IV

Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient

depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on

comprenait, à la violence des détonations, qu'elle se rapprochait de

plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armée allait être prise

dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des

tourbillons d'hommes s'agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les

fantassins. On y voyait les régiments s'éparpiller et se dissoudre. Un

coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures

que je brûlais de la poudre. Deux heures après, un coup de clairon me

renvoya aux palissades: j'avais renouvelé ma provision de cartouches.

Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim.

Tout à coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait

d'être signé circula avec la rapidité de l'étincelle électrique.

Presque aussitôt le drapeau blanc fut arboré sur le rempart.

--Voilà le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du

coude.

Tous, nous nous mîmes à le regarder d'un air d'hébétement. A la furie

de la bataille succédait une sorte d'anéantissement. J'essuyai

machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre et dont

le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux:

--Et l'homme aux graines d'épinard de ce matin, où donc est-il? En

voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux.

Je me rappelai en effet que, dans la matinée, un officier supérieur,

général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de

Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d'un air

d'importance, prenant une pose fastueuse:

--Mes enfants, avait-il dit, vous êtes les zouaves d'Afrique; je

m'engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous

ramener à Paris!

Nous n'avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats

nous allions devenir prisonniers.

Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau

blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de

quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de

Paris, où, réuni à d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur.

Les obus éclataient çà et là, faisant voler le plâtre et les briques.

Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne

leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'était fini.

Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là. Que nous importait,

du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavés ou

égratignaient au passage la façade des maisons nous laissait

indifférents. Des officiers, des aides de camp montaient et

descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit

appeler le portier-consigne, qui requit une corvée de quelques hommes.

--Bien sûr on attend un parlementaire, me dit mon voisin.

Mes regards se portèrent vers la voûte que j'avais si souvent

traversée, et où l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche

des balles.

Le pont-levis abaissé, les barrières ouvertes, un colonel bavarois

accompagné d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers français

lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le

casque et la grande capote grise. C'était un homme grand, maigre et

blond. Ses yeux pâles, couleur de faïence, clignotaient sous ses

lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas

méthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux énormes

favoris rouges traçaient un arc de cercle. Il portait une sorte de

bonnet à poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon

visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les épaules de

son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mélange d'insolence et

d'embarras. Il avait à peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus,

parti des lignes prussiennes, vint tomber à dix mètres de lui. Il eut

un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:

--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que

nous faisons là. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau

blanc... C'est incroyable!

Cette «impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coûté la

vie à deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre

fusils:

--Ah! mille pardons! répéta-t-il tout en continuant sa route.

Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait

l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant,

blessant, effondrant. Le drapeau blanc hissé sur le rempart ne mettait

point de terme à l'attaque, et n'empêchait que la défense. Cependant,

vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit à petit, il

s'éteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs

tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait défendu de remonter

sur les remparts. Malgré cette interdiction formelle, les soldats s'y

pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspération, lâcha un coup

de fusil. Des hurlements féroces lui répondirent. Nos officiers

accoururent. Un capitaine se dévoua, et, pour éviter une rixe

imminente, se rendit auprès d'un colonel prussien qui avait le

commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis

auprès duquel j'avais brûlé mes premières cartouches était resté

abaissé. Deux sentinelles françaises se promenaient sous la voûte, et

deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-à-vis sur le revers du

fossé. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois

seul, quelquefois avec un camarade. On échangeait quelques mots au

passage. La colère faisait tous les frais de l'entretien. Je n'étais

plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense réaction se

faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus

que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil.

Une clameur horrible me réveilla vers neuf heures. A peine ouverts,

mes yeux furent éblouis par la clarté d'un incendie que l'armée

prussienne saluait d'un hurrah frénétique. Trois ou quatre maisons

flambaient dans la nuit. Enveloppé de mon fidèle tartan, je restai

étendu sur le dos, regardant brûler cet incendie qui projetait de

grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer

de mon immobilité. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence.

Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe

autour de moi. Que de choses s'étaient passées depuis deux jours! Je

regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me

tira de cet anéantissement. Des masses épaisses et sombres marchaient

dans l'obscurité de la nuit et passaient devant moi: c'étaient les

débris de l'armée qui avait perdu la bataille suprême. Vaincue et

brisée, elle se rangeait autour des remparts. Des régiments de ligne

entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment

payé la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas donné.

