Services secrets rendus par d'Éon au roi de France et à Mme du Barry:
affaire de Morande; négociations de Beaumarchais.--«Les Loisirs du
chevalier d'Éon».--Le roi se désintéresse du secret, qui est surpris
par les ministres: Favier et Dumouriez en prison; le comte de Broglie
en exil.--Mort de Louis XV.--Louis XVI liquide le bureau secret; le
comte de Broglie fait valoir les services du chevalier et lui obtient
une pension.--Nouvelles prétentions de d'Éon.
Louis XV, et sa correspondance le prouve, ignora le secret du
sexe véritable de son ancien agent secret ou plus probablement se
désintéressa du problème. Quant à d'Éon, il n'en était qu'à la genèse
de son projet de transformation. Il commençait seulement à comprendre
que sa carrière était finie, qu'il ne pouvait espérer d'asile en France
qu'à Tonnerre et plus vraisemblablement à la Bastille. Il n'avait
plus grand'chose à perdre avec sa qualité d'homme et envisageait
sérieusement les avantages qu'il tirerait d'un sexe que le public
lui attribuait avec tant d'obstination. Le bruit, la popularité, la
célébrité et de nouvelles ressources pécuniaires étaient l'enjeu d'une
partie hasardée, mais où le gain valait largement le risque aux yeux de
d'Éon qui se décida à en courir la chance dès que l'occasion opportune
se présenterait.
Cependant il n'avait point encore jugé bon de révéler directement
sa métamorphose au comte de Broglie. Celui-ci feignit de l'ignorer
et continua comme par le passé à mettre à contribution ses services;
un cas pressant et particulièrement délicat nécessitant alors son
concours. On venait en effet de répandre dans l'entourage de Mme du
Barry le bruit qu'un ouvrage fort irrévérencieux pour elle, et où la
personne royale elle-même n'était pas épargnée, allait être publié à
Londres pour être colporté de là sur le continent[136].
[136] Il avait pour titre: _Mémoires secrets d'une fille publique_.
L'auteur de ce pamphlet était un certain Théveneau de Morande qui,
ayant eu maille à partir avec les tribunaux du roi, était allé
chercher en Angleterre le refuge que tous les gens de son espèce y
trouvaient alors. Déclassé intelligent, intrigant de la pire espèce,
il tenait à Londres commerce ouvert de scandale et d'injures. Dans une
petite feuille de chantage qu'il rédigeait lui-même, il distillait la
calomnie la plus perfide à l'égard des ministres et des gens de Cour,
n'omettait aucune des anecdotes scabreuses qui circulaient à Versailles
et y joignait même «des notices sur quantité de filles d'Opéra, ce
qui--conclut Bachaumont--formait une rapsodie très informe et fort
méchante[137]».
[137] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, t. V.
Cette brochure, dans le goût du _Colporteur_ de Paris, s'intitulait
_le Gazetier cuirassé_. Elle était ornée à la première page d'une
estampe qui «représentait le gazetier vêtu en hussard, un petit bonnet
pointu sur la tête, le visage animé d'un rire sardonique et dirigeant
de droite et de gauche les canons, les bombes et toute l'artillerie
dont il est environné[138]». Ce gagne-pain malhonnête ne suffisait
pas cependant à Morande qui, non content de rançonner directement
les personnages qu'il voulait diffamer, publiait de plus volumineux
ouvrages d'aussi mauvais aloi[139].
[138] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, à la date du 15 août 1771,
t. V, p. 296.
[139] _Mémoires confus sur des matières fort claires_, in-8º, sans
date; _Le Philosophe cynique_, pour servir de suite aux anecdotes
scandaleuses, in-8º; _La Gazette noire_, par un homme qui n'est pas
blanc, etc.
