D'ÉON[89].

[89] D'Éon au Roi, 20 avril 1764. (BOUTARIC, _Correspondance

secrète_, t. I, p. 321.)

En écrivant ce billet, d'Éon n'avait écouté que sa première

inspiration; il reconnut de suite qu'il s'était trop hâté. Il n'avait

voulu voir dans la lettre du comte de Broglie qu'une amorce pour des

négociations plus étendues. Son erreur avait été complète, car si M.

de Nort était disposé à laisser venir d'Éon, il devait s'en tenir aux

termes de la lettre, qui promettait au chevalier une somme d'argent

à déterminer et l'assurance que le roi s'occuperait de son avenir.

On ne parlait point de lui rendre son grade, ni de lui donner aucune

satisfaction contre M. de Guerchy.

Il y avait quelque maladresse à infliger à d'Éon cette nouvelle et

plus cruelle déception. C'était l'irriter inutilement et en même temps

augmenter par de vains pourparlers son arrogance et son infatuation. Le

chevalier s'aperçut dès le lendemain de l'arrivée de M. de Nort qu'il

s'était fait de grandes illusions; aussi, dans un accès de colère,

il renvoya au messager la lettre du comte de Broglie en ajoutant que

«puisque l'on n'agissait pas de bonne foi avec lui», il préférait

rester «comme le bouc de la Fable au fond du puits où les ordres du

roi ainsi que ceux de M. de Broglie et les haines particulières des

guerchiens l'avaient jeté[90]». M. de Nort ne se découragea pas et fit

tous ses efforts pour lui faire entendre raison; mais d'Éon se montra

intraitable et les lettres pressantes de M. Tercier n'eurent pas un

meilleur effet. Sentant seulement qu'il avait été trop loin en ne se

ménageant aucune porte de sortie pour l'avenir, d'Éon déclara à M. de

Nort que l'on ne pouvait raisonnablement exiger de lui qu'il livrât

les seules armes qu'il pouvait opposer aux poursuites judiciaires de

M. de Guerchy. Que l'ambassadeur se désistât de son instance, et les

négociations en seraient aussitôt simplifiées. Devant cette fin de

non-recevoir passablement ironique, M. de Nort jugea qu'il n'avait plus

rien à faire à Londres. Il n'avait pas mieux réussi d'ailleurs auprès

de M. de Guerchy.

[90] _Mémoires de la chevalière d'Éon_, cités par le duc DE BROGLIE,

_Le Secret du roi_, t. II, p. 85.

Le moment était mal choisi en effet pour parler de modération à

l'ambassadeur. Celui-ci ne s'était jamais vu aussi près du but, aussi

sûr de tenir sous peu le chevalier à merci. L'humiliation retentissante

qu'il venait de subir avait d'ailleurs grandement augmenté son

irritation. Il attendait l'issue du procès en libelle, comptant sur la

loi anglaise pour condamner enfin son ennemi et tenant prêts déjà pour

se saisir de celui-ci quelques sbires soigneusement choisis, que lui

avait envoyés, sur sa demande, le duc de Praslin. «Un voilier monté de

vingt-un hommes armés se trouvait mouillé à Sgravesend», et l'on avait

«détaché un petit bateau de six rameurs qui stationnait entre le pont

de Westminster et celui de Londres» et qui devait recevoir le chevalier

aussitôt qu'on se serait emparé de sa personne. Les admirateurs que

d'Éon avait trouvés dans les bas-fonds de Londres, parmi les ouvriers

du port, appelés les _mobs_, étaient venus lui faire incontinent ce

rapport, ce qui permit encore une fois à l'insaisissable chevalier

de se soustraire aux poursuites de son ambassadeur, prématurément

triomphant. D'Éon écrivit au lord chief justice, comte Mansfield, à

milord Bute et à M. Pitt des lettres qu'il fit imprimer et que les

journaux publièrent; il y racontait les complots qui se tramaient

autour de lui[91], en appelait à l'opinion anglaise et demandait aux

ministres responsables de pourvoir à sa sécurité.

