TRANSACTION

Nous soussignés, Pierre-Auguste Caron de Beaumarchais, chargé

spécialement des ordres particuliers du roi de France, en date de

Versailles, 25 août 1775, communiqués au chevalier d'Éon à Londres et

dont copie certifiée de moi sera annexée au présent acte, d'une part;

Et demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon

de Beaumont, fille majeure, connue jusqu'à ce jour sous le nom du

chevalier d'Éon, écuyer, ancien capitaine de dragons, chevalier

de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, aide de camp des

maréchal-duc et comte de Broglie, ministre plénipotentiaire de France

auprès du roi de la Grande Bretagne, ci-devant docteur en droit civil

et en droit canon, avocat au parlement de Paris, censeur royal pour

l'histoire et les belles-lettres, envoyé en Russie avec le chevalier

Douglas pour la réunion des deux Cours, secrétaire d'ambassade du

marquis de L'Hospital, ambassadeur plénipotentiaire de France près

Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, et secrétaire d'ambassade

du duc de Nivernais, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire

de France en Angleterre pour la conclusion de la dernière paix,

sommes convenus de ce qui suit et l'avons souscrit:

ARTICLE PREMIER.--Que moi, Caron de Beaumarchais, j'exige, au nom

du roi que tous les papiers publics et secrets qui ont rapport

aux diverses négociations politiques dont le chevalier d'Éon a

été chargé en Angleterre, notamment ce qui tient à la paix de

1763, correspondances, minutes, copies de lettres, chiffres, etc.,

actuellement en dépôt chez le lord Ferrers, comte, pair et amiral

d'Angleterre, (in upper Seymour street, Portman square, à Londres),

toujours ami particulier dudit chevalier d'Éon pendant le cours de

ses malheurs et procès en Angleterre, et lesdits papiers renfermés

dans un grand coffre de fer dont j'ai la clé, me soient remis après

avoir été tous paraphés de ma main et de celle dudit chevalier d'Éon,

et dont l'inventaire sera joint et annexé au présent acte pour

prouver la fidélité de la remise entière des dits papiers.

ART. 2.--Que tous les papiers de la correspondance secrète entre le

chevalier d'Éon, le feu roi et les diverses personnes chargées par

Sa Majesté de suivre et entretenir cette correspondance, désignées

dans les lettres sous les noms du substitut, du procureur, comme la

personne de Sadite Majesté y était désignée elle-même sous celui de

l'avocat, etc... laquelle correspondance secrète était cachée sous le

plancher de la chambre à coucher dudit chevalier d'Éon, d'où elle a

été tirée par lui, le 3 octobre de la présente année, en ma présence

seule, et s'est trouvée bien cachetée avec l'adresse: _Au roi seul,

à Versailles_, sur chaque carton ou volume in-quarto; que toutes les

copies desdites lettres, minutes, chiffres, etc., me seront remises

avec la même précaution des paraphes et d'un inventaire exact,

ladite correspondance secrète composant cinq cartons ou gros volumes

in-quarto.

ART. 3.--Que ledit chevalier d'Éon se désiste de toute espèce de

poursuites juridiques ou personnelles contre la mémoire du feu comte

de Guerchy son adversaire, les successeurs de son nom, les personnes

de sa famille, etc., et s'engage de ne jamais ranimer ces poursuites

sous quelque forme que ce soit, à moins qu'il ne s'y voie forcé par

la provocation juridique ou personnelle de quelque parent ami, ou

adhérent de cette famille, ce qui n'est pas à craindre aujourd'hui,

la sagesse de Sa Majesté ayant suffisamment pourvu d'ailleurs à ce

que ces scandaleuses querelles ne se renouvellent plus de part ni

d'autre, à l'avenir.

