(Mlle d'Éon)
AIR de la _Béquille du père Barnabas_.
Ici nous réparons
Le désordre des têtes
Qu'ont causé les tendrons
Dans leurs douces conquêtes.
Mais, hélas! quoique fille,
Je ne prétendrai pas
Relever la béquille
Du père Barnabas.
Le rôle était bien modeste pour un tel virtuose; mais la chanson
grivoise ne dut pas déplaire au chevalier, qui s'ingéniait à égayer
la galerie, fût-ce à ses dépens. Toujours recherché dans les châteaux
voisins, il était aux yeux des habitants de Tonnerre et de tous les
Bourguignons le compatriote célèbre, la gloire provinciale à qui
revient de droit la présidence de toutes les réunions. C'est ainsi
que le Père Rosman l'invitait à assister à la distribution des prix
de l'école royale militaire d'Auxerre: «Votre présence, disait-il, ne
peut qu'exciter vivement l'émulation et le zèle de nos élèves qui se
destinent à l'état militaire, dans lequel vous vous êtes distinguée; je
joins mes prières à celles de tous ceux qui ont entendu parler de vos
talents et de votre mérite (et c'est toute la ville)... [250]»
[250] Le Père Rosman à d'Éon, 27 septembre 1779. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
De Joigny, les officiers de Languedoc-dragons, dont le régiment se
trouvait au passage du Weser aux côtés de l'escadron que commandait
d'Éon, viennent en corps le visiter à Tonnerre, et quelques mois après
l'invitent à venir prendre part à la fête qu'ils offrent à la femme de
leur colonel. D'Éon répond alors au comte d'Osseville, chef d'escadron
et secrétaire du régiment:
A Tonnerre, le 23 août 1781.
J'ai reçu hier, Monsieur, avec la sensibilité d'un jeune cœur
femelle enté sur celui d'un vieux capitaine de dragons, l'invitation
pleine d'honnêteté et d'agréments que vous m'avez fait l'honneur de
me proposer, tant en votre nom qu'en celui de tous vos messieurs.
Il m'eût été bien doux et bien agréable d'aller me ranger sous les
guidons de Languedoc le jour de la fête que vous avez préparée à Mme
la comtesse d'Arnouville qui, en ne laissant enchaîner son cœur
que par son mari, a néanmoins le talent rare de captiver l'hommage de
tous les dragons et de tous ceux qui ont le bonheur de la connaître.
C'est bien à mon grand regret et chagrin que je suis forcée de rester
chez moi à cause d'une espèce de coup de soleil que j'ai attrapé
sur la tête en faisant construire une terrasse sur le bord de la
rivière d'Armençon par les grandes chaleurs que nous avons eues il
y a huit jours. Je suis entre les mains des médecins et désolée de
ce contre-temps. J'ai trop bonne opinion et du régiment de Languedoc
et de moi-même, monsieur, pour aller le jour même de votre fête vous
présenter un vieux dragon sans tête. J'espère bien qu'après votre
fête et la revue de l'inspecteur vous aurez le temps et l'occasion
de venir dans quelques châteaux du voisinage de Tonnerre et que cela
vous donnera celle, ou à quelques-uns de vos messieurs, de venir
passer quelques jours chez Mlle d'Éon, qui se fera toujours honneur
de recevoir de son mieux ses anciens compagnons.
Je vous prie instamment d'être auprès de M. et Mme la comtesse
d'Arnouville et de tous vos messieurs de Languedoc, tant en général
qu'en particulier, le fidèle interprète de mes regrets sensibles en
cette occasion.
J'ai l'honneur d'être avec les sentiments de la plus haute
considération et du plus parfait attachement que j'ai voué à tous les
dragons et que je vous dois en particulier, Monsieur, votre, etc...,
etc...
La chevalière n'était pas seulement la patronne des dragons, elle avait
aussi son grade dans la franc-maçonnerie et était, en dépit du sexe qui
aurait dû lui en fermer l'accès, convoquée aux «tenues» solennelles de
la loge des Neuf-Sœurs:
Je m'estime heureux, lui écrivait le F *** d'être auprès de vous
l'interprète des sœurs de la R *** L *** qui vous prie de lui
faire la faveur d'assister demain à la fête funèbre qu'elle consacre
à la mémoire de ses FF *** décédés. Je joins ici l'invite de cette
fête où vous avez une place marquée comme maçon, comme littérateur,
comme faisant la gloire de votre sexe après avoir fait tant d'honneur
au nôtre.
Il n'appartenait qu'à mademoiselle d'Éon de franchir la barrière qui
interdit l'accès de nos travaux à la plus belle moitié du monde.
