Il est ordonné à Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée
d'Éon de Beaumont de quitter l'habit uniforme des dragons qu'il a
coutume de porter et de reprendre les habillements de son sexe avec
défense de paraître dans le royaume sous d'autres habillements que
ceux convenables aux femmes.
Fait à Versailles, le 27 août 1777.
_Signé_: Louis Gravier DE VERGENNES[178].
[178] Cité par GAILLARDET, p. 295.
Enfin, comme notre chevalier, à bout d'arguments, objectait encore
au ministre que ses faibles ressources ne lui permettaient pas de
se commander un trousseau convenable, Marie-Antoinette, intéressée
aux infortunes d'une fille si intrépide, aurait ordonné, si l'on en
croit d'Éon et ses biographes, que ce trousseau serait confectionné à
ses frais. Il est certain, en tout cas, que Mlle Bertin, la célèbre
marchande de frivolités, couturière de la reine, eut la première le
singulier honneur d'emprisonner sous les jupes décentes et sévères
d'une vieille et noble demoiselle le bouillant capitaine de dragons.
Pour le reste de sa garde-robe, d'Éon s'adressa à Mlle Maillot,
marchande de modes plus modeste, et à Mme Barmant, «faiseuse de corps
flexibles et élastiques». Le sieur Brunet, perruquier, rue de la
Paroisse, fut chargé de lui accommoder une «coiffure à triple étage».
Alors que tant de mains agiles remuaient dentelles et rubans, ou
baleinaient les corsets qui allaient si fort incommoder d'Éon,
celui-ci, profitant des quelques jours où il pouvait encore porter
librement sa tunique de dragon, se hâta de prendre le coche qui devait
le mener auprès de sa vieille mère.
C'est le 2 septembre qu'il atteignit la petite cité bourguignonne.
S'il est vrai que les villes ont comme un visage où nous aimons à
retrouver le caractère des plus célèbres de leurs enfants, celle-ci
semble vouloir symboliser à merveille l'humeur de notre héros et en
illustrer le souvenir. Escarpée et montueuse, elle a dans son premier
aspect un air de hardiesse et de vivacité. D'une allure leste et
décidée, les rues grimpent comme à l'assaut du rocher d'où l'église
Saint-Pierre domine la ville qu'enserre la double ceinture du fleuve
et d'une rangée de collines agréablement boisées. Il semble qu'à se
trouver enfermée dans cette prison naturelle la petite ville ait pris
cet air de brusquerie et de mutinerie, cette allure un peu désordonnée
et incohérente, comme pour regimber contre la condition plaisante mais
étroite qui lui est faite.
Le soir où d'Éon y pénétra par le pont jeté sur le pétulant Armençon,
Tonnerre illuminée était toute en fête comme pour le retour d'un
fils ou plus exactement d'une fille prodigue. «Plus de douze cents
personnes, écrit d'Éon (non sans exagération probablement), sont
venues au-devant de moi avec canons, fusils et pistolets; ma mère,
quoique prévenue depuis si longtemps de mon retour positif en France,
ne pouvait le croire; elle est tombée sans connaissance en me voyant,
et ma nourrice fondait en larmes. Le lendemain toute la ville en corps
et en particulier est tombée chez moi avant que je fusse sortie du lit
où j'étais campée sans rideaux, sans miroirs, sans tapisseries et sans
sièges. Cette image de mon ancienne guerre est plus agréable à mes yeux
qu'un palais.» La joviale humeur dont faisait montre notre chevalier
ne semble pas lui avoir fait oublier le ton pitoyable qu'il sied
d'employer vis-à-vis d'un puissant correspondant dont on attend quelque
grâce, et il reprend avec non moins d'exagération: «J'ai trouvé dans
un cruel délabrement mon bien de patrimoine consistant principalement
en vignes; on croirait que les hussards s'en sont emparés ainsi
que de ma maison, qui ressemble présentement au château du baron
de Tundertrumtrum; il n'y a plus que les portes et les fenêtres et
la rivière d'Armençon dans mes jardins. Mais si quelque chose peut
m'attacher à la vie, dit-il en terminant, c'est la joie de l'amitié
pure que mes compatriotes tant de la ville que des campagnes voisines,
depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, ont bien voulu me
témoigner; d'eux-mêmes ils m'ont rendu les honneurs qui ne seraient dus
qu'à vous et à Mgr le comte de Maurepas si vous passiez par Tonnerre
pour aller dans vos terres et lui à son comté de Saint-Florentin[179].»
[179] D'Éon au comte de Vergennes, ministre et secrétaire d'État, 2
octobre 1777. (Archives des Affaires étrangères.)
Cependant, malgré toute la joie qu'il éprouvait à se trouver au milieu
de sa famille et de ses compatriotes émerveillés de ses aventures et de
ses saillies, d'Éon n'était pas homme à se contenter longtemps d'une
célébrité provinciale; il avait probablement vérifié que nul n'est
prophète en son pays et qu'il fallait à la comédie qu'il allait jouer
une scène plus brillante et plus vaste, ainsi que des spectateurs
plus raffinés. Le ministre s'impatientait de ses retards à exécuter
les ordres du roi et Mlle Bertin lui affirmait que sa présence était
nécessaire pour les derniers essayages.
Il quitta aussitôt Tonnerre et se rendit à Versailles, d'où il se hâta
d'annoncer au comte de Vergennes son retour, sa tardive obéissance et
les déboires qu'elle lui causait: «Il y a une dizaine de jours que je
suis de retour, disait-il au ministre, et il y en a huit que je me suis
conformée à vos intentions, comme Mlle Bertin a dû vous le certifier
à Fontainebleau. Je m'efforce dans la retraite de mon appartement de
m'habituer à mon triste sort. Depuis que j'ai quitté mon uniforme et
mon sabre, je suis aussi sot qu'un renard qui a perdu sa queue. Je
tâche de marcher avec des souliers pointus et de hauts talons, mais
j'ai manqué me casser le col plus d'une fois; au lieu de faire la
révérence, il m'est arrivé plus d'une fois d'ôter ma perruque et ma
garniture à triple étage, que je prenais pour mon chapeau ou pour mon
casque. Je ne ressemble pas mal à cette Catherine Petrovna que Pierre
le Grand enleva d'un corps de garde au siège de Derpt pour la faire
paraître à sa Cour avant de lui avoir fait apprendre à marcher sur ses
deux pieds de derrière[180].»
[180] D'Éon au comte de Vergennes, ministre et secrétaire d'État, 2
novembre 1777. (Archives des Affaires étrangères.)
D'Éon, si l'on en croit ses contemporains, n'exagérait guère le
ridicule de son nouvel accoutrement, et si, comme il disait lui même,
il est malaisé de changer en un jour «d'habits, de chemise, de logis,
de résolution, d'avis, de langage, de couleur, de visage, de mode,
de note, de ton et de façon de faire», il se consolait du moins par
la singularité et l'affectation de la gêne physique qu'il éprouvait.
