CHAPITRE X

Captivité de la chevalière d'Éon.--Son élargissement et son

exil à Tonnerre.--Nouvelles démarches: l'armement de la

_Chevalière-d'Éon_.--D'Éon séjourne à Paris pendant l'hiver

1780-1781.--Il revient à Tonnerre et y mène une existence tranquille

et fêtée.--Il quitte la France à la fin de 1785 pour aller régler ses

affaires à Londres.

Ce qu'était le séjour dans une prison au dix-huitième siècle, on le

sait depuis que les archives de la Bastille ont été ouvertes à la

curiosité des historiens. Cette forteresse, considérée comme le symbole

du despotisme, semblerait bien plutôt une sorte d'hôtellerie où la

meilleure compagnie se retrouvait passagèrement et involontairement

réunie. Il était même presque loisible, en dépit du modeste confort

qu'offrait le logis, d'y conserver le train que l'on menait à la ville.

Les plus favorisés, servis par leurs valets, tenaient salon à jour

fixe, donnaient à souper et, sur la seule promesse de revenir avant

le coucher du soleil, franchissaient quotidiennement les guichets de

la forteresse. Les hôtes de moindre importance étaient passablement

traités moyennant une pistole par jour, voisinaient de cellule à

cellule et trouvaient une distraction suffisante à jouer au _pharaon_,

à la _bouillotte_ et au _biribi_. Pour les esprits chagrins qui se

lassaient d'un tel régime, il n'était pas impossible de combiner un

projet d'évasion, et l'issue en était souvent favorable.

La prison du château de Dijon, avec la même apparence redoutable,

n'était pas moins hospitalière, et l'obstinée chevalière s'y trouva

d'autant mieux qu'arrivant dans son pays bourguignon avec l'auréole du

malheur elle reçut de ses compatriotes le plus chaleureux accueil. Le

curé-doyen de Saint-Jean, paroisse actuelle de la prisonnière, fut un

des premiers à s'informer de son ancienne camarade et à lui offrir les

consolations qui convenaient à sa qualité et à sa situation présentes.

Il évoquait auprès d'elle des souvenirs d'enfance, leurs relations à

Versailles et terminait ainsi:

«Comme il est du devoir d'un pasteur de chercher sa brebis, et surtout

lorsqu'elle est comme vous un peu errante, trouvez bon que j'aille

vous demander; mais faites-moi savoir l'heure qui vous sera le plus

commode[238].»

[238] L'abbé Pioret à d'Éon, 25 mars 1779. (_Papiers inédits de

d'Éon._)

Le lendemain les visites affluèrent au château en tel nombre que le

gouverneur dut donner à la sentinelle la «consigne de ne laisser entrer

personne auprès de la chevalière». Un ordre «aussi nouveau et aussi

imprévu» étonna MM. Calon, ancien conseiller au parlement, et Buchotte

de Vermond, qui se plaignirent aussitôt à la chevalière d'avoir été

brutalement congédiés. A défaut de visites, d'Éon recevait de tous

côtés des lettres de condoléances ou de compliments et ses anciens

camarades aux dragons, qui l'avaient constamment suivi dans toutes ses

aventures, lui envoyant un nouveau témoignage de leur affection par le

major d'Arras, demandaient à être «tranquillisés sur le compte de la

prisonnière[239]». D'ailleurs la rigueur de la détention allait chaque

jour s'adoucissant et une semaine s'était à peine écoulée que d'Éon put

non seulement recevoir dans sa cellule les notabilités dijonnaises et

les nombreux curieux qui sollicitaient une audience, mais même «offrir

la soupe en très petit comité». Tandis qu'il prenait gaîment son parti

de sa mésaventure en se délectant de «truites, écrevisses, poulardes,

bécasses et bécassines» arrosées d'un vénérable clos-vougeot que lui

présentait le sieur Gaudelet, aubergiste-traiteur du château, son

beau-frère s'efforçait à Paris d'abréger sa disgrâce.

