Arrivée à Londres du comte de Guerchy.--Le chevalier d'Éon est
disgracié et se venge.--Il accuse l'ambassadeur d'avoir voulu
l'assassiner; l'affaire Vergy.--Mission de Carrelet de la
Rozière.--Le duc de Choiseul cherche à faire revenir d'Éon et le roi
à obtenir la restitution de ses papiers.--L'extradition de d'Éon est
refusée par le cabinet anglais.--Lettre de d'Éon à sa mère.
Dans sa lettre au duc de Praslin, d'Éon rappelait «le point d'où il
était parti» et n'y trouvait que des raisons de s'enorgueillir de son
succès.
C'était bien se juger soi-même, quoique sans grande modestie; mais
c'était en même temps fort mal connaître son époque. Ayant obtenu fort
jeune encore un grade et des distinctions qui auraient dû paraître à un
homme de sa naissance le couronnement inespéré de toute une carrière,
il ne sut ni se trouver satisfait, ni même s'armer de patience. Il ne
put surtout se résigner à rétrograder. Après avoir été, dans une grande
négociation, le secrétaire d'un ambassadeur éclairé et magnifique,
dont il s'était ingénié ensuite, comme ministre plénipotentiaire, à
conserver la tradition et les allures, il se retrouvait obligé de
«secrétariser» de nouveau, sous les ordres d'un chef novice dans la
diplomatie, court de vues et de moyens, et décidé à retirer de son
ambassade les avantages d'une riche prébende.
Sans argent, exaspéré par les récriminations que lui avaient values les
dépenses de son intérim, d'Éon attendait rageusement son ambassadeur.
Le comte de Guerchy arriva le 17 octobre. «Il me reçut avec une
politesse cafarde, raconte d'Éon, et me demanda d'un ton patelin si
je me repentais de lui avoir écrit la lettre du 25 septembre. Je lui
répondis tranquillement: «Non, monsieur; ma lettre n'était qu'une
réplique un peu vive peut-être, mais juste, à votre attaque du 4 du
même mois, et si vous m'écriviez encore pareille épître, je serais
forcé de vous faire pareille réponse.--Allons, allons, je vois que
vous êtes un peu mauvaise tête, mon cher monsieur d'Éon.» Et il tira
de sa poche mon ordre de rappel à griffe, patte ou grillage, qu'il me
mit entre les mains d'un air contrit, en m'exprimant ses regrets et
en m'assurant encore de son amitié et de son dévouement. Je ne lui
répondis que par un regard... Et le saluant froidement je me retirai
emportant avec moi ce document officiel de ma disgrâce»[56].
[56] Cité par GAILLARDET, p. 129.--Voici le texte de la lettre du duc
de Praslin:
«Versailles, le 4 octobre 1763.
«L'arrivée de l'ambassadeur du Roi, Monsieur, faisant cesser la
commission que Sa Majesté vous avait donnée, avec la qualité de son
ministre plénipotentiaire, je vous envoie votre lettre de rappel que
vous remettrez à Sa Majesté Britannique selon l'usage, et le plus
promptement qu'il vous sera possible. Vous trouverez ci-joint la
copie de cette lettre. Vous partirez de Londres aussitôt après votre
audience et vous vous rendrez tout de suite à Paris d'où vous me
donnerez avis de votre arrivée, et où vous attendrez les ordres que
je vous adresserai, sans venir à la Cour.
«Je suis très sincèrement, Monsieur, etc...»
(_Lettres, mémoires et négociations_..., p. 101.)
Si d'Éon parvint aussi bien qu'il le rapporte à masquer son dépit et
à conserver un sang-froid dont il était peu coutumier, la lecture de
la lettre du duc de Praslin dut lui suggérer de cruelles réflexions.
Non seulement il se trouvait rappelé sans délai à Paris, mais l'accès
de la Cour lui était interdit. C'était la disgrâce dans toute sa
rigueur, l'exil, l'arrêt pour longtemps, sinon la fin de sa carrière.
