D'Éon continue à être l'agent secret du roi en Angleterre; sa
correspondance avec le comte de Broglie.--Il offre ses services au
nouveau roi de Pologne, Stanislas Poniatowski; Louis XV s'oppose
à son projet.--Popularité de d'Éon à Londres; les paris sur son
sexe.--Il s'enfuit et parcourt l'Angleterre sous un faux nom.--Le
chevalier d'Éon se détermine à se faire passer pour femme.
En exigeant la restitution du brevet qui donnait mission à d'Éon
d'étudier le projet d'une descente en Angleterre, Louis XV n'avait
point songé à se priver des services que son agent secret pouvait
encore lui rendre comme informateur. Il savait que d'Éon connaissait
admirablement le pays où il vivait, qu'il était bien accueilli dans
les classes élevées de la société anglaise, en même temps qu'il
jouissait dans les plus humbles d'une réelle popularité et par cela
même d'une précieuse influence. Le roi avait tenu seulement à rentrer
en possession d'une pièce revêtue de sa propre signature et qui, entre
les mains d'un aventurier, devenait dangereuse, sinon pour la politique
de la France, tout au moins pour la sécurité du secret. Mais, dans sa
précipitation à s'assurer le silence du chevalier, il avait négligé
d'exiger de lui la remise d'autres pièces qui l'engageaient moins
personnellement. C'étaient le plan de cette même mission rédigé par
le comte de Broglie et toute la correspondance relative à ce sujet,
sans parler de dépêches originales et de copies que le transfuge
avait conservées de son passage à l'ambassade. D'Éon s'était bien
gardé de se dessaisir de ces précieux dossiers qui pouvaient lui
permettre encore de peser sur un gouvernement dont il avait reçu plus
de promesses que de salaires. Ses craintes s'étant un peu apaisées,
en même temps que son ressentiment s'était trouvé satisfait par la
mort du comte de Guerchy, il se remit à la correspondance secrète.
D'ailleurs le comte de Broglie, dans ses lettres, ne lui ménageait
point les encouragements. Il tâchait aussi de lui faire comprendre
toute l'étendue des dernières faveurs royales, et lui conseillait pour
l'avenir «de se conduire avec modestie et sagesse, d'abandonner le
romanesque, pour prendre l'attitude et les propos d'un homme tranquille
et sensé. Avec cela et un peu de temps, disait-il, on se ressouviendra
de vos talents... Quand on a le cœur droit et l'âme courageuse, mais
point féroce ni violente, on peut espérer de l'emporter sur la haine et
sur l'envie de tout l'univers[111]».
[111] Le comte de Broglie au chevalier d'Éon, 11 juillet 1766.
(Archives des Affaires étrangères.)
Dans une autre lettre, écrite un peu plus tard et où l'on devine les
inquiétudes personnelles que lui inspiraient les armes restées aux
mains de son correspondant, le comte de Broglie exhortait d'Éon à
mériter la bienveillance du nouvel ambassadeur, M. du Châtelet, en
remettant à M. Durand qui rentrait en France «les papiers ministériaux
et autres de tout genre» qu'il possédait encore. Il terminait ainsi:
«Depuis la lettre que je vous ai écrite en chiffres à la fin du mois
dernier, il ne m'est rien venu de votre part; vous ne nous avez rien
appris de ce qui s'est passé dans l'intérieur de l'Angleterre. Je me
rappelle bien, et je ne l'ai pas laissé ignorer à Sa Majesté, que vous
l'attribuez à l'éloignement de votre ami, M. Cotes, de la capitale,
mais votre dextérité devait y suppléer[112].»
[112] Le comte de Broglie à d'Éon, 30 juin 1767. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
Le reproche même prouve combien le comte de Broglie prisait les
renseignements fournis par son correspondant. Dépouillé de tout titre
officiel, d'Éon n'était pas moins demeuré l'agent d'informations sans
cesse sollicité et souvent écouté par les conseillers secrets du roi.
Esprit cultivé et doué d'une curiosité toujours en éveil, il avait, au
cours des négociations diplomatiques, acquis l'expérience des affaires.
