CHAPITRE VIII

Louis XVI refuse de céder aux exigences du chevalier.--Les créanciers

poursuivent d'Éon, qui remet ses papiers secrets en gage chez son

ami lord Ferrers.--Les embarras d'argent ramènent d'Éon à l'idée de

se faire passer pour femme.--Son aveu à Beaumarchais.--Il consent à

négocier et à signer un traité en bonne forme.--Le comte de Vergennes

écrit à la chevalière d'Éon et lui envoie un sauf-conduit pour

revenir en France.

Le comte de Vergennes, stupéfait et outré, dut, bien qu'à regret,

communiquer au roi l'étrange facture qu'il venait de recevoir:

Elle n'est remarquable, écrivait-il à son maître, que par sa

prolixité et par les traits de présomption et d'avidité qui s'y

décèlent: en tout c'est un nouveau monument de cet esprit par trop

singulier. J'aurais désiré pouvoir épargner à Votre Majesté la

lecture de cette rapsodie; mais je ne puis éconduire les demandes de

cet être singulier sans les ordres de Votre Majesté.

Le sieur d'Éon met à si haut prix la remise des papiers dont il est

dépositaire qu'il faut renoncer pour le présent à les retirer; mais

comme il pourrait n'être pas sans inconvénient de le priver de toute

ressource en le mettant dans la nécessité d'abuser du dépôt, si Votre

Majesté l'approuve, on pourrait laisser les choses au même état où

elles se trouvaient à l'avènement de Votre Majesté au trône[161].

[161] Le comte de Vergennes à Louis XVI, 26 janvier 1775. BOUTARIC,

_Correspondance secrète_, t. II, page 444.

Louis XVI déclara qu'il n'avait jamais vu «une pièce plus impertinente

et plus ridicule que la note de d'Éon, qu'il faudrait envoyer promener

s'il n'avait pas des papiers si importants», et il jugea inutile de

dépenser chaque année 12,000 livres pour un secret auquel le temps

enlèverait de jour en jour de sa valeur.

D'Éon demeura donc à Londres; il dut s'avouer alors qu'à se montrer

trop avide il avait bien compromis ses intérêts, mais il ne voulut

point en convenir officiellement et il s'empressa, comme c'était sa

coutume, d'instruire le public de l'ambassade qu'on lui avait envoyée

et qui avait échoué, disait une feuille de Londres, parce que «le

chevalier estime toute satisfaction pécuniaire incapable de balancer

celle qu'exige son honneur: des monceaux d'or ne pouvant être que le

moyen et non l'objet des grandes âmes[162]».

[162] Extrait du _London Evening Post_ du mardi 18 avril 1775.

C'étaient bien, en effet, des monceaux d'or qu'il fallait à d'Éon.

Harcelé par ses créanciers, il se résolut à engager et aussi à

mettre en sûreté sa précieuse correspondance, qu'il déposa chez son

ami lord Ferrers, pair et amiral d'Angleterre. Celui-ci lui avança

100,000 livres sur un coffre scellé où étaient renfermés les papiers

secrets. Cet argent ne lui suffit pas encore; pour se procurer de

nouvelles ressources et aussi sans doute pour sortir d'une inaction

qui lui pesait, il s'efforça par tous les moyens d'obtenir un emploi.

Il s'adressa même à l'étranger, offrant ses services au nouvel

ambassadeur d'Espagne, le prince de Masseran, ce qui lui valut le

billet suivant:

Monsieur,

J'ai reçu votre lettre d'hier; je suis on ne peut plus sensible à la

part que vous voulez bien prendre sur mon arrivée à cette Cour, et

pour ce qui regarde au conseil que vous voudriez me demander, je ne

suis point dans le cas de vous en donner, étant très persuadé que

vous suivrez toujours les ordres et intentions de la Cour de France.

J'ai l'honneur...

Le prince DE MASSERAN[163].

[163] Le prince de Masseran à d'Éon, 2 juin 1775. (_Papiers inédits

de d'Éon._)

D'incessants déboires et de nouvelles déceptions ramenèrent alors, et

de plus en plus obstinément, d'Éon à l'idée qui lui était apparue déjà

comme le moyen aventureux et quasi héroïque de se tirer d'affaire.

C'était, pour reconquérir une fois encore cette popularité qui lui

échappait, un procédé scabreux; mais, à l'employer, d'Éon n'avait

plus grand'chose à perdre. L'artifice que les circonstances lui ont

jadis suggéré peut devenir une suprême ressource. Aussi laisse-t-il

s'accréditer de plus en plus, sans le démentir, le bruit dont il

tirera parti un jour. On ne se contente plus dans le public de dire

que d'Éon est une femme: on l'imprime et même on édite le portrait de

la Pallas moderne. C'est l'estampe que d'Éon prend soin d'envoyer à

son ancien camarade, M. de la Rozière, alors commandant de la place

de Saint-Malo, qui, tout stupéfait, lui accuse ainsi réception de cet

étrange envoi:

Lors de mon passage à Paris, on m'a porté de votre part une estampe

anglaise où vous êtes représenté en Pallas et dont l'inscription

m'a si fort étonné que je doute encore que ce présent me soit venu

de vous directement; je vous prie de me dire ce qui en est de cette

nouveauté, que je ne puis regarder que comme une plaisanterie, à

moins que vous ne m'attestiez vous-même le contraire[164].

[164] M. de la Rozière, commandant à Saint-Malo, au chevalier d'Éon,

le 3 mars 1774. (_Papiers inédits de d'Éon._)

D'Éon se garda bien de fixer son correspondant sur le point qui allait

devenir bientôt l'énigme à la mode. Mais il avait besoin, pour opérer

sa métamorphose avec tout l'éclat désirable, d'un auxiliaire dont

le renom ajouterait encore à sa propre célébrité et nul ne pouvait

mieux lui servir en la circonstance que Beaumarchais, l'intrépide

et spirituel adversaire du président Goëzman. C'est pourquoi, comme

lui-même devait l'écrire plus tard, «semblable à un noyé, que le

feu roi et son ministre avaient abandonné au torrent d'un fleuve

empoisonné, il chercha à s'accrocher à la barque de Caron».

Déjà, lors de la négociation relative au libelle publié à Londres

contre Mme du Barry, d'Éon, pressentant tout le parti qu'il pourrait

tirer d'un pareil commerce, s'était efforcé d'entrer en rapports avec

Beaumarchais et son intermédiaire n'avait été autre que Morande,

l'auteur même du factum. Celui-ci s'était fait fort d'amener une

rencontre: «J'ai Beaumarchais en main, écrivait-il à d'Éon; c'est un

homme adorable et je vois la vérité couler sous ses doigts. Il écrit

si joliment que j'ai l'envie de me pendre; jamais Voltaire n'approcha

de son style; vous en jugerez demain.» Mais le lendemain Beaumarchais,

mis peut-être en garde par l'inquiétant patronage choisi par d'Éon,

se dérobait, alléguant son travail, et Morande, tout dépité, en était

réduit à écrire au chevalier: «M. de Beaumarchais jusqu'à jeudi soir

ne quittera pas ses pantoufles, ayant beaucoup à s'occuper de ses

affaires, ce qui est la cause de ses réticences continuelles pour

voir du monde[165].» D'Éon raconta plus tard que Beaumarchais et lui

se rencontrèrent spontanément, «conduits sans doute par une curiosité

naturelle aux animaux extraordinaires de se rechercher». L'explication

est complaisante, mais peu exacte, car Beaumarchais, après avoir

acheté le libelle de Morande et travaillé à la cause des insurgés

américains, était revenu à Paris, et ce ne fut que lors de son second

voyage à Londres, en mai 1775, que d'Éon put enfin le connaître.

Mais l'intrigant chevalier regagna vite le temps qu'il lui avait

fallu dépenser à faire cette précieuse relation. Il sut intéresser le

«sensible» Beaumarchais à sa cause, en faire son avocat et aussi sa

dupe, car il fut assez habile pour se divertir lui-même aux dépens du

spirituel auteur qui semblait avoir fait profession de railler ses

contemporains.

[165] Lettres de Morande au chevalier d'Éon, 1774-1775. (_Papiers

inédits de d'Éon._)

C'est en pleurant que d'Éon fit à Beaumarchais son pénible aveu,

lui confessa qu'il était femme et traça un tableau si attendrissant

de son infortune qu'à peine rentré chez lui et encore tout ému son

interlocuteur écrivait au roi: «Quand on pense que cette créature tant

persécutée est d'un sexe à qui l'on pardonne tout, le cœur s'émeut

d'une douce compassion... J'ose vous assurer, Sire, qu'en prenant cette

étonnante créature avec adresse et douceur, quoique aigrie par douze

années de malheur, on l'amènera facilement à rentrer sous le joug[166].»

[166] Cité par GAILLARDET, p. 226.

Beaumarchais fut donc complètement berné par d'Éon, comme le fut aussi

son ami Gudin, et leur erreur permet de mieux comprendre comment le roi

et son ministre purent être à leur tour trompés par l'assurance avec

laquelle on leur affirmait une chose que déjà la rumeur publique avait

accréditée en Angleterre. Du reste le comte de Broglie n'avait-il pas

eu plusieurs années auparavant, par l'intermédiaire de Drouet, la même

étonnante révélation à laquelle il avait cependant ajouté assez de foi

pour en faire part au roi Louis XV?

Touché par la situation de d'Éon, Beaumarchais résolut donc de

s'entremettre. Il offrit à Vergennes de renouer les négociations,

exprimant son espoir de les voir aboutir. Le ministre y consentit

et précisa les conditions de l'accord. Sur la question d'argent il

prescrivait à Beaumarchais de «voir venir, afin de combattre avec

supériorité», ajoutant: «M. d'Éon a le caractère violent, mais je lui

crois une âme honnête et je lui rends assez justice pour être persuadé

qu'il est incapable de trahison.»

Fixer le montant de l'indemnité était la plus grosse, mais non la seule

difficulté. D'Éon n'avait-il pas émis la prétention d'obtenir du roi

d'Angleterre une audience de congé? Sur ce point Vergennes se montra

irréductible: «Il est impossible, écrivait-il, que M. d'Éon prenne

congé du roi d'Angleterre, la révélation de son sexe ne peut plus le

permettre; ce serait un ridicule pour les deux Cours; l'attestation

à substituer est délicate, cependant on peut l'accorder pourvu qu'il

se contente des éloges que méritent son zèle, son intelligence et sa

fidélité[167].» Fort de ces instructions Beaumarchais n'eut pas trop

de peine à convaincre d'Éon, qui ne demandait d'ailleurs qu'à venir

à composition. Il en obtint une première marque d'obéissance, sur

laquelle il s'empressa de chanter victoire auprès du ministre:

[167] Le comte de Vergennes à Beaumarchais, 21 juin 1775, cité par M.

DE LOMÉNIE, _Beaumarchais et son temps_.

Quoi qu'il en soit, Monsieur le Comte, je crois avoir coupé une tête

de l'hydre anglaise. Je tiens à vos ordres le capitaine d'Éon, brave

officier, grand politique et rempli par la tête de tout ce que les

hommes ont de plus viril. Il porte au roi les clés d'un coffre de fer

bien scellé de mon cachet contenant tous les papiers qu'il importe au

roi de ravoir[168].

[168] Beaumarchais au comte de Vergennes, 14 juillet 1775, cité par

GAILLARDET, p. 231.

C'était là un résultat important certes; mais il fallait en obtenir un

autre qui seul, aux yeux de Vergennes, pouvait rassurer complètement

la Cour en prévenant à jamais tout nouveau scandale. Puisqu'il était

femme, d'Éon devait le déclarer solennellement et porter à l'avenir

l'habit de son véritable sexe. Le chevalier ne s'attendait guère à

cette dernière exigence: il protesta, supplia; mais voyant qu'il ne

pourrait rien gagner sur ce point, finit par céder, comprenant du reste

qu'il ne pouvait résister davantage sans éveiller sur la réalité de

ce nouveau sexe des soupçons qui eussent tout compromis. Le 7 octobre

1775, Beaumarchais annonce sa victoire au ministre: «Les promesses par

écrit d'être sage ne suffisent pas pour arrêter une tête qui s'enflamme

toujours au seul nom de Guerchy; la déclaration positive de son sexe

et l'engagement de vivre désormais avec ses habits de femme est le

seul frein qui puisse empêcher du bruit et des malheurs. Je l'ai exigé

hautement et je l'ai obtenu[169].»

[169] _Loc. cit._

L'entente était désormais complète entre le négociateur officieux

qu'avait été l'auteur du _Mariage de Figaro_ et l'étrange rebelle

qui avait tenu en échec l'ambassadeur de France, les ministres, le

roi lui-même. Mais il était dit que tout dans cette histoire serait

extraordinaire, et le dénouement le fut au delà de ce qu'on pouvait

imaginer. Pour consacrer l'accord qu'il avait réussi à établir

Beaumarchais reçut une sorte de caractère officiel, et d'agent secret

qu'il était demeuré jusque-là fut promu ambassadeur--ambassadeur auprès

de la chevalière d'Éon. Accrédité par de véritables pouvoirs, comme

s'il se fût agi de négocier quelque important traité, Beaumarchais

signa, au nom du roi, une transaction que d'Éon accepta, traitant ainsi

avec son souverain de puissance à puissance. La pièce, en sa forme

solennelle, est un morceau de comédie plus réussi à coup sûr que tous

ceux qu'écrivit jamais Beaumarchais; mais le mérite n'en revient pas au

créateur de Figaro, car ce fut bien le seul d'Éon qui put savourer à

son aise tout le piquant de la situation. Voici, car il vaut par tous

ses détails, le texte complet de cet acte diplomatique sans précédent:

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 31 / 57 题