[239] _Papiers inédits de d'Éon._

O'Gorman avait été d'autant plus surpris et inquiet de la disparition

de la chevalière que, venant la prendre à Versailles pour gagner

Tonnerre précisément ce jour-là, il avait trouvé les scellés sur la

porte et la femme de chambre encore «dans la révolution que lui avait

causée l'enlèvement». La Grenade, le valet de d'Éon, n'ayant pu lui

indiquer l'endroit où l'on avait conduit son maître, O'Gorman se rendit

de suite à l'audience de M. Amelot et apprit du premier commis que

d'Éon se trouvait prisonnier à Dijon; mais on lui déclara en même

temps «qu'il n'était ni dans les intentions du roi, ni dans celles

du ministre de rendre malheureuse la chevalière, dont la disposition

de rébellion et de résistance aux ordres du roi avait seule motivé

ce parti violent». On lui rendrait même «le repos dans la maison

paternelle» aussitôt qu'on lui trouverait «l'esprit soumis et disposé à

vivre dans sa patrie tranquille et sans éclat[240]».

[240] Lettre d'O'Gorman à d'Éon. Citée par M. FROMAGEOT dans le

Carnet.

Bientôt d'Éon parut souhaiter lui-même ce qu'on voulait lui imposer.

Il ne fit rien pour augmenter le bruit que faisait désormais sa

moindre démarche et subit avec simplicité le châtiment qui lui avait

été infligé. D'aussi bonnes dispositions ranimèrent l'empressement de

ses protecteurs. Le marquis de Vergennes lui conseilla d'écrire à son

frère le ministre une lettre de soumission qu'il accompagna de «l'appui

le plus instant»[241]. Mais ce fut l'évêque de Mâcon qui sut plaider

le plus habilement la cause de son protégé auprès des ministres,

leur représentant «la trop grande sensation» produite à Dijon par la

présence de la chevalière. Enfin, les perquisitions faites au domicile

de celle-ci, bien loin de confirmer l'insinuation de ses ennemis, qui

tendaient à l'accuser d'espionnage au profit de l'Angleterre, n'ayant

au contraire prouvé que «des faits à son honneur», les ministres lui

accordèrent sa grâce après un mois d'emprisonnement en lui enjoignant

de se rendre immédiatement à Tonnerre et de n'en plus sortir sans la

permission du roi.

[241] Le marquis de Vergennes à d'Éon, 13 avril 1779. (_Papiers

inédits de d'Éon._)

D'Éon se hâta d'obéir; il était en effet, comme le lui faisait

remarquer son beau-frère, «sous lettre de cachet»; mais il ne quitta

point Dijon sans avoir confié au sculpteur Marlet la commande de

quelques petits médaillons qui devaient commémorer son passage dans la

capitale bourguignonne.

Calmé par cette longue série d'aventures et redoutant sans doute la

colère de ses ennemis, qui ne souhaitaient rien tant que de le voir

«enfermé dans un couvent pour le reste de ses jours», d'Éon se décida

à mener en Bourgogne la vie tranquille d'une vieille demoiselle de

qualité, vie qu'il «avait si souvent enviée», disait-il avec plus de

résignation que de sincérité. La modeste pension du roi lui permit de

remettre en état sa maison de Tonnerre; il y ajouta une aile, orna de

«terrasses et de parterres» son parc, où courait la rivière d'Armançon,

et parvint même à faire abattre une chapelle qui gâtait la vue de son

hôtel, «sans se brouiller avec la Sainte Mère l'Église». Il échangeait

avec le prieur de Saint-Martin «le buis contre la marjolaine»,

replantait ses vignes et surveillait ses vendanges, dont le produit

gagnait à petites journées la capitale pour figurer sur la table des

ministres, de MM. Amelot et de Vergennes. Il réservait ses meilleurs

crus à ses anciens protecteurs, qui se montraient aussi touchés du

souvenir que friands de ces présents:

J'ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait la comtesse de Broglie au

premier janvier 1780, les soixante-cinq bouteilles de vin de Tonnerre

que votre lettre annonçait; j'aurais bien désiré que vous ne vous

en fussiez point privée; il ne m'était pas nécessaire d'avoir ce

témoignage de votre façon de penser pour être convaincue de votre

attachement pour M. de Broglie: les preuves que vous lui en avez

toujours données me persuadent qu'elles ne varieront jamais. J'en

reçois l'assurance avec la reconnaissance qu'elle m'inspire. J'ai

l'honneur d'être, Mademoiselle, votre très humble et très obéissante

servante[242].