Des mots sans suite nous apprenaient que le maréchal de Mac-Mahon

avait été blessé,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du

général Ducrot le commandement avait passé aux mains du général

Wimpfen. L'éclair vacillant des baïonnettes reluisait au-dessus des

képis. Cette foule énorme marchait d'un pas lourd: elle portait le

poids d'une défaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte.

J'ouvrais et je fermais les yeux tour à tour: des bataillons suivaient

des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rêve.

Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement

de soldats de toutes armes confusément rassemblés dans les rues et

sur les places publiques. Cette multitude, où l'on ne sentait plus les

liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient

des lambeaux d'uniforme erraient à l'aventure. C'était moins une armée

qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une

voiture parut attelée à la Daumont. Un homme en petite tenue s'y

faisait voir portant le grand cordon de la Légion d'honneur; un

frisson parcourut nos rangs: c'était l'empereur. Il jetait autour de

lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le

visage fatigué; mais aucun des muscles de ce visage pâle ne remuait.

Toute son attention semblait absorbée par une cigarette qu'il roulait

entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A côté de lui

et devant lui, trois généraux échangeaient quelques paroles à

demi-voix. La calèche marchait au pas. Il y avait comme de

l'épouvante et de la colère autour de cette voiture qui emportait un

empire. Un piqueur à la livrée verte la précédait. Derrière venaient

des écuyers chamarrés d'or. C'était le même appareil qu'au temps où il

allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand

prix. Deux mois à peine l'en séparaient. On penchait la tête en avant

pour mieux voir Napoléon III et son état-major. Une voix cria: _Vive

l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armée et silencieuse

avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'élança au

devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre étendu au

milieu de la rue, le tira violemment de côté. La calèche passa;

j'étouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait

appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui

qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre.

Le spectacle que présentait alors Sedan était navrant. On se figure

mal une ville de quelques milliers d'âmes envahie par une armée en

déroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus

d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les

portes de leurs maisons visitées par les obus. Il y avait un

fourmillement d'hommes partout; ils étaient, comme moi, dans la

stupeur de cet épouvantable dénouement. J'errai à l'aventure dans la

ville. Des figures de connaissance m'arrêtaient çà et là. Des

exclamations s'échappaient de nos lèvres, puis de grands soupirs. Le

bruit commençait à se répandre que l'empereur s'était rendu au

quartier général du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui

épargnaient pas les épithètes. On lui faisait un crime d'être vivant.

Les officiers ne le ménageaient pas davantage. On questionnait

ceux,--et le nombre en était grand,--qui l'avaient vu passer dans sa

calèche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de

colère.--Un Bonaparte! disait-on.

Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves

qui occupaient la porte de Paris avaient reçu ordre de rallier ce qui

restait du régiment, campé sur la gauche de la citadelle en faisant

face à la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur

lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait

laissé d'épouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre,

rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des

blessures qu'ils dédaignaient de porter à l'ambulance.

Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Châlons, et

qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dépendrait de

lui pour rendre moins dures les premières fatigues du noviciat

militaire, vint à moi, un triste sourire aux lèvres.

--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé?

--Ma foi! tout y est, la misère, les privations, le sang!...

--Et vous ne comptez pas ce que nous réservent les conséquences d'une

défaite que mon expérience du métier n'allait pas jusqu'à prévoir.

Je l'interrogeai du regard.

--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rêver de pire

sera dépassé.

Il soupira, et se mettant à marcher:

--Vous n'êtes pas blessé au moins?

--Non, pas une égratignure, rien.

--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne

vous ai vu! Sedan, après Reichshoffen! notre régiment est en poudre.

Vous savez, tous ceux que vous avez vus près du colonel il y a quinze

ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il était devenu

très-pâle.

--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement.

--Non, merci, commandant.

--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je

puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.

Je le remerciai et il s'éloigna lentement, jetant çà et là des regards

sur la bande vêtue de vêtements en loques qui avait été un régiment.

Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la

proclamation du général de Wimpfen, qui avait signé la capitulation de

la ville et de l'armée. Tous nous étions prisonniers de guerre.

Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armée était comme affolée.

Des groupes énormes s'arrêtaient aux places où l'affiche était collée;

il en sortait des imprécations. Ce mot dont on a tant abusé depuis,

_trahison_! volait de bouche en bouche. On était livré, vendu! Après

avoir été de la chair à canon, le soldat devenait de la chair à

monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible

remplissait la ville. On ne saluait plus les généraux. Des bandes

passaient en vociférant le long des rues, et s'agitaient dans cette

enceinte trop étroite pour leur foule. Il y avait çà et là comme des

houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons,

de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de

la tête: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je

rencontrai mon commandant:

--Eh bien? me dit-il.