Trop irrité pour se laisser abattre, et espérant encore que Louis XV
interviendrait en faveur de son agent secret, il résolut d'attendre les
événements et d'ajourner, autant qu'il le pourrait, son départ[57]. Son
imagination, qui n'était jamais à court d'expédients, lui fournit tout
un plan de résistance dans la lutte scandaleuse qu'il ne craignit pas
d'entreprendre contre les ordres de son ambassadeur, du ministre et du
roi. Dès le lendemain, et tout en remettant à M. de Guerchy les papiers
de l'ambassade, d'Éon lui annonça qu'il n'était nullement pressé
d'obtenir ses audiences de congé. Ayant été accrédité par des lettres
portant la signature autographe du roi, il ne pouvait, prétendait-il,
être révoqué que par un acte dans les mêmes formes. Considérant donc
comme non avenues les lettres de rappel qu'il avait reçues et qui
n'étaient signées que de la griffe, il se disait résolu à attendre des
«ordres ultérieurs de sa Cour[58]».
[57] Le roi abandonna en réalité d'Éon dès ce moment et ne songea
qu'à rentrer en possession de ses papiers, ainsi que le prouvent deux
billets adressés à Tercier, l'un du 11 octobre 1763:
«D'Éon a écrit plusieurs lettres fort singulières; c'est apparemment
son caractère de ministre plénipotentiaire qui lui a tourné la tête.
En conséquence, M. de Praslin m'a proposé de le faire venir ici
pour juger ce qui en est. Prenez garde à tout ce qu'il a du secret,
et s'il est fol, qu'il ne découvre quelque chose.»--L'autre, du 12
octobre 1763: «Vous verrez par ma lettre d'hier que je savais le
rappel du sieur d'Éon. _A son arrivée à Paris vous le verrez et je
vous autorise à prendre avec lui toutes les précautions pour que le
secret soit gardé._» (Archives nationales.--BOUTARIC, _Correspondance
secrète_, t. I, p. 299.)
[58] D'Éon raconte dans ses _Mémoires_ qu'il aurait reçu avant
l'arrivée de M. de Guerchy une lettre autographe du roi ainsi conçue:
«Vous m'avez servi aussi utilement sous les habits de femme que
sous ceux que vous portez actuellement; reprenez-les de suite et
retirez-vous dans la Cité. Je vous préviens que le roi a signé
aujourd'hui mais seulement de la griffe, et non de sa main, l'ordre
de vous faire rentrer en France; mais je vous ordonne de rester
en Angleterre avec tous vos papiers, jusqu'à ce que je vous fasse
parvenir mes instructions ultérieures; vous n'êtes pas en sûreté dans
votre hôtel et vous trouveriez ici de puissants ennemis.
«LOUIS.»
Le duc de Broglie (_Le Secret du roi_, t. II, p. 52) a très
judicieusement discuté l'authenticité de ce document reproduit par
Boutaric, à la suite de Gaillardet. D'Éon, qui a souvent glissé des
interpolations dans les textes qu'il publiait, a certainement forgé
de toutes pièces cette dépêche à un moment où il devait chercher à
rendre vraisemblable sa métamorphose et à trouver des excuses à sa
conduite passée. Mme Campan, dans ses _Mémoires sur la vie privée
de Marie-Antoinette_ (p. 190), fait bien allusion à ce prétendu
document; mais elle rapporte seulement que d'Éon en avait révélé
l'existence à son père, M. Genet, premier commis des Affaires
étrangères.
M. de Guerchy lui représenta en termes violents tout ce que sa
conduite avait d'insolite et à quelles conséquences elle l'exposait,
puis s'échauffant peu à peu il lui dit, si l'on en croit d'Éon, qu'il
«saurait bien avoir raison de son obstination et que d'ailleurs sa
perte était résolue».
