[172] Cette transaction ne fut réellement signée que le 4 novembre,
après le retour de Beaumarchais, qui rapporta de Paris les pièces
et autorisations nécessaires. Mais M. d'Éon étant né le 5 octobre
1728, et ladite transaction lui donnant une existence conforme à
son véritable sexe, M. de Beaumarchais voulut faire à Mlle d'Éon la
galanterie de donner à cette pièce, qui était pour elle une espèce de
nouvel acte baptistaire, la date du jour même de sa naissance. (Note
du chevalier d'Éon.)
Le coffre-fort engagé chez lord Ferrers fut ouvert et d'Éon joignit au
dossier cinq cartons qu'il avait gardés jusque-là dissimulés sous son
plancher, bien cachetés et étiquetés: _Papiers secrets à remettre au
roi seul._... «Je commençai, dit Beaumarchais qui raconte ce fait, à en
faire l'inventaire et les paraphai tous afin qu'on n'en pût soustraire
aucun; mais, pour m'assurer encore mieux que la suite entière y était
contenue, je les parcourais rapidement.»
D'Éon ne manqua pas de faire part de sa transformation à son ancien
chef. Le 5 décembre 1775, il écrivit au comte de Broglie:
Monsieur le Comte,
Il est temps de vous désabuser. Vous n'avez eu pour capitaine de
dragons et aide de camp en guerre et en politique que l'apparence
d'un homme. Je ne suis qu'une fille qui aurais parfaitement soutenu
mon rôle jusqu'à la mort si la politique et vos ennemis ne m'avaient
pas rendu la plus infortunée des filles, ainsi que vous le verrez par
les pièces ci-jointes...
Je suis avec respect, Monsieur le Comte, votre très humble et très
obéissant serviteur (_sic_).
Geneviève-Louise-Auguste D'ÉON DE BEAUMONT[173].
[173] D'Éon au comte de Broglie, décembre 1775, cité par GAILLARDET,
p. 249.
D'Éon témoigna sa reconnaissance à Beaumarchais en prolongeant une
mystification qui dut l'amuser infiniment et à laquelle l'auteur des
plus spirituelles comédies qui eussent alors paru se prêtait avec
une naïveté stupéfiante. Beaumarchais devint de la part de d'Éon,
qui s'intitulait «sa petite dragonne», l'objet des cajoleries les
plus féminines. Reprenant le langage même de la Rosine du _Barbier de
Séville_, la prétendue chevalière lui écrivait: «Vous êtes fait pour
être aimé et je sens que mon plus affreux supplice serait de vous
haïr», et une autre fois: «Je ne croyais encore que rendre justice
à votre mérite; qu'admirer vos talents, votre générosité; je vous
aimais sans doute déjà! Mais cette situation était si neuve pour moi
que j'étais bien éloignée de croire que l'amour pût naître au milieu
du trouble et de la douleur. Jamais une âme sensible ne deviendrait
sensible à l'amour si l'amour ne se servait pas de la vertu même pour
le toucher.»
La mystification fut complète, et Beaumarchais, bien qu'il affectât
de prendre la chose en riant, se laissa complètement duper par des
déclarations dont il parut même quelque peu flatté:
Tout le monde me dit que cette fille est folle de moi, écrivait-il
à Vergennes; mais qui diable se fût imaginé que pour bien servir le
roi dans cette affaire il me fallût devenir galant chevalier autour
d'un capitaine de dragons? L'aventure me paraît si bouffonne que
j'ai toutes les peines du monde à reprendre mon sérieux pour achever
convenablement ce mémoire[174].
[174] Mémoire de Beaumarchais à Vergennes, cité par GAILLARDET,
p. 281.
Bien que celui-ci s'en déclarât excédé, ce ne fut pas Beaumarchais,
mais bien d'Éon, qui mit fin à ce marivaudage. La coquetterie de
la nouvelle chevalière n'allait pas, en effet, jusqu'au mépris des
questions d'argent. Aussi l'avidité de d'Éon se trouva-t-elle aux
prises avec la parcimonie de Beaumarchais lorsqu'il s'agit de fixer
le détail des sommes affectées au paiement des dettes. Le ton de la
correspondance des deux amoureux tourna bien vite à l'aigre, et un
entrefilet qui parut alors dans le _Morning Post_ acheva d'exaspérer
d'Éon; il était ainsi libellé:
On prépare à la Cité une nouvelle police sur le sexe du chevalier
d'Éon. Les paris sont de sept à quatre pour femme contre homme, et un
seigneur bien connu dans ces sortes de négoces s'est engagé à faire
clairement élucider cette question avant l'expiration de quinze jours.
D'Éon ne manqua pas d'attribuer l'article à Beaumarchais, qu'il accusa
ouvertement d'avoir pris part avec Morande à des paris sur son sexe et
de s'être ainsi livré à de scandaleuses spéculations. En même temps
il provoqua Morande; mais le fieffé coquin, qui savait la réputation
de d'Éon à l'escrime, fut trop heureux de pouvoir prétendre que
l'honneur lui interdisait de se battre avec une femme; il ne jugea pas
déloyal toutefois de s'armer de sa plume et de publier sur la nouvelle
chevalière un libelle scandaleux qui fit quelque bruit. Harcelé par
l'importunité des Anglais que toute cette affaire avait provoqués à
reprendre leurs paris, d'Éon se résolut à écrire au comte de Vergennes
pour lui annoncer sa prochaine arrivée en France. Il en reçut
d'ailleurs la réponse la plus encourageante:
J'ai reçu, Mademoiselle, la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire le 1er de ce mois. Si vous ne vous étiez pas livrée à
des impressions de défiance, que je suis persuadé que vous n'avez
pas puisées dans vos propres sentiments, il y a longtemps que vous
jouiriez dans votre patrie de la tranquillité qui doit aujourd'hui,
plus que jamais, faire l'objet de vos désirs. Si c'est sérieusement
que vous pensez à y revenir, les portes vous en seront encore
ouvertes. Vous connaissez les conditions qu'on y a mises: le silence
le plus absolu sur le passé, éviter de vous rencontrer avec les
personnes que vous voulez regarder comme les causes de vos malheurs,
et enfin reprendre les habits de votre sexe. La publicité qu'on vient
de lui donner en Angleterre ne peut plus vous permettre d'hésiter.
Vous n'ignorez pas, sans doute, que nos lois ne sont pas tolérantes
sur ces sortes de déguisements; il me reste à ajouter que si, après
avoir essayé du séjour de la France, vous ne vous y plaisiez pas, on
ne s'opposera pas à ce que vous vous retiriez où vous voudrez.
C'est par ordre du roi que je vous mande tout ce que dessus. J'ajoute
que le sauf-conduit qui vous a été remis vous suffit; ainsi rien ne
s'oppose au parti qu'il vous conviendra de prendre. Si vous vous
arrêtez au plus salutaire, je vous en féliciterai; sinon, je ne
pourrai que vous plaindre de n'avoir pas répondu à la bonté du maître
qui vous tend la main. Soyez sans inquiétude: une fois en France,
vous pourrez vous adresser directement à moi, sans le secours d'aucun
intermédiaire.