II

Nous n'avions pas fait un demi-kilomètre sur la route de Mézières, que

déjà nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air

effaré. Quelques-uns tournaient la tête en pressant le pas. Leur

nombre augmentait à mesure que la voiture avançait. Bientôt la route

se trouva presque encombrée par les malheureux qui poussaient devant

eux leur bétail, et fuyaient en escortant de longues files de

charrettes sur lesquelles ils avaient entassé des ustensiles, quelques

provisions et leurs meubles les plus précieux. Les femmes et les

enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient.

Je pensai alors aux chants qui avaient salué la nouvelle de la

déclaration de guerre, à l'enthousiasme nerveux de Paris, à cette

fièvre des premiers jours. J'étais non plus à l'Opéra, mais au milieu

de campagnes désolées que leurs habitants abandonnaient. La ruine et

l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que

je questionnai au passage, me répondit que les Prussiens arrivaient en

grand nombre: ils avaient coupé la route entre Mézières et Rethel, et

me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.

De sourdes et lointaines détonations prêtaient une éloquence plus

sérieuse au discours du paysan: c'était la voix grave du canon qui

tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue

qu'à Paris pendant les réjouissances des fêtes officielles. Elle

empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route où

fuyait une foule en désordre, un accent formidable qui faisait passer

un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec

ce bruit. Une ferme brûlait aux environs, et l'on n'avait besoin que

de se dresser un peu pour apercevoir derrière les haies les coureurs

français et prussiens qui échangeaient des coups de fusil.

A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mézières. Mon

premier soin fut de me rendre à la place où je voulais, comme à

Rethel, obtenir tout à la fois un fusil et des renseignements sur le

3e zouaves; mais le désordre et le trouble que j'avais déjà remarqués

à Rethel n'étaient pas moindres à Mézières. Un employé près duquel je

parvins à me glisser après de longs efforts, me jura, sur ses

dossiers, que personne dans l'administration ne savait où pouvait

camper dans ce moment le régiment que je cherchais. Il n'y avait plus

qu'à trancher la question du fusil. Mon insistance parut étonner

beaucoup l'honnête bureaucrate. Prenant alors un air doux:

--Je comprends votre empressement à servir votre pays, reprit-il,

c'est pourquoi je vous engage à partir pour Lille.

--Pour Lille! pour Lille en Flandres?

--Oui, monsieur, Lille, département du Nord, où l'on forme un régiment

qui sera composé d'éléments divers très-bien choisis. Vous y serez

admis d'emblée, et là certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on

n'a pu vous procurer ni à Rethel, ni à Mézières. D'ailleurs il y a des

ordres.

L'entretien était fini; la voix de l'autorité venait de se faire

entendre. Pour un volontaire qui avait rêvé de se trouver en face des

Prussiens quelques heures après son départ de Paris, elle n'était ni

douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dépôt! L'oreille

basse, je poussai devant moi tristement à travers les rues. Des

militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et

venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y

avait comme du désenchantement dans l'air.

A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que désignait mon

billet de logement, et je ne tardai pas à frapper à la modeste porte

de la maison où je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle à

la main, me conduisit dans une espèce de galetas dont un vieux lit mal

équilibré occupait tout le plancher. Ce n'était pas l'heure de faire

des réflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la

délicatesse. Cinq minutes après je dormais tout habillé.

Vers deux heures du matin cependant, une tempête de fanfares éclata.

Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui

regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince impérial qu'on

éveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle

pour un départ qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers

passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre

de marche; un cliquetis d'armes s'éleva mêlé au roulement lointain

d'une voiture, puis tout s'éteignit: l'héritier d'un empire s'en

allait vers l'abîme!

Le train qui devait partir à six heures de la station de Charleville

n'était pas encore formé au moment où j'arrivai. La gare était remplie

de soldats fiévreux et fourbus où l'on comptait non moins de traînards

que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les

dépôts du Nord et les divers hôpitaux qui pouvaient disposer de

quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'à neuf heures. On

y entassait les débris de vingt régiments. A neuf heures et demie, la

locomotive s'ébranla lourdement. On voyait çà et là des grappes de

pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci

debout, ceux-là couchés. De temps à autres, des convois chargés de

soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui

s'éloignait de Mézières. C'était l'armée du général Vinoy, qui allait

appuyer l'armée du maréchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitôt

battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois

s'arrêta à la station de Harrison vers deux heures en même temps que

celui sur lequel j'étais monté. On causa de wagon à wagon entre

cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un détachement du

3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait

pas tarder à passer. Je résolus d'attendre l'arrivée de mes camarades

inconnus.

Au bout de quatre heures, le détachement du 3e zouaves parut enfin.

D'un bond je m'élançai auprès du lieutenant qui le commandait.

--Monsieur? lui dis-je.

--On m'appelle mon lieutenant, répliqua l'officier d'un ton sec; puis

me regardant le sourcil déjà froncé:

--Que voulez-vous? et surtout soyez bref.

Je lui exposai ma demande en termes nets et précis.

--Montez! dit le lieutenant.