Au surplus, pour mettre fin à une situation équivoque et priver d'Éon
de tout moyen de résistance, Guerchy alla jusqu'à demander à la
Cour de Londres d'avancer les audiences de congé de son encombrant
collaborateur. D'Éon laissa faire la démarche, mais se trouva fort
opportunément empêché de se rendre au palais le jour fixé[59]. Toutes
ces tracasseries exaspérèrent d'Éon et achevèrent de lui faire perdre
la tête. Il suffit du reste d'un incident pour rendre publique la
dispute et donner à cette intrigue de chancellerie un retentissement
inouï.
[59] D'Éon reçut en effet, le 25 octobre, le billet suivant:
«Milord Halifax fait bien ses compliments à M. le chevalier d'Éon et
a l'honneur de lui faire savoir qu'à cause de quelques affaires qui
sont survenues, il sera plus de la convenance du Roi de donner à M.
d'Éon son audience demain mercredi que vendredi prochain.
«A Saint-James, le 25 octobre 1763.»
(_Papiers inédits de d'Éon._)
Un Français, le sieur Treyssac de Vergy, était arrivé dans le courant
du mois de septembre. Avocat au parlement de Bordeaux, il se disait
homme de lettres, faisait parade de ses belles relations et se vantait
même d'être venu en Angleterre avec la promesse d'y figurer comme
ministre plénipotentiaire en remplacement du chevalier d'Éon. S'étant
présenté à l'ambassade, il y avait été assez sèchement éconduit par
d'Éon lui-même, qui lui avait laissé entendre qu'il ne serait plus reçu
sans apporter avec lui les lettres d'introduction annoncées. Le sieur
de Vergy avait protesté, affirmant qu'il se trouvait de longue date en
relations suivies avec le comte de Guerchy; néanmoins il avait promis
de fournir les références qu'on exigeait de lui. D'Éon n'avait plus
revu ce singulier visiteur, mais il avait reçu de Paris sur son compte
les plus mauvais renseignements: on le représentait comme un véritable
aventurier, perdu de dettes et de réputation, qui faisait des dupes
sous un nom d'emprunt. Aussi, au cours d'une réception donnée par M.
de Guerchy à l'occasion de son arrivée, d'Éon fut-il bien étonné de la
présence de Vergy, que l'ambassadeur ne connaissait pas ou feignait
de ne pas connaître. Il lui témoigna sa surprise de le trouver à
l'ambassade sans qu'il y eût été prié, et sur un échange de paroles
assez vives «l'insulta, le défia à pied ou à cheval» et ne se calma que
sur l'intervention de M. de Guerchy.
Le lendemain, d'Éon se trouvait à dîner chez lord Halifax, en compagnie
de lord Sandwich et du comte de Guerchy. Il était trop surexcité
par les événements de la veille pour pouvoir garder son sang-froid,
même devant les ministres anglais, et la présence de l'ambassadeur
ne fit que l'exaspérer davantage. Il trouva l'occasion bonne pour
déclarer qu'il ne quitterait pas l'Angleterre avant d'être rappelé
régulièrement, et que d'ailleurs il ne pourrait, dans tous les
cas, songer à partir sans avoir terminé une affaire d'honneur. Il
s'agissait de la querelle de la veille, qu'il raconta complaisamment à
ses hôtes, leur annonçant qu'il attendait pour le lendemain la visite
de Vergy, qu'il accepterait le cartel et tuerait son adversaire. Aux
ministres anglais, qui lui objectaient le scandale et les devoirs
de sa situation officielle, il répondit que «s'il était ministre
plénipotentiaire, il était surtout dragon.--Bien, lui rétorqua lord
Halifax; mais fussiez-vous même le duc de Bedford, je me verrais obligé
de vous faire escorter par des gardes.--Je n'ai point l'honneur d'être
le duc de Bedford; je suis M. d'Éon et n'ai besoin d'aucune escorte.»