Excessif dans ses ressentiments personnels, avantageux et inconsidéré
pour tout ce qui le concernait, il savait en politique apprécier avec
discernement, retenir avec précision et souvent prévoir sans erreur.
Son imagination abondante, bien que dépourvue de goût, donnait aux
faits un tour pittoresque et original. Les portraits qu'il traçait,
avec une légère tendance à la caricature, étaient cependant fidèles.
«En réalité, dit le duc de Broglie, d'Éon fut le précurseur, sinon
le fondateur, de ce métier de reporter politique qui fait si grande
figure aujourd'hui à la porte de tous les parlements de l'Europe[113].»
Il se complaisait à cette tâche et y excellait.
[113] Le duc DE BROGLIE, _le Secret du roi_, t. II, p. 462.
Si d'Éon évita de suivre les conseils intéressés que lui donnait le
comte de Broglie au sujet des «papiers ministériaux», il se montra
sensible aux reproches que sa négligence lui avait attirés. C'est ainsi
que, durant plus de sept ans, nous le voyons rédiger des rapports
qu'il intitule «lettres politiques» et qu'il fait parvenir au ministre
secret, à l'aide d'un chiffre sous sa propre signature, ou en clair
sous le nom de William Wolf. Il y traite à la fois de guerre et de
finances; fournit des aperçus sur l'administration intérieure, sur les
aspirations des colonies; relate avec soin les débats du parlement,
les querelles des partis et ne néglige pas les petits incidents de
cour, les intrigues du corps diplomatique. Dans une de ces lettres,
prise entre tant d'autres, où il s'étend longuement sur la question
des _warrants_ qui passionnait alors l'opinion anglaise, il raconte la
chronique amoureuse des princes.--Le duc d'York, surpris par un mari
jaloux, venait de recevoir un coup d'épée à l'épaule; son frère le duc
de Glocester, sur le point de contracter un mariage secret, allait
être envoyé à l'étranger. Le duc de Brunswick délaissait sa femme,
depuis qu'il avait découvert qu'elle était atteinte «du mal royal
d'Angleterre» et «avait un cautère sur la jambe».
Dans cette même lettre, et à la suite de ces nouvelles piquantes
(qui toutefois ne sont pas toujours négligeables en politique), d'Éon
effleure un point du plus haut intérêt: ce sont les ouvertures que lord
Bute, l'ancien ministre, lui aurait faites en vue d'une restauration
éventuelle des Stuarts; lui-même ajoutait, il est vrai, qu'à son avis
«les hommes et les choses n'étaient pas encore mûrs[114]». Le comte
de Broglie s'empressa de lui répondre qu'il devait donner suite à ces
propositions, sans toutefois s'engager; mais ce projet, si souvent
envisagé par la France, fut dans la suite encore une fois abandonné. La
même année d'Éon annonça au cabinet de Versailles et à l'ambassadeur
d'Espagne, le prince de Masseran, «les desseins que l'Angleterre avait
formés d'envahir, à la prochaine guerre, le Mexique et le Pérou,
d'après les plans du marquis d'Aubarède, qui recevait une pension
de l'Angleterre[115]». Le champ de ses informations ne se bornait
pas du reste à l'Angleterre; les relations qu'il avait conservées en
Russie lui permettent, en 1769, d'informer le roi de l'expédition que
l'impératrice projetait alors contre les Turcs et qui eut lieu, en
effet, huit mois plus tard.
[114] D'Éon au comte de Broglie, 15 mars 1766.--Cité par GAILLARDET,
p. 388.
