XVII

On était au mois de janvier, et une attaque contre les lignes

prussiennes, du côté de Montretout, avait été décidée dans les

conseils de la défense. On racontait vaguement que la garde nationale

serait de la fête. Il était impossible qu'en pareille circonstance le

4e zouaves fût oublié. Dès le lendemain, un billet d'invitation nous

arriva, et, à la tête de la division, le régiment tout entier rentra

par la barrière du Trône, traversa le faubourg et la rue

Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Élysées, et ne s'arrêta

qu'à Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer

nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement.

Il était quatre heures et demie,--c'était le 17,--quand on forma les

faisceaux auprès du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais

toutes les maisons! Pendant la nuit et la journée du lendemain, de

grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passèrent auprès de

nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent

enfin. C'était la première fois qu'on les menait au feu. Ils

marchaient en bon ordre et d'un pas ferme.

A minuit, mon capitaine reçut ordre de se rendre chez le commandant du

bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit:

--C'est pour demain, me dit-il.

La compagnie fut avertie de se tenir prête à quatre heures du matin.

A quatre heures du matin, elle était rangée en bataille. Il faisait

une nuit épaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait

la batterie du Gibet, le bruissement sourd des régiments en marche.

Le 4e zouaves avait été le premier à s'ébranler; il s'avançait

lentement dans les champs détrempés, où le poids énorme de notre

équipement nous faisait enfoncer à chaque pas; parfois, mais pour

quelques minutes, on s'arrêtait, et les hommes, appuyant le sac sur le

canon de leur fusil, se reposaient.

Des lueurs pâles commençaient à blanchir l'horizon; les squelettes des

arbres se dessinaient en noir dans cette clarté. La masse obscure du

Mont-Valérien s'arrondissait à notre gauche comme une bosse

gigantesque. Le pépiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux

voletaient lourdement çà et là, et s'abattaient dans les champs,

remplis encore de ce silence qui donne à la nuit sa majesté.

Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La

Fouilleuse, que les troupes françaises occupaient depuis un mois, et

aucun officier d'état-major ne savait où cette fameuse ferme pouvait

se trouver. Des marches mêlées de contre-marches nous la firent enfin

découvrir.

Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine,

des paquets de boue s'attachaient à mes bottes, car j'avais de grandes

bottes comme les officiers: on n'était plus au temps où l'on se

renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette

Fouilleuse tant cherchée et trouée par tant de projectiles ne devait

pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et,

la laissant sur notre gauche, nous vînmes prendre position en face du

parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste.

--Qui sait! me dit-il.

Le spectacle que j'avais sous les yeux était grandiose. La clarté

commençait à se dégager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient

déjà; derrière le mur crénelé du parc, les cimes des futaies

faisaient des masses noires estompées sur le ciel gris; les façades

blanches des villas s'éclairaient. Je voyais à une petite distance une

compagnie de la ligne qui, vaguement voilée par un léger rideau de

brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils;

c'était la même attente, la même attitude. Au loin, sur les flancs du

Mont-Valérien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et

descendaient dans la plaine; elles étaient épaisses et noires. On en

distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de

telles masses énergiquement lancées ne fissent pas une trouée jusqu'à

Versailles.

Une fusée partit du Mont-Valérien. A ce signal, les zouaves

s'élancèrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas,

que le mur du parc s'éclaira de points rouges. Les Prussiens étaient à

leur poste. Des soldats tombèrent dans les vignes. On n'avait pas

oublié l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrières de la

campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'où

partait une grêle de balles? Le régiment savait par une douloureuse

expérience qu'une charge à la baïonnette ne ferait qu'augmenter le

nombre des morts, et déjà bien des pantalons rouges restaient

immobiles, couchés dans les échalas. Dispersés parmi les abris que

présentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'où

l'incessante fusillade nous décimait.

Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A

leur mine, à leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on

comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers

aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme

s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de

Belleville à l'autre extrémité de nos lignes. Ce mouvement prononcé,

l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumée s'étendait au loin

sur notre gauche; le mur du parc en était voilé. Il en sortait un

pétillement infernal. Je cherchais toujours à envoyer des balles dans

les trous d'où s'élançaient des langues de feu.

Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec

moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur,

coûte que coûte. Je criai comme lui: En avant! à une poignée de

camarades qui m'entouraient. Ils sautèrent comme des chacals, le vieux

Criméen en tête.

