I
Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisième année de mes études à
l'École centrale des arts et manufactures. C'était le moment où la
guerre, qui allait être déclarée, remplissait Paris de tumulte et de
bruit. Dans nos théâtres, tout un peuple fouetté par les excitations
d'une partie de la presse, écoutait debout, en le couvrant
d'applaudissements frénétiques, le refrain terrible de cette
_Marseillaise_ qui devait nous mener à tant de désastres. Des
régiments passaient sur les boulevards, accompagnés par les clameurs
de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec
des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait
par les rues, psalmodiée par la voix des gavroches. Cette agitation
factice pouvait faire supposer à un observateur inattentif que la
grande ville désirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui
voulait être trompé, s'y trompa.
Un décret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette même
garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient,
ajouté à l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient
condamner à un éternel repos. En un jour elle passa du sommeil des
cartons à la vie agitée des camps. L'École centrale se hâta de fermer
ses portes et d'expédier les diplômes à ceux des concurrents désignés
par leur numéro d'ordre. Ingénieur civil depuis quelques heures,
j'étais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no
13.
La garde mobile de la Seine n'était pas encore organisée, qu'il était
facile déjà de reconnaître le mauvais esprit qui l'animait. Elle
poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'à l'absurde. Qui ne se
rappelle encore ces départs bruyants qui remplissaient la rue
Lafayette de voitures de toute sorte conduisant à la gare du chemin de
fer de l'Est des bataillons composés d'éléments de toute nature?
Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui
partaient en fiacre après boire, il était aisé de pressentir quel
triste exemple elles donneraient.
Mon bataillon partit le 6 août pour le camp de Châlons; ce furent,
jusqu'à la gare de la Villette, où il s'embarqua, les mêmes cris, les
mêmes voitures, les mêmes chants. Des voix enrouées chantaient encore
à Château-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les
hommes d'équipe étaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle,
c'était une débandade. Les moblots s'envolaient des voitures et
couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait à ceux
d'entre nous qui avaient conservé leur sang-froid des récits
lamentables de ce qui s'était passé la veille et les jours précédents.
Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient exécuté de
véritables razzias dans les buffets, où tout avait disparu, la
vaisselle après les comestibles; les plus facétieux emportaient les
verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la
portière des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des
courses impétueuses lançaient les officiers zélés à la poursuite des
soldats qui s'égaraient dans les fermes voisines, trouvant drôle «de
cueillir çà et là» des lapins et des poules. On se mettait aux
fenêtres pour les voir.
A mon arrivée à Châlons, la gare et les salles d'attente, les cours,
les hangars, étaient remplis d'éclopés et de blessés couchés par
terre, étendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. Là étaient les
débris vivants des meurtrières rencontres des premiers jours: dragons,
zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne,
hussards, lanciers, tous hâves, silencieux, mornes, traînant ce qui
leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de
médecins. Ils attendaient qu'un convoi les prît. Des centaines de
wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage
d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, était sur les
dents.
Au moment où nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle
de ces défaites, sitôt suivies d'irréparables désastres. Maintenant
j'avais sous les yeux le témoignage sanglant et mutilé de ces chocs
terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si léger. Mon
ardeur n'en était pas diminuée; mais la pitié me prenait à la gorge à
la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier
pansement. Quoi! tant de misères et si peu de secours!
Le chemin de fer établi pour le service du camp emmena les mobiles au
Petit-Mourmelon, d'où une première étape les conduisit à leur
campement, le sac au dos. Pour un garçon qui, la veille encore,
voyageait à Paris en voiture et n'avait fatigué ses pieds que sur
l'asphalte du boulevard, la transition était brusque. Ce ne fut donc
pas sans un certain sentiment de bonheur que j'aperçus la tente dans
laquelle je devais prendre gîte, moi seizième. L'espace n'était pas
immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de
l'été, des fraîcheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la
toile et les interstices laissés au ras du sol; mais il y avait de la
paille, et, serrés les uns contre les autres, se servant mutuellement
de calorifères, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des
soldats.
