M. de Beaumarchais a voulu m'enlever la considération qui doit faire
ma plus douce existence, y disait-il. Je le confonds en me moquant
de lui et de son impuissante colère. C'est un Thersite qu'il faut
fouailler pour avoir osé parler avec insolence des gens qui valent
mieux que lui et qu'il devrait respecter. Je le dénonce et le livre à
toutes les femmes de mon siècle comme ayant voulu élever son crédit
sur celui d'une femme et enfin venger son espoir frustré en écrasant
une femme et celle qui a le plus à cœur de voir triompher la
gloire de ses semblables[222]!
[222] Lettre de la chevalière d'Éon au comte de Vergennes, 2 février
1778, citée par GAILLARDET, p. 301 et suiv.
Cet appel à la sensibilité et à l'amour-propre de ses contemporaines
trouva de l'écho, et d'Éon, qui n'avait pas manqué de répandre à
profusion les gazettes où se déroulait cette étrange polémique, reçut
de tous côtés de chaleureuses félicitations. On opposait «à l'élévation
de ses sentiments l'horreur dont son antagoniste pénètre les personnes
qui pensent et sentent».--«Dans l'ignorance des motifs qui poussent
le ministère à avouer un pareil agent, écrivait un correspondant
de d'Éon, on désire au moins qu'il s'oppose à ce qu'il fasse des
élèves. L'humanité serait trop à plaindre si Beaumarchais formait son
semblable[223].» A Caen, «où tous les honnêtes gens de la province
désiraient le voir», on faisait grand succès à son malicieux plaidoyer:
«Je l'ai reçu, écrivait un comte d'Ormesson, chez Mme la comtesse de
la Tournelle, où toute la noblesse du canton était assemblée, attendu
qu'il y a eu comédie et bal pendant quatre jours de suite; je ne peux
pas vous dire l'effet que cela a produit. Tout le monde a été enchanté
de lire votre style et de la manière simple et honnête de dire les
vérités de votre adversaire[224].»
[223] M. de Saint-Julien, écuyer de feu Mme la duchesse de Modène, à
d'Éon, 7 octobre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[224] M. Le Febvre à d'Éon, 6 mars 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Sans doute les nombreuses et ardentes inimitiés que Beaumarchais
s'était attirées n'avaient pas manqué de contribuer au succès de
d'Éon; elles ne suffiraient point cependant à expliquer l'intérêt
qui s'attachait aux moindres gestes de la chevalière. En dépit de
ses extravagances et de tout le tapage qu'il provoquait, d'Éon avait
su plaire à des personnages sérieux et réservés, en même temps qu'il
conquérait la foule par sa science de la réclame. Son esprit avisé
avait deviné la puissance d'une presse alors à peine naissante, et
depuis son séjour en Angleterre il n'avait cessé de défrayer les
gazettes. Sans doute il partageait avec bien d'autres le mérite
d'avoir fait bravement son devoir sur les champs de bataille; mais
ces modestes faits d'armes, déjà mis en relief lorsqu'on les avait
sus accomplis par une femme, étaient devenus dans l'éclat flatteur
de récits enthousiastes de véritables triomphes[225]. La chevalière
était une héroïne unique dont la vie tout entière appartenait à ses
contemporains. C'était certainement ce qu'estimait d'Éon. Aussi à peine
ses démêlés avec Beaumarchais s'étaient-ils apaisés qu'il se croyait de
nouveau obligé d'annoncer aux femmes de son siècle un événement dont
l'éclat devait rejaillir à tout jamais sur elles. C'était le jugement
rendu par les tribunaux d'Angleterre, qui venaient, en appel, d'annuler
les paris ouverts autrefois sur son sexe:
[225] C'est ainsi qu'au mois d'août l'abbé Sabatier de Castres
insérait un article sur la chevalière dans sa nouvelle édition des
_Trois Siècles_.
A la même époque paraissait à Bruxelles un volume intitulé _De
l'éducation physique et morale des femmes, avec une notice
alphabétique de celles qui se sont distinguées dans les différentes
carrières_, et l'_Esprit des journaux_, qui en donnait un compte
rendu, s'exprimait ainsi: «Ce n'est pas seulement aux illustres
mortes qu'on rend hommage dans cet ouvrage; on y propose aussi des
modèles vivants à l'imitation des jeunes personnes; on n'y a pas
oublié l'amazone du jour, la célèbre pucelle de Tonnerre, dont on
connaît les aventures depuis son cours d'étude au collège Mazarin
jusqu'à sa retraite dans la cité de Londres et son retour en France.»