Toutefois il vivait retiré rue de Conti, à Versailles, ayant refusé
courtoisement l'invitation du sieur Jamin, prêtre de Fontainebleau, qui
«sans avoir l'honneur d'être connu de lui» lui offrait, «s'il venait
à cette Cour à Fontainebleau, un logement des plus agréables non par
les plaisirs bruyants, mais par les promenades en forêt», et assurait
son hôte «qu'il serait à Fontainebleau sans y être et maître de porter
tel habillement qui lui conviendrait». L'aimable invitation de cette
«dévote personne» n'avait pas séduit d'Éon, qui ne se sentait pas
encore préparé à affronter la curiosité de la Cour. Il tenait aussi à
rendre ce coup de théâtre aussi éclatant que possible et s'ingéniait
à en assurer le succès. Quelques mois avant son arrivée en France il
avait déjà prié M. de La Chèvre d'être «son précurseur», et celui-ci
se vantait de lui avoir «préparé les voies avec toute la chaleur
imaginable et un zèle infatigable». Puis c'était un sieur Dupré,
tuteur des lords Dawn et Albergeney, qui, «chez le chevalier Lambert
et le vicomte de Choiseul, avait ouvert les yeux à une infinité de
gens».--«On n'en revient point encore de l'étonnement, écrivait-il à
d'Éon; on s'adresse à moi pour expliquer ce phénomène politique, et
si je n'étais pas aussi bien informé que je le suis, je me trouverais
souvent en défaut[181].» D'Éon, qui avait fini par prendre goût à la
mascarade, se multipliait, accréditant tous les bruits, entre-bâillant
sa porte à ses anciennes relations et annonçant à ses protecteurs son
retour en France:
[181] Le sieur Dupré, tuteur des lords Dawn et Albergeney, à d'Éon,
27 juin 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
J'apprends avec beaucoup de plaisir, Monsieur, lui répondait le
maréchal duc de Broglie, que vous êtes de retour en France; qu'il
vous est permis de goûter, dans votre famille, une tranquillité dont
vous êtes privé depuis longtemps. Je suis sensible aux sentiments
d'attachement que vous me témoignez et j'ai l'honneur d'être
très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur[182].
[182] Le maréchal duc de Broglie au chevalier d'Éon, 7 septembre
1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
La comtesse douairière d'Ons-en-Bray, femme du président Legendre, qui
connaissait d'Éon depuis sa plus tendre enfance et fut naturellement
une des premières averties de son retour, ne pouvait sans sourire
s'imaginer sous les jupes de la chevalière celui qu'elle avait connu
étudiant en droit, escrimeur de premier ordre et galant secrétaire
d'ambassade; aussi accueillait-elle avec la plus grande incrédulité
cette nouvelle aventure dont le héros lui faisait un récit plaisant:
Votre lettre, lui répondait-elle, m'a fait rire aux larmes de
vos saillies et de satisfaction que vous ne m'ayez pas oubliée,
Mademoiselle ou Monsieur: je crains de mentir; j'avoue que j'apporte
encore de l'incrédulité à votre métamorphose et ne me permets pas
cependant pour détruire mon incrédulité de faire et même de dire
comme le bon apôtre Thomas. Mademoiselle, soit; j'en suis plus à mon
aise pour vous dire tout le plaisir que je me fais de vous revoir
quand vous serez de retour de Versailles. Je vous y adresse les
marques de reconnaissance de votre souvenir, ne sachant où reposent
à Paris vos appas femelles. Sont-ils parés de plumes? J'avoue qu'il
cadre dans mon esprit que la coiffure de Mars est la seule qui vous
convienne, en ayant la bravoure et les inclinations. J'ai avec moi
deux émules avec qui vous me demandez de refaire connaissance. Ils le
désirent plus que jamais, comme vous le croyez bien, et l'un d'eux,
un grand gars qui occupe votre ancien appartement, voudrait sûrement
le partager avec vous; mais en mère de famille qui doit maintenir
le bon ordre chez elle, il faudrait que je vous crusse tout à fait
dragon pour vous prier de faire société nuit et jour avec les miens,
qui s'en tiendront aux égards dus au beau sexe et vous gardent des
bâtons de sucre _tors_ pour guérir votre poitrine des influences
de l'air dont elle est attaquée à présent. Ménagez-vous bien,
Mademoiselle, et sous quelque forme que vous deviez nous reparaître,
soyez persuadée que vous nous serez toujours très intéressante par le
souvenir des anciennes marques de votre attachement, qui vous répond
du mien pour toujours[183].
[183] Mme Le Meyra, comtesse douairière d'Ons-en-Bray, à d'Éon, 12
décembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Aussi peu dupe de la métamorphose que Mme d'Ons-en-Bray, Mme Tercier,
veuve de l'ancien ministre secret de Louis XV qui avait si longtemps
correspondu avec d'Éon, s'étonnait de n'avoir point revu le chevalier
depuis son retour. Elle lui reprochait vivement de ne s'être point
encore présenté chez le comte de Broglie, tout en paraissant deviner la
cause de cette hésitation.
Je ne suis pas étonnée, lui écrivait-elle, que vous ayez tant de
peine à vous faire au nouveau déguisement que vous allez prendre, qui
vous gêne et vous embarrasse; il est bien fait pour cela; aux yeux
de vos amis, vous serez toujours un brave homme et un sujet fidèle;
ils vous aimeront également et chériront votre amitié n'importe dans
quel habit. Je vous prie de me mettre à la tête de vos amies qui vous
sont le plus attachées, ainsi que toute ma famille, qui me charge de
vous faire mille tendres compliments[184].
[184] Mme Tercier à d'Éon, 4 novembre 1777. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
Les aimables reproches de Mme Tercier et ses billets affectueux ne
réussirent pas à faire sortir d'Éon de sa tanière, où il se tenait,
disait-il, comme un «renard sans queue». Les sucres d'orge de Mme
d'Ons-en-Bray ne parvinrent point non plus à vaincre le rhume qui le
retenait avec tant d'à-propos au logis. Embarrassé dans ses jupes,
il demeurait invisible. Cependant, le bruit de son arrivée, de ses
aventures et de sa singulière métamorphose ne tarda pas à percer le
cercle assez restreint de ses amis intimes et parvint bientôt jusqu'aux
oreilles de la reine, qui voulut aussitôt voir cette moderne amazone:
«Elle envoya un valet de pied, raconte Mme Campan, dire à mon père de
conduire la chevalière chez elle; mon père pensa qu'il était de son
devoir d'aller d'abord prévenir son ministre du désir de Sa Majesté.
Le comte de Vergennes lui témoigna sa satisfaction sur la prudence
qu'il avait eue et lui dit de l'accompagner. Le ministre eut une
audience de quelques minutes. Sa Majesté sortit de son cabinet avec
lui et, trouvant mon père dans la pièce qui le précédait, voulut bien
lui exprimer le regret de l'avoir déplacé inutilement. Elle ajouta
en souriant que quelques mots que M. le comte de Vergennes venait de
lui dire l'avaient guérie pour toujours de la curiosité qu'elle avait
eue[185]».
[185] Extrait des Mémoires de Mme Campan. Paris, Baudouin, 1822,
p. 190.
Si d'Éon, en dépit de la reconnaissance officielle de son nouveau
sexe par le roi, ne fut pas reçu en audience particulière par la
reine, il ne manqua pas du moins de paraître à Versailles sous son
nouveau costume et à plusieurs reprises se trouva dans les galeries du
château sur le passage de Leurs Majestés. Ce fut le 21 octobre 1777,
jour de sainte Ursule, ainsi qu'il prend soin de le noter dévotement,
que le chevalier d'Éon, ancien capitaine de dragons, ancien ministre
plénipotentiaire de France à Londres, «reprit sa première robe
d'innocence pour paraître à Versailles, comme il avait été ordonné
par le roi et ses ministres»[186]. Ce fut un véritable événement que
l'apparition dans le cercle des courtisans de ce «phénomène politique»
ou, comme l'appelait fort irrévérencieusement Voltaire, «de cet
amphibie». Chacun voulut voir cette femme extraordinaire, simplement
vêtue, et qui pour tout joyau portait sur son corsage une croix de
Saint-Louis gagnée sur le champ de bataille aussi bien que dans les
ambassades.
Certains, qui avaient été ennemis de Choiseul, se plaisaient à faire
un succès à l'impétueux adversaire du comte de Guerchy; mais la
plupart, poussés par la curiosité, se montraient surtout intrigués
par cette merveille pathologique qui, avec toutes les apparences et
les manières d'un homme, se déclarait cependant femme. Plusieurs des
contemporains n'ont pas manqué de peindre d'Éon tel qu'ils le virent
dans ces circonstances, et il faut avouer que le portrait n'est guère
flatté. «Elle a encore plus l'air d'être homme depuis qu'elle est
femme, assurait un journal de l'époque en parlant de notre chevalier.
