[258] _Papiers inédits de d'Éon.--Correspondance avec Barthélemy._
L'évêque de Langres avait d'ailleurs très chaudement recommandé d'Éon
à son frère le marquis de la Luzerne, ambassadeur de France, qui, par
une curieuse coïncidence, se trouvait avoir connu jadis le chevalier
à l'armée du maréchal de Broglie. C'est à ces anciennes relations de
jeunesse que fait allusion la lettre suivante que le marquis de la
Luzerne lui adressa dès son retour à Londres, après un congé passé en
France:
L'évêque de Langres a été longtemps à la campagne, Mademoiselle; il
ne m'a remis votre lettre qu'au moment de mon départ pour Londres.
J'y ai vu avec bien de la reconnaissance que vous vouliez bien
penser à moi et vous rappeler notre jeunesse. Soyez bien persuadée
que je vous ai suivie depuis cette époque avec beaucoup d'intérêt
et que j'ai fort regretté que les différentes positions de notre
vie nous aient éloignés l'un de l'autre. Je serai charmé de vous
voir à Londres et de vous renouveler de vive voix les sentiments de
l'ancien et tendre attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être,
Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le marquis DE LA LUZERNE[259].
[259] _Papiers inédits de d'Éon._
Soit chez son ami Barthélemy, soit chez l'ambassadeur, avec qui il
conserva toujours les bons rapports si curieusement renoués après de
longues années d'intervalle, d'Éon rencontrait tous les Français de
distinction qui séjournaient ou passaient à Londres: c'étaient le duc
de Chaulnes et le marquis du Hallay, le prince de la Trémoille et
le marquis d'Hautefort, le prince Rezzonico, neveu du pape Clément
XIII; M. de Calonne; l'ancien abbé du Bellay, le vicaire général du
diocèse de Tréguier. Il gardait ainsi contact avec la meilleure société
française. Grand écrivassier il entretenait du reste une volumineuse
correspondance. Plusieurs de ses amis lui envoyaient régulièrement
de France des nouvelles sur tout ce qui pouvait l'intéresser; c'est
Drouet, son ancien collègue dans la diplomatie secrète, qui confie à la
comtesse Potocka une lettre où, après lui avoir exprimé son impatience
de le voir revenir en France, il l'entretient du grand scandale du
jour, le procès du cardinal de Rohan, «l'affaire du collier»:
On ne s'est jamais autant entretenu de cette grande affaire que
dans ce moment-ci. M. Cagliostro a donné un mémoire qui lui fait
beaucoup de partisans. Comme bien des gens l'annoncent un escroc,
un charlatan, un empirique et le jugent ainsi d'après sa conduite à
Varsovie, où il était en 1777, j'ai été voir hier le comte Rzewusky
qui dans cette même année était tout puissant en Pologne. Il m'a dit
que lorsque Cagliostro arriva, il ne laissa pas ignorer qu'il avait
des connaissances en physique et en médecine, et même en alchimie. Un
prince Poninsky, désirant beaucoup faire de l'or, se lia étroitement
avec Cagliostro; ayant vu Madame, il en devint amoureux; peu après,
il lui offrit des diamants qu'elle refusa; il s'adressa au mari, et
à force d'instances il obtint de lui de consentir à ce que sa femme
acceptât les diamants. Poninsky n'ayant pu obtenir ce qu'il espérait
de Mme de Cagliostro et ne voulant pas être dupe, dénonça Cagliostro
comme escroc et obtint de reprendre ses diamants qu'on lui aurait
remis s'il les avait demandés.
Peu de jours après l'arrivée de Cagliostro à Varsovie la sœur
du comte Rzewusky, craignant de perdre la vue pour un mal d'yeux
auquel les médecins ne connaissaient rien, s'adressa à Cagliostro qui
dans peu de jours la guérit parfaitement; cette dame, très riche,
lui offrit 2,000 ducats: il les refusa; elle lui fit faire les
mêmes offres par son frère, qui ne réussit pas mieux, et ni l'un ni
l'autre n'ont pu faire accepter à Cagliostro la plus petite marque de
reconnaissance[260].