[242] La comtesse de Broglie à d'Éon, 1er janvier 1780. (_Papiers

inédits de d'Éon._)

Ce billet paraît être le dernier que d'Éon reçut de cette puissante

famille dont il avait été le client dès sa jeunesse et plus tard le

zélé défenseur. Les Broglie étaient alors dans un oubli pire que la

disgrâce, et la mort du comte, que les déceptions et les injustices

avaient miné, allait porter à cette maison un coup dont elle se

relèverait péniblement. C'était ce moment difficile qu'en courtisan du

malheur d'Éon avait su choisir pour marquer au ministre le souvenir

qu'il gardait de son appui dans une carrière si prématurément et si

fâcheusement brisée. Sa nouvelle vie lui laissait le temps de réfléchir

sur ses erreurs passées et, bien qu'il s'efforçât de se montrer

satisfait de son séjour dans son pays natal, il ne parvenait pas à

cacher ses regrets et à convaincre ses correspondants, car à la même

date du 1er janvier 1780 le général de Monet, qui avait connu toutes

ses aventures, lui écrivait:

J'envie la tranquillité dont vous devez jouir, Mademoiselle, avec

vos dieux Pénates; je souhaite que vous la regardiez avec cette

philosophie que je vous connais, et dont vous avez eu dans le courant de

votre vie tant d'occasions de faire un bon usage. Vos moments de

loisir seront probablement bien employés pour l'utilité de nos

successeurs et les réflexions que des circonstances heureuses

ou malheureuses (car il me serait assez difficile d'en faire la

discussion) vous donnent le temps de leur laisser par écrit, seront

également un grand bien pour leur instruction, et un moyen de donner

le dernier lustre à l'histoire intéressante de votre vie; mais quoi

qu'il en soit, à vous dire le vrai, j'aimerais mieux vous savoir à

Paris qu'à Tonnerre: vous n'y verriez cependant que bien des gens

affectés des réformes que la sagesse de nos ministres a jugées

nécessaires et justes pour trouver des fonds pour soutenir la guerre

sans nouveaux impôts; il vaut donc mieux, dans les moments critiques

où nous sommes, être loin du fracas.

En attendant des circonstances plus heureuses, je vous félicite de

votre position présente, personne n'étant avec un plus inviolable

attachement que moi, Mademoiselle, etc...

Comte DE MONET[243].

[243] Le général de Monet à d'Éon, 9 février 1780. (_Papiers inédits

de d'Éon._)

D'Éon songeait bien, comme on le lui conseillait, à laisser à la

postérité le récit détaillé de ses hauts faits. La courte ébauche

qu'il avait écrite de sa vie lors de son retour en France lui semblait

insuffisante, car elle passait sous silence l'événement capital de sa

carrière, ses démêlés avec son ambassadeur et aussi sa mission secrète

en Angleterre; mais le moment eût été mal choisi et eût fourni à ses

ennemis de nouveaux sujet de plainte. Aussi s'occupait-il à des

travaux moins périlleux; il projetait un ouvrage sur l'agriculture,

correspondait sans cesse à ce sujet avec M. de Buffon, qui lui envoyait

ses œuvres, discutait avec lui le mérite des traités nouveaux et

consentait même à lui fournir les documents qui lui manquaient. Le

marquis de Poncins lui soumettait son livre qui venait de paraître sur

«l'agriculture et la guerre» et estimait que le comble serait mis à sa

gloire «si au suffrage du plus grand roi s'ajoutait celui de la femme

la plus célèbre qui ait jamais illustré les annales du monde[244]».

