CHAPITRE V

Lutte acharnée du chevalier d'Éon contre le comte de Guerchy; guerre

de libelles; publications à Londres des _Lettres, Mémoires et

Négociations_.--Louis XV envoie à d'Éon des émissaires; arrestation

d'Hugonnet à Calais; le secret exposé à être découvert.--Procès

intenté par d'Éon au comte de Guerchy; condamnation de l'ambassadeur

de France par le jury anglais.--Le roi accorde une pension au

chevalier d'Éon, qui se décide à rester en Angleterre.

L'orage dont d'Éon semblait faire si peu de cas était loin cependant de

se calmer et «le petit Jupiter» qui en détenait les foudres, furieux de

son insuccès, n'avait pas encore désarmé. Il s'était d'abord attaqué

aux partisans de son adversaire et venait d'obtenir du ministre un

ordre qui rappelait en France M. d'Éon de Mouloize, en le privant

arbitrairement de son titre de lieutenant de cavalerie. Puis, ayant

épuisé toutes les ressources de la pression officielle, il avait essayé

d'une tactique plus détournée: il s'était lancé avec ardeur dans une

guerre de libelles à laquelle l'incident qui s'était passé chez lord

Halifax avait donné naissance. Les feuilles anglaises avaient en

effet, dès le lendemain de cette soirée, donné un discret commentaire

de la querelle. Elles n'étaient pas favorables à l'ambassadeur, qui

avait pu se rendre compte qu'il n'avait pas les rieurs de son côté.

Il avait voulu publier son récit de l'incident et en avait confié

la rédaction à un écrivain nommé Goudard, étrangement maladroit dans

un métier qui le faisait vivre. En échange de quelques guinées, le

sieur Goudard remit à M. de Guerchy un petit libelle d'une forme

assez innocente, mais où les faits étaient relatés sous un jour si

favorable à l'ambassadeur que d'Éon se trouvait naturellement convié

à répliquer[78]. Guerchy savait par expérience combien d'Éon avait la

répartie facile; il espérait que son adversaire ne saurait pas résister

à un tel plaisir et par là s'exposerait de lui-même aux rigueurs de la

loi anglaise, si stricte en matière de libelles.

[78] _Lettre d'un Français à M. le duc de Nivernais, à

Paris._--Imprimée à Londres le 29 octobre 1763.

Cependant, soit qu'il ne se jugeât pas offensé, soit qu'il se doutât

du piège, d'Éon se tint coi et l'attente de l'ambassadeur fut encore

une fois déçue. A ce moment, le sieur de Vergy vint proposer à Guerchy

de mettre à son service, moyennant une légère rémunération, une plume

moins bénigne. Il pouvait, lui aussi, se considérer comme offensé par

le libelle, et ce prétexte était suffisant pour envenimer les choses.

Il publia donc une petite brochure qui prenait directement à partie

le chevalier[79]. D'Éon se crut cette fois obligé de répondre, mais

il le fit en termes assez modérés pour terminer le débat. Ce n'était

pas le compte de l'ambassadeur, que le sentiment de sa dignité ne

retenait nullement et qui voulait avoir le dernier mot. Il s'obstina,

n'épargnant aucune maladresse, et lança une «contre-note», véritable

pathos, lourd et sot réquisitoire contre d'Éon[80]. Cette publication

eut l'effet singulier d'exciter la verve de personnes étrangères à la

querelle. Des libelles anonymes rédigés en anglais se répandirent dans

le public; on fit circuler des opuscules manuscrits, les uns prenant

fait et cause pour d'Éon, d'autres faisant l'apologie de l'ambassadeur.

Vergy; le sieur Lescalier, ancien scribe de l'ambassade; le chevalier

Fielding, juge de paix de Londres, se jetèrent dans la mêlée. Une femme

même, nommée Bac de Saint-Amand, signa quelques feuillets qui furent

jugés si comiques que l'on s'en arracha une seconde édition[81].

[79] _Contre-note ou Lettre à M. le marquis L., à Paris._--Londres,

1763. Brochure in-4º.

[80] _Contre-note ou Lettre à M. le marquis L., à Paris._--Imprimée à

Londres le 15 décembre 1763.

[81] _Lettre de Mlle Bac de Saint-Amand à M. de la M..., écuyer de la

Société Royale d'Agriculture, au sujet du sieur de Vergy._--Imprimée

à Londres le 30 décembre 1763.