[260] Drouet à Mlle la chevalière d'Éon, le 10 mars 1787. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Le brave Drouet en conclut avec le comte Rzewusky, qui lui a déclaré
qu'il signerait tous ces faits de son sang, que Cagliostro est
peut-être bien victime de quelque machination, hypothèse faite pour
plaire à d'Éon de plus en plus enclin à ne voir partout que pièges et
embûches.
Quelque temps après le même Drouet lui envoie des nouvelles de sa
famille: son beau-frère O'Gorman a reçu la croix de Saint-Louis; l'aîné
de ses neveux réussit à merveille: il ne sera pas longtemps, ajoute
Drouet, sans avoir le brevet de lieutenant-colonel et avant trois ans
il fera un mariage qui lui donnera de la fortune. Ses deux cadets
sont partis au mois d'octobre dernier sur la même frégate destinée
à faire une course de deux ans; à la fin de la campagne, ils auront
l'un et l'autre le brevet de lieutenant de vaisseau[261]. Aussi Drouet
exhorte-t-il «sa chère amie» à aimer ses neveux qui le méritent à
tous égards. Il l'engage aussi à prendre un peu de patience pour le
règlement de ses comptes.
[261] _Papiers inédits de d'Éon._
C'est qu'en effet la liquidation en était singulièrement laborieuse.
Dès son arrivée à Londres d'Éon avait intenté un procès aux héritiers
de l'amiral Ferrers. Il accusait en effet le feu lord de n'avoir pas
employé à payer ses dettes, ainsi qu'il en avait reçu mandat, l'argent
qui lui avait été remis contre les papiers de la correspondance
secrète, en exécution de la transaction signée le 5 octobre 1775 par
le sieur Caron de Beaumarchais et la demoiselle d'Éon. Le procès avait
été gagné sur le fond, mais l'exécution du jugement était pratiquement
empêchée par les difficultés de toutes sortes que soulevaient les
héritiers. Aussi d'Éon écrivait-il le 6 avril 1787 à son ami M. de
la Flotte, premier commis aux Affaires étrangères, pour se plaindre
que «cette restitution d'argent qui devait faire le bonheur et la
tranquillité de sa vie en devint le tourment[262]». Il se déclarait
infiniment fâché de demeurer encore en Angleterre; mais ajoutait
que, tant qu'il ne pourrait retourner en France avec honneur, il n'y
retournerait point.
[262] _Papiers inédits de d'Éon._
En attendant l'argent qui lui était dû, il cherchait--car il fallait
vivre--à en gagner quelque peu par ailleurs. Il s'occupait, dans
l'intervalle des réceptions où il était convié et où il faisait fort
bonne figure parmi la plus haute société, de toutes sortes d'affaires.
Un jour il s'employait à rechercher un jeune homme qui avait fait une
escapade à Londres; une autre fois il aidait de ses recommandations
et de ses appuis un compatriote, le sieur Petit, désireux de fonder
dans la cité une maison de commerce. Quelque temps après, c'est la
vente d'une terre qui l'occupe; la terre est le marquisat de Cailly
en Normandie, dont la duchesse de Montmorency-Boutteville désire se
défaire, et d'Éon cherche un acquéreur dans ses relations anglaises. Il
était du reste avec la duchesse dans de véritables rapports d'amitié,
celle-ci lui écrivant le 30 mars 1788 qu'elle tenait un appartement
prêt dans son hôtel du Petit-Montreuil pour le loger à son retour en
France. Quelques mois plus tard, d'Éon s'adresse au garde des sceaux
Barentin pour lui proposer l'acquisition d'une riche collection de
manuscrits réunis par lui au cours de son aventureuse carrière. Le
noyau de cette collection était formé par une précieuse série de
papiers du maréchal de Vauban, dont d'Éon demandait d'ailleurs un si
haut prix qu'en 1791 il n'avait pu trouver encore aucun acquéreur. Il
se faisait d'ailleurs de l'intérêt et de l'importance de ces manuscrits
une idée quelque peu exagérée, ne craignant pas d'écrire au comte de
Montmorin:
Je laisse, monsieur le comte, à vos lumières et à votre pénétration
le soin de pressentir combien il serait dangereux de laisser entre
les mains des étrangers une collection si considérable et si
supérieure en moyens d'attaque et de défense, qui peut-être, après
les avoir endoctrinés, pourrait un jour, sans les rendre nos égaux,
en faire des voisins ou des ennemis plus dangereux[263].
