III

Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir

plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long

du mur d'enceinte, de cinq mètres en cinq mètres, en nous recommandant

de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il était à peu près six

heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait été

assigné. On nous avait prévenus que nous serions relevés à minuit:

c'était une faction de six heures pour mes débuts; mais j'avais un bon

chassepot à la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troqué mon

coin où soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre à l'Opéra.

Mes camarades et moi, nous étions tous couchés sur le rempart dans

l'herbe et la rosée, observant un silence profond et l'oeil au guet.

Mon attention était quelquefois distraite par des mouvements qui se

faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser

le pont-levis, et filèrent, l'arme sur l'épaule, vers la gare du

chemin de fer, où elles allaient prendre une grand'garde. On entendait

leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effaçait lentement dans

une sorte d'ondulation cadencée.

Le froid pénétrant de la nuit se faisait sentir. Mes vêtements de

laine et mon capuchon lui-même s'imbibaient de rosée; des frissons me

couraient sous la peau. Dix heures sonnèrent, puis onze. Rien ne

bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient à regarder la nuit.

Je me serais peut-être endormi sans le froid glacial qui, du bout de

mes pieds trempés dans l'eau, montait jusqu'à mes épaules. A droite

et à gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde

s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et détrempé. De temps à

autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs lèvres, puis tout

rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en

comptèrent les douze coups. Mon enthousiasme s'était adouci. Plusieurs

d'entre nous tournèrent la tête du côté par lequel nous étions venus.

Rien n'y parut. Quand la demie tinta:

--A présent, murmura l'un de mes voisins que l'expérience avait rendu

sceptique, ce sera comme ça jusqu'à demain.

Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous étions encore

immobiles aux mêmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait

parfois tomber nos paupières alourdies, nous avions la distraction de

quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles

campés dans notre voisinage, entendant marcher, sautèrent sur leurs

faisceaux, crièrent aux armes à tue-tête, et commencèrent un feu

violent. Les officiers exaspérés couraient partout en criant: Ne tirez

pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage

dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de

ligne qui rentrait après une reconnaissance. Un malheureux caporal fut

victime de cette fausse alerte.

Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La dernière me

laissa sans émotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux

premières lueurs du jour, partit un coup de canon tiré des remparts de

Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journée

qui devait compter parmi les plus irréparables désastres. Bientôt des

décharges violentes suivirent cette première détonation. Je regardais,

dans l'ombre qui s'éclairait, les rayons rouges de ces coups de feu

retentissants. Déjà mon oreille était faite à ce bruit terrible.

Appuyé sur le coude, j'en écoutais le grondement, qui ne cessait plus

et redoublait d'intensité en se rapprochant. La bataille faisait rage.

Cette fois j'y avais ma place marquée d'avance. Vers six heures, on

vint relever le détachement qui avait passé la nuit sur le rempart.

--C'est le moment de casser une croûte, me dit le sergent,

dépêche-toi; tout à l'heure il va faire chaud.

Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du côté de

la ville, tout en cherchant une auberge, j'aperçus dans le _Café de la

Comédie_, sur la place Stanislas, six officiers supérieurs qui

jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient

s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les

murailles voisines. J'avais avalé je ne sais quoi, je ne sais où, en

quatre minutes, et retournai, toujours courant, à la porte de Paris,

où tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du

pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous

avait donné pour consigne d'empêcher tout individu de passer le pont

et même de se présenter de l'autre côté du fossé. Le bombardement de

la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient çà et

là avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'était la première

fois que je voyais le feu, je n'étais pas complètement rassuré. Mon

coeur battait à coups profonds, et malgré moi je serrai la batterie de

mon chassepot tout armé d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune

émotion ne les a effleurés dans un tel moment me laissent des doutes

sur leur franchise. Peut-être ont-ils plus d'orgueil que de sincérité;

peut-être aussi ont-ils cet avantage d'être pétris d'un limon

particulier. Quant à moi, sans que la pensée de déserter mon poste me

vînt un instant à l'esprit, j'étais en proie à des sensations

indéfinissables et complexes où l'inquiétude et la curiosité avaient

une égale part.

Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des

fossés. Les éclats volaient partout. Une pièce de canon placée sur le

rempart, un peu à gauche de la porte, répondait aux batteries

prussiennes avec une rapidité et une précision qui attirèrent bientôt

leur attention de son côté. Une grêle de projectiles mit hors de

service quelques artilleurs. Il était clair que les ennemis

s'appliquaient à éteindre le feu de leur pièce. Ils y réussirent

bientôt sans mérite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-même faute de

munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son

écouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine,

quelques-uns se retirèrent lentement poursuivis par les obus.

Pendant ce duel inégal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les

obus et les boulets, qui tout à l'heure arrivaient seuls, étaient

maintenant accompagnés d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en

auréole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous

avec un pétillement qui agaçait mes oreilles. Nous étions, mon

camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fossé, comme des cibles

vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de

la gare exerçaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activité.