[91] Le chevalier d'Éon à lord Mansfield, à lord Bute, à Pitt, ff.

imprimés.--Londres, 21 juin 1764. (_Papiers inédits de d'Eon._)

M. Pitt seul lui répondit en quelques lignes: «Vu l'extrême délicatesse

des circonstances, vous pourrez trouver bon que je me borne à plaindre

une situation sur laquelle il ne m'est pas possible d'offrir des avis

que vous me témoignez désirer d'une manière très flatteuse[92]».

[92] William Pitt au chevalier d'Éon, 23 juin 1764.--Cité par

GAILLARDET.

L'agitation entretenue par d'Éon autour de sa personne, dans un pays

où la liberté individuelle était si fortement sauvegardée, suffit à le

mettre à l'abri des tentatives de M. de Guerchy. L'été approchait; il

partit pour Staunton Harold, propriété de son ami le comte Ferrers,

tandis que l'ambassadeur prenait un congé et regagnait la France.

L'automne ramena M. de Guerchy à Londres, où allait se dérouler le

procès en libelle intenté contre d'Éon. Le cabinet anglais avait

presque donné à l'ambassadeur l'assurance qu'il obtiendrait un verdict

affirmatif et pourrait mettre la main sur d'Éon et ses papiers.

Cependant d'Éon, dont on pouvait tout attendre, sauf une reculade, ne

parut pas à l'audience. Son avocat demanda un sursis, alléguant qu'il

n'avait pas été accordé à la défense un temps suffisant pour réunir les

témoignages qu'elle comptait fournir; les juges, refusant tout délai,

passèrent outre. La sentence fut telle qu'on l'espérait: d'Éon était

condamné; mais lorsqu'on se présenta chez lui pour lui notifier le

jugement, on trouva l'appartement vide; notre chevalier avait pris les

devants. Ne pouvant douter que l'issue du procès lui fût défavorable,

il avait gagné la Cité et s'était retiré dans un garni en compagnie de

son cousin de Mouloize. Il se croyait si bien en sûreté et se cachait

si peu qu'il faillit être arrêté de suite par «deux messagers d'État

qui vinrent avec un warrant et nombre de soldats armés en la maison de

Mme Eldoves, où l'on supposait que le sieur d'Éon s'était réfugié».

«Les agents, raconte d'Éon lui-même, cassèrent les portes, armoires,

valises, armoires, pour me chercher et ne trouvèrent que mon cousin

d'Éon de Mouloize, qui était tranquillement à se chauffer auprès du feu

avec Mme Eldoves et une autre dame. Cette autre dame était celle qu'on

appelle communément le chevalier d'Éon[93].»

[93] Note particulière du chevalier d'Éon pour le comte de Vergennes,

31 décembre 1774. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Les ministres anglais, talonnés par Guerchy et furieux de la maladresse

des agents de la police autant que de la mollesse de leur chef,

s'impatientaient; lord Halifax, «violemment fâché que d'Éon fût encore

en liberté», s'étonnait que le solicitor général fût absent à ce moment

critique; il l'invitait à revenir en hâte, afin que cette affaire

n'essuyât plus aucun retard et que l'on s'emparât du coupable, par tous

les moyens légaux, pour l'amener à subir la sentence de la cour[94].

Toutes ces mesures furent vaines; d'Éon, rendu plus prudent par

l'alerte qu'il venait de subir, s'était définitivement terré. Il avait

«mis ses espions en campagne», ne sortant «qu'avec les sûretés qu'un

capitaine de dragons doit prendre en temps de guerre[95]», et dans sa

réclusion travaillait à une «ample et magnifique défense» contre la

cabale de la Cour. C'était le couronnement de toutes ses folies qu'il

préparait, le bouquet du feu d'artifice dont il avait étourdi son

ambassadeur. Sa «magnifique défense» allait causer à Londres et à Paris

un scandale inouï, unique dans les annales de la diplomatie. Ayant

dédaigné de répondre à une assignation devant un simple tribunal du

ban royal, il allait assigner l'ambassadeur de France, pour tentative

d'empoisonnement et d'assassinat, devant le grand jury d'Old Bailey.