En effet on ne peut croire du sexe féminin un individu qui se rase
et a de la barbe, qui est taillé et musclé en hercule, qui saute en
carrosse et en descend sans écuyer, qui monte les marches quatre à
quatre... Elle est en robe noire. Les cheveux sont coupés en rond comme
des cheveux d'abbé, placardés de pommade et de poudre, surmontés d'une
toque noire à la manière des dévotes. N'étant point habituée aux talons
étroits et hauts des femmes, elle continue d'en avoir de plats et de
ronds[187].» D'Éon, à qui cette feuille élégante et mondaine refuse
tous les dons du sexe aimable, n'avait pas voulu pousser trop loin
la mascarade; mais s'il n'avait pas usé du rouge qui faisait encore
fureur, il ne semblait pas non plus ignorer toute coquetterie féminine,
portant quelquefois des «robes noires en raz de Saint-Maur», plus
souvent des «jupes en taffetas bleu de ciel avec petite rayure puce»
ou même «en croisé broché mordoré», comme le relatent les notes de la
demoiselle Maillot, sa couturière[188]. Mais en dépit de ses efforts
pour parvenir à l'élégance, d'Éon demeurait parfaitement ridicule: «La
longue queue de sa robe, ses manchettes à triple étage» contrastaient
si malheureusement avec ses «attitudes et ses propos de grenadier
qu'il avait ainsi le ton de la plus mauvaise compagnie». C'est en ces
termes peu obligeants que s'exprime dans ses _Mémoires_, écrits après
la mort de d'Éon, Mme Campan qui, éclairée alors sur le véritable sexe
du chevalier, ne peut s'empêcher de montrer quelque dépit d'avoir été
mystifiée par un personnage qui eut avec sa famille et avec elle-même
des relations de la plus cordiale intimité[189].
[186] _Papiers inédits de d'Éon._
[187] _L'Espion anglais_ du 4 janvier 1778.
[188] _Le Chevalier d'Éon à Versailles_, extrait d'un article fort
intéressant publié par M. Fromageot dans le _Carnet historique et
littéraire_.
[189] _Mémoires_ de Mme CAMPAN, t. I, p. 193.
Le jugement des contemporains sur l'extérieur de d'Éon, son
accoutrement et ses manières, est d'ailleurs aussi unanime que peu
flatteur. «Quelque simple, quelque prude que soit sa grande coiffe
noire, relate Grimm dans sa _Correspondance littéraire_ à la date du
25 octobre 1777, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus
extraordinaire et, s'il faut le dire, de plus indécent que Mlle d'Éon
en jupes[190].» L'abbé Georgel, secrétaire du fameux cardinal de Rohan,
fait d'un trait dans ses _Mémoires_ le portrait de la chevalière, à qui
il a été présenté: «Ses vêtements, écrit-il, auxquels elle ne pouvait
s'habituer lui donnaient un air si gauche et si gêné qu'elle ne faisait
oublier ce désagrément que par les saillies de son esprit et le récit
trop piquant de ses aventures[191].»
[190] GRIMM, _Correspondance littéraire_. Paris, 1812, t. VI,
2e partie.
[191] Abbé GEORGEL, _Mémoires_, t. I, p. 293 et 294.
La métamorphose causa naturellement une grande stupéfaction; mais,
en dehors de quelques habitants de Tonnerre qui avaient de bonnes
raisons pour ne pas démordre de leur première opinion, ne trouva pas
d'incrédules obstinés. Le sexe désormais officiel de la chevalière
d'Éon fut accepté et respecté. L'intéressé se prêtait d'ailleurs à le
confirmer, et la contrainte même qu'il affectait ainsi que sa difficile
résignation à sa nouvelle existence n'étaient que des ruses plus
savantes pour cacher le subterfuge. Il trouvait à jouer cette comédie,
en outre de la sécurité de son séjour en France et le payement d'une
pension devenue son unique ressource, un regain de la popularité dont
il avait toujours été passionnément friand. Du jour de sa présentation
à la Cour, sa popularité ne fit que grandir, tourner même à cette
célébrité extraordinaire qui, à l'heure actuelle, préserve encore son
nom de l'oubli. Il devint alors l'objet de toutes les conversations, le
point de mire de toutes les curiosités. Les lettres de félicitations
les plus emphatiques, les témoignages d'admiration les plus excessifs
lui parvenaient d'inconnus émerveillés de sa surprenante odyssée,
tandis que ses anciens amis le harcelaient de billets du tour le plus
piquant. Parmi eux le duc de Chaulnes, qui l'avait connu à Londres au
plus fort de sa lutte avec Guerchy, lui écrivait, faisant allusion aux
derniers événements:
Je ne sais pas si la chevalière d'Éon se ressouvient d'avoir vu le
chevalier d'Éon, entouré de grenadiers, imprimer en 1764, une page
de la _Guerchiade_ sur la main du duc de Picquigny; mais je sais
que le duc de Chaulnes s'en ressouvient très bien, ainsi que de
tous les procédés honnêtes qu'il a reçus de lui ou d'elle, car on
ne sait plus où on en est. Je suis fort porté à croire par exemple
que votre ami commun trouvera beaucoup plus du chevalier dans la
chevalière qu'il ne voudrait y en trouver. Quant à moi qui ne suis
qu'un bonhomme, et votre voisin, je voudrais savoir le moment où je
pourrais aller discourir un moment avec Mademoiselle comme j'aurais
discouru avec Monsieur. Comme tout frais remué de la politique, vous
auriez peut-être des raisons pour préférer de venir chez moi: c'est
cinquante pas à faire d'un côté ou de l'autre, que j'aimerais mieux
vous épargner pourvu cependant que ce ne soit ni demain samedi, ni
lundi. Je vous demande pardon de ces si, de ces car, de ces mais,
très ridicules lorsqu'il s'agit de vous témoigner, Mademoiselle,
toute ma reconnaissance des bontés que vous m'avez marquées et de
l'amitié du feu chevalier. J'espère que vous rendrez justice à mon
respect[192].
[192] Le duc de Chaulnes à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Les amis de d'Éon ne savaient plus en effet «où ils en étaient», ni
quel style employer. La marquise Le Camus, dans un gracieux billet où
elle l'invitait à souper, trouvant «à coup sûr sa société désirable»,
débutait ainsi:
Brave Être, si j'avais votre facilité pour écrire, je ne serais pas
embarrassée au premier mot; j'ai donc cherché l'épithète qui me
paraît convenir le mieux à ce que vous méritez; j'espère que vous
trouverez bon qu'en vous mettant au-dessus de tout sexe, je ne vous
en attribue aucun précisément, de peur de me tromper[193].
[193] _Papiers inédits de d'Éon._
L'embarras était encore plus grand pour ceux qui avaient connu d'Éon
dès sa plus tendre jeunesse, et ne l'avaient jamais perdu de vue dans
son aventureuse carrière. C'était le cas de M. Genêt, premier commis
aux Affaires étrangères, père de Mme Campan, qui avouait avec une
aimable ironie que la langue française manquait d'épithètes appropriées
à la nouvelle condition de son étrange correspondant: «Pour ne point
donner aux cardinaux le Monseigneur qu'ils exigeraient, les ducs leur
écrivent en italien, et moi, être unique, dont je ne trouve le parangon
que dans les divinités des anciens, pour vous adresser la parole d'une
manière digne de vous et des sublimes mystères dont vous êtes l'emblème
je me servirai de la langue anglaise qui n'a point de genre déterminé
dans ses mots appellatifs et qui ne connaît guère de femelle qu'un chat
et un vaisseau, je vous dirai donc: _My dear Friend_, voulant dire: mon
cher ou ma chère amie, _ad libitum_[194].»