De Lalande, Cassini l'informaient de leurs découvertes. Mais cette

intéressante correspondance ne suffisant pas, au jugement de d'Éon, «à

dissiper l'air de bêtise que l'on respire en province», il travaillait

assidûment avec l'aide de M. de Palmus à dresser la généalogie de sa

famille. Il le fit d'ailleurs sans la moindre modestie ou plutôt avec

l'abondante imagination dont il avait déjà donné tant de preuves,

car, après avoir épuisé la lignée de ses auteurs qui durant les deux

derniers siècles avaient fait preuve en Bourgogne d'une noblesse

assez mince, il s'était recherché des ancêtres beaucoup plus reculés

en Bretagne et s'attribuait même dans cette province les alliances

des plus puissantes maisons. Or, parmi ces familles quelques-unes

subsistaient encore qui ne se montrèrent pas également flattées de la

parenté que leur offrait l'illustre héroïne et la repoussèrent assez

bruyamment. D'Éon eut donc à soutenir un long procès contre M. de

Kergado, à l'occasion duquel il répandit, suivant sa coutume, quantité

de mémoires et de libelles, mais qui, néanmoins, ne se termina pas

à l'avantage de ses prétentions[245]. Cette affaire était à peine

terminée que d'Éon sentit de nouveau et plus cruellement le poids de

son oisiveté qu'il ne parvenait pas à distraire, et la hantise des

aventures lointaines s'empara une fois encore de lui. Il chercha à

s'évader de la province où il était confiné par ordre du roi, comme

en une prison, et supplia de nouveau qu'on lui permît de mettre au

service des Américains une épée qui, bien que rouillée, pouvait encore

rendre d'utiles services. Tout comme un an auparavant, il essuya un

refus catégorique et, bien que sa requête lui valût la liberté de

revenir à Paris et à Versailles, lorsqu'il le désirerait, il resta très

affecté de cet échec. Mais il n'était pas dans son caractère de se

tenir pour battu; puisqu'on l'empêchait de combattre en personne, il

trouverait tout de même le moyen de s'illustrer dans la campagne qui

commençait. Il n'irait pas à la guerre, mais il s'y ferait représenter

et l'expédient qu'il imagina pour combattre ainsi par procuration fut

d'armer une frégate qui porterait le nom de la _Chevalière-d'Éon_.

[244] Le marquis de Poncins, ancien officier aux gardes françaises, à

d'Éon, 1779. (_Papiers inédits de d'Éon._)

[245] Un de ces mémoires était intitulé: _Affaire de la demoiselle

d'Éon de Beaumont, chevalière de Saint-Louis, ou éloge historique de

cette héroïne, tiré du plaidoyer de M. Guillaume prononcé au Châtelet

dans la cause qu'elle a eue contre M. de Kergado à l'occasion de sa

généalogie_.

Le _Journal de Paris_, dans ses numéros du 8 septembre 1780 et du

8 janvier 1781, publia les lettres échangées entre MM. Le Sesne,

armateurs à Paris, et Mlle la chevalière d'Éon. Ces messieurs

sollicitaient, par leur première lettre, qu'il leur fût permis de

donner le nom de l'illustre chevalière à l'un des deux bâtiments qu'ils

armaient à Granville pour faire la course aux dépens des Anglais; cette

frégate était «déterminée pour être armée de 44 canons de 18 et 24

livres de balle en batterie et 14 de 8 livres sur ses gaillards, 18

obusiers et 12 pierriers, avec un équipage de 450 hommes choisis et

sous le commandement en chef, ainsi que de toute l'expédition, d'un

capitaine distingué par son expérience et sa réputation».

«Il suffira certainement, Mademoiselle, ajoutaient MM. Le Sesne et

Cie, de présenter un nom aussi recommandable aux amateurs de cette

entreprise, pour que chacun s'efforce de participer à la gloire qui

l'accompagne et se remplisse de l'esprit qui vous anime pour l'avantage

et le bonheur de l'État.»

La réponse de d'Éon à cette flatteuse requête était écrite sur le ton

d'une dignité fière et protectrice:

Paris, le 2 décembre 1780.

J'ai reçu ce matin, Messieurs, la lettre que vous m'avez fait

l'honneur de m'écrire hier, pour donner mon nom à la frégate de 44

canons que vous faites construire à Granville et qui est déjà fort

avancée dans sa construction.