Il était dans un tel état d'exaltation que Guerchy s'unit à lord
Halifax, et tout fut mis en œuvre pour le calmer. D'Éon n'écouta
ni prières ni menaces et, prétextant un engagement au cercle, tenta
de s'esquiver. Sur l'ordre du ministre, on lui barra le passage[60]
et d'Éon, au comble de la fureur, s'écria qu'il était inconcevable
qu'un ministre plénipotentiaire fût, devant son ambassadeur, retenu
prisonnier dans l'hôtel du secrétaire d'État. La scène devenait
tragi-comique. Lord Halifax et Guerchy sentirent qu'il importait
d'y mettre fin, sous peine de soulever un scandale beaucoup plus
retentissant que celui qu'ils avaient voulu prévenir. Ils se remirent à
raisonner d'Éon, qui se calma peu à peu et finit par consentir à signer
un papier aux termes duquel il donnait sa parole d'honneur aux comtes
de Sandwich et Halifax de ne point se battre avec M. de Vergy et «de ne
point lui faire aucune insulte, sans avoir préalablement communiqué ses
intentions aux susdits comtes».
[60] Les journaux qui parlèrent le surlendemain à mots couverts de
cet incident racontent même qu'on envoya chercher un détachement de
la garde:
(Extrait du _Daily Advertiser_, vendredi, 28 octobre 1763.)
«Mercredi au soir, dans la maison d'un grand seigneur à Westminster,
il s'est élevé une querelle entre deux personnes de distinction qui
sont actuellement revêtues d'un caractère public. Comme il y avait à
craindre que cette querelle n'eût des suites dangereuses, on envoya
chercher un détachement des Gardes afin d'empêcher que ces personnes
n'en vinssent à des extrémités.»--(_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon prit lui-même une copie de son engagement et la fit signer par
lord Halifax, lord Sandwich et le comte de Guerchy[61].
[61] C'est ce document soigneusement conservé par d'Éon et retrouvé
par nous dans ses papiers que nous avons cru intéressant de
reproduire en fac-similé.
Cet étrange scandale, occasionné par la maladresse de l'ambassadeur
au moins autant que par l'exaltation fort peu diplomatique de son
bouillant ministre plénipotentiaire, eut son épilogue le lendemain.
D'Éon en a fait lui-même un récit trop pittoresque pour n'être point
cité:
«La chose s'est passée sans coup férir; ma circonstance était bien plus
critique que la sienne; j'avais promis de ne point agir contre lui
et je ne pouvais prévoir que le brave Vergy était homme à se laisser
intimider de mes moindres démarches; en effet je fermai la porte de ma
chambre pour le retenir jusqu'à ce que les gens de M. l'ambassadeur que
j'avais envoyé chercher fussent arrivés, et aussitôt le sieur de
Vergy s'écria en courant dans ma chambre: «Ah! monsieur, ne me touchez
pas, ne me touchez pas!--Comment, lui répondis-je en souriant, tu viens
chez moi en habit de combat et tu crains que je te touche!» Quelques
expressions dragonnes mêlées à ce discours l'engagèrent à vouloir
prendre la fenêtre pour la porte; j'aperçus sa pâleur et son mouvement
et lui dis: «Si tu sautes je te pousse; mais prends garde: tu trouveras
en bas un fossé et des piques.» Cette observation, qui n'est point
philosophique, suffit pour l'arrêter.