Jusqu'alors leur précipitation même nous avait préservés; mais l'un

d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point

de mire offert à leurs coups? Nous n'échangions pas un mot, nos

regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussière arrachés

par des balles à la crête du fossé avaient déjà volé sur mes

jambières, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis

abaissé, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allégement, je

l'avoue, souleva ma poitrine.

Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonté pour occuper les

créneaux de l'avancée au delà du pont-levis. En ce moment, la route

par laquelle il fallait nécessairement passer était balayée par une

pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords.

Cinquante zouaves se présentèrent, et les trente premiers s'élancèrent

au pas de course. Retenu sous la voûte par la consigne, je les

regardai partir. J'avais le coeur serré: il me semblait qu'aucun d'eux

ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais déjà leur

course furieuse les avait portés aux créneaux. Deux ou trois gisaient

par terre; un autre se débattait dans le fossé. A peine accroupis à

leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait

aussi de dessus les remparts, où des compagnies de mobiles étaient

alignées; malheureusement tous les coups, dans la précipitation du

feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient

autour des créneaux; un zouave atteint entre les épaules, resta sur

place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement étouffé par

les décharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite.

Il fallait de nouveau passer le pont-levis où le tourbillon des

projectiles s'abattait. Un élan ramena les volontaires qui avaient si

bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dîme à

la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la

voûte: ma gorge était prise comme dans un étau.

Mon tour de servir était venu. Sur un signe du lieutenant, et à

l'instant même où les derniers zouaves passaient sur le tablier du

pont-levis, je m'élançai avec cinq ou six camarades complètement en

dehors et me suspendis aux chaînes du pont qu'il s'agissait de

relever. Les Prussiens, qui n'étaient plus tenus en respect, se

précipitèrent du côté des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne

voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes

leurs forces sur les deux chaînes, les balles traçaient un cercle en

s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient

me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la

pierre et le fer ne s'en détachait pas en coups isolés, mais faisait

un bruissement continuel. Je m'étonnais de la pesanteur du pont, bien

que j'eusse mis à l'épreuve la solidité de mes muscles, et de la

lenteur maladroite des chaînes à glisser dans leurs ramures, et

cependant cette opération qui me paraissait interminable ne dura pas

plus de quinze secondes. Quand les balles trouèrent le lourd bouclier

qui fermait la voûte, je me secouai: je n'avais pas une égratignure.

Aucun de mes camarades non plus n'avait été touché.

--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front.

Un de mes voisins me tapa sur l'épaule, et m'engagea à le suivre sur

le rempart.

--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien à faire ici; là-haut,

nous verrons tout: ce doit être drôle.

Cette dernière observation me décida. On avait bien là-haut, comme

disait le zouave, l'inconvénient des obus qui tombaient çà et là; mais

on pouvait aisément se défiler des balles. Je m'étendis sur l'herbe,

et me mis à fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun détail

du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumée montaient

dans l'air, des fermes brûlaient; on distinguait des ondulations

noires parmi les champs. Çà et là, des hommes isolés couraient. Des

masses profondes s'avançaient au loin.

--Ça, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe...

Ces gueux-là en ont des tas.

Il s'interrompit pour m'emprunter une pincée de tabac, et, allongeant

le bras dans la direction d'un hameau:

--Cette poussière qui roule tout là-bas, c'est des uhlans; plus on en

tue, plus il y en a.

J'étais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les

drames militaires que j'avais vus au théâtre ne m'avaient donné qu'une

médiocre idée du spectacle terrible dont les scènes se déroulaient

sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres épars dans les champs.

Quelque chose qui se passait à ma gauche me fit tout à coup me relever

à demi. Sur un plateau qui s'étend au-dessus de Sedan et qui fait face

à la Belgique, un régiment de cuirassiers lancé au galop exécutait une

charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse éclatante. Les

cuirasses semblaient en flammes: c'était comme une nappe d'éclairs qui

courait. On voyait leurs sabres étinceler parmi les casques.

L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de

l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes aperçurent

nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa

avec un bruit strident au-dessus de nos têtes et tourbillonna sur le

plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais

mon coeur battre à m'étouffer. Il arrive souvent que les émotions

n'atteignent pas au niveau de ce qu'on espérait ou redoutait; mais au

milieu de ce bruit formidable, en présence de ces fourmilières

d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient

dépassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer.

Pendant toute la matinée, on avait cru dans Sedan que nous étions

vainqueurs; c'était moins cependant une croyance qu'un espoir.

Quelques officiers essayèrent même de relever le moral des soldats par

des récits fantastiques.

--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive!