[115] _Papiers inédits de d'Éon._
Dans une affaire qui, à la même époque, eut à Londres un grand
retentissement, d'Éon dut jouer un rôle plus actif dont il se tira
fort adroitement et qui lui valut les félicitations des deux Cours et
de toute la société anglaise. A ce moment, en effet, l'opposition
libérale, qui sous l'impulsion de Wilkes avait grandi de jour en jour,
tenta un dernier effort pour renverser le cabinet. Le Dr Musgrave,
un des leaders du parti, venait de faire paraître un virulent
libelle intitulé: _Address to the gentlemen, clergy and freeholders
of the country of Devon_. Il y renouvelait les insinuations contre
lesquelles d'Éon avait déjà protesté dans les journaux dès 1764 et qui
laissaient croire que la princesse de Galles, lord Bute, le duc de
Richemond, lord Égremont et lord Halifax avaient reçu de l'argent de
la France au moment de la conclusion des traités. Dans cet opuscule
le Dr Musgrave se disait à même de fournir sur ces faits de nouvelles
preuves et de nouveaux témoignages, qu'il avait recueillis dans un
récent séjour à Paris. Il assurait que les offres vénales avaient
été faites par l'intermédiaire du chevalier d'Éon qui devait encore
se trouver possesseur des documents relatifs à cette affaire. Enfin,
s'attaquant directement à lord Halifax, il lui reprochait de s'être
refusé dans un intérêt personnel à ouvrir une enquête publique sur les
papiers de d'Éon et à mettre en cause le chevalier. Il invitait ce
lord à justifier ses actes devant le parlement. Le secrétaire d'État
n'hésita pas à relever le défi du Dr Musgrave et, dans un éloquent
discours, repoussa victorieusement ses accusations. Le parlement les
déclara «sans fondement» et décerna un blâme à l'orateur qui les avait
formulées. D'Éon avait d'ailleurs contribué de tout son pouvoir au
succès de lord Halifax, protestant, avant le débat, contre ce libelle
par «des dépositions et des publications». Il avait dès le principe
adressé au Dr Musgrave la lettre suivante qui fut reproduite par les
périodiques de l'époque:
Monsieur, vous me permettrez de croire que je ne suis pas plus connu
de vous que je n'ai l'honneur de vous connaître, et si dans votre
lettre du 12 août vous n'aviez pas fait un mauvais usage de mon
nom, je ne me trouverais pas obligé d'entrer en correspondance avec
vous. Vous prétendez que pendant l'été de 1764 des ouvertures ont
été faites en mon nom à plusieurs membres du parlement. Je me serais
dit prêt à convaincre trois personnes, dont deux pairs et membres du
Conseil privé, d'avoir vendu la paix aux Français, et vous semblez y
trouver la preuve évidente de l'accusation que vous portez vous-même
contre lord Halifax. Je déclare donc ici que je n'ai jamais fait
ni fait faire de semblables ouvertures, soit dans l'hiver ou dans
l'été de 1764, ou à quelque autre époque... Je vous somme donc de
dévoiler au public le nom de l'audacieuse personne qui a fait usage
du mien pour découvrir ses propres et odieuses propositions... Je
vous certifie ici, sur ma parole d'honneur et à la face du public,
que je ne puis vous _être d'aucune sorte d'utilité_, que je ne suis
jamais entré en aucune négociation pour la vente de papiers et ni
moi-même, ni aucun agent autorisé par moi n'a offert de révéler que
la paix avait été vendue à la France. Si lord Halifax m'avait fait
citer, il aurait su par mes réponses quelles étaient mes pensées; que
l'Angleterre a plutôt payé la France, que la France l'Angleterre,
pour conclure la dernière paix et que le bonheur que j'ai eu de
concourir au travail de la paix m'a inspiré les sentiments de la
plus juste vénération pour les commissaires anglais qui y ont été
employés... Dans le but de vous rendre aussi prudent que patriote, je
signe cette lettre et y joins mon adresse afin que, pour le maintien
de votre bonne foi, vous puissiez me fournir les moyens de confondre
publiquement ces calomniateurs qui ont osé se servir de mon nom
d'une manière encore plus contraire aux faits qu'à la dignité de mon
caractère[116].
[116] _Gentleman's Magazine_, vol. XXXIX, cité par M. TELFER, _The
strange Career of the chevalier d'Éon de Beaumont_, p. 203 et suiv.
Cette réponse fut accueillie avec une égale satisfaction par les deux
gouvernements qui, n'ayant pas d'intérêt à voir jeter sur ces faits une
lumière trop éclatante, ne manquèrent pas de joindre leurs éloges à
ceux que l'opinion avait déjà décernés au chevalier.