[194] M. Genêt à d'Éon, 24 novembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._]
Ceux qui avaient rencontré le petit d'Éon chez le prince de Conti,
dans les beaux salons du Temple, alors qu'il cherchait fortune et
carrière, se rappelaient au souvenir de l'illustre chevalière et la
suppliaient de leur ouvrir sa porte. Lui, toujours imperturbable,
jouait en dilettante son rôle de phénomène à la mode; il éprouvait
une orgueilleuse satisfaction à duper ses contemporains, ou tout au
moins à exciter leur étonnement. Il retenait les uns par le récit des
événements auxquels il avait été mêlé et captivait les autres par des
anecdotes grivoises débitées avec une verve intarissable. Ses manières
singulières ne lassaient pas; on le recherchait sans cesse et ses amis
se séparaient de lui à grand'peine.
Je pars avec le regret de n'avoir pu vous offrir mon tribut
d'admiration, lui écrivait le chevalier de Bonnard, sous-gouverneur
des enfants du duc de Chartres. Voilà une lettre de votre cousine,
qui est ma tante; je lui dirai dans trois jours que je vous ai
vue et que vous êtes au-dessus de votre grande réputation. Elle
se félicitera sans doute et s'affligera pour moi que je n'aie pas
profité plus souvent et plus longtemps d'un bonheur dont je sens tout
le prix[195].
[195] Le chevalier de Bonnard, colonel de hussards et sous-gouverneur
de Mgr le duc de Chartres, à d'Éon, 20 janvier 1778. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
L'intérêt et la curiosité qu'avait excités d'Éon par sa métamorphose
ne lui avaient pas valu seulement un succès de Cour. Le bruit de
l'aventure avait porté son nom bien au delà des frontières. En
Angleterre, où l'on s'était particulièrement attaché à le suivre,
l'opinion se montrait curieuse de tous les détails. Mlle Wilkes
qui, par un curieux billet que nous avons cité, avait elle-même dès
le premier jour demandé à d'Éon la «vérité sur son nouveau sexe»,
s'enquérait auprès du baron de Castille de l'accueil fait à Versailles
à l'illustre chevalière, et M. de Castille, tout en transmettant
à d'Éon les «plus tendres compliments de la fille du lord-maire»,
ajoutait: «J'ai répondu à Mlle Wilkes, ma chère héroïne; j'interprète
vos sentiments et je lui dis beaucoup de choses de vous comme ayant été
témoin de vos succès à la Cour[196]...»
[196] _Papiers inédits de d'Éon._
En Allemagne, où cependant il n'avait fait que passer, on s'inquiétait
de d'Éon:
Monsieur, lui écrivait un libraire de Berlin, je ne suis pas en
droit de vous reprocher l'entier oubli d'un homme que vous avez
très honnêtement préconisé et qui vous est attaché depuis 1756;
mais ne cessant de m'intéresser à l'homme célèbre que je considère,
je ne puis me refuser au désir de savoir, s'il se peut et pour
autant que la franchise comportera, à quel clan des mortels je dois
la satisfaction d'avoir connu le chevalier d'Éon de Beaumont. Je
ne doute point que vous n'en deviniez la raison après ce qui se
trouve inséré dans notre dernière _Gazette du Bas-Rhin_, d'un ton
d'authenticité qui m'en impose enfin et contre lequel tout argument
me manque... Vous aurez toujours donné de la célébrité aux deux
genres et nous serons convaincus que votre conduite a été contenue
et admirable. Du beau sexe, dont certainement je ne suis pas, je
vous aurais l'obligation possible d'avoir appris, à ceux qui lui
sont injustement contraires, qu'il est aussi capable que le nôtre
des bonnes, difficiles et grandes choses, et du mien je ne cesserai
d'être avec autant d'estime que de considération soit de l'un, soit
de l'autre, le très humble, etc.[197].
[197] Isaïe Villers au chevalier d'Éon. Berlin, 1777. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
De Londres et de Paris, les échos de l'aventure étaient venus piquer
au vif la sceptique curiosité «du vieux valétudinaire de Ferney»,
qui s'inquiétait auprès de son fidèle ami le comte d'Argental de la
véritable condition d'un hôte qui fort indiscrètement s'était annoncé
lui-même chez le glorieux patriarche des lettres françaises:
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui, mon cher ange, des deux enfants
que j'ai faits dans ma quatre-vingt-quatrième année. Vous les
nourrirez s'ils vous plaisent, vous les laisserez mourir s'ils sont
contrefaits. Mais je veux absolument vous parler d'un monstre: c'est
de cet animal amphibie qui n'est ni fille ni garçon, qui est, dit-on,
habillé actuellement en fille, qui porte la croix de Saint-Louis
sur son corset et qui a, comme vous, 12,000 francs de pension. Tout
cela est-il bien vrai? Je ne crois pas que vous soyez de ses amis
s'il est de votre sexe, ni de ses amants s'il est de l'autre. Vous
êtes à portée plus que personne de m'expliquer ce mystère. Il ou
elle m'avait fait dire par un Anglais, de mes amis, qu'il ou elle
viendrait à Ferney, et j'en suis très embarrassé. Je vous demande en
grâce de me dire le mot de cette énigme[198].
[198] Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Ferney, 6 décembre
1777. Correspondance, p. 1080.
Les anciens camarades de d'Éon aux dragons, bien qu'ils eussent partagé
sa vie à l'armée, n'avaient marqué aucune incrédulité particulière
et avaient fêté de bon cœur la nouvelle héroïne. Le baron de
Bréget, ancien capitaine au régiment d'Autichamp, et qui avait fait
campagne avec lui sur le Rhin, lui demandait, quelques mois après
sa métamorphose, s'il pouvait «se flatter d'exister encore dans le
souvenir de son ancien frère d'armes»:
Il n'y a que huit jours, écrivait-il, que je suis revenu de la
campagne et je me hâte de faire demander à mon aimable camarade
la permission de l'aller chercher et lui présenter mes nouveaux
hommages. Je supplie très respectueusement mademoiselle d'Éon de me
laisser embrasser très franchement et de tout mon cœur mon ancien
camarade dragon[199].
[199] Le baron de Bréget à d'Éon, 20 janvier 1778. (_Papiers inédits
de d'Éon._)
Un autre capitaine au même régiment, le comte de Chambry, dans une
lettre écrite à la même époque, reprochait vivement à d'Éon de ne lui
avoir point annoncé son retour:
J'espère, ajoutait-il, retrouver dans mademoiselle la chevalière
d'Éon les mêmes sentiments d'amitié que dans l'ancien chevalier
d'Éon, capitaine de dragons, etc., etc... Quant à moi, sous quelque
forme qu'il paraisse, j'y prendrai toujours le même intérêt et suis
impatient de l'en assurer moi-même[200].
[200] Le comte de Chambry à d'Éon, 13 décembre 1777. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Le marquis d'Autichamp, colonel et propriétaire du régiment à la suite
duquel avait figuré d'Éon, avait été, l'un des premiers, averti par
celui-ci de sa transformation:
Il n'est que trop vrai, mon cher et brave colonel, lui avait écrit
le chevalier, qu'en ma nécessité d'obéir à l'ordre du roi et de
la loi j'ai repris ma robe pour l'édification des esprits faibles
qui, en moi, ont été scandalisés de la liberté grande d'une jeune
fille d'avoir été, par sagesse, cacher et retrancher sa vertu dans
votre régiment de dragons pour qu'elle soit plus en sûreté. Ma ruse
de guerre ayant été découverte, prouvée et manifestée en justice,
le monde fut surpris de me trouver fille. En conséquence, la Cour,
pour me punir ou me récompenser, me fait finir ma vie comme je l'ai
commencée en devenant cornette[201].