Hélas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Blücher avec 100,000

hommes encore! Vers midi, le bruit se répandit parmi les groupes que

l'armée prussienne, augmentée subitement d'un gros renfort de troupes

fraîches, avait pris l'offensive, et que les nôtres, fatigués d'une

lutte inégale, battaient en retraite. A deux heures à peu près, la

débandade commença. Du sommet du rempart, où j'étais toujours placé

avec les autres zouaves de mon détachement, j'assistais à cette

retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une déroute. Les

régiments que j'apercevais au loin flottaient indécis. Les rangs

étaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles

faisaient des trouées. Des bataillons s'effondraient ou s'émiettaient.

Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions à

volonté, et nous ménagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage

à la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avançaient de

toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs

tirailleurs affluait toujours. De singulières idées vous traversent

l'esprit en ces moments-là. Tout en chargeant et déchargeant mon

chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chassé, je me

rappelai ces grandes battues de lièvres auxquelles j'avais assisté

dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un

plaisir extrême; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où ces

mêmes coups que j'envoyais à d'innocentes bêtes, je les dirigerais

contre des hommes.

Je voyais mes voisins relever la tête par un mouvement vif après

chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porté. Parfois

un rire éclatant témoignait de leur contentement, un juron de leur

déconvenue. De malheureux blessés se traînaient le long des haies,

usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats

tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne

remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-mêmes, ou bondissaient

comme des chevreuils surpris dans leur course et se débattaient dans

l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de férocité qui se

réveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains.

On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'à tuer. Cette férocité

qui précipite l'attaque n'a d'égale que la peur qui précipite la

fuite.

--_Ça mord_, dit à côté de moi un zouave.

Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'aperçus un

soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait à gagner la

palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il épaulait

et tirait. J'attendis un passage où l'ondulation du terrain le

forçait à se mettre à découvert. Au moment où il s'y engageait, je fis

feu. Il lâcha son fusil et roula dans le creux.

--Tu as mordu, me dit le zouave.

J'éprouvai un frémissement profond dans tout mon être; mais l'affaire

était trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les

projectiles ne cessaient pas d'égratigner la crête du rempart contre

lequel nous étions couchés. Il y avait à ma gauche un engagé

volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je

l'avais rencontré dans le wagon pris à Harrison. Le premier obus qui

éclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment

vint où il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une

provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les

genoux pour le ramasser. Sa tête dépassa un instant le niveau du

parapet. Je vis tout à coup son visage tomber sur sa main, qui devint

rouge; une balle lui était entrée par la nuque et sortie par la

bouche; je m'élançai vers lui.

--Il est mordu! reprit mon vieux voisin.

J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait

allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang

gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste

dans mes larges poches.

--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien

le verbe mordre. Et sur ma réponse négative:

--Quelle brute! fit-il en haussant les épaules.

Débouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta

autour de ma taille. Nous continuions à tirailler.

--Trente hommes de bonne volonté! cria tout à coup notre lieutenant.

Je fus sur pied aussitôt. La plupart de mes camarades étaient debout.

--Il s'agit de retourner aux créneaux et vivement! cria le lieutenant.

Nous partîmes tous en courant. Déjà les chaînes du pont-levis

s'abaissaient. Notre élan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se

trouvèrent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eût

touché le bord opposé. Arrivés là, un bond nous porta vers les

créneaux. Les Prussiens, embusqués de l'autre côté, nous envoyaient

des décharges terribles presque à bout portant. On a la fièvre dans

ces moments-là, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais

quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apercevoir, en arrivant à mon

poste, que le revers du créneau était habité! Devant moi soufflait un

visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches

hérissées. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimaçait.

Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du créneau presque

en même temps, l'un menaçant l'autre; mais le mien partit le premier.

J'entendis un cri étouffé, et le visage rouge disparut. Je ne me

risquai pas à regarder de l'autre côté. Les mobiles rangés le long du

rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient

dans le clos où nous restions accroupis; mais les Prussiens nous

donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eût le temps de

s'occuper de ce qui se passait derrière lui.

Une violente détonation cependant me fit tourner la tête: c'était le

canon, dont un premier coup avait attiré l'attention des batteries

prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons

voisines pour en déloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui

avaient fourni la poudre et les balles. A la première décharge, les

soldats à la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise,

sautèrent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier.

Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les

plus fins ou les plus timides rampaient çà et là, profitant du moindre

pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles épars sur la

route, pour dissimuler leur présence. D'autres, qui ne voulaient pas

reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne

jetée à l'angle d'une maison, et continuaient à tirailler. Prussiens

et Français, nous étions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit

nombre de cartouches, et je les ménageais. Mes camarades et moi, nous

n'échangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les

pensées, l'âme et le coeur, tout appartenait à la bataille. On voulait

tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa

proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un

corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la

palissade. On m'avait parlé de la fièvre épouvantable que donne la

chasse à l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 12 / 31 题