Cependant, s'il n'avait point eu de relations avec le docteur Musgrave,
d'Éon avait su s'attacher un autre tribun populaire, le célèbre Wilkes.
Il avait même, un moment, proposé au cabinet de Versailles d'aider
le grand agitateur dans une conjuration contre la maison de Hanovre.
Le comte de Broglie s'était presque laissé convaincre; mais le roi
avait refusé de se lancer dans cette folle équipée. On avait dépêché à
Londres Drouet, le secrétaire du comte de Broglie, pour arrêter cette
entreprise. D'Éon malgré tout n'avait point rompu avec Wilkes; il
songeait même à l'employer d'une autre manière et écrivait au comte de
Broglie:
Voulez-vous avoir une sédition à la rentrée du Parlement, aux
élections prochaines? Il faudra tant pour Wilkes, tant pour les
autres... Wilkes nous coûte très cher, mais les Anglais ont le Corse
Paoli qu'ils ont accueilli chez eux et qu'ils nourrissent aussi à
notre intention. C'est une bombe qu'ils gardent toute chargée pour
la jeter au milieu de nous au premier incendie. Gardons bombe pour
bombe[117].
[117] Lettre de d'Éon au comte de Broglie, citée par GAILLARDET,
p. 386.
Toutes ces intrigues témoignent de l'ingénieuse activité que d'Éon ne
cessait de déployer à propos de tout. Il était toujours à l'affût,
toujours prêt à partir sur la première piste que l'occasion lui offrait
ou même que son imagination lui fournissait. Si cuisantes qu'aient
été les blessures de son amour-propre, si mortifiants que lui aient
paru les déboires de son ambition, d'Éon ne se résigna pas à devenir
inutile, à être oublié. Grisé par un trop rapide succès, il a contracté
une maladie plus rare à cette époque qu'elle ne l'est aujourd'hui, la
maladie de la réclame. Il faut qu'on s'occupe de lui, fût-ce pour le
blâmer, et à l'obscurité d'un honnête serviteur du roi il préfère la
mauvaise réputation de l'aventurier. Il croit d'ailleurs qu'en rendant
au roi, fût-ce même sans en avoir reçu mandat, de nouveaux services,
il augmentera ses droits au paiement d'une pension qui lui est bien
irrégulièrement servie. La cassette royale était souvent vide, comme
le révèlent la plupart des lettres secrètes. Le pauvre chevalier se
trouvait donc à court d'argent; il implorait le duc de Choiseul,
renouvelait ses plaintes auprès du duc d'Aiguillon, qui venait, avec la
protection de Mme du Barry, de remplacer le duc de Praslin au ministère
des Affaires étrangères; il suppliait le comte de Broglie: «Je me meurs
de faim, écrivait-il à ce dernier, entre les deux pensions que vous
m'avez données, comme l'âne de Buridan entre les picotins placés à ses
côtés, mais que sa bouche ne peut atteindre[118].» Il se désespérait
et bien qu'ayant toujours refusé les offres du cabinet anglais qui
lui proposait une situation égale, mais plus exactement rémunérée,
s'il voulait solliciter des lettres de naturalisation, il eût quitté
volontiers le service de la France, pourvu que ce fût au profit d'une
nation amie.
[118] Lettre de d'Éon au comte de Broglie, citée par GAILLARDET,
p. 184.
Il songeait en effet sérieusement à passer en Pologne, où les
seigneurs venaient de se choisir pour roi Stanislas Poniatowski, le
favori de Catherine II. D'Éon, pendant son séjour en Russie, avait
mis tous ses soins à s'attirer la faveur d'un prince très brillant et
particulièrement cher à l'impératrice, et il y avait réussi pleinement.
Aussi s'empressa-t-il, lors de l'élection de Stanislas, d'offrir au
nouveau roi ses respectueuses félicitations, et de lui exprimer le
bonheur qu'il éprouverait à passer à son service. Stanislas lui ayant
répondu avec bienveillance et l'ayant même invité à le rejoindre à
Varsovie dès qu'il le pourrait[119], d'Éon lui écrivit aussitôt une
lettre pleine d'effusion et de reconnaissance, dont il conserva la
copie et où lui-même se met complaisamment en valeur, afin sans doute
d'obtenir un engagement plus avantageux:
[119] Le roi de Pologne au chevalier d'Éon, 26 février 1772.