[263] Archives des Affaires étrangères.--Dossier de Barthélemy.
Mais la correspondance de l'aimable chevalière n'avait point trait
seulement à des affaires d'argent, et d'Éon était d'humeur trop
aventureuse pour ne pas savoir à l'occasion s'élever au-dessus des
questions matérielles. Pendant cette période même où il dut se trouver
aux prises avec les plus grands embarras pécuniaires, il ne manqua pas
d'échanger chaque jour avec les personnages les plus divers des lettres
du tour le plus enjoué. D'ailleurs les missives qu'on lui envoyait
étaient parfois charmantes; qu'il suffise de citer celle-ci de l'abbé
Sabatier de Castres, attaché à la maison du Dauphin; elle est, dans sa
forme un peu maniérée, un parfait échantillon du style qu'employaient
entre eux les plus «honnêtes gens» de l'époque:
Mademoiselle,
M. de Lançon, qui a eu la bonté de m'apporter lui-même votre
charmante épître, en sera récompensé par le plaisir de vous remettre
ma réponse. Il vient de m'apprendre qu'il partait demain pour Londres
et je m'empresse de profiter de son voyage pour vous témoigner
combien j'ai été flatté et suis reconnaissant des dix pages dont vous
m'avez régalé. Je me plaindrais moins amèrement de votre absence si
elle me procurait de temps en temps de pareilles épîtres; jamais on
ne parla avec plus de gaîté d'une nation triste telle que l'anglaise,
ni avec plus de raison et de philosophie d'une nation gaie et
frivole telle que la nôtre. Il n'est donné qu'à vous, Mademoiselle,
d'exprimer plaisamment les pensées les plus sérieuses et les plus
profondes. C'est vraiment dommage que vous ne vous soyez point
exercée dans l'art de Thalie! vous y eussiez mieux réussi que la
plupart de nos comiques actuels, qui ne font rire que les ignorants
ou les pervers, témoin l'auteur du _Mariage de Figaro_, qui, à propos
de mariage, vient d'épouser sa maîtresse pour légitimer une fille de
six ou huit ans qu'il en avait eue. A présent qu'il est riche, on
est persuadé que sa femme qui est, dit-on, la quatrième, sera plus
heureuse avec lui que ses devancières.
Je suis fâché, mais peu surpris, que le frère héritier de lord
Ferrers ne lui ressemble point du côté de la probité, _fâché_ puisque
vous en souffrez, _peu surpris_ parce que de trois de mes frères dont
j'ai fait la fortune aux dépens de la mienne, il n'est aucun qui
voulût sacrifier un louis d'or pour m'obliger, tant ils sont ingrats
et aiment l'argent!
M. de Chalut, qui jouit d'une bonne santé et d'un excellent esprit,
malgré ses quatre-vingt-deux ans, a été très sensible à votre offre
obligeante et en profiterait s'il ne savait que les tableaux dont il
pourrait se défaire ne valent pas la moitié de ce qu'ils coûteraient
de port et de droits d'entrée en Angleterre. La dernière fois que
je l'ai vu, il me chargea de vous renouveler ses remerciements et
de vous présenter son respect. Vous savez sans doute qu'il a marié
sa fille adoptive avec M. Deville, ci-devant premier secrétaire de
M. le comte de Vergennes et à présent fermier général, et qu'il lui
donne par contrat de mariage cent mille écus. M. de Lançon vous
dira le reste, dans le cas que vous ne soyez pas au fait de cette
aventure. Je lui porte envie, puisqu'il vous verra dans cinq ou six
jours, et c'est vous dire que je ferais aussi le voyage d'Angleterre
si je n'étais retenu ici par le besoin que j'ai de présider aux
gravures et à l'impression de l'ouvrage qu'on m'a chargé de faire
pour le Dauphin. Je me flatte que je ne serai point oublié dans vos
libations. J'aurai lundi à dîner M. de Lançon et M. Le Vasseur, et
c'est à votre santé et à celle de l'inestimable voyageur que nous
sablerons le champagne que j'ai en réserve pour les bonnes occasions.