[201] D'Éon au marquis d'Autichamp. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Et le galant colonel de répondre aussitôt:
Je vous ai été fort attaché en votre qualité de capitaine de dragons;
la nouvelle forme que vous avez prise n'a jamais été un tort
vis-à-vis de moi, et quoiqu'elle m'impose la loi de vous respecter
beaucoup plus, elle ne m'ôte pas le plaisir de vous aimer, et c'est,
je vous assure, avec empressement que je vous offre l'assurance de
ces deux sentiments[202].
[202] Le marquis d'Autichamp à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Les mêmes sentiments de bienveillante crédulité, les mêmes formules
affectueuses se retrouvent sous la plume de tous les anciens camarades
de régiment de d'Éon et font foi du bon souvenir qu'il avait laissé
parmi eux. Le cas leur avait paru croyable, bien qu'extraordinaire; de
plus, il n'était pas sans précédents, ainsi que le baron de Castille
s'empressait d'en informer d'Éon dans la lettre suivante:
Mme de Laubespin vous parlera du dragon-fille du régiment de
Belzunce; il est encore venu ce matin chez moi, il a le plus grand
empressement de vous être présenté, et je suis convaincu qu'il vous
intéressera; il a vingt-sept ans, il a près de cinq pieds cinq
pouces, une figure agréable, de très beaux cheveux et bien plantés;
il est bas officier aux Invalides, et porte les marques de vétérance.
M. le duc d'Aiguillon lui donna les deux épées en croix quand il eut
été reconnu, et il le fut à l'occasion d'un coup d'épée qu'il avait
reçu à la hanche. Il fut présenté au feu roi, qui lui fit beaucoup de
questions, il fut présenté au feu roi par M. le prince de Beauvau à
la chasse de Fontainebleau[203].
[203] Le baron de Castille à d'Éon, 5 décembre 1777. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Il semble d'ailleurs que l'aventure de l'illustre chevalière ait
tourné la tête de plusieurs femmes. D'Éon, dans ses papiers, a composé
tout un dossier des lettres que lui écrivirent des «filles de la plus
grande taille», désireuses «de changer leur sexe en apparence», afin de
pouvoir s'engager et servir à l'armée. Il y avait joint également les
épîtres que lui avaient dédiées quelques insensés, troublés, comme il
arrive fréquemment, par la révélation d'une personnalité retentissante.
Ce bizarre recueil, non moins que les billets de ses amis, de ses
anciens camarades, et des inconnus eux-mêmes qui lui écrivirent dès
son retour, ne laissent aucun doute sur l'étonnement que suscita sa
métamorphose et sur la stupéfiante crédulité avec laquelle elle fut
généralement acceptée.
Tandis que d'Éon trouvait ainsi, dans le bruit d'un accueil inespéré,
d'incessantes satisfactions pour son incommensurable vanité, les
ministres, qui s'étaient flattés de le voir reprendre, avec le sexe
qu'il avait avoué et le costume qu'on lui avait imposé, toute la
décence et la considération désirables, durent s'avouer qu'ils
s'étaient étrangement trompés. Non seulement d'Éon, sous son nouveau
costume, attirait l'attention de tous; mais, ne pouvant s'habituer
aux coiffes, aux corsets et aux jupes, commençait, malgré la défense
qui lui en avait été faite, à s'habiller de nouveau fréquemment en
homme. Afin de prévenir tout nouveau scandale, M. de Vergennes résolut
de donner à l'extravagante chevalière un tuteur vigilant. M. Genêt,
premier commis au ministère des Affaires étrangères, compatriote et
ami de d'Éon, sembla tout désigné pour cette tâche difficile. Dans sa
propriété du Petit-Montreuil, tout voisine de la demeure du comte de
Polignac et de l'hôtel de M. de Vergennes, il possédait justement un
coquet pavillon où la pétulante chevalière pourrait se résigner au
calme que l'on exigeait d'elle. Elle devait y trouver dans la compagnie
de Mme Genêt et de ses filles, attachées au service de la reine, un
milieu moins austère que celui des dames Urselines, Bernardines,
Augustines, au sein desquelles elle avait offert de se retirer dans
l'allégresse de son retour. Aussi Genêt la pressait-il de rejoindre sa
famille, faisant réparer en toute hâte le logement de son «illustre
héroïne». L'hiver s'annonçait rigoureux et il tentait de la séduire
par la promesse de «chambres très chaudes» dans sa petite maison. «Que
vous me déplaisez, disait-il, dans le trou où vous êtes![204]» Cette
affectueuse insistance ne réussit pas à vaincre aisément la répugnance
de d'Éon à subir une tutelle où il avait démêlé la volonté du
ministre; aussi se fit-il prier longtemps et il ne se décida que vers
le milieu de décembre à accepter l'hospitalité de l'aimable famille
bourguignonne. Son hôte l'accueillit avec joie et cordialité.
[204] _Papiers inédits de d'Éon._
A dater de ce jour, les liens d'intimité qui unissent d'Éon aux Genêt,
aux Campan, se resserrent naturellement et donnent lieu à un échange de
bons procédés quotidiens dont les papiers de d'Éon nous ont conservé
les traces. Un jour, c'est M. Campan qui le remercie très pompeusement
d'un Essai d'histoire naturelle qu'il trouve «plaisamment imaginé, mais
un peu long»; d'Éon en effet n'était guère ami de la concision. Une
autre fois, c'est Mme Campan qui, dans un style plein d'affectation,
lui demande pour les princes un simple remède contre la surdité. La
femme de chambre de la reine, qui n'a pas encore contre d'Éon le grief
de savoir qu'elle a été mystifiée par lui, l'accable d'invitations. «Le
24 avril 1778, toute la famille Genêt, lui écrit-elle, vient passer la
soirée chez M. Campan. Elle serait comblée si Mlle d'Éon voulait bien
leur faire l'honneur de les y accompagner; elle n'y souperait qu'avec
ses bons amis et est priée par Mme Campan d'y venir sans le moindre
cérémonial[205].»
[205] Mme Campan à d'Éon, 24 avril 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon est de toutes les parties qu'organisent les femmes de chambre
de la reine. Se refuse-t-il à les accompagner, Sophie Genêt, de son
écriture d'écolière, lui fait dépêcher un billet pour le supplier de
revenir sur sa détermination; elle redoute cependant de l'importuner,
«ce qui verserait la tristesse parmi ses hôtes». Se déplace-t-on pour
aller visiter l'oncle Genêt de Charmontaut dans sa jolie terre de
Mainville, près Melun, qu'on en avertit aussitôt d'Éon, qui devant
tant d'insistance se laisse convaincre. Il parvient si bien à séduire
le modeste châtelain que celui-ci ne trouve point de formules assez
flatteuses pour le remercier de sa venue, ni de termes assez humbles
pour s'excuser de sa frugale hospitalité:
Je me regarde à présent au nombre des heureux mortels. J'ai eu le
plaisir de partager avec mon frère la même satisfaction que lui de ce
que vous m'avez fait l'honneur de me venir voir à mon petit ermitage,
tout comme à lui d'habiter sa campagne du Petit-Montreuil. Et pour
comble de satisfaction vous m'avez fait l'amitié et l'honnêteté
de m'y écrire. Votre lettre, mademoiselle, me sera tant que je
vivrai précieuse. Puisque votre santé s'est rétablie à Mainville,
je souhaite que ma petite chaumière vous soit agréable pour venir
vous y récréer et conserver une santé qui est chère à ceux qui ont
l'honneur d'être connus de vous et qui connaissent vos mérites. Je me
félicite d'avoir donné une fête à la chevalière d'Éon au même moment
que nous gagnions la victoire sur les Anglais; cela nous a fait un
divertissement très heureux et agréable, qui n'a pas été troublé
par aucune triste nouvelle. Mon sort est bien changé à présent,
mademoiselle; d'agréable qu'il était pendant que j'étais en l'honneur
de votre compagnie, il est maintenant aussi isolé que ce bel arbre
qui est au puits d'Antin. Pour me consoler et secouer ma mélancolie,
je ne tarderai pas à partir pour Versailles, où j'aurai l'honneur de
vous aller voir[206].