Je pris subitement place dans un wagon où quinze zouaves allongeaient

leurs guêtres. Des regards curieux se dirigèrent vers le nouveau-venu,

qui mêlait tout à coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de

ces moustaches rouges et noires. L'instant était critique: il y avait

là un écueil à franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que

j'offris tour à tour à chacun me gagna le coeur de mes compagnons de

route. En signe d'adoption, ils me tutoyèrent spontanément. Vers dix

heures du soir, le train s'arrêta à Charleville: le détachement des

zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus

de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait

de ma poche, me permit l'entrée d'une tente où l'hospitalité la plus

cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais

pas quitté depuis mon départ de Paris, me servit de matelas et de

couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard

j'entrouvrais les yeux, et qu'à la lueur pâle de quelques tisons

brûlant çà et là j'apercevais ce pêle-mêle de jambes enfouies dans

d'immenses culottes, et de têtes cachées à demi sous le fez rouge, des

rires silencieux me prenaient. Je fus réveillé par la rosée qui

transperçait mes vêtements et me glaçait. Les zouaves, qui, dans des

attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouèrent leurs

oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondée, et,

sifflant des airs bizarres mêlés de couplets saugrenus, se mirent en

devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour être prêts à

partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal.

Allant et venant, je fis la découverte d'un superbe capuchon de drap

tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le

capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il

méritait au double point de vue de la solidité et de la conservation.

--A qui le capuchon? m'écriai-je en le tenant suspendu au bout de mon

bras.

--A toi, parbleu! s'écria un vieux zouave chevronné jusqu'à l'épaule.

Je le regardai un peu surpris.

--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu

as droit à un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du

gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts.

Quelqu'un le réclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient.

Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit.

--C'est l'assemblée qui sonne, ajouta-t-il, en route à présent, le

lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre.

A sept heures et demie, un train prit le détachement, et la locomotive

courut sur la voie qui aboutissait à Sedan. Ici le verbe courir doit

se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois

même il se traînait. D'une main, le mécanicien, debout sur sa machine,

serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au

juste où étaient les Prussiens, et à toute minute on craignait de

trouver la voie coupée. Tout à côté des rails, en contre-bas, filait

une route sur laquelle passaient en toute hâte des familles de paysans

chassées par la peur et le désespoir. Des femmes qui pleuraient

portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de

quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes

chargées de ce qu'ils avaient pu sauver. Des détonations roulaient

dans la campagne. On voyait çà et là, au-dessus des haies, des

panaches de fumée blanche; toutes les têtes étaient aux portières. Le

convoi allait au devant de la bataille. Un mélange d'angoisse et

d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le

marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils

devaient se tenir prêts à tirer. En un clin d'oeil, tous les

chassepots furent chargés et armés. Le wagon s'en trouva hérissé, et

la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que

quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perçants

croyaient y reconnaître le casque à pointe des Prussiens. Tout à coup

un obus parti d'un point invisible s'enfonça dans le remblai du chemin

de fer; un autre, qui le suivait, écorna l'angle d'un wagon. Le convoi

en fut quitte pour la secousse. Les zouaves répondirent à cette

agression par quelques coups de fusil tirés dans la direction des

masses noires qu'on voyait au loin. Une heure après, le convoi était

en vue de Sedan, et s'arrêtait bientôt à la gare, qui est située à un

kilomètre à peu près du corps de place. Déjà les bataillons prussiens

couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient

fatigué à Mézières et à Rethel m'attendaient à Sedan. J'avais à peine

fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea,

ainsi que plusieurs de mes camarades, à retourner à la gare, où des

caisses de fusils étaient arrivées, disait-il. Je m'y rendis en

courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas

de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le

fourrier.

--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me

fallait-il pas des hommes de bonne volonté pour enlever ces

provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des

armes?

Il n'y avait rien à répliquer à ce raisonnement. Ployant bientôt sous

le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le

chemin de Sedan, où mon détachement avait ordre d'attendre sur la

place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner à la

porte de Paris, par laquelle il était entré. Une rumeur effroyable

remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes

passaient portant des dépêches, des groupes se formaient au coin des

rues; un homme vint criant qu'on avait remporté une grande victoire.

Quelques incrédules hochèrent la tête. Une canonnade furieuse ne

cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait

le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce côté-là. Toutes

les oreilles étaient tendues, tous les coeurs oppressés. Brusquement

un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui

n'étaient pas armés, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades

à la citadelle, où enfin on nous distribua des fusils. Le commandant

de place, qui assistait à cette distribution, fit aux zouaves une

courte allocution pour les engager à s'en bravement servir, et au pas

gymnastique le sergent nous ramena à la porte de Paris, où l'on se

disposait à recevoir une attaque. Des bourgeois effarés allaient et

venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes

détonations. Un cortège passa portant un uhlan à moitié mort couché

sur deux fusils. De ces êtres abrutis et vils comme il s'en trouve

dans toutes les foules, se ruèrent autour de la civière en criant et

vociférant. Le visage pâle du blessé ne remua pas; peut-être

n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantée, et que

laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont

la vue m'intrigua beaucoup. Était-ce, comme quelques-uns le

supposaient, une espèce de cuirasse destinée à protéger les soldats

du roi Guillaume contre les balles des fusils français? Était-ce plus

simplement une sorte d'étiquette solide sur laquelle étaient inscrits

le numéro matricule du combattant, avec ceux du régiment, du bataillon

et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaître en cas de mort?

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 11 / 31 题