Je suis trop sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire

et trop pénétrée des sentiments patriotiques qui animent votre

génie, votre zèle et votre courage pour le service du roi, contre

les ennemis de la France, pour ne pas, en cette occasion, faire

tout ce que vous désirez de moi afin de contribuer promptement et

efficacement au but salutaire et glorieux de vos désirs.

Je connais, aussi, Messieurs, tout le soin que vous apportez pour

le choix d'un excellent capitaine de vaisseau, celui d'officiers

expérimentés et des braves volontaires qu'ils prendront. Avec ces

sages précautions, de l'économie dans votre finance, et une grande

audace dans le combat, votre entreprise doit être couronnée de succès.

Mon seul regret dans ma position présente est de n'en être ni

compagne ni témoin; mais si mon estime particulière peut accroître

votre zèle, les étincelles de mes yeux et le feu de mon cœur

doivent naturellement se communiquer à celui de vos canons à la

première occasion de gloire.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments distingués que vous

méritez à si juste titre, etc...[246]

[246] La chevalière d'Éon à MM. Le Sesne. (_Papiers inédits de

d'Éon._)

MM. Le Sesne firent paraître, en même temps que cette réponse, une

nouvelle lettre où, en exprimant à l'«héroïque chevalière» toute

leur reconnaissance pour le précieux patronage qu'elle daignait leur

accorder, ils déclaraient qu'ils ne sauraient trouver un meilleur

témoignage de leur gratitude que de soumettre à Mlle d'Éon le choix du

capitaine, des officiers et des volontaires de la frégate qui devait

porter son nom.

A la suite de cette lettre parut une nouvelle réponse de d'Éon,

empreinte de cette humilité qui sied aux héros:

Paris, le 15 décembre 1789.

J'ai à répondre, Messieurs, à la nouvelle lettre dont vous m'avez

honorée le 4 de ce mois.

Si j'avais prévu les conséquences qui résultent de la réponse que

j'ai cru devoir faire à votre demande gracieuse de nommer une de

vos frégates, je me serais bien gardée d'accepter cet honneur. Les

louanges que cette déférence m'attire de votre part donnent de

mes talents et de mon mérite une idée qui ne peut s'accorder avec

l'opinion que je dois en avoir.

Quant au choix du capitaine de vaisseau, des officiers et volontaires

qui désirent se distinguer sur votre armement, je crois, Messieurs,

qu'il suffit d'ouvrir à nos marins et à nos militaires une carrière

de gloire et d'utilité au gouvernement pour les voir s'y présenter

en foule et acheter aux dépens de leur fortune et même de leur vie

le droit de la parcourir, en sorte que je regarde ce choix bien

plus difficile à faire par le grand nombre de concurrents que par

le mérite et le courage: qualités naturelles à tous les militaires

français, que je suis plus dans le cas d'applaudir et d'imiter que de

juger.

Il ne manqua pas, en effet, de gens en quête d'aventures pour

solliciter un poste sur la _Chevalière-d'Éon_. Les papiers de d'Éon

contiennent nombre de lettres de ce genre, et le bruit courut même que

la chevalière en personne s'embarquerait sur le vaisseau qui porterait

son nom.

Malheureusement, l'argent des actionnaires n'affluait pas rue de

Bailleul, chez MM. Le Sesne et Cie, en la même abondance que les

demandes d'engagement. Un extrait du _Journal de Paris_, contenant les

lettres échangées entre les armateurs et Mlle la chevalière d'Éon,

avait été lancé sous forme de prospectus et adressé à toutes les

personnes susceptibles de s'intéresser à l'entreprise. La vignette

même représentant la _Chevalière-d'Éon_ entourée de vaisseaux ennemis

et faisant feu de ses deux bords ne décida pas les souscripteurs, et

l'entreprise dut être abandonnée. Pareille tournure d'un si beau projet

ne faisait pas l'affaire de ceux à qui d'Éon avait déjà distribué des

emplois sur sa frégate. Un certain «mestre de camp de dragons», qui

signe seulement de son initiale et qui avait été choisi pour commander

le bâtiment, lui écrivait, le 14 juillet 1781, de Granville, où il

s'était avisé d'aller surveiller les préparatifs de l'expédition:

