CHAPITRE XI

D'Éon retourne à Londres pour payer ses créanciers.--Il y retrouve

sa popularité d'autrefois.--Il cherche à vendre ses collections et

manuscrits.--Premières nouvelles de la Révolution: la citoyenne

Geneviève d'Éon se signale par son ardent jacobinisme.--Pétition à

l'Assemblée nationale.--Pour gagner sa vie d'Éon donne des assauts

publics: il est blessé.--Maladie et vieillesse de d'Éon.--Il meurt à

Londres le 21 mai 1810.

Les affaires qu'il allait avoir à régler à Londres étaient en effet des

plus embrouillées. Depuis plusieurs années un créancier, à qui lors de

son retour en France il avait laissé la garde de sa bibliothèque et de

ses papiers, le sieur Lautem, réclamait à son débiteur, qui faisait la

sourde oreille, le remboursement de 400 livres sterling. N'obtenant

rien de d'Éon lui-même, Lautem avait eu recours au comte de Vergennes

et n'avait pas négligé de souligner sa requête d'une discrète menace:

«Les effets de d'Éon, disait-il, sont un nantissement et non un dépôt;

je pourrais donc les faire vendre, mais je ne veux pas vendre des

papiers d'État. Né à Bruxelles, sujet de Sa Majesté Impériale, alliée

du roi de France, je ne serais pas flatté d'avoir amusé les Anglais aux

dépens d'un Français qui a logé chez moi; mais Mlle d'Éon ne mérite

plus aucun ménagement de ma part.» Le ministre fit répondre par le

premier commis Durival que «les arrangements que le roi avait bien

voulu autoriser en faveur de Mlle d'Éon pour faciliter son retour dans

sa patrie et la remise qu'elle avait faite en conséquence des papiers

de sa correspondance, ne permettaient pas de supposer qu'elle en eût

laissé aucun de quelque valeur» entre les mains du sieur Lautem. Il

faut croire toutefois que la confiance du comte de Vergennes n'était

pas entière, car s'il n'envoyait pas les 400 livres sterling, il

offrait du moins 200 louis. D'ailleurs la transaction ne fut pas

acceptée par Lautem, qui se résolut à faire annoncer la vente publique

à Londres de tous les papiers appartenant au chevalier. L'effet de

cette publication fut immédiat. D'Éon reçut aussitôt l'autorisation

de passer lui-même en Angleterre pour y liquider sa situation, et une

somme de 6,000 livres lui fut donnée pour désintéresser ses créanciers.

Il se rendit à Londres le 18 novembre 1785 et s'y réinstalla chez le

sieur Lautem, lui témoignant si peu de rancune qu'il est difficile de

croire que le créancier et le débiteur ne s'étaient pas mis d'accord

pour organiser cet habile chantage. Outre Lautem, son hôte, d'Éon paya

les plus exigeants de ses créanciers. Rentré en possession de ses

livres et de ses documents, il put se remettre à écrire, car jusqu'à la

fin de sa vie il fut un terrible noircisseur de papier; les événements

auxquels il avait été mêlé, et qui à mesure qu'ils reculaient dans

le passé grandissaient dans sa complaisante imagination devinrent le

thème de récits cent fois interrompus et toujours repris sous une

forme nouvelle, plus grandiloquente et plus recherchée. Il se remit à

lancer des opuscules dans la société anglaise; à entretenir le public

par l'intermédiaire des gazettes, qui trouvaient à la fois en lui

un rédacteur toujours fertile en expédients et une réclame pour des

lecteurs avides de singularité[257]. Il consentit même, tant était

grande son impatience d'agir, à utiliser de nouveau les services de

l'aventurier Morande qu'il avait jadis si fort maltraité. Celui-ci,

d'ailleurs, n'avait pas gardé rancune à d'Éon: «Je vous ai aimée

sincèrement, écrivait-il, vous avez paru m'être attachée; un vent

sombre est venu souffler sur nous et nous a ballottés l'un et l'autre

un moment, mais dix ans de calme ont dû nous remettre dans notre

assiette ordinaire.»

[257] A l'occasion de la maladie du roi d'Angleterre, il publie au

mois de novembre 1788 une _Épitre aux Anglais_ rédigée dans un style

d'Apocalypse.

L'intrigue était en effet l'assiette habituelle du sieur de Morande

et il s'y retrouvait toujours en équilibre, n'ayant rien perdu que

sa dignité dans ses volte-faces successives. Ce fut lui qui servit

d'intermédiaire à d'Éon auprès des éditeurs de Londres comme aussi

auprès des gens d'affaires et, à l'occasion, des usuriers. Ce n'est

pas d'ailleurs que la chevalière d'Éon fût privée de relations; elle

en avait beaucoup, des plus honorables et même des plus hautes. D'Éon

fut accueilli, dès son arrivée à Londres, par M. Barthélemy, chargé

d'affaires en l'absence de l'ambassadeur de France, le marquis de

la Luzerne, pour lequel il avait reçu du comte de Vergennes des

recommandations particulières. Il semble que l'honnête homme que

fut Barthélemy ne conçut jamais le moindre doute sur la véritable

personnalité de la chevalière d'Éon. Il se montra en effet,

pendant toute la durée de son séjour à Londres, particulièrement

galant et empressé auprès de sa renommée compatriote, lui envoyant

continuellement son carrosse pour l'amener dîner à l'ambassade, lui

servant de cavalier quand elle acceptait l'invitation de quelque grand

seigneur anglais et passant chez elle plusieurs fois par semaine pour

lui «faire sa cour». De 1785 à 1789 il ne lui adressa pas moins de cent

soixante-dix-huit lettres et billets que nous avons retrouvés dans les

papiers du chevalier. Les invitations sont toutes rédigées dans la

forme la plus aimable et la plus respectueuse, comme celle-ci, qui fut

adressée à «Mademoiselle la chevalière d'Éon» le 5 octobre 1788:

M. le duc de Piennes et M. le chevalier de Caraman, qui viennent

d'arriver de Newmarket, ont accepté de dîner demain avec moi. Je

désire plus que je ne saurais vous l'exprimer, Mademoiselle, que

vous soyez libre et que vous veuilliez bien être de la partie. Il

n'y en a pas d'agréable quand vous n'en êtes pas. Nous serons peu de

monde, car le temps me manque pour inviter des personnes de notre

connaissance commune.

Je suis avec respect, Mademoiselle, votre très humble et très

obéissant serviteur.

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 41 / 57 题