[94] Lettre de lord Halifax, ministre et secrétaire d'État, à Philipp

Carteret Webb, solicitor général de la Trésorerie d'Angleterre, 16

décembre 1764. (_Papiers inédits de d'Éon._)

[95] D'Éon au capitaine de Pommard, 5 juin 1764. (_Papiers inédits de

d'Éon._)

D'Éon reprenait, en effet, toutes ses anciennes accusations. Il avait

découvert un précieux témoin et recueilli de nouvelles preuves. A son

instigation, le sieur Treyssac de Vergy rentrait en scène. Emprisonné

pour dettes et abandonné par l'ambassadeur qu'il avait servi de sa

plume, mais dont il n'avait pu obtenir aucun secours, Vergy s'était

retourné tout repentant vers d'Éon; il lui avait promis d'appuyer de

son témoignage les plus graves révélations. Il certifia de nouveau

qu'il était venu en Angleterre sur les ordres des ministres, qui lui

avaient donné à entendre qu'ils désiraient «déshonorer d'Éon, mais

qu'il fallait une main étrangère et habile[96]». A peine arrivé à

Londres, M. de Guerchy avait suscité les événements qui, grâce à d'Éon,

avaient eu une si grande publicité. Vergy se disait prêt à signer

ses déclarations, et, pour plus de sûreté, à les résumer dans son

testament; il les renouvela d'ailleurs au moment de sa mort, en 1774,

comme le prouvent les papiers du chevalier[97].

[96] Lettre à M. le duc de Choiseul, par Treyssac de Vergy. Libelle

publié à Liège, 1764.

[97] _Papiers inédits de d'Éon._

En dépit de tout ce qu'il avait de suspect, un pareil témoignage était

fort compromettant aux yeux des jurés anglais. Guerchy ne voulait

pas s'en convaincre et se refusait à croire qu'on pût ajouter foi à

tous ces racontars qui «faisaient frémir d'horreur». Plus stupéfait

qu'ému, il trouvait seulement que «d'Éon avait mis le comble à sa

scélératesse[98]». Celui-ci exultait bruyamment; toutefois, pour ne

pas rompre avec le ministère secret, il s'efforçait d'intéresser le

comte de Broglie à son sort et de rendre leurs intérêts communs; en lui

communiquant une longue déposition de Treyssac de Vergy, il écrivait:

«Enfin, monsieur, voilà donc le complot horrible découvert; je puis

à présent dire à M. de Guerchy ce que le prince de Conti disait au

maréchal de Luxembourg avant la bataille de Steinkerque: «Sangarède,

ce jour-là est un grand jour pour vous, mon cousin. Si vous vous

tirez de là, je vous tiens habile homme...» Le roi ne peut à présent

s'empêcher de voir la vérité; elle est mise au grand jour... J'ai

instruit le duc d'York et ses frères de la vérité et des noirceurs

du complot contre vous, le maréchal de Broglie et moi. Ceux-ci

instruisent le roi, la reine et la princesse de Galles. Déjà M.

de Guerchy, qui a été revu de très mauvais œil à son retour, est

dans la dernière confusion malgré son audace, et je sais que le roi

d'Angleterre est disposé à rendre justice à M. le maréchal et à

moi. Agissez de votre côté, monsieur le comte, et ne m'abandonnez

pas ainsi que vous paraissez le faire. Je me défendrai jusqu'à la

dernière goutte de mon sang et par mon courage je servirai votre

maison malgré vous, car vous m'abandonnez, vous ne m'envoyez point

d'argent, tandis que je me bats pour vous. Ne m'abandonnez point,

monsieur le comte, et ne me réduisez pas au désespoir. J'ai dépensé

plus de douze cents livres sterling pour ma guerre, et vous ne

m'envoyez rien: cela est abominable; je ne l'aurais jamais cru,

monsieur le comte, permettez-moi de vous le dire[99].»

[98] Le comte de Guerchy au duc de Praslin, 15 novembre 1764.

(Archives des Affaires étrangères.)