[206] Genêt de Charmontaut à d'Éon, 7 août 1778. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
D'Éon se montra toujours reconnaissant envers cette famille qui l'avait
si cordialement accueilli. Très fidèle dans ses amitiés il était,
malgré ses modestes moyens, également généreux. De Tonnerre il ne
cessait de leur envoyer des produits de sa riche Bourgogne, des truffes
alors si renommées et peu connues encore, des chevreuils qu'il avait
tués et surtout du vin de son terroir, dont M. Amelot, le comte de
Vergennes et le duc de Chaulnes s'avouaient particulièrement friands.
J'ai reçu, ma chère amie, lui écrivait Genêt, deux délicieux présents
de votre part en huit jours, tous deux faits pour nous réjouir le
cœur. C'est votre portrait en dragon qui m'a été envoyé par M.
Bradel et dont je suis fort content, et une feuillette de votre
excellent vin. Nous mettrons le portrait sur la table, en buvant le
vin à votre santé. Vous savez combien nous vous sommes dévoués et
comptons sur votre amitié parce que nous connaissons votre excellent
cœur.
Mieux que par ces menues attentions, d'Éon sut prouver son attachement
à ses aimables compatriotes, car, avec la prudence et l'autorité d'une
douairière qui se complaît à son rôle, il sut faire le bonheur d'une de
ses jeunes amies, Adélaïde Genêt, si l'on en croit la lettre qu'elle
lui écrivait au lendemain de son mariage avec M. Auguié, «heureux
ouvrage qui fut comblé par la reine, dit M. Genêt au delà de toutes
les espérances[207].»
[207] Lettre de Genêt à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon dut trouver cette vie patriarcale bien monotone, et après
quelques semaines, «le charme du Petit-Montreuil sous la neige»
s'évanouit à ses yeux. Il ne rêvait que bruit, succès et publicité,
et se soustrayait avec peine à l'attention de ceux qui désiraient
connaître un aussi singulier prodige. Sa renommée était alors
universelle et l'on recherchait de tous côtés cette héroïne, aussi
modeste qu'intrépide, à laquelle ses contemporains ne savaient comparer
que Jeanne d'Arc ou Jeanne Hachette.
D'Éon avait trop ardemment désiré et savamment préparé cette apothéose
pour n'y point figurer; aussi ne manquait-il aucune occasion de
s'évader de sa retraite et, comme Genêt lui en faisait encore la
remarque, «il tenait à Paris comme un petit maître». Parmi les
anciennes relations qu'il y avait retrouvées, la comtesse de Boufflers,
la spirituelle amie du prince de Conti, «l'idole» du Temple, ainsi que
l'avait surnommée Mme du Deffant, avait une des premières désiré revoir
l'ancien ministre plénipotentiaire, aux côtés de qui elle avait fait à
Londres les honneurs de l'ambassade:
M. d'Usson m'a dit que vous n'aviez point oublié, Mademoiselle, que
nous avons eu le plaisir de vous voir en Angleterre et que vous
paraissiez souhaiter de renouveler la connaissance que nous avons
faite avec vous; j'ai de mon côté le plus grand empressement de
revoir une personne qui sera célèbre à jamais par les événements
de sa vie et par beaucoup de grandes qualités, et je serai charmée
si vous voulez bien venir dîner avec moi vendredi prochain au
Temple[208].
[208] Marie-Charlotte de Camper-Saugeon, comtesse de Boufflers-Rouvel
à d'Éon, 5 Janvier 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
C'est qu'en effet l'audacieux aventurier était devenu l'hôte de choix,
le personnage à la mode dont on se disputait la présence aux jours de
réception. Sur les petits billets d'invitation, que d'Éon conserva
religieusement, figurent les noms des femmes les plus spirituelles et
des plus illustres personnages. Les salons les plus fermés s'ouvraient
fréquemment devant ce phénomène, et ce n'est pas un de ces indices
les moins curieux de la légèreté de ce siècle que cette crédulité
enfantine dans le milieu où l'on faisait le plus ouvertement parade de
scepticisme. Ces esprits raffinés et blasés, devenus comme étrangers
aux préoccupations sérieuses de la vie, insensibles aux découvertes
de la science, fermés aux charmes des chefs-d'œuvre, ne prisaient
plus que l'extraordinaire. Pendant qu'autour d'eux se préparait un
formidable bouleversement social dont ils ne savaient discerner
les indices, hommes de Cour sans emploi et officiers sans régiment
faisaient pour le divertissement des dames qui tenaient «bureau
d'esprit», comme on disait alors, assaut de bons mots, concours de
piquantes anecdotes. D'Éon excellait dans ce genre; son imagination,
sa verve intarissable, ses saillies inattendues faisaient oublier le
sel un peu gros de ses dragonnades trop fréquentes. Il attirait enfin
par une singularité dont il entretenait soigneusement le mystère. On
allait jusqu'à lui savoir gré de la modestie admirablement jouée qui le
poussait à ne se produire qu'en très petit comité. Il se targuait, en
effet, de fuir les curieux et d'être si indifférent à l'attention qu'il
provoquait que ses amis devaient le supplier de remplir ses engagements:
«Le duc de Luynes brûle d'envie de vous voir ainsi que son beau-père,
M. de Laval, lui écrivait son ami Reine. Il m'a dit qu'il vous avait
prié de manger de sa soupe; puisque vous êtes à Paris, allez donc voir
Mme la Duchesse, à qui vous voudrez bien présenter nos hommages[209].»
[209] M. de Reine à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
S'il peut paraître étrange de le voir très aimablement prié chez le
comte de La Rochefoucauld; chez M. de Villaine, le marquis de Chaponay;
chez la vicomtesse de Breteuil; de le voir devenir l'hôte assidu de la
duchesse de Montmorency et du vicomte de La Ferté, n'est-il pas plus
curieux encore de retrouver cet étrange personnage dans les salons
d'une bourgeoisie élevée, d'une noblesse de robe, qui formaient alors
une société particulièrement cultivée et sceptique? Il éveille la même
curiosité parmi ces graves personnages: les Talon, les Fraguier, les
Tascher, les Tanlay, les Nicolaï, les d'Aguesseau, qui se le disputent
à l'envi et l'envoient chercher dans leurs carrosses.
Un jour, c'est le comte de Polignac qui le «prie de venir manger à la
dragonne un morceau dans son galetas des Tuileries. La chevalière y
trouvera, dit-il, du bon café précédé par des côtelettes et un homme de
sa connaissance qu'elle désire voir. Le tout se passera à la minute et
sans bruit[210]». Une autre fois, c'est le baron de Castille qui lui
fait part du désir qu'avait le fameux cardinal de Rohan de connaître la
chevalière.
[210] _Papiers inédits de d'Éon._
«J'ai donné, lui mande-t-il, votre adresse à M. le prince Louis; il
doit ou aller chez vous pendant que vous serez à Versailles, ou vous
prier de passer chez lui; le peu d'instant dont il a eu à disposer à
Paris l'a empêché d'aller vous chercher[211].» Le mercredi 11 mars
1778, comme il prend soin de le noter sur un agenda méticuleusement
tenu au jour le jour, d'Éon déjeune chez Voltaire. Sa journée commencée
dans un si curieux tête-à-tête est singulièrement chargée, car il dîne
chez la comtesse de Béarn et revient souper chez Mme de Marchais. A
ce moment il a déjà abandonné le Petit-Montreuil pour se fixer rue de
Conti, où il pourra mener plus aisément la vie mondaine à laquelle il
ne peut se soustraire et dont il est d'ailleurs enchanté. L'accueil est
aussi flatteur à la Cour qu'à la ville. Il assiste aux représentations
de gala dans la loge de Mme de Marchais, femme de l'ancien premier
valet de chambre de Louis XV, qu'il admirait particulièrement, à en
juger par le portrait qu'il nous a laissé d'elle: «C'est, dit-il,
une petite femme, aimable, pleine d'esprit, très jolie, bien faite,
avec des cheveux blonds qui lui tombent jusque sur les talons, de
grands yeux bleus et des dents blanches comme de l'ivoire; elle était,
continue-t-il, l'amie complaisante de la feue marquise de Pompadour.
