On était au mois de janvier, et une attaque contre les lignes
prussiennes, du côté de Montretout, avait été décidée dans les
conseils de la défense. On racontait vaguement que la garde nationale
serait de la fête. Il était impossible qu'en pareille circonstance le
4e zouaves fût oublié. Dès le lendemain, un billet d'invitation nous
arriva, et, à la tête de la division, le régiment tout entier rentra
par la barrière du Trône, traversa le faubourg et la rue
Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Élysées, et ne s'arrêta
qu'à Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer
nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement.
Il était quatre heures et demie,--c'était le 17,--quand on forma les
faisceaux auprès du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais
toutes les maisons! Pendant la nuit et la journée du lendemain, de
grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passèrent auprès de
nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent
enfin. C'était la première fois qu'on les menait au feu. Ils
marchaient en bon ordre et d'un pas ferme.
A minuit, mon capitaine reçut ordre de se rendre chez le commandant du
bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit:
--C'est pour demain, me dit-il.
La compagnie fut avertie de se tenir prête à quatre heures du matin.
A quatre heures du matin, elle était rangée en bataille. Il faisait
une nuit épaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait
la batterie du Gibet, le bruissement sourd des régiments en marche.
Le 4e zouaves avait été le premier à s'ébranler; il s'avançait
lentement dans les champs détrempés, où le poids énorme de notre
équipement nous faisait enfoncer à chaque pas; parfois, mais pour
quelques minutes, on s'arrêtait, et les hommes, appuyant le sac sur le
canon de leur fusil, se reposaient.
Des lueurs pâles commençaient à blanchir l'horizon; les squelettes des
arbres se dessinaient en noir dans cette clarté. La masse obscure du
Mont-Valérien s'arrondissait à notre gauche comme une bosse
gigantesque. Le pépiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux
voletaient lourdement çà et là, et s'abattaient dans les champs,
remplis encore de ce silence qui donne à la nuit sa majesté.
Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La
Fouilleuse, que les troupes françaises occupaient depuis un mois, et
aucun officier d'état-major ne savait où cette fameuse ferme pouvait
se trouver. Des marches mêlées de contre-marches nous la firent enfin
découvrir.
Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine,
des paquets de boue s'attachaient à mes bottes, car j'avais de grandes
bottes comme les officiers: on n'était plus au temps où l'on se
renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette
Fouilleuse tant cherchée et trouée par tant de projectiles ne devait
pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et,
la laissant sur notre gauche, nous vînmes prendre position en face du
parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste.
--Qui sait! me dit-il.
Le spectacle que j'avais sous les yeux était grandiose. La clarté
commençait à se dégager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient
déjà; derrière le mur crénelé du parc, les cimes des futaies
faisaient des masses noires estompées sur le ciel gris; les façades
blanches des villas s'éclairaient. Je voyais à une petite distance une
compagnie de la ligne qui, vaguement voilée par un léger rideau de
brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils;
c'était la même attente, la même attitude. Au loin, sur les flancs du
Mont-Valérien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et
descendaient dans la plaine; elles étaient épaisses et noires. On en
distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de
telles masses énergiquement lancées ne fissent pas une trouée jusqu'à
Versailles.
Une fusée partit du Mont-Valérien. A ce signal, les zouaves
s'élancèrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas,
que le mur du parc s'éclaira de points rouges. Les Prussiens étaient à
leur poste. Des soldats tombèrent dans les vignes. On n'avait pas
oublié l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrières de la
campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'où
partait une grêle de balles? Le régiment savait par une douloureuse
expérience qu'une charge à la baïonnette ne ferait qu'augmenter le
nombre des morts, et déjà bien des pantalons rouges restaient
immobiles, couchés dans les échalas. Dispersés parmi les abris que
présentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'où
l'incessante fusillade nous décimait.
Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A
leur mine, à leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on
comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers
aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme
s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de
Belleville à l'autre extrémité de nos lignes. Ce mouvement prononcé,
l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumée s'étendait au loin
sur notre gauche; le mur du parc en était voilé. Il en sortait un
pétillement infernal. Je cherchais toujours à envoyer des balles dans
les trous d'où s'élançaient des langues de feu.
Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec
moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur,
coûte que coûte. Je criai comme lui: En avant! à une poignée de
camarades qui m'entouraient. Ils sautèrent comme des chacals, le vieux
Criméen en tête.