[99] D'Éon au comte de Broglie, 2 novembre 1764. (BOUTARIC,

_Correspondance secrète_, t. I, p. 332.)

Le comte de Broglie, désirant naturellement ne s'associer en rien à

une telle campagne, se garda bien d'envoyer les secours que d'Éon

sollicitait avec tant d'impudence. Depuis plusieurs mois déjà, il avait

renoncé à faire passer sous les yeux du roi les réclamations de son

agent secret; mais cette fois, comprenant l'imminence du scandale que

d'Éon allait faire naître, il demanda à Louis XV la permission de se

rendre lui-même à Londres. Le roi trouva que d'Éon méritait d'être

«pilé comme le muphti[100]»; il adhéra toutefois à la proposition du

comte de Broglie et chercha un prétexte pour faire approuver cette

mission par M. de Praslin; mais un incident qui mettait son secret en

péril vint absorber son attention et le détourner de ce projet.

[100] Le Roi à Tercier, 9 janvier 1765. BOUTARIC, _Correspondance

secrète_, t. I, p. 334.

Un nommé Hugonnet, ancien courrier du marquis de L'Hospital, puis du

duc de Nivernais, que d'Éon avait conservé à son service, venait d'être

arrêté à Calais porteur de dépêches de Drouet, le secrétaire du comte

de Broglie. Soupçonné depuis longtemps d'être l'intermédiaire de la

correspondance secrète dont les ministres avaient eu vent, il avait

déjoué jusqu'alors les espions mis à ses trousses. Moins heureux cette

fois, il avait été appréhendé au moment même où il se présentait au

bureau de la marine pour y obtenir son passeport. «Sur l'énoncé de son

nom, rapporte d'Éon, le commissaire de la marine lui porta aussitôt

la pointe de son épée sur la poitrine en lui disant qu'il le faisait

prisonnier d'État. Deux grenadiers le conduisirent chez M. de la

Bouillie, commandant de la ville de Calais, qui s'empara du paquet de

papiers et fit conduire le dit sieur Hugonnet au secret de la prison;

on le fit déshabiller, on y décousit ses vêtements jusqu'au talon de

ses bottes. Sept jours après il arriva un exempt de la police de Paris

qui fit mettre les fers aux pieds et aux mains d'Hugonnet et une chaîne

au milieu du corps. Attaché au siège d'une chaise de poste, il fut

conduit à la Bastille[101].»

[101] _Papiers inédits de d'Éon._

L'arrestation d'Hugonnet amena celle de Drouet. Le duc de Praslin

crut enfin tenir la preuve de la correspondance du comte de Broglie

avec le criminel d'État qu'était d'Éon. Il se hâta d'avertir le roi

de cette découverte et de ses soupçons. Louis XV, voyant son secret

de nouveau en péril, ne songea pas à arrêter l'enquête par une simple

manifestation de sa volonté: il préféra les tristes expédients que lui

avait déjà suggérés sa faiblesse; l'attrait pervers de cette politique

souterraine lui fit imaginer une comédie dont les agents subalternes de

ses ministres devaient être à la fois les confidents et les acteurs. Il

fit appeler le lieutenant de police, M. de Sartine, et lui recommanda

«de mettre à l'écart tous les papiers qui pourraient être saisis dans

cette affaire concernant le comte de Broglie, Durand et Tercier». Et

satisfait de cette manœuvre habile, mais encore plus étrange, il

écrivait à Tercier cet aveu d'une humilité inattendue de la part d'un

monarque absolu: «Je me suis ouvert et confié au lieutenant de police

et il paraît que cela lui a plu, mais il faut attendre de sa sagesse et

de cette marque de confiance qu'il fera bien; si le contraire arrive,

nous verrons ce qu'il y a à faire[102].»

[102] Louis XV à Tercier, Marly, 16 janvier 1765. (BOUTARIC,

_Correspondance secrète_, t. I, p. 336.)