(_Papiers inédits de d'Éon._)
Sire, écrivait-il, quand je n'aurais pas eu le bonheur de vous être
attaché par les sentiments dès ma jeunesse, il faudrait que je sois
insensible pour n'être pas touché de la réponse dont Votre Majesté a
daigné m'honorer le 26 février dernier. Mon cœur en est si pénétré
que, s'il suivait ses premières impulsions, je partirais sur-le-champ
pour jouir du précieux avantage de vous faire ma cour en Pologne;
mais le devoir m'oblige de vous en demander auparavant la permission.
J'ai eu cent fois l'envie de passer il y a plusieurs années en
Pologne pour offrir à Votre Majesté mes services tant dans le
militaire que dans la politique; mes malheurs m'ont toujours retenu
dans la crainte que Votre Majesté ne regardât mon offre comme
intéressée et provenant uniquement de la nécessité d'une position.
Je prendrais la liberté de Lui exposer naturellement que de ma
fortune passée il me reste à Londres quinze mille livres tournois de
rente et une bibliothèque de trois mille volumes, composée en grande
partie de livres rares et de manuscrits anciens et modernes. Avec
cela je vis tranquille, en philosophe exilé au sein de la liberté,
et avec un petit nombre de seigneurs anglais qui ont de l'amitié
pour moi; mais votre dernier malheur et bonheur et vos bontés
particulières me font souvenir, Sire, que n'ayant que quarante ans
et une bonne santé; que possédant encore mon courage, mon épée et
quelque expérience à la guerre et dans la politique, je pourrais,
en tant qu'il serait en mon pouvoir, servir et venger la cause d'un
roi qui me connaît personnellement et un roi dont la bonté fait la
gloire, qui aime la vérité comme Socrate et les hommes comme Titus.
Si mes faibles talents peuvent être agréables à Votre Majesté, au
premier ordre qu'Elle daignera me donner, je volerai avec tous les
débris de ma petite fortune pour les sacrifier au service de Votre
Majesté.
Recevez, Sire, etc...
P.S.--Depuis mon retour de la terre de mylord Ferrers mon premier
empressement a été de faire ma cour à Son Altesse le jeune prince
Poniatowski, qui a parfaitement réussi à Londres. Il m'a fait
l'honneur d'accepter un dîner philosophique chez moi avec M. de Lind,
son digne mentor, et de me promettre de faire parvenir sûrement cette
lettre à Votre Majesté. Si Elle daigne me faire faire une réponse, je
La supplie de ne la point faire passer par la France, mais de me la
faire parvenir par le canal de Son Altesse le Prince votre neveu ou
de votre envoyé à Londres[120].
[120] D'Éon au roi de Pologne, 10 avril 1772. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
D'Éon, toujours obsédé du souvenir de sa scandaleuse querelle,
n'omettait point de joindre à sa lettre un exemplaire des «ouvrages
qu'il avait, disait-il, été forcé de publier dans sa malheureuse et
vieille guerre civile contre le défunt ambassadeur de France, M. de
Guerchy[121]».