ART. 4.--Et pour qu'une barrière insurmontable soit posée entre les

contendants et retienne à jamais l'esprit de procès, de querelle

personnelle, de quelque part qu'il pût se reproduire, j'exige,

au nom de Sa Majesté, que le travestissement qui a caché jusqu'à

ce jour la personne d'une fille sous l'apparence du chevalier

d'Éon cesse entièrement. Et sans chercher à faire un tort à

Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont

d'un déguisement d'état et de sexe dont la faute est tout entière

à ses parents, rendant même justice à la conduite sage, honnête

et réservée, quoique mâle et vigoureuse, qu'elle a toujours tenue

sous ses habits d'adoption, j'exige absolument que l'équivoque de

son sexe qui a été jusqu'à ce jour un sujet inépuisable de paris

indécents, de mauvaises plaisanteries qui pourraient se renouveler

surtout en France et que la fierté de son caractère ne souffrirait

pas, ce qui entraînerait de nouvelles querelles qui ne serviraient

peut-être que de prétextes à couvrir les anciennes et à les

renouveler; j'exige absolument, dis-je, au nom du roi, que le fantôme

du chevalier d'Éon disparaisse entièrement et qu'une déclaration

publique, nette, précise et sans équivoque du véritable sexe de

Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont,

avant son arrivée en France et la reprise de ses habits de fille,

fixe à jamais les idées du public sur son compte; ce qu'elle doit

d'autant moins refuser aujourd'hui[170] qu'elle n'en paraîtra que

plus intéressante aux yeux des deux sexes que sa vie, son courage

et ses talents ont également honorés. Auxquelles conditions, je

lui remettrai le sauf-conduit en parchemin, signé du roi et de son

ministre des Affaires étrangères, qui lui permet de revenir en France

et d'y rester sous la sauvegarde spéciale et immédiate de Sa Majesté,

laquelle veut bien lui accorder, non seulement protection et sûreté

sous sa promesse royale, mais qui a la bonté de changer la pension

annuelle de 12,000 livres que le feu roi lui avait accordée en 1766,

et qui lui a été payée exactement jusqu'à ce jour, en un contrat de

rente viagère de pareille somme, avec reconnaissance que les fonds

dudit contrat ont été fournis et avancés par ledit chevalier pour

les affaires du feu roi, _ainsi que de plus fortes sommes dont le

montant lui sera remis par moi pour l'acquittement de ses dettes en

Angleterre_, avec l'expédition en parchemin et en bonne forme du

contrat de ladite rente de 12,000 livres tournois, en date du 28

septembre 1775.

[170] «Que son sexe a été prouvé par témoins, médecins, chirurgiens,

matrones et pièces justificatives.» (Note ajoutée en marge par le

chevalier d'Éon, puis rayée par Beaumarchais.)

Et moi, Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de

Beaumont, fille majeure, connue jusqu'à ce jour sous le nom du

chevalier d'Éon et qualités susdites, je me soumets à toutes les

conditions imposées ci-dessus au nom du roi, uniquement pour donner

à Sa Majesté les plus grandes preuves possibles de mon respect et de

ma soumission, quoiqu'il m'eût été bien plus doux qu'elle eût daigné

m'employer de nouveau dans ses armées ou dans la politique, selon mes

vives sollicitations et suivant mon rang d'ancienneté. Et puisqu'à

quelques vivacités près, qu'une défense légitime et naturelle et le

plus juste ressentiment rendaient en quelque façon excusable, Sa

Majesté veut bien reconnaître que je me suis toujours comporté en

brave homme comme officier et en sujet laborieux, intelligent et

discret comme agent politique, je me soumets à déclarer publiquement

mon sexe, à laisser mon état hors de toute équivoque, à reprendre

et porter jusqu'à la mort mes habits de fille[171], à moins qu'en

faveur de la longue habitude où je suis d'être revêtue de mon habit

militaire, et par tolérance seulement, Sa Majesté ne consente à me

laisser reprendre ceux des hommes, s'il m'est impossible de soutenir

la gêne des autres après avoir essayé de m'y habituer à l'Abbaye

royale des Dames Bernardines de Saint-Antoine-des-Champs, à Paris, ou

à tel autre couvent de filles que je voudrai choisir, et où je désire

me retirer pendant quelques mois en arrivant en France.

[171] «Que j'ai déjà portés en diverses occasions connues de Sa

Majesté.» (Retranché par Beaumarchais.)

Je donne mon entier désistement à toutes poursuites juridiques ou

personnelles contre la mémoire du feu comte de Guerchy et ses ayants

cause, promettant de ne jamais les renouveler, à moins que je n'y

sois forcée par une provocation juridique, ainsi qu'il est dit

ci-dessus.

Je donne de plus ma parole d'honneur que je remettrai à M. Caron de

Beaumarchais tous les papiers publics et secrets, tant de l'ambassade

que de la correspondance secrète désignée ci-dessus, sans en réserver

ni retenir un seul, aux conditions suivantes, auxquelles je supplie

Sa Majesté de vouloir bien permettre qu'on souscrive en son nom:

1º Qu'en reconnaissant que la lettre du feu roi, mon très honoré

seigneur et maître, en date de Versailles, le 1er avril 1766, par

laquelle il m'assurait 12,000 livres de pension annuelle en attendant

qu'il me plaçât plus avantageusement, ne peut plus me servir de

titre pour toucher ladite pension, qui se trouve changée très

avantageusement pour moi par le roi son successeur, en un contrat

viager de pareille somme, l'original de ladite lettre restera en ma

possession comme témoignage honorable que le feu roi a daigné rendre

à ma fidélité, à mon innocence et à ma conduite irréprochable dans

tous mes malheurs et dans toutes les affaires qu'il a daigné me

confier, tant en Russie qu'à l'armée et en Angleterre.

2º Que l'original de la reconnaissance que M. Durand, ministre

plénipotentiaire en Angleterre, m'a donnée à Londres, le 11 juillet

1766, de la remise volontaire, fidèle et intacte, faite par moi entre

ses mains, de l'ordre secret du feu roi, en date de Versailles, le 3

juin 1763, restera dans mes mains comme un témoignage authentique de

la soumission entière avec laquelle je me suis dessaisie d'un ordre

secret de la main de mon maître, qui faisait seul la justification de

ma conduite en Angleterre, que mes ennemis ont tant nommée opiniâtre,

et que, dans leur ignorance de ma position extraordinaire vis-à-vis

le feu roi, ils ont même osé qualifier de traître à l'État.

3º Que Sa Majesté, par une grâce particulière, daignera, ainsi que

faisait le feu roi, se faire informer, tous les six mois, du lieu

que j'habite et de mon existence, afin que mes ennemis ne soient

jamais tentés de rien entreprendre de nouveau contre mon honneur, ma

liberté, ma personne et ma vie.

4º Que la croix de Saint-Louis que j'ai acquise au péril de ma vie

dans les combats, sièges et batailles où j'ai assisté, où j'ai été

blessée et employée, tant comme aide de camp du général que comme

capitaine de dragons et des volontaires de l'armée de Broglie, avec

un courage attesté par tous les généraux sous lesquels j'ai servi, ne

me sera jamais enlevée et que le droit de la porter sur quelque habit

que j'adopte me sera conservé jusqu'à la mort.

Et s'il m'était permis de joindre une demande respectueuse à ces

conditions, j'oserais observer qu'à l'instant où j'obéis à Sa Majesté

en me soumettant à quitter pour toujours mes habits d'homme je vais

me trouver dénuée de tout, linge, habits, ajustements convenables à

mon sexe, et que je n'ai pas d'argent pour me procurer seulement le

plus nécessaire, M. de Beaumarchais sachant bien à qui doit passer

tout celui qu'il destine au paiement de partie de mes dettes, dont

je ne veux pas toucher un sou moi-même. En conséquence et quoique

je n'aie pas droit à de nouvelles bontés de Sa Majesté, je ne

laisserais pas de solliciter auprès d'elle la gratification d'une

somme quelconque pour acheter mon trousseau de fille, cette dépense

soudaine, extraordinaire et forcée ne venant point de mon fait, mais

uniquement de mon obéissance à ses ordres.

Et moi, Caron de Beaumarchais, toujours en la qualité ci-dessus

spécifiée, je laisse à ladite demoiselle d'Éon de Beaumont l'original

de la lettre si honorable que le feu roi lui a écrite de Versailles,

le 1er avril 1766, en lui accordant une pension de 12,000 livres, en

reconnaissance de sa fidélité et de ses services.

Je lui laisse, de plus, l'original de M. Durand, lesquelles pièces

ne pourraient lui être enlevées, de ma part, sans une dureté qui

répondrait mal aux intentions pleines de bonté et de justice que Sa

Majesté montre aujourd'hui pour la personne de ladite demoiselle

Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont.

