutes jambes. Je m'élançai sur leurs traces, et, pris malgré moi d'un

rire fou, j'entremêlai ma course de tous les mots germains que me

fournissait ma mémoire. Les Alsaciens s'en mêlant, la fuite des troncs

d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'à 15 mètres de leur

ombre, criant à tue-tête: _A la baïonnette!_ je sautai sur eux.

Ce cri français fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent

perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte,

camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils étaient plus

morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit

d'entre eux,--ils étaient cinq,--me dépassait de toute la tête. Leur

surprise égalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et

tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur

escorte.

Ce ne fut qu'après avoir avalé quelques gorgées de café et fumé la

pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent

à causer. En entendant prononcer le nom du général Ducrot, le sergent

de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_

dit-il. C'était lui, à ce qu'il prétendait, qui avait monté la garde à

la porte du général à Sedan; c'était peut-être vrai.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 25 / 31 题