[121] D'Éon au roi de Pologne, 10 avril 1772. (_Papiers inédits de
d'Éon._)
Les papiers de d'Éon ne permettent pas de croire qu'il reçut une
réponse à cette lettre, ou s'il en obtint une, ce fut de vive voix et
par l'intermédiaire d'un chambellan du roi de Pologne qui se trouvait
à Londres[122]. En tout cas, d'Éon dut certainement hésiter à donner
suite à ce séduisant projet, car M. de Broglie, auquel il avait demandé
l'autorisation de passer au service de la Pologne, lui répondit que «le
vœu du roi» était qu'il ne quittât point Londres, sans les ordres
de Sa Majesté, qu'«il n'y avait point de lieu où il se trouvât plus
en sûreté contre la malice de ses ennemis et où il pût servir plus
utilement le roi». Il lui conseillait d'entretenir une correspondance
avec le roi de Pologne, le comblait de compliments et lui marquait,
en terminant, que Sa Majesté était sûre «de son attachement et de sa
fidélité[123]». Si d'Éon, en faisant au ministre secret la confidence
de son projet, n'avait eu pour but que de faire monter le prix de son
travail et de sonder les dispositions du roi à son égard, il put se
rendre compte que les services qu'il s'était employé à rendre dans
un exil volontaire n'avaient point suffi à effacer dans l'esprit du
souverain le mauvais souvenir de ses incartades. Plus sévère pour
lui-même, il ne se fût point étonné d'une rigueur méritée; mais
d'Éon se jugea toute sa vie avec une indulgence particulièrement
complaisante. Il se croyait sincèrement une victime de la politique et
se trouvait de nombreux points de ressemblance avec les héros antiques,
avec cet infortuné Caton, auquel un illustre docteur en théologie
d'Oxford n'avait pas craint de le comparer autrefois dans ce pompeux
quatrain:
[122] Il est fait allusion à ce personnage, aux entretiens que d'Éon
eut avec lui et à un projet de correspondance secrète avec la Pologne
par l'intermédiaire de d'Éon, dans une lettre de d'Éon au comte de
Broglie (_Papiers inédits de d'Éon_), dans une lettre de Louis XV au
comte de Broglie (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 430)
et dans la lettre citée à la note suivante.
[123] Le comte de Broglie à d'Éon, 11 mai 1772.--BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. I, p. 430.
Exul ades, nimium felix! tu victima veri
Causa boni, patriæ facta, d'Eone, tua est!
Curia quondam habuit Romana Catonem,
Majorem sed habet jam Gallicana suum[124].
[124] _Political Register_, 1768, cité par M. TELFER, _The strange
Career of the chevalier d'Éon de Beaumont_, p. 344.
La lettre du comte de Broglie dut le confirmer dans son orgueilleuse
conviction; mais il en fut en même temps fort dépité, étant trop avisé
pour prendre le change à ces belles assurances et ne point voir qu'on
exigeait de lui qu'il se fît oublier. C'était la peine la plus cruelle
que l'on pût lui infliger. Aussi sa destinée fut désormais tracée;
par une pente fatale elle devait le pousser de plus en plus avant sur
le chemin des aventures. Il va devenir le prisonnier d'une popularité
qu'il a mis jadis tant de soins à rechercher; l'attention de ses
contemporains, si complaisamment provoquée, s'attachera maintenant
à lui jusqu'à l'importuner et le mettra en scène dans une situation
aussi singulière qu'humiliante. Il ne tardera pas d'ailleurs à prendre
allègrement son parti des inconvénients d'une telle célébrité, et en
s'abandonnant aux aventures les plus bouffonnes, en multipliant les
équivoques, il se fera en marge de l'histoire une place énigmatique et,
encore aujourd'hui, bien gardée.
Au cours de ses démêlés avec son ambassadeur, d'Éon n'avait pas eu
scrupule à employer invectives sur invectives; mais il avait dû en
retour s'exposer aux plus blessantes ripostes. On était allé jusqu'à
lancer contre lui une bizarre insinuation qui n'était point restée
inaperçue et qui, habilement exploitée et colportée, avait fini par
intriguer un peuple à l'affût d'excentricités. Un des libellistes à
la solde du comte de Guerchy avait élevé des doutes sur le sexe du
chevalier, dont «l'uniforme de dragon, disait-il, devait cacher une
femme ou un hermaphrodite». L'extérieur frêle de d'Éon, sa taille
petite et élancée, les traits délicats de son visage presque imberbe
prêtaient à l'illusion. On ne connaissait dans sa vie aucune de ces
intrigues dont on n'avait point coutume alors de faire mystère.
D'Éon, qui, dans le feu de la polémique, n'avait probablement attaché
aucune importance à cette singulière injure, n'y avait pas répondu.