Vendez promptement votre bibliothèque, vous n'en avez que faire; vos
idées valent mieux que celles qui sont dans les livres: tirez-en le
plus d'argent que vous pourrez, l'argent est nécessaire à ceux qui
en font un aussi noble usage que vous, et revenez ensuite à Paris,
où vous ne trouverez sans doute pas des princes de Galles qui vous
recherchent, mais beaucoup de personnes qui, sans être héritières
présomptives d'un trône, n'en sentent pas moins ce que vous valez et
qui vous aiment plus que les meilleurs princes ne sauraient le faire.
Pardon de mon griffonnage. Le désir de profiter du départ de M.
Lançon m'a contraint d'écrire à la hâte et avec une mauvaise
plume, mais c'est avec réflexion et d'un très bon cœur que je
vous renouvelle l'assurance des sentiments d'estime, d'admiration,
d'attachement et de respect que je vous ai voués pour la vie et avec
lesquels je suis votre très humble et très obéissant serviteur.
L'abbé SABATIER DE CASTRES[264].
[264] _Papiers inédits de d'Éon._
D'Éon était ainsi occupé à désintéresser ses derniers créanciers et à
préparer son retour en France, lorsque de graves nouvelles parvinrent
à Londres. La Révolution commençait, c'était du moins ainsi qu'on en
jugeait en Angleterre, car beaucoup de ceux qui devaient être en France
les premières victimes de l'émancipation populaire conservaient encore
à cet égard les plus grandes illusions. Une curieuse lettre adressée à
d'Éon le 2 juillet 1789 par M. de Tanlay, conseiller au Parlement, nous
en fournit la preuve:
Vous voulez donc en Angleterre nous refaire la guerre? Cela serait
bien maladroit. Je crois que les Anglais ont aussi besoin que nous de
tranquillité, et nous prenons un parti qui nous rendra plus d'énergie
nationale que le Français n'en a jamais eu, parce que nous gérerons
nos affaires et celles du roi par nous-mêmes. Je conçois qu'on croit
pouvoir se fonder sur un moment de révolution dans notre système de
gouvernement, mais quand il est aussi avantageux pour une nation,
qu'on la voit se montrer animée d'un patriotisme tel que celui qui
nous dirige actuellement, que l'on voit un monarque faire tant de
sacrifices à sa gloire et au bien de son peuple, ce n'est nullement
le moment de croire avoir sur lui quelque avantage. J'espère que ce
moment d'effervescence se calmera et que l'on nous laissera en paix
faire des établissements qui doivent à jamais assurer le bonheur de
la France, s'ils sont bien dirigés, comme il y a tout lieu de s'en
flatter[265].
[265] _Papiers inédits de d'Éon._
Les rêves idylliques de M. de Tanlay ne se réalisèrent pas: la Bastille
fut prise, les Tuileries furent envahies et la guerre fut déclarée.
D'ailleurs son correspondant ne manqua pas d'applaudir «aux victoires
de la liberté»: la chevalière d'Éon devint la citoyenne Geneviève et,
soit conviction sincère, soit peut-être aussi souci de tirer parti
pour sa gloire de ce nouveau moyen de popularité, se signala en toutes
circonstances par le jacobinisme le plus ardent.
A son instigation, un grand nombre de Français établis à Londres
se réunirent à Turnham Green, le 14 juillet 1790, «pour célébrer
publiquement l'anniversaire de la glorieuse Révolution et prêter
le serment civique». D'Éon y lut un discours écrit dans le style
déclamatoire et sentimental de l'époque et sa harangue fut si goûtée
que toutes les gazettes anglaises la reproduisirent aussitôt:
Frères, amis, compagnons, compatriotes, Français libres, tous membres
d'une même famille, soldats, citoyens voués à la défense de la Patrie
régénérée, nous devons comme Français dans une terre étrangère être
jaloux de donner à notre chère patrie de nouvelles preuves d'un zèle
qui ne s'éteindra qu'avec nos jours.
Nous jurons avec allégresse, sur l'honneur et sur l'autel de la
Patrie, en présence du Dieu des armées, de rester fidèles à la
Nation, à la Loi et au Roi des Français; de maintenir de tout notre
pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et
acceptée par Sa Majesté. Périsse l'infracteur perfide de ce pacte
sacré, prospère à jamais son religieux observateur!