(_Esprit des journaux_, t. VII, p. 87.)
Victoire! mes contemporaines, s'écriait-il, quatre pages de victoire!
mon honneur, votre honneur triomphent. Le grand juge du tribunal
d'Angleterre vient de casser et d'anéantir lui-même, en présence des
douze grands juges d'Angleterre, ses propres jugements concernant la
validité des polices ouvertes sur mon sexe. Voilà le glorieux effet
de la terrible leçon que j'ai donnée à ce tribunal au moment où je
partais pour la France. Son arrêt définitif, du 31 janvier, a reçu
l'opposition de ceux qui avaient soutenu, d'après ma conduite, que
j'étais homme et qu'on voulait forcer à payer leurs gageures, en
exécution de ces deux jugements. Il a eu le courage de prononcer dans
les termes mêmes de mes protestations publiques, en langue anglaise,
que la vérification nécessaire blessant la bienséance et les
mœurs, et qu'un tiers sans intérêt (c'est moi, c'est la chevalière
d'Éon) pouvant en être affecté, la cause devait être mise au néant.
O ma patrie, que je vous félicite de n'avoir point reçu tout cet or
par une voie aussi infâme! Vous avez tant de bras, tant de cœurs
tout prêts à enlever à l'audacieuse Angleterre des dépouilles et plus
riches, et plus glorieuses!
Ombre de Louis XV, reconnaissez l'être que votre puissance a créé;
j'ai soumis l'Angleterre à la loi de l'honneur! Femmes, recevez-moi
dans votre sein, je suis digne de vous[226].
[226] Cité par GAILLARDET, p. 305 et suiv.
Quelque bouffonne que puisse nous paraître aujourd'hui une aussi
pompeuse invocation, il faut constater que les hommes les plus posés et
même des savants austères ne craignirent pas de féliciter à ce propos
l'illustre chevalière. M. de Lalande, avec toute la gravité qui sied à
un astronome et à un immortel, lui écrivait:
Je me suis réjoui bien sincèrement en voyant que vous aviez soumis
l'Angleterre à la loi de l'honneur en même temps que vous punissiez
en France la témérité de celui qui aurait craint le chevalier, mais
qui croyait peut-être pouvoir braver la chevalière; vos plaisanteries
sont aussi amères et aussi plaisantes tout à la fois, que votre style
est noble et majestueux quand vous écrivez à un ministre. Souffrez,
Mademoiselle, que ma lettre vous soit remise par un de mes amis qui
n'a jamais vu d'héroïne et qui brûlait du désir de vous présenter ses
hommages; permettez qu'il vous présente les miens avec le tribut de
l'admiration, de la reconnaissance et du respect avec lesquels[227]...
[227] M. de Lalande à d'Éon, 6 avril 1778. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
Un autre membre de la célèbre compagnie, le comte de Tressan, que d'Éon
avait remercié d'un ouvrage récemment paru par l'envoi de ses deux
mémoires, lui répondait par les mêmes louanges et ajoutait:
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire me pénètre de
reconnaissance: il est également honorable comme militaire ou comme
académicien de mériter votre approbation.
Votre lettre, Mademoiselle, m'ayant été renvoyée mardi dernier à
Paris, j'aurais volé chez vous pour avoir l'honneur de vous remercier
moi-même; mais ce jour me trouvant attaqué d'une espèce de catarrhe
avec de la fièvre, je m'enveloppais dans une peau d'ours et je revins
sur-le-champ dans mon ermitage. Je profite du premier moment de
mieux, Mademoiselle, pour vous dire à quel point je suis touché des
bontés de la personne du monde que j'ai toujours admirée l'épée ou la
plume à la main; vous avez réalisé ce que l'Arioste a célébré de la
valeur de Morphise et de Bradamante. Mais vous avez fait plus, vous
avez bravé les armes de ce méchant enfant à qui tout cède et vous
donnez à l'univers l'exemple d'une âme à l'épreuve de toute espèce
de faiblesse. Vous êtes née, Mademoiselle, pour vaincre également le
guerrier, le négociateur et l'amour et vous méritez d'être adorée par
les amis qui ont l'honneur de vivre avec vous et de jouir des charmes
attachés à l'utilité de vous entendre. Il n'est personne de l'un et
de l'autre sexes qui ne sente naître de l'émulation en vous écoutant
et qui ne soit ému et encouragé par votre exemple et par vos discours
à devenir encore plus brave et plus vertueux. Dès que je pourrai
retourner à Paris, Mademoiselle, j'aurai bien de l'empressement à
vous aller assurer de l'admiration, de l'attachement et du respect
avec lesquels j'ai l'honneur[228]...