Fort bien et promptement renseigné par des correspondants besogneux
qu'il entretenait en France, il informait ses relations de Londres des
dernières nouvelles de Versailles: «Mme du Barry, écrivait-il dans
l'un de ses bulletins, a donné des bals à la haute noblesse pendant le
carnaval et des gardes du corps ont été placés dans toutes les avenues,
tout de même que si c'eût été chez Mme la Dauphine; les jeunes princes
ni les princesses n'y ont paru. M. le duc de Chartres et le comte de La
Marche y parurent un moment avec le roi. Mimi ouvrait le bal avec M. le
prince de Chimay, Mme du B... a eu un grand crève-cœur d'y voir si
peu de monde. On me pend à Paris, on me brûle, on m'élève des autels;
enfin on est aussi pressé d'acheter mon livre que je le suis de le
vendre[140].» En effet, M. des Cars s'occupait activement d'étouffer
dans l'œuf ce scandale et il avait déterminé le comte de Broglie
à écrire à d'Éon pour le charger de négocier avec le diffamateur. La
réponse de d'Éon ne se fit pas attendre:
[140] Th. de Morande au chevalier d'Éon, 9 mars 1774. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Monsieur,
Vous ne pouviez guère vous adresser ici à personne plus en état
de seconder et même terminer au gré de vos désirs l'affaire dont
vous me parlez, parce que M. Morande est de mon pays, qu'il se fait
gloire d'avoir été lié avec une partie de ma famille en Bourgogne;
et dès son arrivée à Londres, il y a trois ans, son premier soin fut
de m'écrire qu'il était mon compatriote, qu'il désirait me voir et
se lier avec moi. Je refusai pendant deux ans sa connaissance, et
pour cause; depuis, il a si souvent frappé à ma porte que je l'ai
laissé entrer chez moi de temps en temps pour ne point me mettre à
dos un jeune homme dont l'esprit est des plus violents et des plus
impétueux... Il a épousé la fille de son hôtesse, qui faisait et
défaisait son lit avec lui (il en a deux enfants et vit bien avec
elle). C'est un homme qui met à composition plusieurs personnes
riches de Paris par la crainte de sa plume. Il a composé le libelle
le plus sanglant qui se puisse lire contre le comte de Lauraguais,
avec lequel il s'est pris de querelle. A ce sujet le roi d'Angleterre
(si souvent attaqué lui-même dans les journaux) demandait au comte de
Lauraguais comment il se trouvait de la liberté anglaise: «Je n'ai
pas à m'en plaindre, Sire, elle me traite en roi!»
Je ne suis pas instruit que de Morande travaille à l'histoire
scandaleuse de la famille du Barry; mais j'en ai de violents
soupçons. Si l'ouvrage est réellement entrepris, personne n'est plus
en état que moi de négocier sa remise avec le sieur de Morande; il
aime beaucoup sa femme et je me charge de faire de celle-ci tout ce
que je voudrai. Je pourrais même lui faire enlever le manuscrit, mais
cela pourrait faire tapage entre eux; je serais compromis et il en
résulterait un autre tapage plus terrible. Je pense que si on lui
offrait 800 guinées il serait fort content. Je sais qu'il a besoin
d'argent à présent; je ferai tous mes efforts pour négocier à une
moindre somme: Mais à vous dire vrai, monsieur, je serais charmé que
l'argent lui fût remis par une autre main que la mienne, afin que
d'un côté ou d'un autre on n'imagine pas que j'aie gagné une seule
guinée sur un pareil marché[141].
[141] Le chevalier d'Éon au comte de Broglie, 13 et 18 juillet
1773.--Archives des Affaires étrangères, cité par GAILLARDET, p. 219.
Si d'Éon méprisait cet intrigant autant qu'il le dit, il l'avait
cependant toujours ménagé et le connaissait beaucoup plus intimement
qu'il ne désirait le paraître. Morande n'avait cessé de lui offrir les
services de sa plume, soit pour le seconder «dans des travaux qu'il
préparait», soit même pour faire «avec toute la chaleur bourguignonne
la biographie de l'énigmatique chevalier[142].» D'Éon ne s'était point
montré insensible à des flatteries sans cesse renouvelées et à d'aussi
respectueuses protestations de dévouement; il avait même largement
ouvert à leur auteur la porte de son logis et délié en sa faveur les
cordons de sa bourse. Le maître chanteur, reçu à sa table et demeuré
son débiteur insolvable, lui avait dès le principe révélé ses projets
de scandale; d'Éon l'avait souvent exhorté à les abandonner et, s'il
n'y était pas parvenu, il se trouvait à même d'engager facilement
des négociations pécuniaires dans ce but. Aussi les ordres du comte
de Broglie furent-ils promptement exécutés: Morande se montra de
bonne composition avec «son compatriote et compagnon d'exil», comme
il se plaisait à l'appeler. En quelques jours le marché fut conclu
et d'Éon obtint une promesse écrite et signée de la main du sieur
Morande par laquelle celui-ci s'engageait «à ne confier à âme qui vive
cette négociation». Il promettait en outre «non seulement de ne point
imprimer son ouvrage contre la maison du marquis et de Mme la comtesse
du Barry; mais au contraire à en faire entièrement le sacrifice et à
en remettre fidèlement au chevalier d'Éon toutes les minutes et copies
suivant les conditions convenues[143]».
[142] Correspondance de Morande et du chevalier d'Éon. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
[143] _Papiers inédits de d'Éon._
Cette négociation avait été menée par d'Éon avec une grande rapidité et
une réelle adresse; les conditions en étaient relativement modérées;
tout laissait croire qu'on n'aurait pas à attendre longtemps la
ratification du roi et de la famille intéressée. Il en fut cependant
tout autrement, soit parce que Mme du Barry ne désirait pas employer
les services du comte de Broglie, qu'elle détestait particulièrement
et qui avait été sollicité sans son assentiment; soit plutôt peut-être
parce qu'elle pensait que sa réputation n'était guère à la merci de
ces scandaleuses révélations. Moins soucieuse de l'opinion que ses
propres courtisans, «elle semblait tranquille sur un objet qui devait
tant l'intéresser», et quand on lui soumit les conditions obtenues par
d'Éon, elle répondit assez évasivement «qu'il faudrait s'en occuper».