D'Éon, pendant les trois mois qui virent éclore plus de vingt

productions différentes, s'était à peu près contenu; mais sa patience

en même temps que ses ressources s'épuisaient de jour en jour.

Abandonné par le roi et sans argent, il avait écrit au duc de Choiseul

pour lui demander, puisque, disait-il, «il ne pouvait obtenir justice

des procédés de M. de Guerchy», la permission de passer avec deux de

ses cousins au service de l'Angleterre. En même temps, et en termes

plus humbles et plus affectueux, mais où les allusions comminatoires

étaient plus clairement exposées, il sollicitait une dernière fois

l'appui du duc de Nivernais[82].

[82] Le chevalier d'Éon au duc de Choiseul et au duc de Nivernais, 15

février 1764. (Cité par GAILLARDET, p. 143.)

Ces lettres restèrent sans réponse aussi bien que celles qu'il faisait

parvenir en même temps au duc de Broglie et à M. Tercier. Poussé autant

par le besoin que par le désir de vengeance, d'Éon se décida alors à

user contre M. de Guerchy de ses dernières armes. Il publia le 22 mars

1764 un volume fort gros et fort impertinent pour son ambassadeur et

aussi pour les ministres. C'était, sur le ton d'une raillerie parfois

assez fine, mais toujours agressive, un violent exposé de tous ses

démêlés avec M. de Guerchy. D'Éon reproduisait, en outre, les lettres

qu'il avait osé écrire à son ambassadeur et celles qu'il avait reçues

de lui, lettres intimes où, dans un style lourd et confus, s'étalaient

toute la mesquine parcimonie de M. de Guerchy et son embarras à ses

débuts dans la diplomatie. Enfin, dans une troisième partie, d'Éon

donnait des extraits de la correspondance échangée entre le duc de

Praslin et le duc de Nivernais, correspondance que ce dernier lui avait

communiquée et où les deux amis s'exprimaient en toute confiance et

liberté sur le peu de capacité de M. de Guerchy[83].

[83] _Lettres, mémoires et négociations particulières du chevalier

d'Éon_, ministre plénipotentiaire de France auprès du roi de

la Grande-Bretagne. Imprimé chez l'auteur aux dépens du Corps

diplomatique, à Londres, 1764.--Deux éditions, in-4º.--D'Éon avait

mis comme devise, au-dessous du titre, ces trois vers de Voltaire:

Pardonnez, un soldat est mauvais courtisan.

Nourri dans la Scythie aux plaines d'Arbazan,

J'ai pu servir la Cour et non pas la connaître.

Puis, plus bas:

_Vita sine litteris mors est._

Ces révélations si humiliantes et si pénibles pour M. de Guerchy

produisirent une vive émotion à Londres. Quinze cents exemplaires de

l'ouvrage furent enlevés en quelques jours. Mais tout ce beau scandale

n'eut aucunement le résultat espéré. D'Éon perdit seulement beaucoup

des sympathies que sa bonne humeur et son esprit lui avaient attirées

autrefois et que toutes ses incartades n'avaient pas encore lassées.

Walpole écrivant alors au comte Hertford, ambassadeur d'Angleterre

à Paris, traduit fidèlement l'opinion anglaise, qui blâmait d'Éon,

sévèrement mais non sans regrets:

«D'Éon vient de publier le plus scandaleux in-quarto, accusant

outrageusement M. de Guerchy et très offensant pour MM. de Praslin

et de Nivernais. En vérité je crois qu'il aura trouvé le moyen de

les rendre tous les trois irréconciliables... Le duc de Praslin doit

être enragé de l'étourderie du duc de Nivernais et de sa partialité

pour d'Éon et en viendra sûrement à haïr Guerchy. D'Éon, d'après

l'idée qu'il donne de lui-même, est aussi coupable que possible, fou

d'orgueil, insolent, injurieux, malhonnête; enfin un vrai composé

d'abominations, cependant trop bien traité d'abord, ensuite trop mal

par sa Cour; il est plein de malice et de talent pour mettre sa malice

en jeu... Le conseil se réunit aujourd'hui pour délibérer sur ce qu'on

peut faire à ce sujet. Bien des gens pensent qu'il n'est possible de

rien faire. Lord Mansfield croit qu'on peut faire quelque chose; mais

il a un peu de promptitude à prendre en pareil cas l'opinion la plus

sévère. Je serais bien aise pourtant que la loi permît la sévérité dans

le cas présent[84].»

