[109] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 349.
Un témoignage aussi flatteur, qui marquait le pardon, sinon l'oubli,
de tant de menées scandaleuses, aurait dû ramener le calme dans un
esprit moins exaspéré. Mis à l'abri, par une pension de ministre
plénipotentiaire, du dénuement complet au milieu duquel il s'était
débattu pendant trois longues années, tout autre que d'Éon eût saisi
l'occasion qui se présentait une seconde fois à lui de se faire
oublier, pour reprendre dans la suite une carrière en vérité très
compromise, mais à laquelle ses talents reconnus pouvaient encore
ouvrir quelques perspectives. Il n'en fut rien; sa destinée l'avait
poussé aux aventures et dès lors les aventures l'attiraient.
M. de Guerchy rentré en France venait de mourir[110]. Sa santé,
ébranlée, disait-on, par les tracas de son ambassade, n'avait pu se
remettre de l'affront qui l'avait terminée; du ridicule, sinon du
déshonneur, que lui avait infligé sa condamnation et il n'avait pas
tardé à succomber. La haine de d'Éon contre ce nom qui lui avait été si
fatal ne fut point désarmée cependant par la mort d'un adversaire que
sa plume ne cessa de poursuivre. Il comprit en tout cas l'indignation
que cet événement (dont on ne manquerait pas de le rendre responsable)
allait de nouveau raviver contre lui, et devina l'hostilité qu'il
rencontrerait à la Cour s'il se hasardait à rentrer en France.
[110] 1768.
Le ressentiment des ministres qu'il avait si librement raillés et
bravés; la colère de la famille de Guerchy, alors toute puissante, lui
parurent de suffisants motifs pour renoncer à tout projet de retour.
L'Angleterre, où le jugement qui l'avait mis hors la loi venait d'être
paralysé par le procès qu'il avait gagné contre son ambassadeur, lui
offrait un asile plein de sécurité et lui assurait une liberté qu'il
ne pouvait espérer nulle part aussi grande. Il se résigna donc à y
demeurer, bien décidé à améliorer, par tous les moyens possibles, une
situation qu'il estimait bien injustement diminuée, et à entretenir
autour de lui un bruit auquel il s'était accoutumé et qui lui était
devenu indispensable.