La matière ne fut jamais «traitée plus à fond[144]». Le roi partageait
l'indifférence de la favorite en ce qui le regardait personnellement,
et jugeait avec un pareil bon sens que le mieux était de ne point
s'inquiéter de médisances qui menaçaient de se multiplier en proportion
du cas qu'en feraient les intéressés. Aussi écrivait-il au comte de
Broglie: «Ce n'est pas la première fois qu'on a dit du mal de moi
dans ce genre; ils sont les maîtres, je ne me cache pas. L'on ne peut
sûrement que répéter ce que l'on a dit sur la famille du Barry. C'est
à eux de savoir faire ce qu'ils veulent et je les seconderai[145].»
Ce billet ne nous apprend rien de nouveau sur le caractère de Louis
XV, mais il n'est pas un des témoignages les moins frappants de
l'inconscience naturelle et du manque absolu de moralité d'un monarque
par ailleurs plein de finesse et de bon sens. Quelques jours s'étaient
à peine écoulés que le comte de Broglie recevait du roi une lettre lui
enjoignant de faire cesser définitivement les négociations entamées par
d'Éon.
[144] Le comte de Broglie à Louis XV, 29 juillet 1773. BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. II, p. 358.
[145] Louis XV au comte de Broglie, 29 juillet 1773. BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. II, p. 360.
M. du Barry avait cru devoir enfin veiller lui-même à l'honneur de
sa maison! Il avait envoyé à Londres un émissaire choisi parmi les
aigrefins de son entourage et lui avait fait adjoindre quelques
agents de la connétablie. Cet aventurier, d'aussi mauvaise marque
que Morande, était en revanche moins rusé; il avait surtout vu
dans sa mission l'occasion d'un voyage agréable et bien rémunéré.
Aussitôt arrivé à Londres il s'abouche avec Morande, l'étourdit de ses
puissantes relations, de sa charge prétendue dans la maison du comte
d'Artois et du premier coup lui fait miroiter les plus brillantes
promesses. Morande éleva ses prix en proportion, rompit de suite avec
d'Éon et afficha dans Londres l'ambassadeur ainsi dépêché auprès de
lui. Mais au bout de quelques semaines le sieur de Lormoy, ayant
dissipé à mener joyeuse vie les crédits qui lui avaient été accordés et
n'ayant pu vaincre les nouvelles exigences de Morande, quitta Londres
à l'improviste, sans y avoir fait autre chose que quelques milliers de
livres de dettes que d'Éon fut chargé de régler. Morande, déçu et fort
irrité, allait se décider à publier son ouvrage, lorsque la famille
du Barry lui envoya un nouveau négociateur désigné cette fois par M.
de Sartine lui-même. C'était le pamphlétaire Caron de Beaumarchais,
qui n'était pas encore l'auteur applaudi du _Mariage de Figaro_, mais
seulement le bruyant et processif antagoniste du président Goëzman.
D'Éon nous a laissé de l'origine de cette mission une autre version
qui, dénuée de toute vraisemblance comme de tout bon goût, paraît ne
lui avoir été inspirée que par la haine acerbe qu'il nourrit jusqu'à la
fin de sa vie contre Beaumarchais.
«Le sieur Caron de Beaumarchais, dit-il, blâmé au Parlement de
Paris, sur le point d'être appréhendé au corps pour l'exécution de
l'arrêt, se réfugie dans la garde-robe du roi, asile digne d'un tel
personnage. M. de Laborde, valet de chambre du roi, confie au sieur de
Beaumarchais, dans les ténèbres de la garde-robe, que le cœur du
roi est attristé par un vilain libelle que compose à Londres le vilain
Morande sur les amours de la charmante Dubarry.
«Aussitôt le cœur romanesque et gigantesque du sieur Caron
s'enfle et se remplit des idées les plus chimériques; son ambition
s'élève aussi haut que les flots de la mer qu'il doit traverser...
Il communique à La Borde son projet d'aller à Londres secrètement
corrompre par or le corrompu Morande; le projet est communiqué par
La Borde à Louis XV, qui daigne l'approuver. En conséquence le sieur
Caron de Beaumarchais arrive à Londres _incognito_ escorté du comte de
Lauraguais _in publico_[146].»
[146] _Papiers inédits de d'Éon._
Le jour même de l'arrivée de ces deux seigneurs à Londres, Morande
se rend chez d'Éon, si l'on en croit celui-ci, et lui annonce les
propositions avantageuses qui viennent de lui être faites. Il ne veut
pas les accepter sans prévenir le chevalier qui a entamé les premiers
pourparlers et lui exprime «le désir que les deux gentilshommes ont
de conférer avec le chevalier d'Éon». Ils l'attendent «dans leur
carrosse au coin de la rue». D'Éon, plein de dignité, refuse de voir
des inconnus qui ne possèdent à son adresse aucune lettre «de personnes
en place et qui peuvent être des émissaires de la police». Puis
il congédie Morande en lui faisant bien remarquer «que, la matière
des amours des rois étant chose fort délicate pour tout le monde,
il s'expose aux dangers d'un métier de voleur de grand chemin; que
d'ailleurs il peut faire _contribuer_ la voiture la plus dorée qu'il
trouvera sur son chemin, la sienne à lui d'Éon ne portant que 800
livres sterling».
Peu de jours après, le chevalier «apprit que ces deux seigneurs étaient
le seigneur inconnu Caron de Beaumarchais et le seigneur très illustre
et très connu Louis-François de Brancas, comte de Lauraguais[147]». Ils
avaient conclu avec Charles Théveneau de Morande un traité, à peine
discuté et fort généreux, qui assurait à cet aventurier une rente
annuelle de 4,000 livres sur sa propre tête et de 2,000 livres sur
celle de sa femme, après sa mort. Morande bénéficiait en outre d'une
somme de 32,000 livres, qui lui fut remise de la main à la main en
échange des manuscrits.
[147] Mémoire du chevalier d'Éon à Vergennes (archives des Affaires
étrangères).
D'Éon en additionnant les articles de ce marché et en y ajoutant les
frais et émoluments «des ambassadeurs extraordinaires» assure que ce
libelle coûta à la Cour la respectable somme de 154,000 livres[148].
Aussi s'indigna-t-il véhémentement d'une aussi déplorable prodigalité.
Il était d'ailleurs d'autant plus porté à la critique que lui-même
s'était vu exclure d'une négociation qu'il avait presque menée à son
terme avec plus d'adresse et plus de mesure et dont il avait escompté
le succès pour rentrer en faveur auprès du roi.
[148] _Papiers inédits de d'Éon._
Beaumarchais, qui devait un peu plus tard retrouver son contradicteur
en un piquant tête-à-tête, se hâta de revenir à Paris pour y tirer
parti de son avantage, tandis que d'Éon se consolait de son mécompte en
publiant un ouvrage qui était le fruit de ses longues années d'inaction
et qu'il intitula philosophiquement: _Les Loisirs du chevalier d'Éon_.
C'étaient de studieux et patients loisirs. Dans sa retraite ombragée
de Petty-France, dont le jardin avoisinait le parc, il se livrait aux
plus graves méditations, à en juger par les matières traitées dans ces
treize volumes in-octavo. Guerre, administration, politique générale,
questions extérieures y sont tour à tour compendieusement étudiées;
les finances mêmes ne sont pas négligées et suggèrent à l'auteur des
remarques si judicieuses, des projets de réforme si avisés que le roi
de Prusse prit soin, paraît-il, de les signaler à ses bureaux; c'est
du moins ce que rapportait une feuille de Londres[149]. Fort goûté à
Berlin, l'ouvrage dut surtout son succès à Londres à la hardiesse de
sa dédicace, ce qui, en revanche, lui ferma les librairies de Paris et
en particulier l'éventaire du sieur Antoine Boudet, rue Saint-Jacques.
Les suppliques les plus éloquentes, les apostilles les plus autorisées
ne purent désarmer M. de Sartine contre un livre publié sous les
auspices du duc de Choiseul, dont l'éclatante disgrâce venait de faire
tant de bruit et de soulever tant d'indignation. D'Éon s'était placé
de lui-même sous ce patronage et l'avait fait en ces termes: «En vous
dédiant ce travail, Monsieur le duc, ce n'était pas un protecteur que
je désirais, ma liberté et mon innocence me protègent assez: c'était
un grand homme que je cherchais; je l'ai trouvé dans la retraite de
Chanteloup[150].»
[149] _Evening Post_, 21-23 juillet 1774.
[150] D'Éon au duc de Choiseul, août 1774. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
Si l'histoire n'a point discerné en Choiseul le grand homme que
d'Éon s'était plu à voir, il faut reconnaître combien fut ingrate et
malaisée la tâche d'un ministre dont la politique à l'extérieur fut
presque constamment faussée par l'action secrète du souverain et dont
l'initiative, souvent heureuse à l'intérieur, fut à peu près paralysée
par les caprices hostiles de la favorite. Victime du ressentiment de
Mme du Barry, que son esprit acerbe n'avait point épargnée, Choiseul
supporta avec calme et fierté un exil où la Cour et les princes
eux-mêmes vinrent le visiter. Cette belle attitude séduisit d'Éon, et
d'autant mieux que sa vanité se plut à considérer dans cet exil un sort
assez voisin du sien et à voir dans le ministre tombé une autre victime
des mêmes intrigues et des mêmes favoris. C'est un pareil orgueil,
ou pour mieux dire une telle fanfaronnade, qui l'avait déjà poussé
à envoyer au duc, au moment de sa disgrâce, une lettre évidemment
composée pour se mettre lui-même en noble posture:
Monsieur le Duc,
Vous m'avez longtemps honoré de votre bienveillance et de votre
protection manifeste. Celle-ci ne s'est retirée de moi que par
condescendance pour M. le duc de Praslin, mon ennemi et votre parent,
votre collègue.
Je me suis toujours réjoui de votre bienveillance et ne me suis
jamais plaint de votre abandon.
A l'heure où les courtisans de votre fortune vont vous renier,
Monsieur le Duc, et s'éloigner de votre disgrâce, je m'en rapproche
et viens mettre à vos pieds l'hommage de mon dévouement et de ma
reconnaissance, qui ne finiront qu'avec ma vie.
Daignez les accepter et me croire votre très humble et très dévoué
serviteur.
Le Chevalier D'ÉON[151].
[151] _Papiers inédits de d'Éon._
Louis XV, qui avait une fois de plus sacrifié son ministre à sa
favorite, ne songeait même plus à se dédommager comme jadis en
intrigues cachées de ces honteuses abdications. Le secret, auquel
il n'avait cessé de travailler chaque jour pendant quinze ans, ne
l'intéressait plus. La correspondance publiée par Boutaric en fait foi,
et c'est à peine si pour les années 1773 et 1774 elle contient encore
quelques billets du roi.
Cette indifférence du souverain mettait sans cesse le secret, jadis
si jalousement gardé, en péril d'être découvert. D'ailleurs les
ministres n'avaient pas tardé à en soupçonner l'existence. Le duc
d'Aiguillon, qui avait deviné le rôle du comte de Broglie, guettait
l'occasion de surprendre l'intrigue et en même temps de se venger d'un
rival occulte dont l'arrogance l'avait exaspéré. L'équipée, demeurée
assez mystérieuse, de deux agents du secret, Favier et Dumouriez,
qui semblent avoir voulu nouer alors une négociation avec la Prusse,
au détriment de l'Autriche, lui fournit le moyen longtemps cherché
de mettre le comte de Broglie en mauvaise posture. Il fit répandre à
Versailles le bruit que tout un complot venait d'être découvert et
donna l'ordre de mettre à la Bastille Favier, dont on s'était assuré à
Paris, et Dumouriez, qui venait d'être arrêté à la Haye, sur le chemin
de l'Allemagne. N'ayant rien pu découvrir d'assez compromettant chez
ces deux agents subalternes, le duc d'Aiguillon s'enhardit jusqu'à
insinuer au roi de faire saisir les papiers du comte de Broglie.
Louis XV répondit avec une indifférence affectée qu'il n'en voyait pas
l'opportunité; qu'à la vérité le comte lui soumettait de temps à autre
des mémoires sur les affaires extérieures, mais que c'étaient là des
travaux historiques, sans aucune tendance politique. D'Aiguillon dut se
contenter de la réponse et sut faire bonne figure à mauvais jeu. Favier
et Dumouriez comparurent seuls devant trois commissaires enquêteurs au
nombre desquels le roi, pour plus de sûreté, avait fait mettre M. de
Sartine, dûment averti comme précédemment; ils s'en tirèrent l'un et
l'autre avec quelques mois d'emprisonnement qu'ils subirent, Favier à
la citadelle de Doullens et Dumouriez au château de Caen.
Quant au comte de Broglie que le roi plutôt par égoïsme que par justice
avait soustrait aux commissaires, il n'évita la prison que pour l'exil.
Son caractère hautain n'avait pu supporter en effet la méfiance où les
courtisans le tenaient depuis la découverte de cette intrigue. Devinant
que le duc d'Aiguillon se faisait l'artisan de sa disgrâce, il lui
avait écrit une lettre si impertinente que, communiquée au roi, elle
valut à son auteur d'être aussitôt exilé à Ruffec. Louis XV n'avait
pas été fâché de trouver ce prétexte pour éloigner de lui un serviteur
dévoué, mais dont le zèle parfois indiscret l'importunait de plus en
plus. Aussi se montra-t-il insensible aux lettres de soumission et
d'excuses que le comte lui envoya de Ruffec, aux supplications de la
comtesse, aux démarches mêmes du maréchal. Toutefois il ne voulut ou
peut-être n'osa point retirer entièrement sa confiance au ministre du
secret, qui, exilé et disgracié officiellement, continua à correspondre
secrètement du fond de sa province avec les agents personnels du roi.
La tâche du comte de Broglie ne devait plus être de longue durée. Elle
avait perdu d'ailleurs tout intérêt et toute utilité et n'était mystère
pour personne. Les agents de l'Autriche avaient mis au courant du
secret le cabinet de Vienne, qui en informait régulièrement les autres
Cours d'Allemagne; en France même les ministres étaient désormais au
fait de l'intrigue et la Cour en avait eu vent par les confidences du
cardinal de Rohan, à qui un espion qu'il avait dans le cabinet noir
l'avait révélée.
Lorsque Louis XV mourut, son secret était connu de tous et la politique
pour laquelle il avait stérilement dépensé tant d'ingéniosité, gâché
tant de dévouement, finissait en un scandale dont sa mort seule
put étouffer l'éclat. La France ne perdait plus un souverain en ce
vieillard usé, devenu le jouet d'une femme indigne, et les agents
du secret eux-mêmes n'avaient pas à regretter un protecteur dans
le monarque ingrat qui n'avait jamais fait appel à leur dévouement
que pour les sacrifier ensuite à son repos. Aussi ne furent-ils pas
éloignés de partager l'allégresse générale. En matière d'oraison
funèbre, d'Éon écrivait au comte de Broglie, quelques mois à peine
après la mort du roi:
Je me contenterai de vous dire qu'il est temps, après la cruelle
perte que nous avons faite de notre _avocat général_ à Versailles,
qui au milieu de sa propre Cour avait moins de pouvoir qu'un avocat
du roi au Châtelet, qui, par une faiblesse incroyable, a laissé ses
serviteurs infidèles triompher sur ses fidèles serviteurs secrets
et a toujours fait plus de bien à ses ennemis déclarés qu'à ses
véritables amis; il est temps, dis-je, que vous instruisiez le
nouveau roi qui aime la vérité et qu'on m'a dit avoir autant de
fermeté d'esprit que son illustre aïeul en avait peu, il est temps
et pour vous et pour moi que vous instruisiez ce jeune monarque que
depuis plus de vingt ans vous étiez le ministre secret de Louis XV et
moi le sous-ministre sous ses ordres et les vôtres.
D'Éon, qui appréciait sans modestie ses services et les attributions
qui lui avaient été confiées, énumérait ensuite ses griefs et ses
réclamations, se comparait à La Chalotais et espérait une même
réhabilitation; il terminait ainsi:
Quant à vous, Monsieur le comte, vous saurez mieux peindre que moi
par quelle jalousie, quelle perfidie, quelle bassesse et quelle
noire vengeance du duc d'Aiguillon vous vous trouvez encore en exil
à Ruffec, sans avoir cessé d'être l'ami et le ministre secret du feu
roi jusqu'à sa mort. Jamais la postérité ne pourrait croire de tels
faits si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour
les constater et de plus incroyables encore; si ce bon roi n'eût pas
chassé les jésuites de son royaume et qu'il eût eu quelque Malagrida
pour confesseur, cela ne surprendrait personne; mais, grâce à Dieu,
j'espère que le nouveau roi nous tirera bientôt du cruel embarras où
vous et moi sommes encore plongés. J'espère qu'il n'aura pas pour
confesseur, ni pour ami, ni pour ministre aucun jésuite, soit en
habit de prêtre, soit en habit de chancelier, soit en habit de duc et
pair, soit en habit de courtisan, soit en habit de courtisane[152].
[152] D'Éon au comte de Broglie, 10 février 1775, papiers du comte de
Broglie.--Cité par le duc DE BROGLIE, _le Secret du roi_, t. II,
p. 472.
Le ministre secret de Louis XV n'avait pas attendu cette lettre
pour essayer de rentrer en grâce auprès du nouveau roi. Il avait dû
présenter sa justification par écrit, se trouvant toujours en exil à
Ruffec et sentant peser sur lui des soupçons que l'obstination de Louis
XV à tenir éloigné un collaborateur aussi compromettant avait fait
naître. Il était desservi par tous ceux qui l'avaient jadis jalousé,
et l'influence qu'exerçait sur son époux la reine Marie-Antoinette, la
part qu'elle entendait prendre à la direction des affaires publiques
n'amélioraient pas la cause de celui qui avait secrètement battu en
brèche l'alliance autrichienne.
Aussi dès le 13 mai 1774 avait-il fait parvenir à Louis XVI une
note où il l'instruisait des diverses négociations du secret, ainsi
que des endroits où le feu roi aurait pu cacher ses papiers et sa
correspondance, mais où perçait surtout son désir de se disculper
et d'expliquer son rôle personnel[153]. Quinze jours plus tard, il
écrivait de nouveau au roi, et cette fois c'était surtout la conduite
de d'Éon qu'il s'efforçait d'expliquer et aussi de justifier. En
donnant ainsi au chevalier son témoignage, le comte de Broglie servait
sa propre cause et les termes mêmes qu'il emploie montrent qu'il avait
conscience de cette fatale solidarité: «J'imagine, écrivait-il, qu'il
est possible que Votre Majesté en ait mal entendu parler et qu'ainsi
elle pourrait être étonnée de le trouver compris dans le nombre des
personnes honorées de la confiance du roi[154].» Il reconnaissait que
d'Éon avait été poussé par son extrême vivacité jusqu'à des «éclats
peu décents», mais ne cachait pas que le chevalier avait été provoqué
le premier par la maladresse du comte de Guerchy. Il concluait: «Cet
être singulier (puisque le sieur d'Éon est une femme) est plus que
bien d'autres encore un composé de bonnes qualités et de défauts
et il pousse l'un et l'autre à l'extrême[155].» Aussi le comte de
Broglie faisait-il valoir au roi qu'il serait opportun de continuer à
Mlle d'Éon le service de la pension accordée au chevalier par Louis
XV. Pour lui-même il demandait davantage et laissait entendre qu'il
ne livrerait pas les papiers secrets avant d'avoir pu se justifier
pleinement devant une commission spéciale. Louis XVI, qui avait un
instant songé à continuer la politique secrète de son prédécesseur, y
renonça bientôt sous l'influence de Marie-Antoinette, poussée elle-même
par sa mère[156]; il n'eut plus alors de plus pressant souci que celui
de liquider le bureau secret, et pour en finir avec les réclamations
du comte de Broglie il envoya celui-ci se justifier devant trois
commissaires, Du Muy, Vergennes et Sartine, qui rendirent hommage sans
réserve aux qualités de discrétion, de prévoyance et de dextérité
dont le ministre secret de Louis XV avait fait preuve au cours des
négociations les plus épineuses. Cet éclatant témoignage put satisfaire
la conscience du comte de Broglie, mais ne lui rendit pas la faveur de
son souverain. Louis XVI se refusa obstinément à accorder la pairie
ou même la moindre récompense au serviteur fidèle et malheureux de
son aïeul. Il se borna à fixer les pensions des agents subalternes que
l'abandon de la politique secrète privait désormais de tout emploi.
[153] BOUTARIC, t. II, p. 387.
[154] _Id._, p. 392.
[155] BOUTARIC, _loc. cit._
[156] Voir à ce sujet dans le livre du duc de Broglie comment
Marie-Thérèse eut connaissance des lettres de justification adressées
au roi par le comte de Broglie et s'employa à empêcher Louis XVI de
suivre la politique de son aïeul. _Le Secret du roi_, t. II, pp. 437,
438 et suivantes.
Parmi ceux-ci d'Éon seul ne figurait pas encore. Les ministres, en
effet, trouvant excessif le chiffre de la pension que Louis XV lui
avait accordée, hésitaient à lui en assurer le payement au même taux.
Le motif de cette libéralité subsistait toujours cependant, puisque
d'Éon possédait encore de nombreux papiers politiques. Le comte de
Vergennes avait pu s'en convaincre et il écrivait au roi le 22 août:
M. de Muy et moi avons déjà vu toute la correspondance que M. le
comte de Broglie a entretenue avec le sieur d'Éon depuis qu'il s'est
fermé le retour dans sa patrie; nous travaillons au rapport que nous
devons avoir l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté et
nous aurons celui de lui exposer les moyens de rappeler un homme
qu'il ne serait pas sans inconvénient de laisser en Angleterre[157].
[157] Le comte de Vergennes à Louis XVI, 22 août 1774. BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. II, p. 437.
Ces moyens furent en réalité suggérés par le comte de Broglie, qui se
fit l'avocat de d'Éon et se chargea de l'amener à composition. Ce fut
lui qui obtint du roi que l'on continuât à servir intégralement au
chevalier la pension accordée par Louis XV en 1766 et qu'on l'autorisât
à rentrer en France.
En échange, on devait demander à d'Éon de restituer les papiers secrets
et de s'engager à ne plus harceler de ses provocations et poursuivre
de ses écrits une famille qu'il avait déjà si injustement molestée.
Telles furent les propositions que le comte de Vergennes adressa à
d'Éon dans une lettre approuvée de la main du roi. Il fut décidé que
le marquis de Prunevaux, capitaine au régiment de Bourgogne-Cavalerie,
se rendrait tout exprès à Londres pour diriger cette négociation. Il
devait remettre au chevalier un sauf-conduit en même temps qu'un billet
où le comte de Broglie l'exhortait à se soumettre de bonne grâce et
avec reconnaissance aux volontés du roi. «En mon particulier, écrivait
en terminant l'ex-ministre secret, je suis charmé d'avoir pu contribuer
à vous procurer une retraite aisée et honorable dans votre patrie[158].»
[158] Le comte de Broglie à d'Éon, 10 septembre 1774. BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. II, p. 437.
Ce que le comte de Broglie regardait comme une retraite honorable ne
parut à d'Éon qu'une récompense misérable qui ne le dédommageait en
rien des pertes pécuniaires et des disgrâces qu'il avait encourues
pour obéir au roi. Il n'avait cessé depuis la mort de Louis XV de se
déclarer «prêt à se soumettre à tout ce qui pourrait être agréable
au nouveau roi», mais cette feinte humilité n'était que l'effet de
la crainte; il redoutait d'être oublié à Londres et s'efforçait par
l'appât qu'offraient les papiers secrets d'engager Louis XVI dans une
négociation qu'il se promettait bien de faire tourner à son avantage.
Dès l'arrivée du négociateur, il abandonna promptement tous les beaux
sentiments dont il avait fait montre pour discuter avec âpreté les
conditions du marché. Il ne se doutait pas qu'une dernière occasion lui
était ainsi offerte de se tirer définitivement de la triste condition
où son orgueil insensé l'avait plongé. Un événement inattendu venait
encore de réveiller en lui l'espérance de la réhabilitation: Treyssac
de Vergy, qui avait été mêlé à sa querelle avec M. de Guerchy, venait
de mourir et, dans un testament auquel d'Éon avait immédiatement
donné la publicité des journaux, certifiait de nouveau la vérité de
tous les complots, de tous les mauvais desseins de l'ambassadeur,
dont il avouait avoir été lui-même l'agent inconscient. A Londres
on avait cru à l'aveu _in extremis_ de l'aventurier; le chevalier
Fielding proclamait l'innocence de d'Éon «claire comme le soleil» et M.
Charles, précepteur des enfants d'Angleterre, envoyait au chevalier les
félicitations du ministre, lord Bute: «L'ancien ami de M. le chevalier
(lord Bute), disait-il, à qui Charles a fait voir le papier ci-joint
(la copie du testament), se félicite du bon train que paraissent
prendre les choses. Adieu, respectable ami[159].»
[159] _Papiers inédits de d'Éon._
D'Éon croyait en effet les choses en si bon train qu'il poussa les
hauts cris lorsque M. de Prunevaux lui fit part de la décision et des
offres du comte de Vergennes. Il s'emporta, trouvant inacceptables ces
propositions qui ne tenaient aucun compte «des réparations honorifiques
et de l'argent dû par la Cour» à l'ancien ministre plénipotentiaire.
Il se montra si intraitable que M. de Prunevaux avertit de suite le
ministre des dispositions du chevalier, bien différentes de celles
qu'on lui supposait. M. de Vergennes, s'apercevant alors que les
moments de repentir du sieur d'Éon étaient courts, chargea le comte de
Broglie de tenter un dernier effort auprès de son ancien agent, qui
reçut une nouvelle lettre pleine de judicieux conseils et de sages
avertissements: «A mon arrivée de Ruffec, écrivait le comte, j'apprends
avec le plus grand étonnement que vous n'avez pas accepté les
propositions qui vous ont été faites par M. le comte de Vergennes...
Je vous avoue que je ne peux concevoir sur quel fondement vous appuyez
une pareille résistance. Je désire donc que vous écoutiez la voix de la
raison, du devoir et même de votre propre intérêt, et que vous répariez
par une prompte obéissance des torts qu'une plus longue résistance
aggraverait d'une manière irréparable[160].»
[160] Le comte de Broglie à d'Éon, 14 janvier 1775. BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. II, page 442.
D'Éon ne voulut rien entendre; il allégua qu'un ministre
plénipotentiaire de France, chevalier de Saint-Louis, ne pouvait
«lever le pied comme tant de Français méprisables qui avaient dupé de
généreux Anglais».--«Il avait promis, ajoutait-il, de ne jamais quitter
cette île avant d'avoir préalablement rempli ses engagements.» M. de
Prunevaux crut sa mission terminée et revint à Paris, n'apportant
qu'une lettre à la fois humble et menaçante où d'Éon se permettait
de poser lui-même au roi et au ministre les conditions de son propre
retour. Il désirait d'abord qu'on le réintégrât, ne fût-ce que pour
un moment, dans ses emplois et titres politiques, et qu'on lui payât
toutes les indemnités dont une pièce annexe donnait le détail. C'était,
comme l'a justement remarqué M. de Loménie, le plus impertinent «compte
d'apothicaire» que l'on pût imaginer. D'Éon y réclamait non seulement
ses appointements de capitaine pendant une période de quinze années,
plus le remboursement de folles dépenses qu'il avait faites pendant son
fastueux intérim, mais encore le remboursement des «frais immenses que
lui avait occasionnés son séjour à Londres pendant douze ans, tant pour
la nourriture et pour l'entretien de feu son cousin de Mouloize et de
lui-même, que pour les dépenses extraordinaires que les circonstances
avaient exigées». Il lui était dû de ce chef la modique somme de
100,000 livres! Mais, où ces réclamations prenaient un tour bouffon,
c'était lorsque d'Éon revendiquait une somme de 6,000 livres pour avoir
manqué de recevoir du prince Poniatowski le cadeau d'un diamant de la
même valeur:
Plus, continuait notre chevalier, le comte de Guerchy a détourné le
roi d'Angleterre de faire à M. d'Éon le présent de mille pièces qu'il
accorde aux ministres plénipotentiaires qui résident à sa cour, cy:
24,000 livres.
Plus pour nombre de papiers de famille perdus par Hugonnet lors de
son arrestation, cy: 27,000 livres.
Plus, n'ayant pas été en état depuis 1763 jusqu'en 1773 d'entretenir
ses vignes en Bourgogne, cy: 15,000 livres.
En ajoutant à ces avances quelques autres non moins imaginaires qu'il
serait trop long de relater, le total du compte évoluait entre deux
cent et deux cent cinquante mille livres.