_Chambellan du Roi d'Angleterre_[71].
[71] L'original se trouve actuellement en la possession de M. Gower,
qui a bien voulu nous en donner copie.
Ce billet poli, mais catégorique, marque la fin de la carrière
régulière du chevalier d'Éon. Il consacre, au nom du roi d'Angleterre,
la révocation que sa folie des grandeurs avait value au ministre
plénipotentiaire du roi de France. Désavoué officiellement par le
souverain qui l'avait envoyé et par celui qui l'avait reçu, d'Éon
n'avait plus de situation. Tout autre que lui s'en fût trouvé abattu et
aurait demandé grâce. Il se montra plus insolent et plus intraitable
que jamais. Ne pouvant se croire abandonné de ses protecteurs et
comptant, en dépit de tout, sur le secret appui du roi, d'Éon
s'estimait encore de taille à tenir tête à Guerchy. C'est, en effet,
celui-ci qui dut se déclarer vaincu et faire au roi lui-même le récit
de sa défaite:
J'attendais toujours pour répondre à la lettre dont il a plu à Votre
Majesté de m'honorer, datée de Fontainebleau 4 novembre, que j'eusse
pu exécuter vos ordres; mais quelques moyens différents que j'aie
employés pour y parvenir, cela m'a été absolument impraticable. Votre
Majesté aura vu par ma dépêche les obstacles qui s'opposent à ce que
je me rende maître des papiers de d'Éon, qui refuse constamment de me
les remettre malgré l'ordre qu'il en a reçu de M. de Praslin de la
part de Votre Majesté.
C'est là un des points de sa folie, qui cependant n'existe pas sur
les autres généralement. Elle aura été également informée que la
Cour de Londres m'a refusé main-forte à ce sujet, en me répondant
que c'était contre les lois du pays. Le roi d'Angleterre et ses
ministres ont cependant la plus grande envie d'être débarrassés de ce
personnage-là. Il n'a pas dépendu de moi non plus de m'en saisir par
moi-même ainsi que de sa personne, par force ou par adresse, parce
qu'il ne loge pas dans ma maison et qu'il n'y est pas venu depuis
qu'il pousse les choses au point où il les a poussées jusqu'à ce
moment...
Je suis bien peiné, Sire, de n'avoir pu en cette occasion donner à
Votre Majesté, comme je l'aurais désiré, des preuves du zèle ardent
que j'aurai toute ma vie[72]...
[72] Le comte de Guerchy à Louis XV, 6 décembre 1763. (Archives des
Affaires étrangères, cité par BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t.
I, p. 307.)
D'Éon avait échappé une fois de plus aux manœuvres de Guerchy. Il
s'était moqué des démarches officielles de l'ambassadeur, comme de
ses secrètes intrigues. Il avait amusé Monin, le secrétaire de M. de
Guerchy, par de fausses confidences et lui avait laissé croire qu'il
n'avait pas avec lui en Angleterre les documents importants qu'il
possédait. Quant aux exempts que l'on avait envoyés de Paris pour
l'enlever, il les avait tenus en respect, ne sortant qu'en nombreuse
compagnie et restant la plupart du temps retranché dans son logement.
«Sa chambre, son salon, son cabinet et l'escalier étaient minés; une
lampe brûlait toute la nuit... La garnison était composée de plusieurs
dragons de son ancien régiment qu'il avait fait venir et de quelques
déserteurs recueillis à Londres qui occupaient le rez-de-chaussée[73].»
Ces précautions, qui sembleraient inventées à plaisir si elles
n'avaient été le fait d'un aventurier préoccupé avant tout de frapper
l'opinion publique, étaient bien superflues. La loi du _home rule_
protégeait mieux d'Éon que «les quatre paires de pistolets, les deux
fusils et les huit sabres de son arsenal», et lord Halifax, qu'il avait
fait interroger sur le sort qui lui était réservé, avait répondu:
«Qu'il se tienne tranquille; dites-lui que sa conduite est exécrable,
mais que sa personne est inviolable[74].»
[73] Manuscrits de la collection Christie, cités par M. TELFER: _The
strange Career of the chevalier d'Eon de Beaumont_, p. 128.
[74] Cité par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 64.
Sûr dès lors de n'être plus inquiété, d'Éon se refusa obstinément à
venir à composition, et M. de Guerchy, n'ayant plus aucun moyen de
contraindre un homme qui «mettait en poche les lettres de rappel de son
ministre et refusait de rendre les papiers ministériels», se décida à
dresser acte de ce refus. Il se rendit lui-même chez d'Éon vers la fin
de décembre, et la rédaction de ce procès-verbal donna lieu à une scène
où l'exaltation du pauvre chevalier ne connut plus de bornes. Arpentant
la pièce, il gesticulait en protestant «qu'il se ferait plutôt tuer
que de rendre les documents du roi et qu'il faudrait les venir
prendre au bout de son fusil[75]». D'Éon signa cet acte, qui devait
donner à Versailles la preuve formelle de son extravagance. Louis XV
d'ailleurs ne s'intéressait plus à d'Éon; il redoutait ses incartades
et regrettait amèrement «le choix d'un tel agent». Il ne songea plus
qu'à le tenir éloigné sans paraître l'abandonner entièrement, et si
d'Éon obtint dans la suite de nouvelles grâces, il les dut bien plus
à la crainte qu'il inspirait qu'à l'estime que ses anciens services
lui avait méritée. Le roi écrivit en effet à Tercier le 30 décembre:
«M. d'Éon n'est pas fol, je le pense bien; mais orgueilleux et fort
extraordinaire. Je crois qu'il faut laisser écouler assez de temps, le
soutenir de quelque argent et qu'il reste là où il est en sûreté et
surtout qu'il ne se fasse pas de nouvelles affaires[76].»