Sartine s'était, au premier moment, montré flatté de la confidence

inattendue qui lui avait été faite; mais il n'avait accepté qu'en

tremblant un rôle hasardeux qui répugnait à son caractère autant qu'à

sa qualité de magistrat et l'exposait en outre au ressentiment du

duc de Praslin. Le comte de Broglie l'avait même trouvé si hésitant

que, pour le convaincre, il avait dû à deux reprises le chapitrer et

le persuader qu'il ne pouvait se soustraire à la besogne que le roi

attendait de lui. Les papiers de Drouet furent donc soigneusement triés

et on ne laissa, pour l'instruction de l'affaire, que quelques lettres

sans importance. Les pièces ainsi mises en sûreté, on pouvait encore

craindre que les inculpés ne commissent quelque imprudence de langage.

Louis XV dut s'adresser, directement et sous le sceau du secret, au

gouverneur de la Bastille, M. de Jumilhac, afin qu'il permît à M.

Tercier d'entrer dans la prison et de communiquer aux inculpés les

dépositions que le comte de Broglie «avait mis plus de quinze heures

à préparer[103]». Les rôles furent si bien appris et tous les détails

si minutieusement prévus que la comédie eut plein succès. Aucun indice

certain de correspondance compromettante ne put être relevé, et M.

de Praslin, qui assistait à l'audience, dut s'incliner devant un

jugement dont il n'était point dupe. Il sortit furieux de la salle et

dit à M. de Sartine: «Je sens bien que ces gens se moquent de moi...»

Mais, devinant qu'il se heurtait à une volonté supérieure, il résolut

d'attendre de nouveaux incidents pour reprendre cette affaire.

[103] Le comte de Broglie à Louis XV, 25 janvier 1765. (Le duc DE

BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 100.)

Drouet fut relâché au bout de quelques jours; mais, afin de ne pas

éveiller les soupçons par une trop grande indulgence, on laissa

Hugonnet à la Bastille. Il y resta plus de trente mois, pendant

lesquels il perdit toutes les économies du petit commerce qui le

faisait vivre. Il se trouvait réduit à la misère en 1778 et ne dut

quelques dédommagements qu'aux démarches pressantes que d'Éon fit alors

en sa faveur auprès de M. de Sartine[104].

[104] _Papiers inédits de d'Éon._

Cet incident, qui avait provoqué des impressions si diverses à

Versailles, avait à Londres ravivé l'espoir de vengeance que M. de

Guerchy nourrissait contre son antagoniste et le parti de Broglie.

Aussi l'annonce de ce nouvel échec fut-elle une cruelle déception qui

ranima l'irritation de l'ambassadeur.