[84] M. Walpole au comte Hertford, 27 mars 1764. (Cité par le duc DE

BROGLIE, _Le Secret du Roi_, t. II, p. 78.)

Le conseil du roi approuva les intentions de lord Mansfield. Si

l'ouvrage n'était pas à proprement parler un véritable libelle, il

contenait des insinuations injurieuses qui permettaient l'application

du bill. D'ailleurs le corps diplomatique entier s'était joint à M.

de Guerchy pour demander qu'on ouvrît une information, et l'attorney

général intenta au nom du roi contre d'Éon un procès en libelle qui fut

plaidé quelques mois plus tard.

L'impression avait été très grande à Londres; elle fut encore bien plus

vive à Paris, et l'auteur du scandale y fut encore plus sévèrement

jugé, ainsi que le relate, à la date du 14 avril, un contemporain qui

notait au jour le jour les nouvelles politiques ou littéraires:

«Le livre de M. d'Éon de Beaumont fait une sensation très vive ici:

on y voit des lettres attribuées à MM. de Praslin, de Nivernais, de

Guerchy, avec des notes de l'infidèle rédacteur. Elles ne donnent pas

une idée avantageuse du génie, de l'esprit et de la politique de ceux

qui les ont écrites. Cet écrit est précédé d'une préface dans laquelle

M. d'Éon expose les motifs qui le forcent à publier ces lettres.

L'indignité de son procédé, les disparates de sa conduite et de son

style dans ses récits dénotent un méchant homme et un fou[85].»

[85] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des

lettres en France, ou Journal d'un observateur_, par BACHAUMONT, t.

II, p. 45.

Il ajoute le 26 avril: «... Le procès a été commencé contre M. d'Éon,

dont il est tant question aujourd'hui comme auteur du libelle le plus

scandaleux et des calomnies les plus atroces[86].»

[86] _Ibid._, t. II, p. 48.

Le recueil que l'opinion publique taxait aussi sévèrement et justement

devait soulever à Versailles non pas seulement de l'indignation, mais

aussi des craintes très vives. En effet, l'on pouvait tout redouter

d'un homme dont l'esprit était égaré à ce point. D'Éon s'était contenté

pour cette fois de ne parler que de ses propres affaires; mais rien

n'assurait qu'il se montrerait aussi réservé dans l'avenir et qu'il ne

révélerait pas les secrètes et délicates négociations auxquelles il

avait été mêlé, lors de la conclusion des derniers traités.

Le duc de Praslin décida que le livre serait mis au pilon; mais pendant

qu'il donnait cet ordre il s'occupait de négocier avec l'auteur. Le roi

l'y encourageait, car il partageait personnellement les craintes de son

ministre. Il venait, en effet, de prendre connaissance de deux lettres

adressées par d'Éon à M. Tercier, qui n'avait pas voulu répondre. Les

termes n'en étaient d'ailleurs que trop clairs:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je n'abandonnerai jamais le Roi, disait d'Éon dans l'une d'elles,

ni ma patrie le premier; mais si, par malheur, le Roi et ma patrie

jugent à propos de me sacrifier en m'abandonnant, je me disculperai

aux yeux de toute l'Europe, et rien ne sera plus facile, comme

vous devez bien le sentir. Je ne vous dissimulerai pas, monsieur,

que les ennemis de la France, croyant pouvoir profiter du cruel

de ma position, m'ont fait faire des offres pour passer à leur

service. Les avantages qu'ils peuvent m'offrir ne me touchent pas

et l'honneur seul me déterminera en cette occasion. J'ai répondu

comme je le devais... Les chefs de l'opposition m'ont offert tout

l'argent que je voudrais, pourvu que je dépose chez eux mes papiers

et mes dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les

rendre dans le même état en rapportant l'argent. Je vous ouvre mon

cœur et vous sentez combien un pareil expédient répugne à mon

caractère... Mais si je suis abandonné totalement et si d'ici au

22 avril, jour de Pâques, je ne reçois pas la promesse signée du

Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m'a fait M. de

Guerchy va être réparé... alors, monsieur, je vous le déclare bien

formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue

pour moi, et en me forçant de me laver totalement dans l'esprit du

roi d'Angleterre, de son ministère et de la chambre des pairs et des

communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines

dont je ne serai certainement que l'auteur innocent, et cette guerre

sera inévitable. Le Roi d'Angleterre y sera contraint par la force et

la nature des circonstances, par le cri de la nation et du parti de

l'opposition[87].