[Illustration]
«Je lui présentai alors un papier en lui disant: «Mon ami, voici un
billet qu'il faut signer par duplicata, après que tu en auras pris
lecture.» Il le parcourut avec tant de précipitation qu'en me le
remettant, il me demanda trois semaines pour avoir des lettres de
Paris. «Mon ami, lui dis-je, si tu n'avais pas l'esprit un peu troublé
tu verrais que je te donne un mois.» Je le pris par le bras et le fis
entrer dans ma chambre à coucher, où est placé mon bureau. Aussitôt
qu'il y fut il s'écria: «Ah! monsieur, ne me tuez point.» Je ne savais
qu'augurer de cette exclamation, lorsque tout à coup je vis les yeux du
sieur de Vergy fixés sur mon sabre turc et mes pistolets d'ordonnance
que j'ai rapportés intacts de la guerre d'Allemagne. Je compris alors
d'où venait l'excès de sa frayeur. Pour le tranquilliser, je pris
aussitôt un des pistolets que je mis à terre, et posant le pied dessus
de peur qu'il ne mordît le dit de Vergy, je lui dis: «Tu vois bien que
je ne veux point te faire de mal, ni même t'approcher; signe de bonne
grâce.» Alors il se résigna galamment à signer le billet en duplicata,
et il paraît nécessaire de dire qu'il le fit, le chapeau sous le bras
et un genou en terre. Il ne jugea pas à propos d'en prendre copie,
quoique je le lui aie proposé; il était trop pressé de gagner la porte
de ma salle[62].»
[62] _Papiers inédits de d'Éon._
Vergy courut directement chez le juge de paix; il lui raconta dans
les termes les plus dramatiques ce qui venait de se passer, et obtint
contre d'Éon une lettre d'assignation[63]. D'Éon, qui jouissait encore
de son immunité diplomatique, ne jugea pas convenable d'y répondre. Il
était d'ailleurs bien trop occupé de ses démêlés avec son ambassadeur,
qui s'aggravaient de jour en jour et finirent par changer en manie de
la persécution cette sorte de folie des grandeurs qui s'était emparée
de lui. Il accusa M. de Guerchy d'avoir tenté de le faire empoisonner.
Il raconta que le 28 octobre, alors qu'il dînait pour la dernière
fois à l'ambassade, l'écuyer Chazal aurait mêlé à un vin de Tonnerre,
dont on le savait très friand, une dose d'opium telle «qu'il faillit
tomber en léthargie» et fut pendant plusieurs jours obligé de garder
la chambre. L'ambassadeur étant venu le lendemain avec deux de ses
secrétaires s'informer de sa santé, d'Éon s'imagina que M. de Guerchy
avait voulu se rendre compte des dispositions de son appartement et
tenter de découvrir où pouvaient être cachés les papiers secrets; à
l'annonce de cette visite il s'était même empressé de monter chez son
cousin d'Éon de Mouloize et d'appeler son secrétaire «afin, dit-il,
d'éviter un coup de main». Il ne cessait de raconter à ses amis toutes
ces persécutions et assurait qu'il était sans cesse espionné. Son
domestique, ayant dû faire remettre une nouvelle serrure à la porte
de son logement, avait naturellement appelé le serrurier voisin, qui
se trouva être celui de l'ambassade. D'Éon se crut alors à la merci
du comte de Guerchy; il vit sa personne en danger et ses papiers sur
le point d'être saisis. Aussi, affolé, n'y tenant plus, il congédia
son domestique et réunit ses fidèles compagnons en un conciliabule où
l'on décida de déménager sur-le-champ. D'Éon, dont la manie d'écrire
ne s'apaisa en aucune circonstance, nous a conservé une sorte de
procès-verbal de cette séance, qui peint bien son état d'esprit:
[63] _Papiers inédits de d'Éon._
«Le conseil des trois, y est-il écrit, après avoir fait bien des
réflexions sur le délogement, a résolu que demain matin les meubles et
les effets seraient transportés sur une charrette, parce qu'en un ou
deux voyages le tout sera délogé... Toutes ces batteries sont prêtes à
démasquer en cas de besoin et la garnison est bien résolue, s'il était
question de capitulation, de sortir de la place, tambour battant, mèche
allumée et avec tous les honneurs de la guerre--_et operibus eorum
cognoscetis eos_[64].»