[75] Correspondance officielle, archives des Affaires étrangères,
citée par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 65.
[76] Le roi à Tercier, 30 décembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance
secrète_, t. I, p. 310.)
Épuisé par toutes ces persécutions auxquelles son orgueil l'avait
exposé, blâmé hautement à Paris et à Versailles, d'Éon voyait ses
amis eux-mêmes l'abandonner. La petite ville bourguignonne, d'où
l'on n'avait cessé de le suivre à travers le monde et de lui prédire
les plus brillantes destinées, lui envoyait maintenant l'écho de sa
réprobation. Ses parents doutaient de son bon sens et sa vieille mère
songeait à venir elle-même à Londres pour implorer sa soumission
aux ordres du roi. Mais d'Éon, sans rien perdre de sa triomphante
assurance, lui écrivait à la fin de cette dramatique année:
J'ai reçu, ma chère mère, toutes les lettres lamentables et
pitoyables que vous avez pris la peine de m'écrire; pourquoi
pleurez-vous, femme de peu de foi? comme il est dit dans l'Écriture.
Qu'y a-t-il de commun entre vos affaires tonnerroises et mes affaires
politiques à Londres? Plantez donc vos choux tranquillement,
faites arracher les herbes de votre jardin, mangez les fruits de
votre potager, buvez le lait de vos vaches et le vin de vos vignes
et laissez-moi tranquille avec vos sots discours de Paris et de
Versailles et vos pleurs qui me désolent sans me consoler. Mais je
n'ai pas besoin de consolation, puisque je ne suis nullement triste
et que mon cœur joue du violon et même de la basse de viole,
ainsi que je vous l'ai déjà écrit, attendu que je fais mon devoir
et que mes adversaires, qui se disent de grands seigneurs, des
vicomtes de Marmion, ne font pas le leur; qu'ils veulent tout faire,
tout conduire par caprice, par intérêt particulier et nullement en
vue de la justice générale et du plus grand bien pour le roi et la
patrie. Qu'ils fassent donc comme ils voudront, je ferai comme je
l'entendrai, et je l'entendrai bien. Je ne crains ni de loin ni de
près les foudres de ces petits Jupiters: voilà tout ce que je puis
vous dire; restez tranquille comme je le suis, et si vous venez à
Londres me voir, j'en serai charmé parce que je vous garderai avec
les dépêches de la cour et les comptes du comte de Guerchy, vicomte
de Marmion, qu'il n'aura qu'à bonne enseigne, étendards déployés,
mèche allumée, balle en bouche et tambours battants. Il n'aura pas
même les enveloppes des lettres, je vous le jure sur mes grands
dieux, à moins qu'il ne m'apporte un ordre du roi, mon maître et le
sien, en bonne forme, ce qu'il n'a pu faire jusqu'à présent.
... Je finis en vous disant que si vous voulez faire pour le mieux,
vous resterez tranquille dans votre charmante solitude à la porte
de Tonnerre et vous ne retournerez à Paris que d'autant que la Cour
vous payera vos courses mieux qu'à moi, et songez que soit que les
hommes ou les femmes vous louent ou vous blâment, vous n'en êtes
ni meilleure ni plus mauvaise. _La gloire des bons est dans leur
conscience et non dans la bouche des hommes._
Embrassez pour moi tous les parents et amis et surtout la comtesse
de Candale et toute sa maison que j'aimerai plus que Tonnerre tout
ensemble si l'esprit de cabale qui règne de tout temps dans cette
petite ville se fait sentir à mon égard. Un beau jour, j'irai
baptiser leur vin pétulant. Mais c'est en vain qu'on prêcherait cette
morale à ses habitants. Ils ressembleront toujours aux pierres à
fusil qui se trouvent dans leurs vignes, qui plus on les bat, plus
elles font feu. Je vous embrasse bien tendrement; attendez l'avenir,
vous devez savoir que je ne suis pas embarrassé de mon existence;
laissez passer la petite tempête: le vent impétueux qu'il fait n'est
qu'une pétarade, et si vous continuez à pleurer, je serai obligé de
vous envoyer des mouchoirs de la Compagnie des Indes anglaises. Je me
porte si bien que je compte enterrer tous mes ennemis morts ou vifs.
Adieu[77].
[77] D'Éon à sa mère, 30 décembre 1763. (_Papiers inédits de d'Éon._)