Elle devait du reste lui être moins qu'à tout autre sensible, car il
avait l'habitude de parler ouvertement «de la froideur singulière de
sa nature», prenant en bonne part les railleries que ne lui avaient
épargnées ni le marquis de L'Hospital ni le duc de Nivernais[125]. A
Londres, son entourage s'était souvent étonné d'une telle contradiction
en un si exubérant personnage. On avait remarqué, rapporte un
contemporain, que d'Éon auquel, dans les châteaux où il fréquentait,
on avait «souvent proposé des mariages avec les personnes les mieux
apparentées et dotées, s'était toujours refusé à toute entrevue et
avait quitté immédiatement la place; exode rapide que l'on attribuait à
la réalité de son sexe féminin[126]».
[125] Gaillardet n'a omis de citer aucune de ces lettres grivoises;
v. pages 80, 95, 99, etc.
[126] B. TELFER, _The strange Career of the chevalier d'Eon de
Beaumont_, p. 209, où il cite John TAYLOR, _Records of my life_,
p. 338.
L'ambassadeur de France lui-même, qui était alors M. du Châtelet,
s'était «persuadé que d'Éon était une fille» et n'avait pas tardé à
informer le roi de la rumeur publique qui avait commencé à se répandre
lors de l'arrivée à Londres de la princesse Daschkow. Celle-ci, nièce
du grand chancelier de Russie Woronzow, qui avait si puissamment aidé
l'impératrice Catherine II à se défaire de son royal époux et à monter
sur le trône, se trouvait exilée par l'ordre même de sa souveraine.
Elle s'était réfugiée en Angleterre et n'avait pas manqué de raconter
à la Cour et dans les salons qu'elle connaissait de longue date le
chevalier, dont les excentricités défrayaient toutes les conversations.
Par elle on apprit que jadis d'Éon se serait introduit au palais
impérial de Saint-Pétersbourg sous des habits de femme et que, dupe du
déguisement, l'impératrice Élisabeth aurait admis le jeune officier de
dragons dans le cercle de ses filles d'honneur. La princesse colporta
même les plaisanteries que cette aventure aurait values à d'Éon de la
part de son chef, le marquis de L'Hospital, et de tous ceux qui avaient
été informés de cette singulière intrigue. Ces récits, qui fixèrent la
conviction des plus crédules et piquèrent la curiosité des sceptiques,
firent du sexe du chevalier d'Éon l'énigme à la mode. Ils provoquèrent
toute une série de ces paris qui faisaient alors fureur à Londres
et auxquels le moindre événement servait de matière. Des polices
d'assurances furent contractées au Brook's et au White's Clubs. Les
cafés affichèrent la cote et des bordereaux qui nous ont été conservés
montrent que les enjeux s'élevaient couramment à des milliers de
guinées[127].
[127] Manuscrits du British Museum.
La nouvelle ainsi exploitée ne tarda pas à franchir le détroit; elle
causa à Paris un étonnement non moins vif et fut mise à l'ordre du
jour dans les salons comme dans les milieux officiels. Le chroniqueur
littéraire et politique de l'époque, Bachaumont, relate à la date du
25 septembre 1771: «Les bruits accrédités depuis plusieurs mois que le
sieur d'Éon, ce fougueux personnage si célèbre par ses écarts, n'est
qu'une fille revêtue d'habits d'homme; la confiance qu'on a prise en
Angleterre à cette rumeur, au point que les paris pour et contre se
montent aujourd'hui à plus de cent mille livres sterling, ont réveillé
à Paris l'attention sur cet homme singulier[128]...» Ce témoignage,
qu'il est aisé de vérifier par les journaux de l'époque, n'exagère en
rien l'intérêt avec lequel le public français continuait à suivre d'Éon
dans ses aventures. Il serait difficile d'ajouter foi aujourd'hui à de
pareilles extravagances si les portraits du héros et les caricatures
les plus variées qui parurent alors ne nous étaient parvenus et si
l'on ne retrouvait les traces de cette curiosité dans les périodiques
et les recueils des diverses capitales. Journalistes, dessinateurs,
chansonniers, petits poètes exerçaient à l'envi leur verve à son
profit. C'est ainsi qu'entre tant d'autres pièces fugitives on retrouve
dans l'_Almanach des Muses_ de 1771 ces quelques vers d'une crédulité
flatteuse et d'une bienveillante ironie:
[128] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, t. V, p. 322.