Aux premières lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'était le
réveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles
s'échappaient des tentes, en s'étirant. L'un avait le bras endolori,
l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commença.
L'élément comique s'y mêlait à haute dose; quelques-uns s'étonnèrent
qu'on les eût réveillés si tôt, d'autres se plaignirent de n'avoir pas
de café à la crème. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si
méticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarqué un qui,
la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper
dressé sous la tente.
--A quoi songe-t-on?--s'était-il écrié.
Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le déjeuner
n'arrivait pas.
--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en
campagne?
Je ne doutais pas que ce ne fût quelque fils de famille, comte ou
marquis, tombé du faubourg Saint-Germain en pleine démocratie. Un
camarade discrètement interrogé m'apprit que le gentilhomme inconnu
s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon.
C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire.
Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des
positions qu'ils avaient occupées: tous ceux qui avaient eu les
carrefours pour résidence et les mansardes pour domicile poussaient
les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les
objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur.
Le spectacle que présentait le camp de Châlons aux clartés du matin ne
manquait ni de grandeur, ni de majesté. Aussi loin que la vue pouvait
s'étendre, les cônes blancs des tentes se profilaient dans la plaine.
Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain
pour reparaître encore dans les profondeurs de l'horizon. Un
grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poète de
l'antiquité aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande
ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la
sécheresse de l'hiver avant d'avoir donné la moisson de l'été! Mais,
si le camp avait cette grâce imposante qui se dégage des grandes
lignes, il présentait des inconvénients qui en diminuaient les charmes
pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste étendue et
nous aveuglaient de tourbillons de poussière; à la chaleur accablante
du jour succédaient les froids pénétrants des nuits. Une rosée
abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait
pas au coucher du soleil, le matin on grelottait.
--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous
sommes républicains, il nous tue en détail!
Le premier coup de canon tiré, la vie militaire s'emparait du camp.
Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui
avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs
bataillons, s'efforçaient d'enseigner à leurs hommes l'exercice qu'ils
ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies où, les fusils à
tabatière manquant, on s'exerçait avec des bâtons. Les mobiles qui
n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux
fils de famille, ils se réunissaient au Petit-Mourmelon, où l'on
trouvait un peu de tout, depuis des pâtés de foie gras et du vin de
Champagne pour les gourmets jusqu'à des cuvettes pour les délicats.
Je devais une visite au Petit-Mourmelon; là régnait le tapage en
permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas côtés
offraient une série interminable de cabarets, de guinguettes, d'hôtels
garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafés et de
restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de képis
et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait
tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de
change. Çà et là, on jouait la comédie; dans d'autres coins, on
dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui était dans le camp comme une verrue,
n'a pas peu contribué à entretenir et à développer l'indiscipline. On
y prenait des leçons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait
encore à l'ombre de ces établissements interlopes de l'accueil
insolent que les bataillons de Paris avaient fait à un maréchal de
France. Des âmes de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire.
Peut-être aurait-il fallu qu'une main de fer pliât ces caractères
qu'on avait élevés dans le culte de l'insubordination; on eut le tort
de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits.
Un coeur un peu bien placé et sur lequel pesait le sang répandu à
Reichshoffen devait être bien vite dégoûté de cette platitude et de
ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus à Paris, et
qui faisaient comme moi leur apprentissage du métier des armes,
beaucoup ne se gênaient pas pour manifester leurs sentiments
d'indignation et souffraient de leur inutilité. L'uniforme que je
portais devenait lourd à mes épaules. Sur ces entrefaites, j'entendis
parler du 3e zouaves, dont les débris ralliaient le camp de Châlons.
Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les épaves du plus
brave des régiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut
pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de découvrir le 3e
zouaves et son colonel.