Une poutrelle se trouva par terre à dix pas des murs; des mains

furieuses s'en emparèrent, et d'un commun effort, à coups redoublés,

on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se

fendait et n'éclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une

rage sourde, la fièvre dans les yeux, des cris rauques à la bouche;

mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à

découvert. Je ne pensais qu'à briser la porte et à passer. Les balles

sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les ais craquaient

sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore

s'éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait

plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement

à nos mains épuisées, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'étions

plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur

jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et

passant la main sur son front baigné de sueur:--En route! dit-il.

Quelques zouaves tiraillaient à cent mètres de nous. Pour les

rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait

parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un

sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre

et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je

leur devais l'exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas

en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de

mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me désignait

aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa à

deux pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d'une seconde qui

s'aplatit contre un arbre dont je frôlais l'écorce. Une troisième

effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée.

Décidément un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre

mes zouaves, toujours accompagné du Criméen.

--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je

me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras

de mes épaules et siffla; un grand soupir lui répondit. Michel venait

de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le

poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre.

Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le

pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire

adieu. Je vis la clarté s'éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur

mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma

stupeur.

Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser

une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je

m'élançai de ce côté, la rage au coeur. Déjà mes camarades couraient

au plus épais des taillis, d'où les Prussiens débusqués s'échappaient

à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je

sautai par-dessus leurs corps avec l'élan d'un animal sauvage;

j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles

cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes

s'abattaient lourdement; d'autres, blessés, s'accroupissaient dans les

creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil

affolé par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct

du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri

bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de

partir d'une cépée s'envolèrent à tire-d'aile. Cette fois on chassait

à l'homme; la battue était plus sanglante.

Quelques bonds nous amenèrent à l'autre extrémité du parc, au pied du

mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitôt

on employa les sabres-baïonnettes à desceller les pierres pour

pratiquer contre eux les créneaux qu'ils nous avaient opposés sur le

front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait être alors

onze heures à peu près. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu

terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tête et

tombaient dans le parc. La Bergerie enlevée, la route de Versailles

était ouverte; il n'y avait plus qu'à descendre. Un fouillis d'hommes

animés par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne,

de la mobile, de la garde nationale,--tous prêts à s'élancer où l'on

voudrait. On m'a raconté que le corps du général Ducrot était arrivé

en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succès

du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une

tranchée qu'il aurait été facile de tourner, puisque nous étions à 500

mètres au-dessus de cet obstacle, préservés nous-mêmes par le mur du

parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un échec!

Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit

de prendre, elle était prise. N'avait-on pas à nous faire donner

encore un coup de collier? Le jour et une moitié de la nuit se

passèrent sans ordre nouveau. Des accès de colère nous empêchaient de

dormir. Le bruit de la bataille était mort. Vers une heure du matin,

un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix

de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous

ramenait à La Fouilleuse, nous marchions fiévreusement au travers des

mobiles roulés dans leurs couvertures. Il y avait près de vingt-quatre

heures que nous étions sur pied, le ventre creux, et la folie de

l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Criméen me

passa un bidon pris je ne sais où, et qui, par miracle, se trouva

plein. Je bus à longs traits.

--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa

barbe.

--De l'eau, je crois.

--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu!

Et c'était vrai. Je ne m'en étais pas aperçu. Le froid produit de ces

phénomènes. Une heure après, il fallut de nouveau quitter La

Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de

fer. L'affaire était manquée, et cependant, à l'heure même où l'on

prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me

l'ont affirmé plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi,

et Versailles allait être évacué,--C'est toujours au moment où il ne

fallait plus qu'une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait

un officier prussien après l'armistice, que le mouvement de retraite

commençait dans votre armée. Pourquoi?

Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus.

Les illusions s'étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance

par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette,

où l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs

cantonnements à Malassise.

L'armistice venait d'être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans

Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait

saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'à ses fusils! Notre

dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut

mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard

élever tant de barricades contre l'armée de Versailles après avoir

respecté l'armée prussienne, rôdaient autour des baraques, et nous

raillaient grossièrement:

--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les

prendre! disaient-ils aux soldats isolés.

Sans l'intervention des officiers, combien de ces misérables que les

zouaves exaspérés auraient châtiés d'importance! Déjà l'abominable

esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin

gangrené de Paris.

Je ne m'étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était

finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures

privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les

tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois.

J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris.

C'était trop. J'entrai à l'ambulance de l'École centrale. J'y allais

chercher le repos après le travail; mes forces en partie revenues, un

invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière

humiliation allait être infligée s'empara de moi. Voir, les mains

liées et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes

forces m'était impossible; je pris un déguisement et traversai les

lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le

Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 26 / 31 题