[64] _Papiers inédits de d'Éon._
D'Éon n'eut pas à faire usage des procédés de guerre dont il menaçait
son ambassadeur. Il élut domicile chez Carrelet de la Rozière, son
parent et son associé dans la mission secrète qui lui avait été
confiée. Il y apporta armes et bagages; puis, toujours en proie à la
même obsession, transforma sa nouvelle habitation, située au cœur
même de Londres, en une véritable forteresse, militairement occupée et
commandée.
M. de Guerchy n'en était plus à s'étonner des allures de d'Éon, et
cependant cet exode clandestin et subit le laissa tout interdit, et
d'autant plus inquiet qu'il commençait à désespérer d'obtenir les
comptes que d'Éon lui devait, mais différait toujours de lui rendre. Il
lui écrivait dès le 9 novembre en son style d'ambassadeur, dont le duc
de Praslin n'avait pas eu tort de se méfier:
J'ai appris hier, monsieur, que vous étiez sorti de la maison que
j'avais louée pour vous et pour le surplus de ceux qui ne pouvaient
pas loger dans celle de milord Holland que j'occupe. J'ignore
quelle peut être la cause de cette détermination de votre part si
précipitée, et sans m'en avoir informé. Ce jour que je fus savoir
de vos nouvelles sur ce que j'avais appris que vous étiez malade,
j'oubliai de vous parler du compte que vous êtes dans le cas de me
rendre pour toutes les différentes sommes que vous avez touchées et
prises sur mon compte; il y a déjà quelque temps que vous me dites
que vous le remettriez sous deux jours; je vous prie instamment de me
l'apporter ou de me le faire remettre incessamment[65].»
[65] Le comte de Guerchy à d'Éon, 9 novembre 1763. (_Papiers inédits
de d'Éon._)
D'Éon n'envoya pas les comptes qui lui étaient réclamés, mais il se
rendit au lever du roi, et lorsque Sa Majesté se fut retirée, il
s'approcha de l'ambassadeur: «Je n'ai pas répondu, monsieur, lui
dit-il, à la lettre que vous m'avez écrite ce matin, parce que je me
suis levé tard. Si j'ai des comptes à rendre, je les rendrai à ma Cour
lorsqu'elle me les demandera. Le ministre plénipotentiaire de France a
vécu aux dépens du roi tout comme l'ambassadeur y vit. D'ailleurs je
suis charmé que vous me fournissiez l'occasion de vous déclarer que je
n'ai jamais été votre intendant, ni ne le serai jamais; je ne suis ni
fait, ni né pour cela.» Et sans laisser à M. de Guerchy le temps de lui
répondre, il lui fit une «profonde révérence» et se hâta de regagner
sa forteresse. Ayant réuni son conseil, il employa toute son éloquence
à persuader à M. de la Rozière que, d'après la tournure que prenaient
les événements, les documents secrets allaient se trouver en danger.
Ils étaient assez volumineux pour être gênants et difficiles à cacher,
en cas d'alerte subite. D'Éon fit si bien que M. de la Rozière s'offrit
lui-même à en faire passer une partie en France. C'était une mission
périlleuse que son rôle assez effacé et l'attitude réservée qu'il avait
adoptée lui rendaient plus facile qu'à tout autre. D'Éon lui remit
une grande partie des documents qu'il possédait; mais il eut bien
soin de conserver par devers lui les pièces les plus importantes, les
plus compromettantes, celles qui pouvaient devenir pour lui une arme
ou tout au moins une garantie dont il saurait tirer parti. Parmi ces
pièces se trouvaient naturellement les minutes relatives à la mission
qui le retenait en Angleterre pour y étudier le projet de débarquement
militaire.