Des propos bizarres commençaient d'ailleurs à courir sur le compte de

d'Éon, et trouvaient à l'ambassade l'appui d'une malignité toujours

en éveil. Les mœurs réservées du chevalier et l'absence de toute

intrigue féminine dans sa vie avaient depuis longtemps attiré sur lui

une ironique curiosité. Les langues les moins perfides raillaient la

faiblesse de sa constitution, d'autres le soupçonnaient d'être une

femme; mais un grand nombre, épris de singularité, attribuaient au

pauvre chevalier les deux sexes à la fois. Si étrange et si grossière

que puisse paraître l'allégation, il est certain qu'elle fut émise et

rencontra, alors comme plus tard, une surprenante crédulité. D'autres

insinuations, moins ridicules mais plus redoutables, et inspirées

par les mêmes ennemis, lui attribuaient la paternité d'un libelle

injurieux, paru sous la forme d'une lettre anonyme adressée au lord

chief-justice. D'Éon avait dû protester et faire paraître une réponse

assez hautaine pour détruire de pareilles accusations; mais l'attention

publique qu'il avait si souvent éveillée s'attachait maintenant à lui

au point de mettre à son compte plusieurs des ouvrages satiriques

dont la mode commençait à sévir. On le regardait comme l'auteur d'un

«dialogue entre M. Frugalité et M. Vérité» et l'on n'avait pas eu de

peine à discerner sous ces pseudonymes l'ambassadeur et l'ex-ministre

plénipotentiaire de France. A Paris on croyait reconnaître son style

acerbe dans un ouvrage en six volumes intitulé: _L'espion chinois ou

l'envoyé secret de la cour de Pékin pour examiner l'état présent de

l'Europe_[105]. C'était attribuer à d'Éon beaucoup plus d'ouvrages

qu'il n'en pouvait produire. Tout occupé du procès qu'il avait intenté

à son ambassadeur, aidé de son secrétaire et de ses avocats, il avait

recueilli et souvent inspiré les «affidavit» ou dépositions écrites de

ses témoins. Ce fut le 1er mars 1765 que se réunit le grand jury de

la cour d'Old Bailey, avec des attributions voisines de celles d'une

chambre des mises en accusation de nos jours. A l'unanimité, les jurés

déclarèrent la poursuite fondée et rendirent leur sentence sous la

forme de ce curieux «indictment»:

[105] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, à la date du 28 novembre 1764,

t. II, p. 126.]

Les jurés pour notre souverain maître le roi, sous serment,

représentent que Claude-Louis-François Regnier comte de Guerchy,

dernièrement à Londres, étant une personne d'esprit et de disposition

cruels et n'ayant pas la crainte de Dieu devant ses yeux, mais étant

poussé et séduit par les instigations du diable et ayant conçu la

pire malice envers Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée-Timothée

d'Éon de Beaumont, et sans égard aux lois de ce royaume, le 31e jour

d'octobre dans la 4e année du règne de notre souverain Seigneur

George III, par la grâce de Dieu roi de Grande-Bretagne, France

et Irlande, défenseur de la foi, etc.... dans le susdit Londres,

dans la paroisse de Sainte-Marie, a méchamment, déloyalement et

malicieusement sollicité et encouragé Pierre-Henry Treyssac de

Vergy à tuer et assassiner le dit Charles-Geneviève-Louis-Auguste

Timothée d'Éon de Beaumont, au grand dommage dudit

Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée Timothée d'Éon de Beaumont, au

mépris de notre souverain Maître et de ses lois[106]...

[106] _Papiers inédits de d'Éon._

L'émotion que causa ce verdict fut inouïe: M. de Guerchy s'attendait

à toute heure à être appréhendé; son maître d'hôtel Chazal, qui était

accusé d'avoir versé le poison, venait de s'enfuir en même temps

qu'un des secrétaires qui avait rédigé quelques-uns des libelles.

Les cabinets de Londres et de Paris étaient exaspérés; Louis XV et le

comte de Broglie ne pouvaient comprendre une législation qui livrait un

ambassadeur à des tribunaux étrangers. La situation de M. de Guerchy

était d'autant plus grave que le droit anglais reposait sur une foule

de textes assez peu connus et complexes; le cas visé avait été prévu

par une loi fort ancienne que la jurisprudence, dans une matière si

rare, n'avait pas eu l'occasion de modifier. Un seul fait pouvait être

invoqué à titre de précédent: il s'était passé sous Cromwell, et avait

eu pour épilogue l'exécution capitale d'un ambassadeur de Portugal.

M. de Guerchy ne pouvait croire qu'un sort semblable l'attendît;

mais l'esprit anglais lui avait réservé déjà de telles surprises que

l'incertitude augmentait son abattement et le poussait aux démarches

les plus inconsidérées. Il était profondément humilié et son attitude

remplissait de joie d'Éon qui, tout glorieux, arrogant et plein de

menaces, donnait libre cours à son persiflage malicieux: «Dans la

position où sont les choses, écrivait-il au comte de Broglie, il faut

absolument que l'arrangement que vous m'avez fait proposer soit fini

incessamment et que vous arriviez au premier jour sans perdre de temps,

au 20 de ce mois... Ceci est la dernière lettre que j'ai l'honneur de

vous écrire au sujet de l'empoisonneur et du scélérat Guerchy, qui

serait rompu vif en France s'il y avait de la justice. Mais, grâce à

Dieu, il ne sera que pendu en Angleterre... Je vous donne ma parole

que sous peu le Guerchy sera arrêté au sortir de la Cour et conduit

dans la prison des criminels à la Cité de Londres; son ami Praslin

viendra l'en tirer s'il le peut; vraisemblablement l'ami qui l'en

tirera sera le bourreau[107].»