L'exception commence et finit à vous; ne refusez pas de jouir de
votre droit, et si vous nous faites la faveur de vous rendre à
mon désir, ajoutez-y celle d'arriver de bonne heure, afin de voir
complètement une fête qui ne serait pas complète sans vous[251].
[251] _Papiers inédits de d'Éon._
La popularité de d'Éon était à ce point établie en Bourgogne que les
poètes qui chantaient les beautés de cette contrée fertile eussent cru
en oublier le plus grand attrait et la plus récente gloire en omettant
de célébrer les hauts faits de leur étrange compatriote. Aussi n'y
manquaient-ils pas, comme en témoigne un petit poème que le prieur de
Chablis écrivait en latin sur Tonnerre et où il traçait un portrait
flatteur de la chevalière, tout en convenant cependant que son allure
martiale s'accommodait mal de son virginal accoutrement[252].
[252] Voici en quels termes il exprime son admiration pour d'Éon:
Quæ numerosa velut muris obsonia cingunt,
Hæ sunt oppugnandæ arces, sociasque ministrat
Tornodorum vires, gens tali exercita bello.
Conveniunt convivæ alacres, curruque citato
Advenit huc optata Deon, notissima virgo,
Tornodorensis honor gentis, splendorque suorum,
Heroos referens muliebri in pectore sensus
Quam meritus gestis armorum bellicus ordo
In gremio fulgens decorat; mihi visa flabellum
His dedignari manibus quibus exerit eusem.
Corpore præstantem non texta calantica vittis
Exornat; melius cassis cristata deceret;
Aptior huic lorica foret quam serica vestis.
Tant de célébrité faisait supposer beaucoup d'influence, et ses
concitoyens, ses anciens camarades, ne doutant pas qu'il eût un grand
crédit à la Cour et auprès des personnes en place, espéraient obtenir
par son entremise les faveurs les plus variées. Les dragons sont
naturellement très nombreux parmi ces solliciteurs: ils ambitionnent
la croix ou une pension, une lettre de passe ou un congé. D'Éon
accueille ces requêtes qui le flattent avec une bonne grâce inlassable,
met à contribution ses nombreuses relations et s'adresse même à des
personnages qu'il ne connaît point, mais dont il ne peut, à son sens,
être inconnu. Des réponses, comme celle du marquis d'Espinay Saint-Luc
l'assurant que «les égards dus à sa célébrité sont un sûr garant de
l'effet de sa protection», ne faisaient d'ailleurs que confirmer d'Éon
dans cette avantageuse appréciation de soi. Aussi dans cette année de
1783 s'efforce-t-il d'obtenir pour ses protégés des emplois dans la
marine, dans la régie des aides, dans la maison du roi même.
Les religieux trouvent en lui un avocat toujours bienveillant: c'est
l'abbé de Molly-Billorgues qui, apprenant que l'on va former une maison
à Madame Élisabeth, sœur du roi, le prie d'obtenir de M. Amelot le
titre d'aumônier de la princesse; c'est l'abbé de Lacy qui sollicite
d'être attaché à un régiment; une autre fois d'Éon n'hésite pas à
s'adresser directement à l'évêque-duc de Langres, Mgr de la Luzerne, au
profit d'un prieur qui craint d'être dépossédé d'un bénéfice obtenu par
«un arrêt subreptice»; plus tard enfin, c'est à l'archevêque de Paris
qu'il recommande un vicaire d'Épineul en butte à des vexations de la
part de ses ouailles.
C'est aussi à ce moment, où toutes ses incartades semblent effacées
dans le souvenir de ses contemporains par la célébrité qu'il a su se
créer, que d'Éon songe à sa famille. Celle-ci se trouve alors dans une
bien misérable situation. Son beau-frère est sans ressources, ayant
contracté de nombreuses dettes à Tonnerre; d'Éon doit consacrer à les
payer plusieurs quartiers de sa petite pension et sollicite pour M.