[87] D'Éon à Tercier, 23 mars 1764. (BOUTARIC, _Correspondance

secrète_, t. I, p. 313.)

Louis XV, qui n'allait pas jusqu'à croire que d'Éon tînt dans son

portefeuille la paix ou la guerre avec l'Angleterre, ne s'émut pas plus

que de raison du péril dont on le menaçait; mais il fut plus sensible

au danger que courait son secret. M. de Praslin ne lui avait pas caché

qu'il avait le plus grand désir «de voir arriver d'Éon en France et

qu'il y fût bien enfermé». Le ministre avait même envoyé en Angleterre

des exempts qui devaient s'emparer du chevalier; mais «il leur avait

défendu de l'avoir autrement que vif». Louis XV toutefois «ne pouvait

croire que son agent fût un traître[88]». Il le jugeait plus froidement

et plus justement que ses ministres secrets. Malgré ses défauts, son

orgueil et sa folie, d'Éon était incapable d'une déloyauté. S'il avait

été amené à écrire des lettres aussi compromettantes, il ne l'avait

fait que contraint par le besoin et poussé à bout par les procédés

d'une rigueur ou d'une faiblesse également excessives employés à son

égard, et aussi par le silence obstiné que gardaient à son égard le

comte de Broglie et Tercier. Il avait cru récemment, en apprenant la

mort de Mme de Pompadour, que les ministres secrets allaient enfin

jouir officiellement du crédit qu'ils avaient auprès du monarque. Son

espoir avait été déçu: Louis XV avait continué son double jeu, et le

comte de Broglie ne s'était pas senti assez fort pour profiter de

l'occasion et s'imposer au roi. Il n'avait pas même osé solliciter en

faveur de d'Éon.

[88] Louis XV à Tercier, 25 mars, 10 avril, 11 avril 1764. (BOUTARIC,

_Correspondance secrète_, t. I, p. 317-320.)

Abandonné de tous côtés, celui-ci avait été singulièrement flatté des

offres du parti libéral, qui assimilait son sort à celui de Wilkes,

idole du peuple et victime d'un procès en libelle. Sa popularité à

Londres s'était rapidement accrue; on acclamait son nom à la suite de

celui du tribun populaire, mais on le flattait surtout dans l'espérance

qu'il pourrait révéler quelques détails scandaleux sur la conclusion

de la dernière paix. Ce parti attendait de lui des armes redoutables

contre lord Bute, les anciens ministres et leurs successeurs, que

l'on disait payés par la France. D'Éon n'avait pas voulu répondre à

ces avances, mais il ne les avait pas repoussées; il s'en était vanté

auprès des ministres secrets, espérant obtenir par l'intimidation les

secours refusés à ses prières. Il n'avait pas tout à fait manqué son

but, puisqu'il était parvenu à inspirer au roi des craintes sérieuses,

sinon pour la paix européenne, du moins pour le secret. Louis XV, sur

la proposition du comte de Broglie, envoya en Angleterre M. de Nort,

avec la mission de calmer la colère de M. de Guerchy, mais aussi

avec l'instruction formelle de ramener d'Éon par des conseils et des

promesses, et de savoir tout au moins quelles étaient ses exigences.

D'Éon, qui avait vu maintes fois M. de Nort chez le comte de Broglie,

le reçut avec enthousiasme. Croyant cette fois que l'heure de la

réhabilitation allait sonner pour lui, il se montra d'une modération

inattendue.

A peine eut-il pris connaissance de la lettre du comte de Broglie

apportée par M. de Nort, qu'enivré par les promesses et les flatteries

qui s'y trouvaient en guise d'appât, il écrivit au roi dans son premier

mouvement:

Sire,

Je suis innocent et j'ai été condamné par vos ministres; mais dès que

Votre Majesté le souhaite, je mets à ses pieds ma vie et le souvenir

de tous les outrages que M. de Guerchy m'a faits. Soyez persuadé,

Sire, que je mourrai votre fidèle sujet et que je puis mieux que

jamais servir Votre Majesté pour son grand projet secret, qu'il ne

faut jamais perdre de vue, Sire, si vous voulez que votre règne soit

l'époque de la grandeur de la France, de l'abaissement et peut-être

de la destruction totale de l'Angleterre, qui est la seule puissance

véritablement toujours ennemie et toujours redoutable à votre royaume.

Je suis, Sire, de Votre Majesté, le fidèle sujet à la vie et à la

mort.

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 23 / 57 题