[107] D'Éon au comte de Broglie, 1er avril 1765. (Le duc DE BROGLIE,

_Le Secret du roi_, t. II, p. 106.)

Ces prédictions ironiques ne se réalisèrent pas. Un verdict aussi

singulier ne pouvait autoriser l'application d'une loi surannée. Le

cabinet anglais en eût redouté les conséquences, s'il n'en avait déjà

compris l'injustice et même le ridicule. Il chercha aussitôt un moyen

qui lui permît de parer aux dangers de son inflexible législation et le

trouva dans les arcanes même de son droit. Par un _writ d'assertiorari_

le procès fut évoqué en appel au banc du roi. Ce nouveau tribunal

déclara le jugement en suspens, et, sans trancher la question pour le

fond, délivra, en faveur de l'ambassadeur, une ordonnance de _noli

prosequi_.

L'affaire était définitivement enterrée. Le comte de Guerchy dut

se trouver satisfait de ce piètre expédient qu'il avait sollicité

instamment, et qui ne le lavait point aux yeux du public de la honte de

ce scandaleux débat. L'estime des ministres et des gens clairvoyants

lui restait, et il dut s'en contenter, car l'opinion anglaise lui était

en général opposée. On critiqua fort l'intervention du roi dans une

matière purement judiciaire; lord Chesterfield, écrivant à son fils

Philippe Stanhope, en contestait lui-même la légalité[108]. Ce fut

dans le peuple une explosion de mécontentement qui faillit mettre en

danger la personne même de l'ambassadeur. La populace ne ménagea point

ses huées à Guerchy. Un jour même on arrêta son carrosse; il dut cacher

sa croix du Saint-Esprit et déclarer qu'il n'était pas l'ambassadeur,

mais son secrétaire seulement. La foule menaçante ne l'en poursuivit

pas moins jusqu'à son hôtel; les valets de l'ambassade fermèrent

précipitamment la grille, ce qui donna le temps à la force publique

d'arriver et de mettre fin à un incident qui eût pu avoir les plus

graves conséquences.

[108] Lettre citée par le duc DE BROGLIE. (_Le Secret du roi_,

p. 108.)

La situation devenait intolérable à Londres pour M. de Guerchy. Il prit

un congé et passa de longs mois en France; puis il fit de nouveau, en

1766, un court séjour en Angleterre, où il ne devait plus revenir. M.

Durand fut nommé ministre de France par intérim. C'était un des plus

fidèles agents du secret, qui avait déjà représenté le roi en Pologne.

D'Éon n'avait pas attendu l'arrivée à Londres de ce nouvel envoyé,

qu'il connaissait de longue date, pour tenter de renouer, par des

prières et des menaces, ses négociations avec M. de Broglie. Celui-ci,

se montrant toujours indulgent et jugeant le moment opportun, consentit

à reprendre les pourparlers. Le chevalier ne fit plus de difficulté

pour remettre au nouveau ministre plénipotentiaire les brevets royaux

de sa mission (mais ceux-là seulement); il les présenta, dit le

procès-verbal qui fut dressé alors, «en bon état, couverts d'un double

parchemin à l'adresse de Sa Majesté, renfermés et mastiqués dans une

brique cousue à cet effet, prise dans les fondements des murailles de

la cave».

En échange de ces papiers, Louis XV, vivement supplié par M. de Broglie

et Tercier, redoutant surtout les indiscrétions et les incartades de

d'Éon, lui accorda une grâce qu'il daigna lui annoncer de sa main même:

En récompense des services que le sieur d'Éon m'a rendus tant en

Russie que dans mes armées et d'autres commissions que je lui ai

données, je veux bien lui assurer un traitement annuel de 12,000

livres, que je lui ferai payer exactement tous les trois mois en

quelque pays qu'il soit, sauf en temps de guerre chez mes ennemis

et ce jusqu'à ce que je juge à propos de lui donner quelque poste

dont les appointements seraient plus considérables que le présent

traitement.

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 24 / 57 题