Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, où les
maraudeurs n'avaient laissé ni une porte, ni une persienne, ni un
volet. Les maisons avec leurs fenêtres béantes ne cachaient plus un
habitant, si ce n'est çà et là quelques misérables fugitifs qui
remuaient dans les caves.
Le lendemain, à quatre heures du matin, le régiment s'ébranla, et à la
faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint
camper à 2 kilomètres de la ferme de Groslay, à l'abri de quelques
maisons. On savait à peu près que l'affaire du Bourget allait
recommencer.
--Et dès qu'on nous aura donné ordre de prendre une position, me dit
Michel, on s'empressera de nous engager à l'abandonner.
Je haussai les épaules.
--Tu verras, reprit-il.
Il y avait dans le corps de logis derrière lequel ma compagnie se
massait, des éclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les
questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des
moustaches farouches avec deux revolvers pendus à la ceinture, hocha
la tête d'un air d'importance.
--Les Prussiens ont là des retranchements et une pièce de canon,
dit-il.
Nous devions nous en emparer coûte que coûte et nous y maintenir.
L'ordre vint subitement de nous déployer en tirailleurs. C'était une
besogne qui revenait de droit à la compagnie des francs-tireurs. Mon
lieutenant prit la gauche; j'étais en serre-file à la droite, et nous
marchions fort vite. La rapidité, dans ces occasions, diminue le
péril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de
cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles
dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus
perdre une minute. Nos officiers néanmoins, qui avaient la
responsabilité du mouvement, agissaient avec une certaine
circonspection, et nous engageaient, tout en avançant, à nous défiler
de la mitraille.
--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours.
Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les
bâtiments et les enclos. Je vis alors un homme qui était en sentinelle
sur un toit; mais à peine l'avais-je aperçu qu'il disparut par une
lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare.
On se mit à courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne
fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun
de nous jouait des jambes à qui mieux mieux. Je tenais la tête de
l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans
doute. Rien encore; nous redoublons d'élan, nous touchons aux murs,
nous entrons et nous apercevons un cheval mort auprès d'un bon feu. De
canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous étions exaspérés. Il
fallait cependant mettre la ferme en état de défense au cas d'un
retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long
des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un
assemblage de tréteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains
engourdies par le froid, j'allais les réchauffer à un grand feu qui
brûlait dans la cour et qu'on alimentait avec mille débris.
Le génie arriva et pratiqua des meurtrières avec des tranchées auprès
desquelles on plaça des sentinelles. Au plus fort de cette besogne,
et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous
rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du côté du Bourget.
A son tour, un officier d'état-major arriva au grand galop et nous
demanda où était le général de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un
autre survint, puis un autre encore, puis un quatrième, puis un
cinquième. Toujours même réponse. Il y en avait parmi nous qui
trouvaient singulier qu'un officier ne sût pas où rencontrer le
général qui commandait la division.
Avec le cinquième officier arriva un premier obus. Il éclata en
arrière de la ferme.
--Trop long, dit Michel.
Un second éclata en avant.
--Trop court, reprit-il.
Un troisième tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient
rectifié leur tir.
Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrières. Là,
je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son
âpreté. Un courant d'air terrible s'établit dans ces ouvertures
pratiquées en pleins moellons, et, quand le thermomètre descend à 12
degrés, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu.
Les yeux s'enflamment et n'y voient plus.
Cette infanterie que nous avions aperçue n'arrivait pas, mais les obus
ne cessaient pas de pleuvoir avec une précision qui ne se démentait
plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'écroulait sur ses
défenseurs; un autre éclatait dans une tranchée d'où il faisait voler
des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous
vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la
compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de
cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux
meurtrières, lorsque, à six heures du soir, ordre vint d'évacuer la
ferme. Une main frappa mon épaule.
--Te l'avais-je dit? s'écria Michel.
Je n'avais rien à répondre, et à mon rang, le fusil sur l'épaule, je
suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de
la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions à Bondy,
où, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harassés de
fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil.
Deux ou trois jours se passèrent là en pleine misère; parfois on avait
l'abri de quelque maison à laquelle on arrachait une poutre ou un
reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et
dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans
son intensité. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures
se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils
en faisceaux. On s'engourdissait dans l'épuisement.
Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il
traînait depuis quelque temps malgré sa jeunesse et son énergie. Un
soir, la fièvre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa
tomber sur quelques brins de paille et y resta à demi mort. Un médecin
qui passait par là s'arrêta et me déclara qu'il avait la petite
vérole.--S'il en revient, ce sera drôle.--Il faisait un froid de 14
degrés. Pour remède rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que
je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il mâchait
un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main.