Une poutrelle se trouva par terre à dix pas des murs; des mains
furieuses s'en emparèrent, et d'un commun effort, à coups redoublés,
on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se
fendait et n'éclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une
rage sourde, la fièvre dans les yeux, des cris rauques à la bouche;
mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à
découvert. Je ne pensais qu'à briser la porte et à passer. Les balles
sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les ais craquaient
sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore
s'éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait
plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement
à nos mains épuisées, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'étions
plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur
jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et
passant la main sur son front baigné de sueur:--En route! dit-il.
Quelques zouaves tiraillaient à cent mètres de nous. Pour les
rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait
parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un
sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre
et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je
leur devais l'exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas
en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de
mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me désignait
aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa à
deux pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d'une seconde qui
s'aplatit contre un arbre dont je frôlais l'écorce. Une troisième
effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée.
Décidément un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre
mes zouaves, toujours accompagné du Criméen.
--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je
me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras
de mes épaules et siffla; un grand soupir lui répondit. Michel venait
de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le
poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre.
Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le
pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire
adieu. Je vis la clarté s'éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur
mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma
stupeur.
Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser
une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je
m'élançai de ce côté, la rage au coeur. Déjà mes camarades couraient
au plus épais des taillis, d'où les Prussiens débusqués s'échappaient
à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je
sautai par-dessus leurs corps avec l'élan d'un animal sauvage;
j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles
cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes
s'abattaient lourdement; d'autres, blessés, s'accroupissaient dans les
creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil
affolé par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct
du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri
bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de
partir d'une cépée s'envolèrent à tire-d'aile. Cette fois on chassait
à l'homme; la battue était plus sanglante.
Quelques bonds nous amenèrent à l'autre extrémité du parc, au pied du
mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitôt
on employa les sabres-baïonnettes à desceller les pierres pour
pratiquer contre eux les créneaux qu'ils nous avaient opposés sur le
front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait être alors
onze heures à peu près. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu
terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tête et
tombaient dans le parc. La Bergerie enlevée, la route de Versailles
était ouverte; il n'y avait plus qu'à descendre. Un fouillis d'hommes
animés par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne,
de la mobile, de la garde nationale,--tous prêts à s'élancer où l'on
voudrait. On m'a raconté que le corps du général Ducrot était arrivé
en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succès
du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une
tranchée qu'il aurait été facile de tourner, puisque nous étions à 500
mètres au-dessus de cet obstacle, préservés nous-mêmes par le mur du
parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un échec!
Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit
de prendre, elle était prise. N'avait-on pas à nous faire donner
encore un coup de collier? Le jour et une moitié de la nuit se
passèrent sans ordre nouveau. Des accès de colère nous empêchaient de
dormir. Le bruit de la bataille était mort. Vers une heure du matin,
un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix
de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous
ramenait à La Fouilleuse, nous marchions fiévreusement au travers des
mobiles roulés dans leurs couvertures. Il y avait près de vingt-quatre
heures que nous étions sur pied, le ventre creux, et la folie de
l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Criméen me
passa un bidon pris je ne sais où, et qui, par miracle, se trouva
plein. Je bus à longs traits.
--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa
barbe.
--De l'eau, je crois.
--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu!
Et c'était vrai. Je ne m'en étais pas aperçu. Le froid produit de ces
phénomènes. Une heure après, il fallut de nouveau quitter La
Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de
fer. L'affaire était manquée, et cependant, à l'heure même où l'on
prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me
l'ont affirmé plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi,
et Versailles allait être évacué,--C'est toujours au moment où il ne
fallait plus qu'une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait
un officier prussien après l'armistice, que le mouvement de retraite
commençait dans votre armée. Pourquoi?
Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus.
Les illusions s'étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance
par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette,
où l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs
cantonnements à Malassise.
L'armistice venait d'être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans
Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait
saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'à ses fusils! Notre
dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut
mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard
élever tant de barricades contre l'armée de Versailles après avoir
respecté l'armée prussienne, rôdaient autour des baraques, et nous
raillaient grossièrement:
--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les
prendre! disaient-ils aux soldats isolés.
Sans l'intervention des officiers, combien de ces misérables que les
zouaves exaspérés auraient châtiés d'importance! Déjà l'abominable
esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin
gangrené de Paris.
Je ne m'étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était
finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures
privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les
tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois.
J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris.
C'était trop. J'entrai à l'ambulance de l'École centrale. J'y allais
chercher le repos après le travail; mes forces en partie revenues, un
invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière
humiliation allait être infligée s'empara de moi. Voir, les mains
liées et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes
forces m'était impossible; je pris un déguisement et traversai les
lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le
Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises.