D'ARNAUD.

Ce regain d'actualité n'était point pour déplaire au vaniteux

chevalier, que la mort de son antagoniste avait réduit à un calme

relatif. Il n'hésita pas à braver le ridicule, ayant d'ailleurs donné

assez de preuves de virilité, l'épée, le sabre ou la plume à la main.

Il se plut à laisser dire. Les femmes se montraient particulièrement

intriguées et presque désireuses de compter parmi elles le bouillant

chevalier. Aussi la curiosité les poussait-elles à lui demander

directement le mot de l'énigme, comme le fit avec une audacieuse

ingénuité la fille du tribun Wilkes:

Mlle Wilkes, écrivait-elle, présente ses respects à M. le chevalier

d'Éon et voudrait bien ardemment savoir s'il est véritablement une

femme, comme chacun l'assure, ou bien un homme. M. le chevalier

serait bien aimable d'apprendre la vérité à Mlle Wilkes, qui l'en

prie de tout son cœur. Il sera plus aimable encore de venir dîner

avec elle et son papa aujourd'hui ou demain, enfin le plus tôt qu'il

pourra[129].

[129] Lettre de Mlle Wilkes au chevalier d'Éon, citée par GAILLARDET,

p. 196.

Si une curiosité aussi naïvement exprimée n'avait rien que de charmant.

L'intérêt, beaucoup plus positif que l'équivoque, éveillé dans le monde

des parieurs, se manifestait avec plus de hardiesse et d'impatience; il

était aussi plus difficile à dérouter et d'Éon ne tarda pas à connaître

de nouveau les inconvénients de la célébrité. Non seulement les

gazettes relataient journellement les paris, mais on commença à faire

paraître sur le chevalier les estampes satiriques les plus burlesques.

Le désir de pousser d'Éon à bout augmentait chaque jour l'insolence des

parieurs, qui allèrent jusqu'à prétendre que le chevalier profitait

des spéculations engagées à son sujet. Cette dernière insinuation

décida d'Éon à rompre le silence qu'il avait gardé jusqu'alors et à

protester énergiquement. Il se rendit le 20 mars à la Bourse et dans

les différents cafés voisins et là, en uniforme, la canne levée, se

fit «demander pardon par le banquier Bird, qui le premier avait levé

une assurance aussi impertinente». Bird, malgré ses excuses, assura

que, suivant un acte du Parlement, il avait aussi bien que les autres

banquiers le droit de faire les paris les plus extraordinaires, même

sur la famille royale, excepté sur la vie du roi, de la reine et de

leurs enfants. D'Éon, qui rapporte cet incident dans une lettre au

comte de Broglie, ajoute: «J'ai défié le plus incrédule et le plus

insolent de toute l'assemblée (qui allait à plusieurs milliers de

personnes) de combattre contre moi avec telle arme qu'il voudrait; mais

pas un seul de ces adversaires mâles de cette grande ville n'a osé

parier contre ma canne, ni combattre contre moi, quoique je sois resté

depuis midi jusqu'à deux heures à leur assemblée[130].» Cette sortie

pleine de crânerie n'eut pas tout l'effet que d'Éon en attendait;

ses adversaires, intimidés et redoutant une lame aussi renommée, ne

relevèrent pas le défi, mais leur curiosité demeura aussi vive et si

entreprenante que notre chevalier dut, à quelques jours de là, donner

une preuve plus manifeste «d'un sexe qu'il imprima d'une façon très

mâle sur la face de deux impertinents[131].» Sans cesse en butte à de

semblables insolences et prévenu qu'un groupe de gros parieurs était

décidé à s'emparer par ruse ou par force de sa personne, d'Éon comprit

que, pour éviter une telle humiliation et un si éclatant ridicule,

il ne lui suffisait pas de se cacher dans Londres, comme il avait pu

le faire autrefois, ou même de s'enfermer pendant quelque temps dans

sa maison de Brewer-Street. Il se résolut à suivre les conseils de

son puissant ami le comte Ferrers et à accepter l'hospitalité de ce

lord dans sa terre de Staunton Harold. De là il comptait se rendre en

Irlande, où il passerait plusieurs mois, et n'en reviendrait qu'au

moment où l'effervescence se serait calmée. Il partit donc sans prendre

congé d'aucun de ses amis et informa seulement le comte de Broglie

de sa fuite. Dans cette lettre, il protestait avec énergie contre

les bruits qui l'accusaient d'être intéressé à ces assurances et,

découragé, terminait par cet aveu, évidemment sincère, et qui explique

bien les actes de cette vie aventureuse: «Je suis assez mortifié,

disait-il, d'être encore tel que la nature m'a fait et que le calme de

mon tempérament naturel ne m'ayant jamais porté aux plaisirs, cela a

donné lieu à l'innocence de mes amis d'imaginer tant en France qu'en

Russie et en Angleterre que j'étais du genre féminin et la malice de

mes ennemis a fortifié le tout.[132]»

[130] D'Éon au comte de Broglie, 25 mars 1771, citée par GAILLARDET,

p. 190.

[131] D'Éon au comte de Broglie, 16 avril 1771, citée par GAILLARDET,

p. 192.

[132] D'Éon au comte de Broglie, 7 mai 1771, citée par GAILLARDET,

p. 193.