[228] Le comte de Tressan, lieutenant général des armées du roi,
de l'Académie française, à d'Éon. Franconville, 16 décembre 1778.
(_Papiers inédits de d'Éon._)
Si d'Éon se plaisait à accueillir ces galants propos avec toute la
sensibilité d'une âme féminine de son époque, il avait déjà songé à un
excellent moyen de «vaincre l'amour» et formait le projet de se retirer
pour quelques mois dans un couvent. Pénétré de son rôle et prenant un
malicieux plaisir à la comédie, il s'ingéniait à se placer dans les
plus burlesques situations et s'en divertissait avec le dilettantisme
le plus cynique. Ayant sollicité, par l'entremise de M. de Reine,
la permission de faire une retraite en la maison de Saint-Louis à
Saint-Cyr, il avait dû renoncer à y demeurer, «l'évêque de Chartres,
qui se trouvait alors à Rome, pouvant seul accorder une faveur aussi
rare[229]». Ces dames, en apprenant le désir de la chevalière, lui
avaient, sans la moindre hésitation, ouvert les portes de leur parloir
à défaut de la cellule ambitionnée, et d'Éon, si courte qu'eût été sa
présence, avait laissé parmi ces vénérables personnes une agréable
impression que traduit le billet suivant:
[229] M. de Reine à d'Éon, 17 août 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
La mère de Montchevreuil, notre supérieure, me donne une très
agréable commission, Mademoiselle, en me chargeant de vous porter
une nouvelle assurance du plaisir que votre visite nous a procuré
et l'expression de l'estime que vous avez inspirée à toutes les
personnes qui composent notre maison; l'envie que vous lui avez fait
naître de vous réitérer la vérité de ces sentiments vous propose
l'option du lundi ou mardi prochain pour la seconde visite dont
vous nous avez flattées. Mais, Mademoiselle, comme il faut toujours
avancer la jouissance de ce qui procure des satisfactions aussi
légitimes, nous espérons que votre choix tombera sur le lundi... Je
vous rappelle à votre parole, dont vous ne sauriez vous dédire sans
vous démentir. Quant à moi, qui ai eu l'honneur de vous accompagner
et de vous voir de plus près, je vous certifie que je joins aux
sentiments d'estime et d'admiration pour le chevalier d'Éon ceux de
l'attachement que j'ai pour Mademoiselle, de qui j'ai l'honneur
d'être...[230]
[230] La sœur de Durfort, religieuse de la maison de Saint-Louis à
Saint-Cyr, à d'Éon, 10 septembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
A la lecture de cette lettre, d'Éon se sent pénétré de reconnaissance
pour ces saintes filles et d'humilité vis-à-vis de soi-même. Il se
souvient des textes sacrés dont la science lui valut dans sa jeunesse
le titre de docteur en droit canon, et c'est sur le ton d'une personne
onctueuse, dévote et repentante, qu'il accepte l'invitation dont il
est l'objet. En quelques pages dont la rédaction dut être un vrai
régal pour cet étrange mystificateur (il en garda trois copies), d'Éon
parvint à se juger avec une impartialité qui eût été méritoire en tout
autre occurrence:
..... Je me propose d'y aller seule, écrit-il, afin d'apporter
le moins de dissipation qu'il sera possible dans la maison des
élues du Seigneur et afin de mieux profiter de la sainteté de vos
discours, qui sont la vive expression du calme de vos cœurs et de
l'innocence de vos mœurs.
Quand je compare le bonheur de la solitude dont vous jouissez, et
que j'ai toujours aimée sans pouvoir en jouir, à la vie terriblement
agitée que j'ai menée depuis plus de quarante ans dans le monde et
dans les diverses armées et Cours de l'Europe que j'ai parcourues, je
sens combien le démon de la gloire m'a éloignée du Dieu d'humilité
et de consolation. J'ai donc couru toute ma vie comme une vierge
folle après l'ombre des choses; tandis que vous, vierges prudentes,
vous avez attrapé la réalité en restant stables dans la maison du
Seigneur et le sentier de la vertu. _Erravi a viâ justitiæ et sol
intelligentiæ non luxit in me..._
Je souhaite que Dieu préserve les personnes de notre sexe du malheur
de la passion de la vaine gloire. Moi seule sais tout ce qu'il m'en
a coûté, pour m'élever au-dessus de moi-même; pour quelques jours
brillants et heureux que j'ai eus, que de mauvaises nuits j'ai
passées: mon exemple est meilleur à admirer de loin qu'à imiter de
près[231].