Je lui demandai s'il voulait être porté à l'ambulance.--Jamais!
cria-t-il.--La fièvre le secouait toujours, et ses dents claquaient.
Son visage était d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de
boutons, je croyais que le docteur s'était trompé. Le bataillon
cependant campait de ci, de là, un jour au bord du canal de l'Ourcq,
en plein air, un jour à Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne
quittais pas mon capitaine, qui de son côté m'offrait toujours la
moitié de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions
sous la même couverture. Le cinquième jour, il était à peu prés
rétabli. Le docteur revint et le trouva déchirant à coups de dents un
beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse
de fer-blanc un mélange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas
croire ses yeux.
--Ma foi, dit-il, vous avez tué la petite vérole, c'est un miracle!
Nous étions alors en cantonnement à la ferme de Londeau, à mi-chemin
entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des
compagnies du bataillon des francs-tireurs devait être de grand'garde
à tour de rôle le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny
et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'étranges choses
autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se
gênaient pas pour frapper de réquisitions les villages qu'ils
occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons à l'ombre de nos forts
avaient d'autres ennemis à redouter. Les soldats se chauffaient comme
ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une sévérité
absolue envers des malheureux qui cherchaient çà et là, aux dépens des
propriétaires, quelques pièces de bois pour rendre un peu de vie à
leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les
portes et les fenêtres des habitations abandonnées; mais le
thermomètre marquait 14 et 15 degrés, nous étions souvent sans abri,
et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de
congélation étaient fréquents. Que ceux qui n'ont jamais péché nous
jettent la première pierre! Mais que dire des spéculateurs que nous
envoyait Paris?
Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale
arriver en tapissière, et, accompagné d'un ami, exécuter une
véritable razzia aux dépens des portes et des persiennes du voisinage.
Il choisissait son butin, ne dédaignait pas d'y comprendre quelques
volets mêlés de jalousies, et, sa tapissière bien chargée, il s'en
retournait faisant claquer son fouet, le képi sur l'oreille. C'était
probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison
prochaine, et ne voulait pas que sa clientèle eût à souffrir d'aucun
retard. D'autres industriels venaient à la suite, que les scrupules
n'embarrassaient pas davantage.
Notre situation à cette extrémité de nos lignes et les promenades
qu'elle entraînait donnaient à notre vie un caractère en quelque sorte
monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province,
nous ne savions rien de ce qui se passait à Paris; nous sentions
cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval.
Que peut-on faire là dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant
visite aux postes avancés échelonnés le long de la ligne, à cinq cents
mètres les uns des autres, et gardés eux-mêmes par des sentinelles
fixes et des sentinelles volantes qui n'étaient pas à plus de cent
mètres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou
ou dissimulées derrière un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne
jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si
le froid les engourdissait, les obus les réveillaient. Il en tombait
toujours quelqu'un en deçà ou au delà du remblai du chemin de fer.
C'était l'aubaine accoutumée quand on allait relever les sentinelles
ou porter les vivres aux postes avancés. Les précautions diminuaient
le péril, mais ne le faisaient pas disparaître; trop de lunettes nous
observaient.
Un matin, au moment où ma corvée débouchait d'un chemin creux, sept ou
huit obus éclatèrent. Chacun de nous se crut mort. La corvée n'y
perdit qu'un bidon enlevé des mains d'un zouave. En revanche, combien
de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds gelés des tranchées
où ils passaient la nuit!
La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise
pour point de mire, elle était effondrée en dix endroits. Le bataillon
des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-général, dut
l'abandonner pour se cantonner à Malassise, tandis que la division
tout entière se retirait à Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec à
Montreuil et à Bagnolet. Il ne fallait pas être un stratégiste de
premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armée
prussienne étreignait Paris allait se rétrécissant.
J'avais profité d'un jour de répit pour demander à mon commandant
l'autorisation de me rendre à Paris, que je n'avais pas vu depuis plus
d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la
porte de Romainville, où un hasard propice me fit rencontrer un de mes
amis qui, en sa nouvelle qualité d'officier d'état-major du secteur,
me fit passer tout de suite.
Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On
n'avait de la guerre que le bruit éloigné de la canonnade. Les omnibus
roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafés étaient
pleins; partout les mêmes habitudes et les mêmes conversations; dans
les rues seulement, une débauche de gardes nationaux.
--Trop de képis! trop de képis! me disais-je.