D'Éon parcourut, sous un faux nom, le nord de l'Angleterre, séjourna

quelques semaines en Écosse et se disposait à gagner l'Irlande

lorsqu'il apprit par les gazettes des nouvelles qui le firent renoncer

à ses projets. Ses amis, inquiets de sa disparition et redoutant qu'il

n'eût été victime d'un attentat de la part des joueurs, le faisaient

rechercher à Londres et publiaient son signalement. Ses créanciers, non

moins anxieux, venaient de requérir l'apposition des scellés sur la

porte de son logement; enfin on l'accusait ouvertement de participer

aux paris. Craignant pour ses papiers le zèle indiscret des uns et

des autres, d'Éon se hâta de regagner Londres. Il se rendit dès son

arrivée chez le lord-maire et lui remit une déposition sous serment qui

affirmait qu'il n'était «pas intéressé pour un shilling, directement

ni indirectement, dans les polices d'assurances», que l'on faisait sur

son sexe. Le _Public Advertiser_ publia le soir même cet _affidavit_,

et d'Éon, soucieux de se disculper d'une telle allégation aux yeux de

son chef, lui envoyait un extrait du journal, non sans l'accompagner de

nouvelles protestations. Désespéré de son impuissance, il lui écrivait:

«Ce n'est pas ma faute si la fureur des paris de toutes sortes d'objets

est une maladie nationale parmi les Anglais. Je leur ai prouvé et

prouverai tant qu'ils voudront que je suis non seulement un homme, mais

un capitaine de dragons, et les armes à la main[133].»

[133] D'Éon au comte de Broglie, 5 juillet 1771, citée par

GAILLARDET, p. 195.

Il est curieux de voir d'Éon revendiquer à cette date, avec une telle

énergie (car c'est la dernière fois qu'il le fit sans ambiguïté), son

véritable sexe. Dès ce moment d'Éon commence à concevoir l'idée de

l'audacieuse comédie qu'il ne se décidera à jouer que beaucoup plus

tard et dont ses contemporains eux-mêmes lui auront fourni le thème.

Sa résolution de se transformer en femme fut prise entre le mois de

juillet 1771 et le mois d'avril 1772. S'il se garda encore pendant plus

d'une année de faire à ses protecteurs l'aveu de son sexe supposé,

s'il hésita encore à rendre officielle sa métamorphose, il se montra

moins réservé vis-à-vis d'un ami qui en prévint le ministre secret,

et par celui-ci le roi. D'Éon fit ses premières confidences à Drouet,

le secrétaire du comte de Broglie, qui se trouvait alors de passage

à Londres. Celui-ci n'ayant pas manqué de le plaisanter au sujet du

sexe que déjà on lui attribuait également à Paris, d'Éon se récria

et, au grand étonnement de son interlocuteur, affirma qu'il était

véritablement une femme. Ses parents, disait-il, trompés à sa naissance

par des apparences douteuses, et désirant surtout, comme dans toute

famille noble, avoir un héritier mâle, lui avaient imposé un autre sexe

que celui qu'il avait reçu de la nature. Ses goûts et son éducation lui

avaient permis de jouer son rôle publiquement et ses talents de fournir

une belle carrière.

A l'appui de cette thèse, d'Éon déploya toute l'éloquence dont il était

capable et, devant l'incrédulité persistante de Drouet, il se livra à

une comédie déplacée qu'il devait renouveler plus tard en présence de

l'aventurier Morande; il sut trouver des preuves capables de convaincre

entièrement le secrétaire du comte de Broglie. Celui-ci, dès son

retour, rapporta cette révélation inattendue à son maître, qui écrivit

en mai 1772 au roi:

Je ne dois pas, à ce sujet, oublier d'instruire Votre Majesté

que les soupçons qui ont été élevés sur le sexe de ce personnage

extraordinaire sont très fondés. Le sieur Drouet, à qui j'avais

recommandé de faire de son mieux pour les vérifier, m'a assuré

à son retour qu'il y était en effet parvenu et qu'il pouvait me

certifier... que le sieur d'Éon était une fille et n'était qu'une

fille, qu'il en avait tous les attributs... il a prié le sieur Drouet

de lui garder le secret, observant avec raison que, si cela était

découvert, son rôle serait entièrement fini... Puis-je supplier Votre

Majesté de vouloir bien permettre que sa confiance dans son ami ne

soit pas trahie et qu'il n'ait pas à le regretter[134]?

[134] Le comte de Broglie au roi, mai 1772, citée par le duc DE

BROGLIE dans _le Secret du Roi_, t. II, p. 468, en note.

Il est difficile de croire que cette lettre ait pu suffire à persuader

un monarque aussi fin et qui avait jugé dès longtemps d'Éon à sa

mesure exacte; comme Voltaire, Louis XV ne dut voir dans tout cela

qu'une ridicule mascarade dont la première nouvelle l'avait quelques

mois auparavant laissé sceptique, et l'étonnement même qu'il en avait

témoigné alors dément l'assertion qui ferait du souverain le complice

secret du chevalier. C'est la thèse que Casanova n'a pas craint de

soutenir dans ses _Mémoires_:

Le roi seul savait et avait toujours su que d'Éon était une femme

et toute la querelle que ce faux chevalier eut avec le bureau des

Affaires étrangères fut une comédie que le roi laissa aller jusqu'à

sa fin pour s'en divertir... Personne ne possédait mieux que lui la

grande vertu royale qu'on nomme dissimulation. Gardien fidèle d'un

secret, il était enchanté quand il se croyait sûr que personne que

lui ne le savait[135].

[135] _Mémoires de Jacques Casanova_, Bruxelles, Royez, 1871, t. II,

p. 237.

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 29 / 57 题