Oui, mes braves compatriotes, nous devons au péril de notre vie
maintenir les décrets émanés de la sagesse du tribunal auguste de
l'Assemblée nationale, qui vient d'élever sur des bases inébranlables
l'édifice de notre félicité.
Nous devons renouveler l'hommage respectueux de notre amour au père
tendre, au monarque citoyen qui met toute sa gloire et son bonheur
dans celui de ses peuples.
Pour mettre le dernier sceau à nos engagements sacrés, appelons sur
nous la protection toute-puissante du Dieu de paix, que des cœurs
purs invoquent avec confiance pour le soutien d'une si sainte et si
juste cause.
Et puisque l'Éternel l'a naturellement gravé dans le cœur de
tous les hommes, puissent les Français ne jamais perdre de vue
la sublimité de leur constitution, la considérer comme un dogme
national, et y demeurer toujours fidèles! Ce sont les vœux ardents
de mon cœur au nom de la liberté, pour laquelle il serait beau de
mourir et sans laquelle il serait affreux de vivre.
En même temps que se tenait l'assemblée française, six cent cinquante
Anglais se réunissaient sous les auspices et la présidence de lord
Stanhope pour célébrer de leur côté le glorieux anniversaire et émettre
«le vœu d'une alliance éternelle entre les nations anglaise et
française pour assurer à toujours la paix, la liberté et le bonheur du
monde entier».
D'Éon, retenu au milieu de ses compatriotes, n'assistait pas au meeting
anglais; mais il y avait envoyé un présent dont l'arrivée suscita le
plus ardent enthousiasme: «une pierre de la Bastille faisant partie du
cintre d'une des principales portes de ce château, qui a essuyé le feu
de la mousqueterie de nos braves Parisiens[266].»
[266] La chevalière d'Éon à lord Stanhope, le 14 juillet 1790.
(_Papiers inédits de d'Éon._)
Dès le lendemain, il recevait les remerciements émus de lord Stanhope:
Mansfield Street, 15 juillet 1790.
Madame,
J'ai bien des grâces à vous rendre pour votre présent précieux et
pour la lettre obligeante que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Nous nous sommes assemblés hier au nombre de six cent cinquante-deux
amis des droits imprescriptibles des hommes pour célébrer la
victoire éclatante que la Liberté vient de remporter en France sur
le Despotisme et la Tyrannie. Nous avons exprimé par une résolution
unanime le désir qui nous anime, depuis votre glorieuse Révolution,
de nous lier avec la France. Rien ne nous manquait hier qu'une
pierre de la Bastille; nous avons senti ce qui nous manquait
lorsque nous eûmes le plaisir de la recevoir de votre part et notre
satisfaction a été sensiblement augmentée de l'avoir reçue d'une
personne si renommée dans l'histoire.
J'ai l'honneur d'être, etc.[267].
[267] Lord Stanhope à la chevalière d'Éon, le 15 juillet 1790.
(_Papiers inédits de d'Éon_.)
Par toutes ces preuves de civisme, d'Éon pensait bien attirer vers
lui l'attention des patriotes français. Il avait du reste envoyé son
neveu offrir ses services à l'Assemblée législative et l'avait chargé
de présenter une pétition. La «citoyenne d'Éon» y exposait que, bien
qu'elle portât des habits de femme depuis quinze ans, elle n'avait
pas cependant oublié qu'elle était autrefois un soldat; que depuis la
Révolution elle sentait revivre son ardeur militaire et que, prête à
abandonner son bonnet et ses jupes, elle réclamait son casque, son
sabre, son cheval et son rang dans l'armée:
Dans mon excessive impatience, écrivait-elle, j'ai perdu tout, sauf
mon uniforme et l'épée que je portais dans ma première guerre. De
ma bibliothèque il ne me reste qu'un manuscrit de Vauban que j'ai
conservé comme une offrande à l'Assemblée nationale pour la gloire de
mon pays et l'instruction des braves généraux employés à la défendre.
Cette lecture fut interrompue à diverses reprises par des
applaudissements répétés et, mention en ayant été faite au
procès-verbal, la pétition de la citoyenne d'Éon fut renvoyée au
comité de la guerre, où elle devait rester d'ailleurs à tout jamais
enterrée.