Chargé du mystérieux colis, M. de la Rozière partit quelques jours
plus tard pour Paris, emportant, en outre, sous un pli à l'adresse de
M. Tercier, des lettres qui devaient être remises au roi et à M. de
Broglie. D'Éon y racontait tous les complots qu'il avait cru découvrir;
les tentatives d'empoisonnement, d'enlèvement, d'espionnage dont il
avait été l'objet; se vantant même d'avoir «humilié et mystifié son
ambassadeur» et «d'avoir combattu en dragon pour le roi, pour son
secret et pour le comte de Broglie[66].»
[66] _Note secrète et importante pour l'Avocat_ (le roi) _et son
substitut_ (le comte de Broglie), citée par GAILLARDET, p. 138 (qui
l'a empruntée aux _Mémoires de la chevalière d'Éon_).
Ces lettres, d'une exagération si manifeste, produisirent à Paris un
effet contraire à celui que d'Éon en attendait. Le roi sentit qu'aux
mains d'un tel écervelé sa correspondance pouvait, d'un instant à
l'autre, être saisie par son ambassadeur et revenir à ses ministres.
Tout le plan de sa politique secrète, qu'il avait dissimulé si
jalousement, pouvait ainsi se trouver découvert. Sans consulter le
comte de Broglie ou même M. Tercier, Louis XV se hâta de prendre ses
précautions.
Il envoya un courrier à son ambassadeur à Londres pour lui annoncer
qu'il venait de contresigner une lettre de M. de Praslin requérant
l'extradition de d'Éon; Guerchy devait, dans le cas où il se saisirait
de la personne du chevalier, conserver par devers lui «tous les papiers
qu'il pourrait trouver avec le sieur d'Éon, sans les communiquer à
personne». Ces documents devaient être «tenus secrets pour tout le
monde sans aucune exception» et «demeurer soigneusement cachetés» entre
les mains de l'ambassadeur, qui à son prochain voyage les remettrait
directement au roi. Le sieur Monin, secrétaire du comte de Guerchy
et ami de M. d'Éon, avait reçu pour mission de savoir où ces papiers
pouvaient être déposés[67].
[67] Louis XV au comte de Guerchy, 4 novembre 1763. (BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. I, p. 302.)
Louis XV avait cru ainsi parer à tout événement; il comptait, par
cette demi-confidence, s'assurer la discrétion de Guerchy et empêcher
l'ambassadeur de faire part de ses découvertes au duc de Praslin.
Tercier et le comte de Broglie furent épouvantés de la mesure
précipitée qu'avait prise le roi et que lui-même leur apprit le
lendemain[68]. Ils savaient Guerchy assez maladroit pour tout révéler
par inadvertance, si toutefois son attachement à la maison de Choiseul
ne lui inspirait pas une indiscrétion qui livrerait au ministre le
secret de la politique particulière du roi. Si de pareilles révélations
devaient être mortifiantes pour le roi, elles étaient redoutables pour
les agents secrets aux dépens desquels se traduirait sûrement le dépit
des ministres. Aussi le comte de Broglie, très alarmé, exposa-t-il de
suite au roi ses inquiétudes au sujet des ordres envoyés à Guerchy, et
M. Tercier lui fit part de réflexions non moins pessimistes. Louis XV,
tout à la satisfaction d'avoir échappé à une aussi chaude alerte, prit
à tâche de rassurer ses conseillers: «Si Guerchy, leur écrivait-il,
manquait au secret, ce serait à moi qu'il manquerait, et il serait
perdu; s'il est honnête homme, il ne le fera pas; si c'est un fripon,
il faudrait le faire pendre. Je vois bien que vous et le comte de
Broglie êtes inquiets. Rassurez-vous, moi je suis plus froid[69].»
[68] Louis XV à Tercier, 4 novembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance
secrète_, t. I, p. 302.)
[69] Louis XV à Tercier, 11 novembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance
secrète_, t. I, p. 304.)