C'est une belle de nuit qui passe sa journée dans le bain, à lire ou à
écrire, ou dans son boudoir ou à sa toilette. On ne la voit que le soir
ou après le spectacle de la Cour, alors que la compagnie s'assemble
chez elle pour y souper délicieusement[212].»
[211] Le baron de Castille à d'Éon, 3 avril 1778. (_Papiers inédits
de d'Éon._)
[212] Extrait d'un cahier manuscrit de d'Éon intitulé: «Mes
Souvenirs.» (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon, comme l'indique son petit agenda, semblait en effet n'admirer
pas moins la charmante maîtresse de maison qu'il n'estimait sa table.
Il passait la plupart de ses soirées chez elle, et si par hasard il
n'y paraissait pas, tout ce petit cercle qu'il animait de sa gaîté
s'inquiétait de sa santé. Apprend-on qu'il est malade, aussitôt
toutes ces dames se pressent chez lui: «La princesse Sapieha, en
s'informant de ses nouvelles, lui envoie le sirop de calebasse dont
elle lui a parlé: elle désire sincèrement qu'il puisse contribuer à sa
guérison[213].» Puis c'est le marquis de Comeiras, maréchal des camps
et armées du roi, qui se fait l'interprète des intimes de d'Éon et
traduit leurs anxiétés:
[213] La princesse Sapieha à d'Éon, 10 janvier 1778. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Moins étonné qu'affligé j'appris hier, cher camarade, que vous
aviez mal à la gorge; que vous vous étiez fait excuser chez Mme de
Brige, d'où l'on vous avait envoyé du bouillon. Je racontai tout
cela hier au soir à Mme de Marchais: aussitôt elle voulait vous
envoyer un potage, une autre un consommé... Mme la princesse de
Montbarrey désire fort vous voir chez elle; j'ai promis de vous faire
la proposition; l'on me fait un honneur infini, mon cher et ancien
camarade, l'on croit que je dispose de vous; le beau sexe, qui veut
voir son héroïne, m'en parle sans cesse[214]...
[214] Le marquis de Comeiras, ancien commandant des volontaires de
Clermont-Prince, maréchal des camps et armées du roi, à d'Éon, 22
décembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
La popularité de d'Éon était en effet à son comble; il s'efforçait
d'ailleurs d'entretenir par tous les moyens possibles une renommée
dont il était friand et songeait à laisser à la postérité le récit
de ses hauts faits. Il composait de burlesques recueils d'anecdotes
sur la reprise de ses habits féminins, ou de très graves mémoires
sur les négociations auxquelles il avait été mêlé. Tous ces projets,
qui forment de volumineux dossiers, ne furent pas publiés et d'Éon
se contenta de livrer à l'admiration de ses contemporains _la Vie
militaire, politique et privée de Mlle d'Éon, connue jusqu'en 1777
sous le nom de chevalier d'Éon_[215]. Il en rédigea lui-même la
plus grande partie, qui parut dans les _Fastes militaires_; mais la
signature de M. de la Fortelle qui figurait sur l'opuscule permit
au chevalier de se décerner toutes les louanges dont il se jugeait
digne, en toute sincérité et sans violer les lois de la modestie! Trois
mille exemplaires en furent tirés à part, vendus en Angleterre et
distribués à des amis, auxquels le donateur envoyait aussi son portrait
à l'eau-forte ou au burin.
[215] Par M. DE LA FORTELLE. Paris, 1779, in-12, extrait des _Fastes
militaires ou Almanach des chevaliers des ordres royaux et militaires
de France_.
Tous les graveurs de l'époque s'offraient à l'envi à reproduire les
traits de l'héroïque chevalière, qui d'ailleurs se gardait bien de leur
refuser une pareille faveur. D'Éon fut portraituré en dragon, avec
le casque ou le tricorne; en buste, en pied ou à cheval; en femme,
avantagée d'une abondante poitrine, parée de dentelles et coiffée d'un
bonnet fort coquet, ou en douairière serrée dans un sévère corsage noir
où brille la croix de Saint-Louis. D'autres estampes le représentent
en Minerve, casquée d'une sorte de morion qui n'a rien d'antique et où
le hibou, cimier de la déesse, a été remplacé par le coq, qui figure
dans les armes des d'Éon. Mais le moindre intérêt n'est pas dans les
attributs, les légendes et les devises qui entourent ces portraits.
D'Éon, qui se piquait de lettres et de sciences autant que de bravoure,
sut en effet emprunter à l'antiquité les plus pompeux de ses trophées
et inscrire audacieusement autour de sa propre image les vers que
les poètes latins avaient consacrés aux plus redoutables héros, aux
guerrières les plus farouches de Rome ou de la Grèce. Bien que fort
nombreuses et fort variées, ces estampes eurent un grand succès et sont
encore aujourd'hui très recherchées.
On les trouvait chez le sieur Bradel, peintre, ou dans la boutique
d'Esnault et Rapilly; mais le héros lui-même se chargeait de les
vulgariser avec la plus extrême libéralité. Il en avait fait graver une
pour ses anciens camarades: «Dédiée aux dragons», disait la légende, et
ceux-ci se plaisaient à considérer les traits de l'illustre capitaine
et à puiser dans ses hauts faits de nobles enseignements. C'est du
moins ce qu'assurait l'aumônier du régiment des Dragons de Ségur,
l'abbé Moullet de Monbar:
Je n'ai pas, Mademoiselle, écrivait-il à d'Éon, le bonheur de vous
voir; mais je jouis de celui de voir votre image qui attire des
visites à ma chambre, où elle est le seul embellissement. Cette image
pénètre mon âme lorsque je la fixe; j'y vois une héroïne supérieure
aux amazones et à toutes les femmes célèbres de l'antiquité, un
dragon plein de fierté et d'audace, un ministre fidèle et patriote
qui fait respecter son prince et sa personne; j'y vois un personnage
illustre et intéressant qui formera pour les siècles futurs un
phénomène qui les embarrassera[216].
[216] _Papiers inédits de d'Éon._
Écrits d'ordinaire d'un style moins emphatique, les remerciements des
hauts personnages n'étaient ni moins empressés ni moins flatteurs. Le
chancelier Maupeou lui envoyait «les témoignages de sa sensibilité»:
«Cette attention de votre part m'a fait grand plaisir; soyez persuadée,
Mademoiselle, qu'on ne peut rien ajouter à l'estime et à tous les
sentiments que j'ai pour vous[217].»
[217] Maupeou à d'Éon, 27 décembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Le duc de Guines, ancien ambassadeur de France à Londres, accueillait
«avec beaucoup de reconnaissance le présent»[218] qu'il avait
sollicité de d'Éon par l'intermédiaire de la comtesse de Broglie, sa
belle-sœur; quant aux amis de notre chevalier, ils ne se lassaient
point des gravures dont celui-ci les accablait et ils louaient à l'envi
les grâces du pastel de Latour ou l'allure audacieuse de l'estampe
de Bradel. «Votre gravure est superbe, s'écriait Genêt, surtout par
les yeux, qui sont ceux de Bellone même. Le regard est aussi fier que
si vous aviez Beaumarchais en présence. Je lui défie de le soutenir.
La vérité et l'honnêteté brillent, et c'est la foudre faite pour
l'écraser[219].»