Mais si d'Éon sollicita vainement la République d'accepter ses
services, il fut par contre vivement pressé lui-même de se rallier au
parti du roi et de rejoindre à l'armée de Coblentz ces émigrés parmi
lesquels la Convention ingrate l'avait inscrit. Il reçut d'un des
royalistes fidèles qui avaient suivi les princes au delà des frontières
la curieuse lettre suivante:
A Tournay, le 23 novembre 1791.
Serait-il possible, ma très chère héroïne, que vous tardiez plus
longtemps à vous réunir à toute la noblesse française qui se
rassemble depuis Coblentz jusqu'à Houdenarde: au moment où je vous
écris il ne reste plus en France que les vieux nobles infirmes et
les enfants; que diront tous les autres s'ils ne nous voient pas
arriver soit à Tournay, où je suis, ou bien à Mons, Ath, Bruxelles
et Coblentz? Oui, ma chère héroïne, si vous tardez beaucoup, vous
n'arriverez donc qu'après le temps où vous pouvez acquérir beaucoup
de gloire, et alors tous les braves chevaliers français vous diraient
comme Henri Quatre à Crillon: «Pends-toi, brave Crillon!» Beaucoup
sont surpris de ne pas vous voir où le vrai honneur conduit, et
dans le nombre de ceux qui ne vous connaissent pas il en est qui
disent que vous êtes démagogue: sur ce mauvais propos j'ai mis la
main sur l'épée que vous m'avez fait faire et leur ai dit que je
leur répondais sur ladite arme que je tenais de vous qu'avant peu
ils vous verraient, et que si cela n'était pas, ladite épée vous
serait envoyée avec une quenouille. Je ne vous dis pas cela, ma
chère héroïne, pour vous exciter, parce que je vous crois trop bien
pensante pour avoir besoin de l'être, mais bien pour vous assurer que
je suis et veux être votre chevalier envers et contre tous.
En arrivant à Coblentz, où je vais, adressez-vous à M. de Preaurot,
mon ami, auquel les princes ont donné leur confiance pour recevoir
tous ceux qui arrivent. Oui, ma chère héroïne, avant peu tout ce
qui est de gens honnêtes ne resteront en France que parce qu'ils ne
peuvent pas faire autrement, à cause de leurs infirmités et de leur
mauvaise fortune; il en est beaucoup au secours desquels viennent
ceux qui le peuvent. Oui, je pense que nous voilà au moment que vous
pourrez effacer la pucelle d'Orléans: quelle gloire pour notre bonne
ville de Tonnerre, où l'on m'a marqué que l'on s'attendait des bons
principes qui sont en vous que vous n'abandonneriez pas la cause de
l'honneur.
Et plus bas, d'une autre écriture:
La baronne de l'autre monde ne peut rien ajouter au style du brave
chevalier qui écrit cette lettre que le désir qu'elle a de voir
arriver son héroïne; elle la prie d'adresser sa réponse à M. Mazorel,
poste restante à Tournay, où elle sera bien reçue[268].
[268] _Papiers inédits de d'Éon._
D'Éon a écrit en marge de cette lettre qu'il n'y a fait aucune réponse.
Mais en vain évitait-il de se compromettre avec les royalistes et les
aristocrates, le loyalisme de ses sentiments républicains ne lui valut
pas le rétablissement par la Convention de la pension que lui faisait
la royauté et dont les quartiers ne lui étaient plus payés depuis
1790[269]. Il dut se faire une sorte de gagne-pain de l'épée qu'il ne
lui était plus permis de mettre au service de son pays et se vit réduit
à prendre part à des assauts publics. A défaut de la gloire du champ
de bataille, il y gagna du moins une véritable renommée. Il eut pour
adversaires les meilleurs escrimeurs de l'Angleterre, le chevalier de
Saint-Georges lui-même, et les battit plus d'une fois. D'Éon n'était
point d'ailleurs novice en cet art: déjà vers 1750, lorsque tout jeune
avocat au Parlement de Paris il écrivait pour se faire remarquer
d'érudits traités d'histoire ou d'économie politique, il s'y était
distingué. Il n'avait fait que développer cette science des armes au
cours de sa vie aventureuse et durant sa carrière à l'armée; aussi son
âge déjà avancé ne l'empêcha-t-il pas de faire honneur à une réputation
que son nouveau sexe rendait tout à fait piquante et extraordinaire.
Bien qu'il reprît d'ordinaire pour tirer en public son ancien uniforme
des dragons, d'Éon fit plusieurs fois assaut sous un costume mi-féminin
et mi-masculin. Au mois de septembre 1793, il prit part dans ce bizarre
accoutrement à un tournoi que le prince de Galles présida lui-même; il
y remporta sur un officier anglais un brillant succès, et des estampes,
qui sont aujourd'hui fort recherchées, fixèrent le souvenir de cette
curieuse solennité. Le profit que lui procurait ce précieux talent le
détermina même à entreprendre hors de Londres de véritables tournées.
Les gazettes anglaises relatent les succès qu'il obtint à Douvres,
à Canterbury, à Oxford. Ce fut au cours d'une de ces tournées, à
Southampton, qu'arriva, le 26 août 1796, le malencontreux accident qui
devait mettre une brusque fin aux succès d'escrimeur que la chevalière
d'Éon remportait encore à l'âge de soixante-neuf ans. Le fleuret de
son adversaire se cassa, lui faisant une sérieuse blessure. D'Éon fit
publier dans les journaux le certificat des médecins qui l'avaient
soigné et une adresse où, remerciant le public des marques d'intérêt
qui lui avaient été données, il déclarait avec amertume qu'il serait
réduit désormais à «couper son pain avec son épée».
[269] L'ambassade de France était seulement intervenue au mois de
janvier 1792 pour empêcher la vente aux enchères des papiers relatifs
à ses anciennes négociations que d'Éon avait remis en gage au
libraire Duval.
Sa blessure le cloua au lit pendant quatre mois; dès qu'il fut
transportable, on le ramena à Londres, où il eut encore à subir une
longue convalescence. Il fut recueilli par une vieille dame anglaise,
son amie, mistress Mary Cole, qui devait l'entourer et le soigner
jusqu'à la fin de sa vie avec un touchant dévouement. La carrière
aventureuse de d'Éon était bien finie désormais et son existence devait
se terminer le plus platement du monde. Lui-même le constatait avec
mélancolie: «Ma vie se passe à manger, boire, dormir; à prier, à écrire
et à travailler avec mistress Cole à raccommoder le linge, les robes et
les bonnets.»
Toutefois, en dépit de l'âge et de la maladie, d'Éon ne se résigna
jamais entièrement à sa triste condition et, demeurant jusqu'à la fin
aussi indomptable dans son énergie que tenace dans son espoir d'une
meilleure fortune, se reprit à préparer et à solliciter son retour en
France. Il sut intéresser à sa cause le citoyen Otto, commissaire de la
République à Londres, et par son entremise envoya, le 18 juin 1800, à
Talleyrand, ministre des relations extérieures, une longue requête, où
il racontait ses services et exposait ses infortunes:
J'ai combattu le bon combat; j'ai 73 ans, un coup de sabre sur la
tête, une jambe cassée et deux coups de bayonnette. En 1756 j'ai le
plus contribué à la réunion de la France avec la Russie. En 1762
et 1763 j'ai travaillé avec succès, jour et nuit, au grand ouvrage
de la paix de la France avec l'Angleterre. Depuis 1756 j'ai été en
correspondance directe et secrète avec Louis XV jusqu'à sa mort. Je
ne compte pour rien tout ce que j'ai fait pour ma patrie. Ma tête
appartient au département de la guerre, mon cœur à la France et ma
reconnaissance au citoyen Charles Max Talleyrand, digne ministre des
relations étrangères, qui me rendra justice. Il ne me laissera pas
périr de faim et de désespoir[270]...
[270] _Papiers inédits de d'Éon._
Le désespoir n'était guère dans le caractère de d'Éon, car au moment
où il envoyait cette lettre lamentable il s'occupait à préparer une
édition d'Horace et un Anglais lui proposait en vue de cet ouvrage une
collection de toutes les éditions anciennes du poète latin de 1476 à
1789. Sa misère cependant était telle qu'il en était réduit à engager
chez un joaillier de Londres sa croix de Saint-Louis et ses bijoux;
mais en même temps il se faisait délivrer par le citoyen Otto un
passeport pour Paris et Tonnerre[271]. Les amis qu'il avait en France
ne manquaient point de l'encourager d'ailleurs dans ses projets de
retour et lui promettaient leur appui.