Guerchy, il faut lui rendre cette justice, ne semble pas avoir
trompé la confiance du Roi. Soit qu'il s'aperçût du danger qu'il
courrait en risquant des confidences, soit qu'il préférât voir dans
la lettre du roi une marque de confiance dont il voulût se montrer
digne, il ne s'ouvrit de cette affaire qu'à Mme de Guerchy, qui garda
scrupuleusement le secret. L'ambassadeur était du reste assez satisfait
de trouver contre d'Éon des armes nouvelles, car il ne savait plus
comment agir. N'ayant pu réussir par la menace, il avait eu recours
à la flatterie et avait suggéré au duc de Choiseul d'écrire à d'Éon
une lettre de promesses. Le ministre s'y était prêté et avait usé des
termes les plus affectueux:
Qui est-ce qui vous arrête donc là-bas, mon cher d'Éon! abandonnez,
je vous le conseille, la carrière politique et vos tracasseries
ministérielles avec M. de Guerchy pour venir me rejoindre ici, où je
compte vous employer utilement dans le militaire; je vous promets que
vous n'éprouverez aucuns désagréments quand je vous emploierai. Comme
l'arrangement militaire va être consommé bientôt, j'ai prié M. de
Praslin de vous faire revenir; rien désormais ne doit vous arrêter et
vous me ferez grand plaisir de revenir me joindre sans perte de temps
à Versailles; je vous y attends, mon cher d'Éon, avec tout l'intérêt
que vous me connaissez pour vous et les sentiments avec lesquels j'ai
l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur[70].
[70] Le duc de Choiseul à d'Éon, 14 novembre 1763. (_Lettres,
mémoires et négociations_..., p. 108.)
En dépit des termes engageants de cette lettre, d'Éon ne fut point
tenté d'abandonner la lutte stérile et sans issue qu'il avait
entreprise contre son ambassadeur, pour retourner chercher sur de vrais
champs de bataille des succès plus dignes de son brillant passé. Sans
illusions sur l'accueil qu'il aurait trouvé en France, il se borna à
décliner avec respect et reconnaissance les offres du duc de Choiseul.
Il était résolu à ne pas abandonner Londres, où la loi protégeait si
efficacement le domicile de tout citoyen. Pareille sauvegarde était
bien de nature à étonner un Français du dix-huitième siècle, et M. de
Guerchy lui-même n'avait pu encore s'y accoutumer. Il était si peu fait
aux coutumes anglaises qu'il ne sut pas épargner à son gouvernement
un désagréable mécompte. A peine en possession des nouveaux ordres
du roi, il se hâta de soumettre aux ministres anglais la demande
d'extradition que lui avait transmise le duc de Praslin. Malgré tout
le désir qu'ils avaient de tirer d'embarras le malheureux ambassadeur,
les ministres anglais ne crurent pas devoir prendre, de leur propre
autorité, une décision si contraire aux lois et à l'esprit de la
nation; ils portèrent l'affaire devant le conseil du roi. Guerchy fit
de nouvelles démarches, plus pressantes encore, auprès des secrétaires
d'État; mais ce fut en vain, et le roi d'Angleterre exprima seulement
à l'ambassadeur «le regret qu'il éprouvait de ne pas accueillir la
demande de son cousin, le roi de France, les lois de son royaume ne lui
en laissant pas le pouvoir».
L'échec était d'autant plus mortifiant pour Guerchy qu'il avait
entraîné son gouvernement dans cette fausse manœuvre, et il ne
put trouver qu'une mince compensation dans le congé en forme que le
chambellan du roi d'Angleterre fit remettre à d'Éon:
Monsieur,
Le Roi votre maître a fait savoir au Roi mon maître que vous n'êtes
plus son Ministre à la Cour de Londres et en même temps a exigé du
Roi qu'il donnât des ordres pour que vous ne paraissiez plus à la
Cour, et je suis très mortifié de vous dire que j'ai reçu ce matin
des ordres du Roi mon maître de vous communiquer ses intentions
là-dessus.
J'ai l'honneur d'être...