L'armement de la _Chevalière-d'Éon_, ma très ancienne et très loyale

amie, ne prend pas cette tournure que j'aurais désirée pour vous,

pour M. Le Sesne et pour moi, malgré tous les mouvements que je me

suis donnés et que je ne cesse de me donner. Je ne dois point vous

cacher, mon ancienne amie, que ce vaisseau qui doit porter votre nom

n'existe encore que dans l'imagination de M. Le Sesne, qu'il n'y a

pas sur le chantier à Granville un pied de bois sur quille destiné

à la construction de ce vaisseau. Il est bien vrai que M. Le Sesne

avait fait acheter une portion de bois destiné _ad hoc_, qui, n'ayant

pas été payée, a été saisie, et, pour éviter les suites désagréables,

il a été envoyé dernièrement ici un certain M. Agaste pour arrêter

les poursuites; mais tout cela ne fait pas et ne fera pas construire

le vaisseau _la Chevalière-d'Éon_...

L'affaire engagée par MM. Le Sesne et Cie échoua donc faute d'argent et

d'Éon se vit réduit à licencier le personnel qu'il avait engagé pour

combattre sous ses couleurs; l'idée toutefois ne fut pas perdue et

quelques mois plus tard d'autres armateurs, MM. Charet et Ozenne, de

Nantes, donnèrent le nom de _Chevalière-d'Éon_, nom qui leur parut sans

doute symboliser l'audace heureuse et fertile en expédients, à l'un des

vaisseaux qu'ils armèrent pour convoyer les marchandises échangées, en

dépit de la guerre navale, avec les colonies françaises de l'Amérique

et de l'Inde[247].

[247] Le prospectus de ces armateurs s'exprimait ainsi: «Quels

auspices plus flatteurs peut-on espérer? Mgr le comte d'Artois

protège l'expédition et permet que son nom y préside, et la seconde

frégate portera le nom de d'Éon.»

D'Éon ne semble pas s'être mêlé de cette nouvelle entreprise, découragé

sans doute par l'insuccès de la première; mais il demeura à Paris où

cette affaire l'avait appelé; il ne se présenta plus à la Cour et ne

résida dans la capitale que durant l'hiver de 1780-1781. Il habitait

alors la maison de Mme de Brie, rue de Grenelle-Saint-Germain, et s'y

tenait fort calme auprès de son ami Drouet, l'ancien secrétaire du

comte de Broglie; ses relations d'autrefois venaient l'y réclamer.

C'était Mme Tercier qui, le priant à dîner, lui promettait «de parler

affaires secrètes à s'en époumonner». Le marquis de Courtenvaux, de

la famille de Louvois, qui l'appelait «sa chère payse», envoyait son

carrosse prendre la chevalière «au pont tournant des Tuileries» et tous

deux allaient visiter l'abbaye de Port-Royal des Champs et le château

de Bagatelle, propriété du comte d'Artois, ou bien, traversant le Bois

de Boulogne, déjà très fréquenté, ils allaient entendre les belles voix

des dames de l'abbaye de Longchamp qui, au temps du carême, attiraient

la société la plus élégante et, paraît-il, la moins recueillie[248].