[271] Nous avons retrouvé dans les papiers de d'Éon une copie de ce
curieux document, daté du 25 brumaire de l'an onze de la République
française une et indivisible. Le signalement qui s'y trouve porté est
le suivant: Née à Tonnerre, âgée de 76 ans, cheveux et sourcils gris,
yeux gris, front haut, nez ordinaire, menton large, visage ovale.
Barthélemy, l'ancien chargé d'affaires à Londres pendant la Révolution,
devenu sénateur et bien vu par Bonaparte, s'offrait à présenter au tout
puissant Premier Consul la chevalière, jadis illustre, qui plus d'une
fois avait fait avec lui les honneurs de l'ambassade de France. C'est
ce que lui écrivait son ami Falconnet, le 13 septembre 1802:
Mais vous, mon illustre amie, qu'allez-vous faire néanmoins? Je vous
conseille toujours de partir. Plus vous attendrez et moins vous en
aurez la facilité. Souvenez-vous de l'homme d'Horace:
Rusticus expectat dum defluat amnis; at ille
Labitur, et labetur in omne volubilis ævum.
Faites un paquet des choses précieuses, emportez-le. Disposez des
autres pour qu'elles vous suivent au fur et à mesure. Mme Cole se
chargera de les faire partir et tout cela vous arrivera. Le sénateur
Barthélemy ne demandera pas mieux que de vous présenter au Premier
Consul, et je ne doute point que vous n'obteniez sinon toute, au
moins partie de votre pension. Quand vous serez en présence, tout
s'arrangera. De loin, rien n'ira comme il faut. Venez pour le premier
moment loger en hôtel garni; cette circonstance même peut n'être pas
indifférente à vos succès. On s'apitoiera plus aisément sur le sort
d'une héroïne à laquelle aucun parti n'a de reproche à faire, quand
on la verra à son âge privée de toute ressource.
Mais soit que l'âge et la maladie l'empêchassent de se mettre en
route, soit que découragé par tant d'efforts inutiles il n'attendît
plus rien du changement, d'Éon demeurait à Londres. Il y connut des
jours de noire misère, bien que plusieurs de ses anciens amis ou même
certaines personnes de la société anglaise aient continué jusqu'à la
fin de sa vie à lui porter intérêt et à le secourir. La marquise de
Townshend, le duc de Queensberry, mistress Crawford lui envoyaient
régulièrement quelque argent. Ses infirmités l'obligèrent à rester au
lit pendant les deux dernières années de sa vie et il fut pendant toute
cette triste période affectueusement soigné par la compagne dont il
partageait le logis, Mme Cole. Il fit appeler plusieurs mois avant sa
mort un Français, le docteur Élisée, ancien médecin des Pères de la
Charité de Grenoble. Celui-ci, lorsque survint, le 21 mai 1810, la mort
de d'Éon, ne fut pas moins étonné que Mme Cole du véritable sexe de
l'étrange personnage qui, malgré l'âge, la misère et la maladie, avait
mis son amour-propre à tenir son rôle jusqu'au bout. Un procès-verbal
d'autopsie, rédigé par le chirurgien Copeland, permit d'enregistrer
officiellement le mot du singulier problème qui, quarante ans durant,
avait éveillé tant de curiosités et suscité tant de polémiques;
mais, publié à une époque où l'attention publique était sollicitée
par tant de grands événements contemporains, ce document qui fixait
définitivement un point de la chronique du siècle passé ne fut guère
remarqué. C'est seulement de nos jours que de patients érudits l'ont
exhumé de l'obscurité des archives anglaises. Aucun mystère ne plane
donc plus sur l'énigme que n'avait pu percer la sagacité même d'un
Voltaire ou d'un Beaumarchais.
Délivrée du travestissement qu'elle s'était imposé et que la tradition,
aujourd'hui encore, lui conserve fidèlement, la chevalière d'Éon de
la légende doit reprendre sa véritable physionomie sous les traits de
l'audacieux et brillant aventurier que son orgueil affola et perdit,
mais dont la vie restera comme l'un des plus étranges défis que
l'histoire ait jamais portés au roman.