Je ne trouvai pas une parole à lui répondre. Il me serra la main et

passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un désespoir

terrible. Il me semblait qu'avec un régiment de ces visages-là on

aurait fait une trouée partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas

sauté sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait été donné! mais

rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts!

On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui

m'avait pris en amitié depuis les palissades, marchait à côté de moi.

Il riait dans sa barbe semée de fils d'argent.

--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain

noir, de l'eau, des casemates, de la terre à remuer, quelquefois des

coups... Et pas un brin de tabac à fumer! Ça ne s'était jamais vu! Et

dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ça! Être pris dans son pays

comme un rat dans une souricière quand on a passé par Inkermann et

Solferino, c'est drôle tout de même! Ce sont les Arabes qui vont rire!

Mon vieux régiment abîmé, les officiers morts, adieu les zouaves du

3e! Toi, tu viens de Paris; ça se voit à ton air; moi, j'arrive

d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a

pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir!

Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait

avec des yeux furibonds. Je me hâtai de le calmer en lui jurant que

c'était aussi mon avis.

--Alors, vois-tu, c'est la faute des généraux, avoue-le, reprit-il.

Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'était

l'administration qui donnait à piller les subsistances de l'armée. On

courait, on se bousculait, on se battait: c'était une crise aiguë dans

le désordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de

vue un chevreuil dans une forêt. Des bandes se ruaient autour des

caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris

formidables. On défonçait à coups de crosse les tonneaux de vin et

d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en

avaient jusqu'aux chevilles. A cent mètres de ce gaspillage hideux des

régiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur

rapine aux affamés. On mettait aux enchères les pains de munition et

les pièces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui

trébuchait. Après l'indignation, le dégoût.

V

Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de

la citadelle, m'attendait dans le même campement. Une lassitude

extrême m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus

que des membres. J'étais littéralement brisé. Au réveil, je devais

entrer dans un cauchemar plus terrible. Les régiments reçurent l'ordre

de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle à la

fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frémissement parcourut

la ville. La mesure était comble; c'était comme le déshonneur infligé

à ceux qui restaient des héroïques journées de Spickeren et de

Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientôt un tumulte

effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitié. Ils se

demandaient entre eux si c'était bien possible. On en voyait qui

pleuraient. Moi-même,--et je n'étais qu'un conscrit,--j'avais des

larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guère que depuis

trois jours et avec lequel j'avais fait mes premières armes, ce

chassepot auquel j'avais adapté, en guise de bretelle, un lambeau de

ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait

donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer

au-dessus de ma tête, je le rompis en deux morceaux contre le tronc

d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart

de mes camarades. C'était partout un grand bruit de coups de crosses

contre les murs et les pavés. On n'apercevait que soldats armés de

tournevis qui démontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en

jetaient les débris. Les artilleurs, attelés aux mitrailleuses, en

arrachaient à la hâte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour

les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement,

enclouaient leurs pièces. C'était dans tout Sedan comme un grand

atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers

jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les

pistolets: on marchait sur des monceaux de débris. Chaque pas

arrachait au sol un bruit de métal; c'était la folie du désespoir.

Il fallut enfin que la sinistre promenade commençât. Je revis la porte

de Paris et le pont-levis où j'avais fait le coup de feu. La longue

cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au delà des

palissades d'où nous avions essayé de déloger les Bavarois. Les

maisons en étaient criblées de balles, quelques-unes étaient

effondrées; mais déjà les corvées prussiennes en avaient retiré les

cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un

officier d'état-major à cheval attendait la colonne des pantalons

rouges. A mesure que nous passions:

--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par là, messieurs de la

cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers

s'ébranlaient et se rangeaient à droite et à gauche. Pendant une

heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet

abattement qui suit les grands désastres les avait saisis. Les plus

las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon

marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru,

j'y mordis à belles dents. Personne autour de moi ne savait où nous

allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route

était détrempée de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'à

mi-jambe. Échelonnés le long de cette route, des pelotons composés

d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mètres

en 50 mètres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils

portaient devant eux une cartouchière ouverte où nous pouvions voir

des cartouches admirablement rangées. Pendant que l'infanterie

veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le

pistolet au poing, couraient à travers champs, et ramenaient ceux qui

s'égaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions

sans ordre, officiers et soldats pêle-mêle. Le respect avait disparu

avec la discipline. Les capotes grises ne se gênaient pas pour heurter

au passage les manches galonnées d'or. Les cavaliers bousculaient

leurs capitaines. C'était l'anarchie sous l'uniforme, la pire de

toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois.

A l'extrémité de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui

enjambait un canal, et donnait accès dans une sorte d'île formée par

une grande courbe de la Meuse, qui dessine un oméga. Les deux pointes

de l'oméga sont reliées par ce canal, qui ferme hermétiquement l'île

vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous étions dans l'île

d'Iges, ou presqu'île de Glaires, comme dans une prison. Une rivière

lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins

infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il

m'a été facile d'en faire l'expérience pendant les quelques jours que

j'ai passés dans l'île, tournant autour de mon domaine avec la

monotone et patiente régularité des animaux en cage, qui fatiguent le

regard par la constance de leur marche inutile.

Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les

plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'étendue du champ qu'on

leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages;

d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colère

était tombée.

--C'est à présent que les taquineries vont commencer, me dit mon

voisin.

Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint à moi, et, me

frappant sur l'épaule:

--Tu dois être content, me dit-il, on arrange tes débuts à toutes les

sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac?

J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en

offris une pincée. Je compris alors à l'épanouissement de son visage

quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourrée,

c'est l'oubli de toutes les misères.

--Tu es un bon garçon, me dit-il en me serrant la main d'une façon à

me briser les os.

Je venais de conquérir un ami qui se serait fait tuer pour moi

pendant cinq minutes.

La presqu'île de Glaires se compose d'une légère éminence dont les

deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y découvre un petit

village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point

de jonction de la rivière et du canal, un barrage alimente les écluses

de ce moulin; de l'autre côté de la Meuse, de grandes prairies

s'étendent jusqu'au pied de collines boisées qui couronnent l'horizon,

et que l'armée prussienne occupait encore.

Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'île d'un pas

méthodique et roide, indiquant à chacun des corps dont se composait

cette armée de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point

d'hésitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet,

pâle et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous

arrêtions sur un signe de sa main; par moments, à ce signe muet il

ajoutait un mot. Il tenait un carnet à la main, où je suppose que les

vaincus dont il répondait étaient classés par numéros d'ordre. Une

dernière fois nous fîmes halte sur l'un des versants de l'éminence.

D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt:

--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier.

Il était huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes

humides s'étendaient sur un lit de boue.

--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de

philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitié de mon lit, prends,

ajouta-t-il.

Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai.

Quand j'ouvris les yeux, la rosée et la pluie m'avaient percé

jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de

couverture était tombé dans la rivière. Je grelottais. Il faisait

encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crête des

collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder à

paraître. Je me levai, et pour me réchauffer autant que pour assouvir

ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais

eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouvé une miette

de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre

fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la

campagne, que j'aperçus des ombres errant çà et là à l'aventure. Elles

se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements

alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont

j'étais fier avait germé dans l'esprit d'un nombre respectable de

soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement

secoués.

--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te

presses, me dit un grenadier.

Je m'écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du

matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant

l'herbe à l'extrémité d'un champ voisin.

--Des côtelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi.

J'avais déjà pris ma course du côté du berger. C'était un petit vieux

grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton.

--Combien le mouton? lui dis-je.

--C'est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le

propriétaire,... me répondit-il en se grattant l'oreille.

--Dis toujours.

--Dame! répliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de

même que des maraudeurs en ont volé un,... ça s'est vu.

--Certainement.

--Alors c'est quatre francs.

Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes épaules. On

me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit,

comme une traînée de poudre dans les campements, qu'un troupeau de

moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se

mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de

mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d'oeil. Il prit goût à

sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la

bête que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure

après: le troupeau s'évanouit comme un brouillard.

J'avais bien l'animal, et il n'était pas maigre, l'île me fournissait

assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du

poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes,

supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n'avait pas été plus

heureux. Il fallut se résigner à s'asseoir autour d'un quartier de

mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le

mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me

consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, à dîner et à déjeuner,

pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il

m'inspirait. Une heure vint où il n'en resta plus un débris. J'eus

l'ingratitude de m'en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche

des jours suivants l'ont bien vengé. Pendant le règne du mouton,

j'avais eu des instants de volupté; ils m'étaient offerts par des

camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de café. Ces

magnificences m'éblouissaient. Elles ne durèrent qu'un temps; mais ce

qui mettait le comble à mon extase, c'était une cigarette. J'avais usé

de ma petite provision de tabac avec la prodigalité d'un fils de

famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses

aventures; j'avais compté sans la captivité.

Un matin, errant sur la lisière de mon campement, j'aperçus un groupe

de soldats qui gesticulaient avec une animation singulière. Des

exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave

qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchères une

cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mélange bizarre de

poussière de tabac et de mie de pain ramassées avec les ongles au fond

des cavités que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on

avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour

l'acquérir et en faire sa propriété exclusive, mais pour obtenir le

droit précieux d'aspirer un certain nombre de bouffées. On poussait

comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai

son enchère, un frémissement parcourut l'auditoire, et, au prix de

quarante sous payés comptant, le droit de fumer un tiers de la

cigarette, avec le privilège de commencer, me fut adjugé. Les autres

adjudicataires se rangèrent autour de moi, et la cigarette mesurée et

marquée d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux

suivaient les progrès du feu tandis que je la tenais entre mes lèvres.

Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de

pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci à sécher

l'insupportable humidité occasionnée par celles-là; mais un matin le

ciel parut tout noir, et la pluie se mit à tomber avec une persistance

et une régularité qui pouvaient aisément faire croire qu'elle

tomberait toujours. Vers le soir, mouillé comme une éponge qui aurait

fait une chute dans une rivière, on me recueillit dans une tente. Sept

ou huit soldats se pressaient dans un espace où trois ou quatre

auraient peut-être pu s'étendre. J'étais en outre arrivé le dernier,

et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Après une heure de

sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon

visage me réveillèrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient

ouvrit les paupières nonchalamment.

--Ça, me dit-il, c'est la pluie.

--Merci, répliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un

rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'éprouvai

vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un

bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec

obstination un torrent d'eau glacée autour de mon corps. Un frisson

acheva de me réveiller. Le rêve ne m'avait pas trompé: j'étais dans

une mare. L'eau clapotait le long de mes épaules et de mes jambes. Je

sautai sur mes genoux. Le sergent qui déjà m'avait parlé risqua un

coup d'oeil de mon côté, et m'aperçut dans ma baignoire.

--Ça, reprit-il, c'est les rigoles.

Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusées

autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles

débordaient sur moi.

Il était dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait.

J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces

moments-là que l'on devine la douceur des occupations qui vous

paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite

chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminée flambante, la tasse

de thé, la table auprès desquelles j'avais passé des heures à la

clarté d'une lampe placée entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre

du travail nocturne!

Le jour arriva. La pluie continuait à tomber avec la même abondance et

la même tranquillité. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un

rideau de brume. Les Prussiens avaient commencé une sorte de

distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme

et pour deux jours. On y courait cependant. C'était une distraction

encore plus qu'un soulagement. Malheur à qui laissait traîner un

morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la

rivière, à laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce

régime et cette température faisaient des vides parmi les prisonniers;

qui tombait malade était perdu. Un cas de fièvre était un cas de mort.

Point de médecins et point de médicaments. On avait la terre pour

dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim.

J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engagé

volontaire comme moi. C'était un garçon qui avait le visage d'une

jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien

de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractère robuste, ni la

fatigue, ni les mésaventures. A chaque nouvelle épreuve, il secouait

ses épaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne

tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pensé que ma

nouvelle connaissance était de cette famille de Parisiens qui, leur

patrimoine croqué, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il

était porté pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit.

--Et toi? lui dis-je.

--Je n'ai pas faim.

Et comme j'hésitais:

--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un

mouton, reprit-il en riant.

Il me tendit la main, et s'éloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux

tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le

lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui

portaient un mort sur une civière.

--Sais-tu qui passe là? me dit un sergent de ma compagnie.

--Non.

--C'est ton chasseur.

Je courus vers la civière: c'était Didier, en effet.

--On savait chez nous qu'il était perdu, me dit l'un des cavaliers qui

le portaient.

Je me mis à marcher derrière lui, les yeux gros de larmes.

On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortèges sinistres.

Ordinairement le cadavre était couché sur un brancard fait de deux

morceaux de bois reliés par deux traverses. Quelquefois encore quatre

soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans

une fosse creusée à la hâte et recouverte bien vite de quelques

pelletées de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le

lendemain, on n'y pensait plus... C'était comme une grande loterie.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 13 / 31 题