Quiconque n'a pas vu le plateau de Châlons peut croire que la
découverte d'un régiment est une chose aisée; mais, pour l'atteindre,
il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans
les interminables prairies du _Far-West_. C'était au moment où le
maréchal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse,
rassemblait l'armée qui devait disparaître à Sedan après avoir
combattu à Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un
désert peuplé de bataillons. Déjà se formait ce groupe énorme d'isolés
qui allait toujours grossissant. Les défaites des jours précédents
élargissaient cette plaie des armées en campagne. Ils formaient un
camp dans le camp.
Des tentes d'un régiment de ligne, je passais aux tentes d'un
bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de
cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des
batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un
renseignement, je n'obtenais que des réponses vagues. Enfin, après
trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animée par le
bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques
centaines d'hommes y étaient réunis portant la veste au tambour jaune.
Quand il avait quitté l'Afrique, le régiment comptait près de trois
mille hommes. Le colonel Bocher était là, assis sur un pliant, entouré
de trois ou quatre officiers à qui des bottes de paille servaient de
siéges. Je me nommai, et présentai ma requête.
--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une
longue suite de misères, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats
les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous
les jours. Mon régiment a une réputation dont il est fier, mais qui
lui vaut le dangereux honneur d'être toujours le premier au feu. Si
vous cédez à une ardeur juvénile, prenez le temps de réfléchir.
Ma résolution était bien arrêtée, le colonel céda. Il me remit une
carte avec quelques mots écrits à la hâte, par lesquels il
m'autorisait à faire partie des compagnies actives sans passer par les
lenteurs et les ennuis du dépôt, et me congédia. Peu de jours après,
j'étais à Paris, où je n'avais plus qu'à m'enrôler et à m'équiper.
C'était plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait été changé pour
rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de
Paris n'a jamais employé ses ciseaux et ses aiguilles à couper et à
coudre des vêtements de zouave. Quant au tailleur officiel du
régiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultés
vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche,
le 28 août, en qualité de zouave de deuxième classe au 3e régiment, je
partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que
jusqu'à Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon
bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de
flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques
mouchoirs. Ma fortune était cachée dans une ceinture, où, en cherchant
bien, on eût trouvé un assez bon nombre de pièces d'or.
Il y avait dans le compartiment dans lequel j'étais monté, une femme
enveloppée d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingénieur
qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle
avait un fils et un frère à l'armée. Elle n'en avait point de
nouvelles depuis quinze jours. L'ingénieur voyageait pour la
destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels.
Il en avait une centaine à faire sauter. C'était une mission de
confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait
quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux.
La guerre et ses conséquences, la guerre et ses probabilités faisaient
tous les frais de la conversation. On n'avait rien à apprendre et on
parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent
de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par
le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les dépêches. Le blâme avait
plus de part à l'entretien que l'éloge. L'un attaquait l'état-major,
un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne
magnifiques qui n'avaient d'autre défaut que d'être impraticables.
Leurs auteurs retournaient à leurs affaires çà et là; celui-là dans
son château, celui-ci dans sa boutique.
A la station de Reims, où l'on n'attendait pas encore le roi
Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier
d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues à travers champs,
monta, étendit ses jambes crottées sur les coussins, soupira, se
retourna, et se mit à ronfler comme une batterie. Vers deux heures du
matin, le convoi s'arrêta à Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant
que de découvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville
était encore dans l'épouvante d'une visite qu'elle avait reçue la
veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux
pour garder cette sous-préfecture, ils étaient repartis comme ils
étaient arrivés, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du
retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accordé
l'hospitalité d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves
était parti depuis trois jours. Personne ne savait où il était allé.
Je voulais à la fois des renseignements et un fusil. La matinée
s'écoula en recherches vaines. Point d'armes à me fournir, aucune
information non plus. Sûr enfin que le chemin de fer ne marchait plus,
et bien décidé à rejoindre mon régiment, j'obtins d'un loueur une
voiture avec laquelle il s'engageait à me faire conduire à Mézières.