Quant à la croix de Saint-Louis qu'elle désire conserver avec le

droit de la porter sur ses habits de fille, j'avoue que, malgré

l'excès de bonté avec lequel Sa Majesté a daigné s'en rapporter à ma

prudence, à mon zèle et à mes lumières pour toutes les conditions à

imposer en cette affaire, je crains d'outrepasser les bornes de mes

pouvoirs en tranchant une question aussi délicate.

D'autre part, considérant que la croix de l'ordre royal et militaire

de Saint-Louis a toujours été regardée uniquement comme la preuve et

la récompense de la valeur guerrière, et que plusieurs officiers,

après avoir été décorés, ayant quitté l'habit et l'état militaire

pour prendre ceux de prêtre ou de magistrat, ont conservé sur les

vêtements de leur nouvel état cette preuve honorable qu'ils avaient

dignement fait leur devoir dans un métier plus dangereux, je ne crois

pas qu'il y ait d'inconvénient à laisser la même liberté à une fille

valeureuse qui, ayant été élevée par ses parents sous des habits

virils, et ayant bravement rempli tous les devoirs périlleux que le

métier des armes impose, a pu ne connaître l'habit et l'état abusifs

sous lesquels on l'avait forcée à vivre, que lorsqu'il était trop

tard pour en changer, et n'est point coupable pour ne l'avoir point

fait jusqu'à ce jour.

Réfléchissant encore que le rare exemple de cette fille

extraordinaire sera peu imité par les personnes de son sexe, et ne

peut tirer à aucune conséquence; que si Jeanne d'Arc, qui sauva le

trône et les États de Charles VII en combattant sous des habits

d'homme, eût, pendant la guerre, obtenu, comme ladite demoiselle

d'Éon de Beaumont, quelques grâces ou ornements militaires, tels que

la croix de Saint-Louis, il n'y a pas d'apparence que, ses travaux

finis, le roi, en l'invitant à reprendre les habits de son sexe,

l'eût dépouillée et privée de l'honorable prix de sa valeur, ni

qu'aucun galant chevalier français eût cru cet ornement profané parce

qu'il ornait le sein et la parure d'une femme qui, dans le champ

d'honneur, s'était toujours montrée digne d'être un homme.

J'ose donc prendre sur moi, non en qualité de ministre d'un pouvoir

dont je crains d'abuser, mais comme un homme persuadé des principes

que je viens d'établir; je prends sur moi, dis-je, de laisser la

croix de Saint-Louis et la liberté de la porter sur ses habits de

fille à demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée

d'Éon de Beaumont, sans que j'entende lier Sa Majesté par cet acte,

si elle désapprouvait ce point de ma conduite, promettant seulement,

en cas de difficulté, à ladite demoiselle d'Éon d'être son avocat

auprès de Sa Majesté, et d'établir, s'il le faut, son droit à cet

égard, que je crois légitime, par une requête où je le ferais valoir

du plus fort de ma plume et du meilleur de mon cœur.

Quant à la demande que ladite demoiselle d'Éon de Beaumont fait au

roi d'une somme pour l'acquisition de son trousseau de fille, quoique

cet objet ne soit pas entré dans mes instructions, je ne laisserai

pas de le prendre en considération, parce qu'en effet cette dépense

est une suite nécessaire des ordres que je lui porte de reprendre les

habits de son sexe. Je lui alloue donc, pour l'achat de son trousseau

de fille, une somme de 2,000 écus, à condition qu'elle n'emportera

de Londres aucun de ses habits, armes et nul vêtement d'homme, afin

que le désir de les reprendre ne soit pas sans cesse aiguisé par leur

présence, consentant seulement qu'elle conserve un habit uniforme

complet du régiment où elle a servi, le casque, le sabre, les

pistolets et le fusil avec sa baïonnette, comme un souvenir de sa vie

passée, ou comme on conserve les dépouilles chéries d'un objet aimé

qui n'existe plus. Tout le reste me sera remis à Londres pour être

vendu, et l'argent employé selon le désir et les ordres de Sa Majesté.

Et cet acte a été fait double entre nous Pierre-Augustin Caron de

Beaumarchais et Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée

d'Éon de Beaumont, sous seing privé, en lui donnant de chaque part

toute la force et consentement dont il est susceptible et y avons

chacun apposé le cachet de nos armes, à Londres, le cinquième jour du

mois d'octobre 1775[172].

_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 32 / 57 题