D'Éon vivait en touriste, désireux de connaître les embellissements et

les curiosités de la ville qu'il avait quittée depuis plus de vingt

ans et qu'il n'avait pu visiter lors de son retour d'Angleterre, tout

occupé qu'il était de son avantageuse métamorphose. Le petit agenda

qu'il tint alors laisse deviner qu'il n'était pas insensible aux

charmes nouveaux du boulevard. S'il ne fréquentait pas le _Café Turc_,

les _Babillards_ et le _Café Sergent_, où se fût trouvée très déplacée

une vieille demoiselle de condition, il goûtait fort le _Théâtre des

Danseuses du roi_ que Nicollet venait de transformer, et où, en place

de pantomimes, on commençait à donner de véritables pièces. Il visitait

même la fameuse boutique de Curtius, qui offrait en spectacle les

«mannequins illuminés», les figures en cire de la famille royale et des

principaux personnages d'actualité. L'impresario, informé de sa venue,

voulut en profiter pour prendre son portrait. Mais il faut croire que

d'Éon se souciait peu de figurer en effigie au milieu de l'illustre

compagnie qui se trouvait réunie dans les _Salons du boulevard du

Temple_, car Curtius dut à quelque temps de là supplier la chevalière

de lui accorder cette grâce. D'Éon ne put céder à ces nouvelles

instances, car il avait déjà quitté Paris. La lettre de Curtius le

rejoignit à Tonnerre, où les soins de son petit domaine l'avaient

rappelé au retour du printemps.

[248] Mme Tercier à d'Éon, 8 janvier 1781, et le marquis de

Courtenvaux, colonel des Cent Suisses, au même, 17 février 1781.

(_Papiers inédits de d'Éon._)

Depuis lors, et jusqu'en 1785, sa vie s'écoule paisiblement, sans

qu'aucun événement digne d'être rapporté vienne la troubler ou même

l'animer. Les voyageurs illustres ne manquent pas de le saluer au

passage; ils consacrent les loisirs du relais à s'entretenir avec

l'héroïne bourguignonne et à admirer ce singulier personnage qui n'est

pas une des moindres curiosités de la route. C'est ainsi que le prince

Henri de Prusse, que d'Éon avait connu en Allemagne, voulut revoir

l'ancien capitaine de dragons. Il ne dédaigna pas de souper à la table

de la chevalière et de sa vieille mère, fort intimidée par la présence

d'un aussi illustre convive[249]. Un de ces intrépides pèlerins, qui

joignait au don d'observer avec finesse le talent de conter avec

charme, le comte d'Albon, griffonnait sur un carré de papier, scellé en

toute hâte de l'empreinte d'un écu, ce laconique billet de regrets:

[249] L'_Esprit des journaux_ (15e année, t. II) rapporte le trait

suivant qui, sans faire grand honneur à l'esprit de son auteur,

prouve tout au moins que la chevalière n'était pas oubliée dans sa

paisible retraite:

«Le prince Henri, frère du roi de Prusse, étant allé voir Mlle la

chevalière d'Éon, on offrit à S. A. R. des rafraîchissements. La

mère de notre héroïne lui présenta de magnifiques prunes. Le prince

la pria de le dispenser d'accepter ce fruit: «Que faites-vous donc

là, ma mère, s'écria Mlle d'Éon, Monseigneur n'est pas venu dans ce

pays-ci pour des prunes!»

Le comte d'Albon salue, embrasse et aime Mlle d'Éon de tout son

cœur; il passe en poste à Tonnerre et est pressé et désespéré de

ne pouvoir aller lui répéter combien sont sincères les sentiments

qu'il lui a voués pour la vie.

D'Éon est accueilli avec la même cordialité dans les châteaux voisins:

à Persey, chez le comte d'Ailly; aux Croûtes, chez le vicomte de

Lespinasse, et particulièrement à Anci-le-Franc. Là se trouve réunie

pendant l'été toute la famille de Louvois: le marquis et la marquise

de Louvois, le marquis de Courtenvaux, Mme de Souvré. Les fêtes s'y

succèdent, bals et saynètes où chacun des hôtes doit remplir son rôle.

D'Éon fournit des costumes, des «habits bruns de camelot galonné» et

lui-même, dont la vie s'est déroulée en si bouffonne comédie, fait

partie de la troupe et se rend à l'invitation que ses voisins lui

adressent le 23 août 1782:

Mme de Louvois a l'honneur de faire mille compliments à Mlle la

chevalière d'Éon et de la faire ressouvenir de la promesse qu'elle a

bien voulu lui faire de venir vendredi au plus tard dîner et coucher

à Anci-le-Franc. La société compte sur la complaisance de Mlle la

chevalière pour se charger d'un petit rôle qui ne consiste qu'à tenir

une boutique et à chanter le couplet suivant:

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 39 / 57 题