[218] Le duc de Guines à d'Éon, 9 janvier 1779. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
[219] Genêt à d'Éon, 13 octobre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Depuis que la mort l'avait débarrassé de Guerchy, d'Éon avait en effet
trouvé en Beaumarchais un adversaire nouveau et non moins obsédant.
Leur querelle était née, comme jadis celle dont l'ambassadeur avait été
victime, d'une question d'intérêt, d'Éon n'hésitant pas à proclamer
hautement qu'il avait été dupé par Beaumarchais et que celui-ci, au
moment de leur transaction, avait mis dans sa poche une somme de
soixante mille livres qui devait être affectée à désintéresser lord
Ferrers. Cette allégation, que d'Éon allait colportant de tous côtés,
fut accueillie avec satisfaction parmi les ennemis de l'auteur du
_Barbier de Séville_ et ceux-ci, comme il est naturel, étaient fort
nombreux; le récit complaisamment fait du ridicule roman d'amour
dans lequel son adversaire s'était un moment laissé entraîner mit
en joie la Cour et la ville. Pour une fois, le célèbre pamphlétaire
dut reconnaître qu'il n'avait pas les rieurs de son côté, et celui
qui s'était si souvent diverti aux dépens de ses contemporains eut
à supporter leurs railleries. Il s'irrita de certaines comédies que
l'on improvisait alors dans les salons, et des mascarades, inspirées
par le carnaval, qui le plaçaient en un amoureux tête-à-tête avec la
virile chevalière. Le spectacle était d'autant plus piquant que d'Éon
se faisait un plaisir de jouer lui-même son propre rôle, celui de
l'ingénue, en face d'un Beaumarchais improvisé. Ainsi mis en scène, et
accusé d'un aveuglement si incroyable, Beaumarchais perdit contenance
et se fâcha. Ne sachant que répondre, il se plaignit et écrivit au
ministre, M. de Vergennes, pour le prier de le laver des calomnies que
l'on répandait publiquement sur son compte:
Tant que la demoiselle d'Éon s'est contentée de vous écrire,
disait-il, ou de vous faire dire du mal de moi relativement aux
services que je lui ai rendus en Angleterre, vous m'avez vu mépriser
son ingratitude en silence et gémir de sa folie sans m'en plaindre;
j'ai dissimulé ses fautes en les rejetant sur la faiblesse d'un
sexe à qui l'on peut tout pardonner... Aujourd'hui, ce n'est plus
de loin ni par écrit qu'elle essaye de me nuire: c'est à Paris
dans les plus grandes maisons où la curiosité la fait admettre un
moment; c'est à table et devant les valets qu'elle pousse la noirceur
jusqu'à m'accuser d'avoir à mon profit retenu 60,000 livres qui lui
appartenaient dans le fonds que j'étais, dit-elle, chargé de lui
remettre... Je ne demande point que la demoiselle d'Éon soit punie,
je lui pardonne; mais je supplie Sa Majesté de permettre au moins
que ma justification soit aussi publique que l'offense qui m'est
faite[220].
[220] Beaumarchais au comte de Vergennes, 3 janvier 1778.--Archives
des Affaires étrangères (dossier personnel de d'Éon).
Beaumarchais n'eut aucune peine à obtenir la justification qu'il
sollicitait du ministre. M. de Vergennes lui fit parvenir une lettre
des plus flatteuses, avec la permission de la publier. Il y rendait
hommage à la parfaite délicatesse du négociateur, qui, «sans former
aucune répétition pour ses frais personnels, n'avait, dans cette
affaire, laissé apercevoir d'autre intérêt que celui de faciliter à la
demoiselle d'Éon les moyens de rentrer dans sa patrie».
Beaumarchais fut trop satisfait de ce témoignage pour ne point se
hâter de le publier. En guise d'envoi, il y joignit une lettre ouverte
adressée à d'Éon, où il se montrait dédaigneusement généreux:
Qu'un ménagement si peu mérité, écrivait-il, vous fasse rentrer en
vous-même et vous rende au moins plus modérée, puisque mes services
accumulés n'ont pu vous inspirer ni justice ni reconnaissance. Cela
est essentiel à votre repos; croyez-en celui qui vous pardonne, mais
qui regretterait infiniment de vous avoir connue, si l'on pouvait se
repentir d'avoir obligé l'ingratitude même[221].
[221] Beaumarchais à d'Éon, 13 janvier 1778; cité par GAILLARDET,
p. 229.
En publiant ces documents, l'auteur du _Barbier de Séville_ n'avait
cherché qu'à se justifier devant le public, car c'eût été bien mal
connaître son adversaire que d'espérer le réduire aussi aisément
au silence. Provoqué devant le tribunal de l'opinion, dont en toute
occasion il avait recherché les suffrages; piqué au vif par le dédain
de Beaumarchais, humilié par les termes désobligeants du ministre,
d'Éon répondit du tac au tac avec une malicieuse ironie. Son épître,
qui était adressée au comte de Vergennes, est trop longue pour qu'il
soit possible de la citer tout entière; mais quelques passages
suffiront à en donner le ton:
Monseigneur,
A présent que j'ai obéi aux ordres du roi en reprenant mes habits de
fille le jour de sainte Ursule; aujourd'hui que je vis tranquille et
dans le silence, sous l'uniforme des vestales; que j'ai entièrement
oublié Caron et sa barque, quelle est ma surprise en recevant une
épître dudit sieur Caron à laquelle est jointe la copie certifiée
conforme aux originaux d'une lettre qu'il dit vous avoir adressée et
de votre réponse.
Quoique je sache mon Beaumarchais par cœur, j'avoue, Monseigneur,
que son imposture et la manière dont il s'y prend pour l'accréditer
m'ont encore étonnée.
N'est-ce pas M. de Beaumarchais qui, ne pouvant me rendre malhonnête
et me décider à ses vues de spéculation sur mon sexe, publia partout
à Paris qu'il devait m'épouser après que j'aurais demeuré sept mois
à l'abbaye des Dames Saint-Antoine, tandis que dans le fait il n'a
manqué d'épouser que ma canne à Londres? Mais son nom seul est un
remède contre l'amour nuptial, et ce nom achérontique ferait peur à
la dragonne la plus déterminée aux combats nocturnes et des postes
avancés.
D'ailleurs, je dois vous prévenir, Monseigneur, que dans plus d'une
bonne maison à Paris on a présenté de fausses demoiselles d'Éon avec
la croix de Saint-Louis. C'étaient des bouffons qui ont tenu les
propos les plus plaisants sur toutes les connaissances de la vraie
chevalière d'Éon, mais principalement sur l'agréable, l'honnête, le
brave Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais... Cette scène, qui a
été variée à l'infini, s'est renouvelée, m'apprend-on, la semaine
dernière, tandis que moi, solitaire, tranquille, j'étais travaillante
et dormante dans mon ermitage au Petit-Montreuil-lez-Versailles. M.
de Beaumarchais, qui est si naturellement enclin à mystifier tout le
monde, voudrait-il donc jouir à lui seul de ce privilège exclusif...
Je vous dirai, Monseigneur, que toute la probité des quatre ministres
réunie à la vôtre, en y comprenant même celle des premiers commis, ne
serait pas capable de faire de M. de Beaumarchais, malgré tous les
certificats du monde, un honnête homme dans mon affaire. La parfaite
connaissance que sa conduite passée m'a donnée de sa personne m'a
forcée à le placer malgré moi dans la classe des gens dont il faut
être haï pour avoir le droit de s'estimer soi-même.
Pour ajouter encore à l'ironie de cette curieuse réponse et afin de
gagner à sa cause l'aimable sexe dont il se flattait d'être devenu
l'héroïne, d'Éon, jouant à la femme outragée, terminait son épître par
une invocation des plus burlesques qu'il intitulait: