Les heures dans cette pluie et cette inaction étaient longues et
lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades çà et là.
Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une
centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des
cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres échoués
dans des touffes d'herbe, là un chasseur de Vincennes, là un uhlan.
Tous les corps des deux armées y avaient laissé quelques-uns de leurs
représentants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y
avait des heures, quand il ne pleuvait pas, où je ne pouvais
m'arracher à ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le
cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les
joncs dans des attitudes terribles. Il en était parmi eux qui, vivants
au mois de juillet, avaient peut-être chanté _le Rhin allemand_ sur
les boulevards de Paris. Leur agonie s'était terminée dans la vase.
La première fois que je m'étais avancé du côté du moulin, j'avais vu
sur le barrage, accrochés parmi les pierres, les corps de deux
soldats, un Français et un Prussien, que le remous des eaux balançait.
Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs têtes et
leurs bras, leur prêtait un semblant de vie qui avait quelque chose
d'effrayant. Ils y étaient encore quatre jours après. Des oiseaux
voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui
tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur
la rivière prenaient des aspects étranges. L'imagination y avait sa
part; mais le spectacle dans sa réalité crue avait par lui-même un
caractère épouvantable.
Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du
rivage où jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes
camarades me poussa le coude:
--Regarde, me dit-il.
Je levai les yeux et aperçus sur un îlot de sable, à quelques mètres
du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tête disparaissait à demi
sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussées de lourdes
bottes, et son corps, sur lequel étincelait la cuirasse, saillaient
hors de l'eau. Sa main gantée reposait sur la vase et s'était nouée
autour d'une touffe de glaïeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de
l'aile autour de l'îlot; on pouvait croire à l'attitude du pauvre
cuirassier que la mort l'avait surpris là. Il avait le visage
déchiqueté. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand
je portai à mes lèvres le bidon rempli de l'eau puisée dans l'anse qui
l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une
gorgée.
Il n'était pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de
soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tiré de
la rivière, et sur lequel ils taillaient des lanières de chair avec
leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on
dérange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette
chair nauséabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de
broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne
découvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par
milliers en avaient retourné les champs. Un jour que je serrais ma
ceinture après avoir vainement fouillé vingt sillons:
--Écoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partagé quelques
lambeaux de mon mouton, il y a le moulin.
--Je le connais; j'ai même rôdé par là hier encore. Ni poules, ni
canard, rien.
--Pas sûr; moi, j'ai l'oeil.
Et mon Marseillais porta le doigt à l'organe dont il parlait, avec ce
geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traversé la
Canebière. C'était un garçon avisé, qui avait le flair d'un chien de
chasse pour la nourriture.
--Explique-toi, repris-je.
--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore
quelque chose.
--De la farine! m'écriai-je avec joie, du pain peut-être!
--Non, mais du son; viens voir.
Mon enthousiasme s'était refroidi, cependant je suivis le camarade.
--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ça se paye, me dit-il en
courant.
Je lui répondis par un signe de tête affirmatif, et nous arrivâmes au
moulin. Il y avait déjà queue.
--Voilà ce que je craignais! s'écria mon Marseillais avec un accent
désespéré rendu plus vif par le dépit.
Le meunier vendait à tout venant muni de pièces blanches le son de son
moulin, qu'il débitait parcimonieusement par petites portions. La
livre de son coûtait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il
fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payée, je
l'emportai et la délayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais
ainsi deux services à mon menu, un quart de biscuit sec et une écuelle
de son mouillé.
Cette existence, irritée par la misère, commençait à me peser
lourdement. Rien ne me faisait prévoir qu'elle dût bientôt prendre
fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des
prisonniers, la surveillance était passée aux sous-officiers: ils
avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes
aux soldats. Le grand découragement amenait un grand désordre. Chacun
tirait à soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y
avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques généraux faisaient
ce qu'ils pouvaient pour améliorer le sort de leurs soldats, le
général Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour
leur venir en aide; mais l'autorité allemande faisait la sourde
oreille à leurs réclamations. On périssait dans la fange. A ces
privations, qui avaient le caractère d'une torture, s'ajoutaient des
spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers
prussiens visitaient l'île à toute heure, et, sans façon, avec des
airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle,
faisaient descendre les officiers français de leurs montures et s'en
emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux
compatriotes mordre leurs lèvres et mâcher leurs moustaches.
Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main à sa
ceinture, et demanda à celui qui le dépouillait s'il ne voulait pas
aussi sa montre.
--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), répondit le Prussien,
qui savait parfaitement le français.
Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur
serré quand on y songe. Un de ces Prussiens armés d'éperons qui
parcouraient l'île, rencontra un jour un officier français qui passait
à cheval, et l'invita à descendre. Un prisonnier n'a presque plus le
caractère d'un homme. L'officier obéit. Le Prussien se mit en selle,
et, après avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant
la tête d'un air froid:
--C'est bien, monsieur, je le garde.
Aucune résistance n'était possible. Il fallait se soumettre à tout;
mais on avait la mort dans l'âme. Je commençai sérieusement à penser à
une évasion. Malheureusement il était plus facile d'y songer que de
l'exécuter. Un seul pont jeté sur le canal donnait accès dans l'île.
Ce pont était gardé par deux pièces de canon mises en batterie, la
gueule tournée vers nos campements. On savait qu'ils étaient chargés.
Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prêtes. De ce
côté-là, rien à espérer; de l'autre côté de la Meuse, courbée en arc
de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en
distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, séparés les uns des
autres par un espace de cinq cents mètres à peu près, se promenaient,
le fusil sur l'épaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas
notre île de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces
sentinelles. Des détonations qui me réveillaient pendant mon sommeil
ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je
comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que
ces sentinelles faisaient bonne garde.
Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en
Allemagne des îles plus tristes encore, je me décidai à tenter
l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel était sombre,
la rive déserte. De l'autre côté de l'eau, on voyait les feux de
bivouac allumés. Malgré l'obscurité qui étendait un voile gris sur le
fleuve, on distinguait à la surface claire des eaux des formes
incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaçaient et
reparaissaient. J'hésitai un instant, puis enfin, me déshabillant de
la tête aux pieds et ne gardant qu'un caleçon, j'entrai dans la
Meuse; j'avais déjà de l'eau jusqu'à mi-corps, et la pente du sol où
je marchais m'indiquait que j'allais bientôt perdre pied, lorsqu'une
masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine,
contre laquelle je la sentis fléchir et s'enfoncer. Un horrible
frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu
d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route
me fit trembler. Je venais d'être saisi d'une peur nerveuse, d'une
peur irrésistible, et, reculant malgré moi, les yeux sur cette masse
indécise qui s'en allait à la dérive, à demi paralysé, je regagnai le
bord, où je m'assis.
Le lendemain, au plein jour, je retournai à l'endroit même où j'avais
tenté le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, où l'on
distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc
de vase tapissé de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je
n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, était échoué, le
visage dans l'eau qui le découvrait et le recouvrait à demi dans son
balancement doux. Ses deux mains, étendues en avant, plongeaient dans
la vase. On me raconta qu'il avait essayé de s'évader dans la soirée,
et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusillé. Atteint de deux
ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord.
Peut-être était-ce là ce corps qui m'avait effleuré au moment où
j'allais me jeter en plein fleuve; peut-être encore ai-je dû la vie à
ce pauvre mort. Je renonçai à ma première idée de demander à la Meuse
des moyens d'évasion, sans renoncer toutefois à mon projet: il ne
s'agissait que de trouver une occasion meilleure.
Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore après la
bataille, notre île vomissait des morts: on en comptait par centaines.
C'était comme une épidémie. L'autorité prussienne finit par
s'inquiéter de cet état de choses. La contagion pouvait gagner l'armée
victorieuse comme elle décimait l'armée vaincue.
--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains
de plaisir pour la Prusse vont commencer bientôt!
Le lendemain, en effet, on faisait évacuer les malades. J'en vis
partir qui se traînaient à peine. Le tour des officiers devait venir
après celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une
ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumière, et je courus
auprès du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'être promu
aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et
me présenta à un capitaine. J'arrivai à propos; ce poste de confiance
était sollicité par un grand nombre de candidats, et quelques-uns
avaient des titres peut-être plus sérieux à faire valoir que les
miens. Je l'emportai cependant, grâce à l'appui du commandant. J'en
donnai la nouvelle à mes camarades de lit sous cette tente dans
laquelle il pleuvait tant.
--Brosseur déjà! s'écria le plus vieux de la bande.
Dans la soirée, on m'avertit de me tenir prêt à la première heure du
jour. Je comptai sur la pluie pour m'empêcher de dormir; elle ne
trompa point mon espérance, et le 10 septembre, au matin, je pris le
chemin du pont, après une dernière visite au moulin. Les deux pièces
de canon étaient à leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe
de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il
avait été décidé que les officiers, à partir du grade de capitaine
inclusivement, monteraient dans des espèces de chariots garnis de
planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les
ordonnances, devaient marcher à pied.
Un colonel prussien qui était en surveillance à l'entrée du pont
donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit
en mouvement. Le pont franchi, nous suivîmes, pour rentrer à Sedan, le
même chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrêta
un instant. Une pièce de monnaie à la main, et profitant de cette
halte, je me présentai devant la boutique d'un boulanger, à la porte
duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se
mêlaient à cette foule. L'un d'eux ne se gênait pas pour bousculer ses
voisins. On se récria. Il était brutal, il devint insolent. La
discussion entre gens que la faim talonne dégénère bien vite en
querelle. Au moment où la querelle prenait les proportions d'une rixe,
un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les
prisonniers déclarèrent d'une commune voix, et c'était vrai, que le
Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'était
jeté à travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant.
L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu
quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-être. Il s'écria qu'il
ne céderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans
répondre, l'officier prit à sa ceinture un revolver, l'arma, et
froidement cassa la tête au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun
des camarades du mort ne remua; je commençai à comprendre ce que
c'était que la discipline prussienne.
Rentrés à Sedan par la porte de Paris, nous en sortîmes par la porte
de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombrée de troupes
françaises, était alors occupée par une garnison de soldats de la
landwehr. Des malades et des blessés se traînaient ici et là. Les
habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient
n'être pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux
s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de
viande, aumône de la ruine à la misère. Notre colonne, composée de
huit cents hommes à peu près, comptait des officiers de toutes armes.
La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de
représentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas désignés, on les
aurait reconnus à la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs
grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'était au tour des
fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui
pensait à sourire en ce moment-là? Il ne restait plus trace de la
vieille gaieté gauloise. Ce sentiment qu'on était prisonnier écrasait
tout. Des officiers qui portaient la médaille de Crimée et d'Italie
essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont
la file s'allongeait sur la route portât le deuil de cent années de
victoires effacées en un jour par un désastre. Nous avions pour
escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque
à pointe, et qui marchaient l'un en tête de la colonne, l'autre en
queue. Et sur les bas côtés de la route, la flanquant de deux mètres
en deux mètres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil chargé
sur l'épaule. On nous avait prévenus qu'à la moindre alerte, elles
avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing,
faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde à
l'arrière-garde de la colonne, bousculant tout.
La route était défoncée, les chariots cahotaient dans les ornières.
Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumières
brûlées, arbres abattus, champs ravagés. C'est ainsi que nous
arrivâmes à Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il
semblait qu'une trombe se fût jetée sur le village. Tout y était par
terre. Un amoncellement de toitures effondrées, et de murailles
tombées au ras du sol, des débris de meubles calcinés, des poutrelles
rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses
brisées par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur
leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et
surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs
pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur
des éclats d'obus. Il y avait çà et là sur des pans de mur de larges
taches d'un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué
l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux
de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on
apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis sécher. Sur la
façade d'une maison labourée par un paquet de mitraille, l'appui d'une
fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis
pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient
parmi ces décombres. Il s'en dégageait une odeur affreuse de cadavres
en putréfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'était
navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille
vêtue de loques s'était blottie sous un appentis: elle nous regardait
passer avec des frémissements effarés. Peut-être cherchait-elle son
foyer; son malheur dépassait le nôtre: des soldats lui jetèrent des
morceaux de biscuit.