[231] D'Éon à la sœur de Durfort, 12 septembre 1778. (_Papiers de
d'Éon._)
En même temps que cette longue homélie, et comme pour contre-balancer
l'effet d'aussi humbles déclarations, d'Éon prend soin d'envoyer son
portrait et ses brochures. Il promet aussi à sa correspondante la
lecture de quelques lettres adressées à son oncle «par Mme de Maintenon
et sa bonne amie, la comtesse de Caylus», qu'il «possède en original».
La sœur de Durfort lui répond dans l'instant même:
Vous êtes admirable en tout, Mademoiselle, soit en tenant la plume,
soit en tenant l'épée; votre lettre est délicieuse, je la garderai
avec le même soin qu'un avare son trésor; elle décèle vos richesses
intérieures qui sont encore d'un plus grand prix que les vertus
morales, politiques et guerrières dont vous faites profession
authentique et auxquelles je rends justement hommage. La mère
supérieure et nos dames vous remercient, Mademoiselle, de la gravure
que vous avez envoyée; vous ne sauriez trop vous multiplier dans un
siècle où les faits héroïques sont rares et où les héroïnes seraient
inconnues sans vous.
En post-scriptum elle ajoute:
J'allais oublier de vous envoyer, Mademoiselle, les quatrains
composés par un missionnaire résidant chez nous, qui a eu l'honneur
de dîner avec vous à votre dernier voyage: c'est le cousin d'un nommé
Sedaine, académicien, l'un de nos poètes français portant le même
nom. Il n'est pas le premier qui vous a célébrée, il n'est pas le
dernier qui vous célébrera:
De l'antique Pallas d'Éon a tous les traits,
Elle en a la sagesse et le mâle courage;
Je me trompe: d'Éon par d'historiques faits
Cent fois plus que Pallas mérite notre hommage.
Qu'était-ce que Pallas? Un être fabuleux,
Un brillant avorton du cerveau des poètes.
Le brave d'Éon vit et cent mille gazettes
Vantent par l'univers ses exploits glorieux.
Sa plus belle victoire et sa gloire suprême
N'est pas d'avoir été si longtemps la terreur
De nos fiers ennemis par sa rare valeur,
Mais d'avoir su si bien triompher d'elle-même[232].
[232] La sœur de Durfort à d'Éon, 13 septembre 1778. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Deux jours se sont à peine écoulés que la mère de Montchevreuil
invite d'Éon à assister à une prise de voile qui doit avoir lieu au
couvent; sachant la chevalière indisposée, elle «espère que la fièvre
n'aura plus de prise» sur l'illustre malade et, pour aider à son
rétablissement, lui envoie quelques levrauts et perdreaux «des chasses
de la communauté».
Ces attentions et surtout la fervente admiration d'aussi édifiantes
créatures confondent d'Éon, qui succombe sous le poids des remords dans
cet assaut d'humilité et de courtoisie:
Je quitte, Madame, l'abbaye de Haute-Bruyère, où Mlle de Torigny,
après avoir refusé un mariage des plus avantageux suivant le monde,
vient de tout abandonner pour n'épouser que les misères et les
douleurs de la croix de Jésus-Christ et pour vivre uniquement avec
de saintes dames recluses qui, par la pureté et l'aménité de leurs
mœurs, rendent leur solitude et la religion aussi aimables que
leur société. Ce spectacle incroyable, auquel je n'avais jamais
assisté, a plus attristé mon cœur et secoué mon âme que tout ce
que j'ai vu d'étonnant dans les armées.
C'est sans doute pour abattre mon orgueil et terrasser totalement
mon courage mondain que vous voulez que je sois encore témoin lundi
prochain du sacrifice aussi attendrissant qu'imposant des deux
victimes royales de votre maison, qui, comme deux colombes blanches
et innocentes, vont être déplumées et immolées à mes yeux sur l'autel
du Roi des rois.
Malgré l'ardeur guerrière que les hommes et les militaires veulent
bien m'accorder, je ne puis m'empêcher de crier au fond de mon
cœur que je suis bien lâche quand je considère de sang-froid,
Mesdames, la grandeur et l'étendue du sacrifice que vous faites à
Dieu. Jusqu'à présent je n'ai sacrifié que mon corps au service du
roi et de la patrie, c'est-à-dire à mon service particulier; le
cheval que je montais dans les combats et les batailles en a fait
autant que moi, au lieu que vous, Mesdames, vous avez fait à Dieu
et à votre maison le sacrifice tout entier de votre corps, de votre
esprit et de votre raison; vous n'avez rien gardé pour vous que votre
innocence et votre obéissance.
Je suis dans ces sentiments avec une sensible et respectueuse
reconnaissance, Madame, votre...
_P.-S._--Mme de Montchevreuil est bien bonne d'envoyer pour mon dîner
et levrauts et perdreaux; un seul plat et de la salade suffisent pour
me faire un bon dîner, j'ai le bonheur de n'être point née sensuelle.
Je sais coucher sur la paille et la terre, et vivre avec de l'eau et
du pain seul. Je sais aussi que Notre-Seigneur a dit que l'homme ne
vit pas seulement de pain, mais encore de la parole de Dieu; ainsi je
tâcherai de nourrir mon âme de sa parole, en écoutant attentivement
l'excellent discours qui sera prononcé dans votre église lundi
prochain au saint sacrifice de vos deux victimes[233].
[233] D'Éon à la sœur de Durfort, 19 septembre 1778. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Ayant lu les ouvrages de d'Éon «avec une voracité dragonne», la sœur
de Durfort comprit combien étaient motivés les remords de l'auteur des
_Lettres, mémoires et négociations_. Sans se dissimuler la difficulté
de faire de «ce héros suivant le monde l'héroïne de la religion», elle
s'efforçait avec une touchante simplicité de l'amener à résipiscence et
lui écrivait: «Vous avez bien raison de dire que j'aurais plus de peine
à vous enfanter à la grâce que Mme d'Éon à vous donner le jour: je ne
désespère cependant pas; quand on a autant de courage, de fermeté,
de constance, d'intrépidité, de valeur; en un mot, quand on est
grande comme vous, Mademoiselle, il ne faut qu'un effort pour devenir
sainte[234]...»
[234] La sœur de Durfort à d'Éon, 20 octobre 1778. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
D'Éon finit sans doute par comprendre combien il était peu généreux
d'abuser ainsi de la crédulité d'une âme naïve, car il s'arrangea
pour couper court à ces pieuses relations. Il était d'ailleurs fort
préoccupé et plus malheureux que jamais. Loin de songer à prendre
le voile comme l'avait souhaité sa vénérable correspondante, la
chevalière ne désirait rien tant que quitter la cornette et coiffer
de nouveau le casque de dragon. Trop ardent pour le rôle auquel il
était réduit, pour cette vie de Cour, de fêtes et de visites dont il
s'efforçait de tromper l'ennui, en écrivant sans répit, écœuré aussi
par la perpétuelle mystification dont il se trouvait à la fois l'auteur
et la victime, d'Éon regrettait son ancienne existence d'aventurier.
La guerre d'Amérique lui avait paru une occasion favorable pour la
reprendre et, dès l'ouverture des hostilités avec l'Angleterre, il
avait sollicité de MM. de Sartine et de Vergennes de servir à nouveau
dans le militaire; mais il se heurta au refus formel, et facilement
explicable, de ces deux ministres qui souhaitaient de n'entendre plus
parler de lui.
Le comte de Broglie, qu'il supplia d'appuyer sa requête, n'y consentit
point et lui reprocha même avec un peu d'ingratitude--car d'Éon
n'avait cessé de lui rester fidèle et de le défendre en des moments
difficiles--d'avoir cité son nom:
J'ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait-il, la lettre que vous vous
êtes donné la peine de m'écrire hier et la copie de celle de M. de
Sartine. Je vous observerai sur celle-ci, quoique je rende bien
justice aux motifs qui vous ont dicté ce qui me regarde, qu'il eût
été mieux sans doute de n'y pas parler de moi.
Je désire que vous obteniez la permission que vous demandez, mais
j'en doute beaucoup. J'espère, en ce cas, que vous ne ferez jamais
rien qui puisse annoncer la moindre résistance aux volontés du roi.
Soyez persuadée, je vous prie, des sentiments avec lesquels je suis
on ne peut plus parfaitement, Mademoiselle, votre très humble et très
obéissant serviteur.
_Signé_: Le comte DE BROGLIE[235].
[235] Le comte de Broglie à d'Éon, décembre 1778. (_Papiers inédits
de d'Éon._)
Aigri par ces nouvelles déceptions, ébranlé dans sa santé et exaspéré
par l'inaction, d'Éon se décida, malgré les refus qu'on lui avait
opposés déjà, à écrire à M. de Maurepas une lettre qu'il eut la
maladresse de faire imprimer, ainsi qu'une «lettre d'envoi à plusieurs
grandes dames de la Cour». Ces deux pièces valurent à leur auteur un
châtiment immédiat que justifie bien, il faut en convenir, leur ton
extravagant:
Monseigneur, je désirerais ne pas interrompre un instant les moments
précieux que vous consacrez au bonheur et à la gloire de la France;
mais animée du désir d'y contribuer moi-même dans ma faible position,
je suis forcée de vous présenter très humblement et très fortement
que, l'année de mon noviciat femelle étant entièrement révolue, il
m'est impossible de passer à la profession. La dépense est trop forte
pour moi et mon revenu est trop mince. Dans cet état, je ne puis être
utile ni au service du roi, ni à moi, ni à ma famille, et la vie trop
sédentaire ruine l'élasticité de mon corps et de mon esprit. Depuis
ma jeunesse j'ai toujours mené une vie fort agitée, soit dans le
militaire, soit dans la politique; le repos me tue totalement.
Je vous renouvelle cette année mes instances, Monseigneur, pour
que vous me fassiez accorder par le roi la permission de continuer
le service militaire, et comme il n'y a point de guerre de terre,
d'aller comme volontaire servir sur la flotte de M. le comte
d'Orvilliers. J'ai bien pu, par obéissance aux ordres du roi et de
ses ministres, rester en jupes en temps de paix, mais en temps de
guerre cela m'est impossible. Je suis malade de chagrin et honteux
de me trouver en telle posture dans un temps où je puis servir mon
roi et ma patrie avec le zèle, le courage et l'expérience que Dieu
et mon travail m'ont donnés. Je suis aussi confuse que désolée de
manger paisiblement à Paris, pendant la guerre, la pension que le feu
roi a daigné m'accorder. Je suis toujours prête à sacrifier pour son
auguste petit-fils et ma pension et ma vie. Je suis revenue en France
sous vos auspices, Monseigneur, ainsi je recommande avec confiance
mon sort présent et à venir à votre généreuse protection et je serai
toute ma vie avec la plus scrupuleuse reconnaissance, Monseigneur,
votre...
_Lettre d'envoi de la chevalière d'Éon à plusieurs grandes dames de la
Cour_:
Madame la duchesse,
Je vous supplie instamment de protéger auprès des ministres du Roi le
succès de mes demandes énoncées dans la copie de la lettre ci-jointe
à M. le comte Maurepas pour aller servir comme volontaire sur la
flotte de M. le comte d'Orvilliers, prévoyant qu'il y aura moins de
guerre sur terre cette année que la dernière. Vous portez, Madame,
un nom familiarisé avec la gloire militaire; comme femme vous aimez
celle de notre sexe. J'ai tâché de la soutenir pendant la dernière
guerre en Allemagne, et en négociant dans les différentes Cours de
l'Europe pendant vingt-cinq ans. Il ne me reste plus qu'à combattre
sur mer avec la flotte royale; j'espère m'en acquitter d'une façon
telle que vous n'aurez nul regret de protéger la bonne volonté de
celle qui a l'honneur d'être avec un profond respect, etc...
La chevalière D'ÉON[236].
[236] Cité par Grimm (_Correspondance littéraire_, février 1776,
Paris, 1812, 2e partie, t. IV.)
Lassés des excentricités sans cesse renouvelées de d'Éon; excédés par
ses attaques contre Beaumarchais, et apprenant en outre qu'il avait
quitté ses habits de femme, les ministres se décidèrent à sévir.
Le samedi 20 mars 1779, au matin, sans en avoir été prévenue, Mlle
d'Éon était appréhendée en son domicile de la rue de Noailles par deux
exempts de la police et invitée à prendre place dans un carrosse qui
partit aussitôt. Tandis que le sieur Clos, écuyer, conseiller du roi,
lieutenant général de la prévôté de l'hôtel, assisté de son greffier,
perquisitionnait vainement, d'Éon se dirigeait à petites étapes vers le
château de Dijon, où il dut, en vertu d'une lettre de cachet, séjourner
un long mois[237].
[237] D'après le procès-verbal cité par M. Fromageot dans son
article: _La Chevalière d'Éon à Versailles_. (_Le Carnet historique
et littéraire_, 1900.)