O'Gorman d'abord une place de visiteur de la poste aux chevaux, puis un
consulat en Amérique. Il s'intéresse particulièrement à l'aîné de ses
neveux; il compte l'adopter et en attendant lui permet de porter le nom
de d'Éon. Le chevalier O'Gorman-d'Éon sort de l'École militaire et veut
prendre part à la guerre d'Amérique sur le conseil de son oncle qui,
pour les frais de son équipement, lui remet 700 livres; il s'embarquera
sur la _Cérès_, «où le comte de la Bretonnière l'a accepté. M. de
Tréville promet de faire tout ce qui dépendra de lui pour contribuer
à l'avancement du jeune officier[253]» et M. d'Estaing «s'intéresse à
lui autant qu'à la Jeanne d'Arc moderne», dont l'intrépide marin eût
souhaité d'être le «chevalier loyal[254]». Le jeune homme est à peine
arrivé en Amérique qu'il s'y conduit vaillamment et que le comte Mac
Nemara s'empresse de témoigner à la chevalière combien il est heureux
«d'avoir avec lui un tel camarade». L'avenir semble sourire au jeune
officier que son chef traite aussi familièrement, et d'Éon, qui lui a
ouvert les portes de sa carrière, le suit par l'imagination dans ces
pays lointains qu'il eût tant désiré parcourir lui-même. L'héroïne
tonnerroise, confinée dans sa modeste demeure, voit en son neveu ses
espoirs réalisés; elle ne s'intéresse guère à l'orage qui gronde en
France et qui éclatera bientôt. Elle est en relations suivies avec les
généraux et les amiraux qui luttent aux colonies, les félicite de leurs
succès, et ils s'en montrent flattés:
[253] Drouet à d'Éon, 19 juillet 1781. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[254] M. d'Estaing à la marquise de la Vaupalière et à d'Éon.
(_Papiers inédits de d'Éon._)
C'est toujours avec un nouveau plaisir, Mademoiselle, lui écrit
le marquis de Bouillé, que je vois les lettres que vous voulez
bien m'écrire; vos parents et protégés sont on ne peut pas mieux
recommandés auprès de moi et ils ne peuvent pas avoir de meilleurs
titres.
M. Rougeot est actuellement commandant de l'artillerie dans le
régiment de la Martinique; il n'a pas été possible de le placer
plus avantageusement. Le jeune O'Gorman a été fort malade; je lui
ai procuré une gratification et il n'est pas en mesure qu'on fasse
davantage pour lui; par la suite peut-être se présentera-t-il des
circonstances favorables.
J'ai été jusqu'ici très heureux et la fortune m'a traité comme une
maîtresse, mais si vous n'étiez pas la chevalière d'Éon, je vous
dirais qu'elle est femme et conséquemment sujette à des caprices.
Ce pauvre Grasse en a essuyé un terrible: il est vrai qu'il est
vieux, que je suis encore jeune et qu'elle aime les jeunes gens; je
vais donc encore briguer ses faveurs, et si elle me tient rigueur,
il faudra la violer. Vous voyez que je pense comme un ancien
dragon[255]...
[255] Le marquis de Bouillé à d'Éon, 16 juillet 1782. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Le jeune O'Gorman ne pouvant continuer à seconder le brave marquis
dans son corps-à-corps avec la fortune, d'Éon s'inquiète aussitôt de
son retour et obtient pour lui un brevet de lieutenant, grâce à M. de
Sartine:
J'apprends avec plaisir, Mademoiselle, que monsieur votre neveu a
été compris dans la dernière nomination des aspirants-gardes de la
marine; je vous en félicite et je suis charmé d'avoir pu y contribuer
par mon intérêt. Je ne doute pas qu'il ne suive les bons exemples que
sa famille lui offre, je ne suis pas surpris des succès de son frère
aîné: ils se distingueront tous deux s'ils suivent vos conseils.
J'ai l'honneur d'être bien sincèrement, Mademoiselle[256]...
[256] M. de Sartine à d'Éon, 8 mai 1782. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Tandis que d'Éon voit ainsi couronnés de succès les efforts qu'il a
faits pour engager ses neveux dans une carrière honorable, il songe
à quitter non seulement Tonnerre, mais la France. La paix qui vient
d'être conclue avec l'Angleterre lui ouvre de nouveau les portes de
ce pays où il a pris la soif de la liberté. Des affaires urgentes l'y
appellent aussi: sa riche bibliothèque, sa collection d'armes de prix y
sont restées aux mains de créanciers qu'il n'a pu désintéresser et qui
le menacent sans cesse de faire vendre leur gage. Il supplie le comte
de Vergennes de lui accorder de nouveaux secours et, en dépit d'un
refus catégorique, n'en persiste pas moins dans son parti.
C'est au milieu de l'été 1785 qu'il revient à Paris où la duchesse de
Montmorency lui offre l'hospitalité; il revoit ses anciens et fidèles
amis, les Campan, les Fraguier, les Tanlay, et est même introduit dans
une famille promise à une brillante fortune: il est présenté à la
comtesse de Beauharnais qui bientôt «raffole» de lui. La même curiosité
qu'il avait éveillée autrefois semble renaître alors; mais les motifs
impérieux qui le rappellent à Londres l'obligent à s'y soustraire
et, le 25 novembre 1785, il quitte sa patrie où il ne reviendra plus
désormais.