Le duc de Nivernais, ambassadeur de France à Londres.--Difficile
négociation de la paix de 1763.--D'Éon est chargé par le gouvernement
anglais de porter à Paris les ratifications du traité.--Il reçoit la
croix de Saint-Louis.--Le comte de Guerchy est désigné pour succéder
au duc de Nivernais, et d'Éon, nommé ministre plénipotentiaire, fait
l'intérim de l'ambassade.--Le chevalier d'Éon mène à Londres un train
d'ambassadeur et n'entend pas «d'évêque redevenir meunier».--Sa
querelle avec le duc de Praslin et le comte de Guerchy.
Si la paix qu'il s'agissait de conclure avec l'Angleterre était
difficile, le choix qu'on avait fait du négociateur était excellent.
Le duc de Nivernais fut parfaitement accueilli par la société
anglaise, faite pour apprécier les qualités du vrai grand seigneur
et qui les reconnut toutes chez le nouvel ambassadeur de France.
Fils du duc de Nevers et d'une princesse Spinola, il avait épousé
Hélène de Pontchartrain; au crédit que lui donnaient son origine et
ses alliances, il avait su joindre l'amitié particulière de Mme de
Pompadour en organisant à Versailles les comédies dont se servait la
favorite pour retenir le roi. Dans les billets nombreux qu'elle lui
adressait, Mme de Pompadour ne manquait guère d'appeler Nivernais «mon
cher petit époux»; les sobriquets avaient été mis à la mode par le roi
lui-même, et celui-ci marque bien sur quel pied d'intimité on traitait
le duc au château. Il avait du reste des mérites plus solides et plus
rares que les qualités nécessaires au bon courtisan.
Ambassadeur près du Saint-Siège en 1748, au moment où fut publiée la
bulle _Unigenitus_, il avait su à la fois étonner les Romains par le
faste de ses équipages et gagner, par l'habileté de sa diplomatie,
la confiance du pape Benoît XIV. Envoyé ensuite à Berlin, il avait
réussi à séduire Frédéric, malheureusement trop tard pour détacher la
Prusse de l'alliance anglaise, où elle venait de s'engager secrètement.
L'échec de sa mission n'avait eu d'autre cause que les lenteurs et
l'indécision du gouvernement du roi. Aussi nul n'avait pu songer à en
tirer grief contre lui et à tous il avait paru l'homme le mieux fait
pour obtenir des Anglais de moins rigoureuses conditions à une paix
devenue nécessaire à la France. Grand seigneur accompli et négociateur
habile, agréable causeur et charmant écrivain, cavalier et musicien, il
avait su plaire partout et à tous. Personne mieux que lui ne pouvait
donc prétendre à réconcilier deux nations qui se piquent également de
se connaître en gentilshommes, et les Anglais ne s'y trompèrent pas.
Ils lui firent fête, Horace Walpole allant jusqu'à déclarer que «la
France leur envoyait ce qu'elle avait de mieux».
Nivernais avait été choisi comme le meilleur ambassadeur; d'Éon lui
fut adjoint comme le plus habile et le mieux informé des secrétaires.
Mêlé déjà, à maintes reprises, aux affaires les plus délicates et
les plus importantes, il devait être d'un précieux conseil pour son
chef et trouver dans son esprit ingénieux plus d'une ressource pour
la négociation[39]. Tous deux s'embarquèrent à Calais le 11 septembre
1762 et arrivèrent à Londres dès le 14, grâce aux rapides équipages
du duc de Bedford. Si les Anglais avaient paru pressés de recevoir
l'ambassadeur de France, ils devaient mettre moins de hâte à poursuivre
les négociations de la paix. Le parti de l'opposition, qui désirait
continuer la guerre, était à l'affût de tout ce qui pourrait les rompre
et renverser le cabinet de lord Bute. La nouvelle de la prise de la
Havane, parvenue à Londres le 1er octobre, tourna toutes les têtes et,
sous la pression de l'opinion, le roi et le ministère augmentèrent
leurs exigences. Ils demandèrent la Floride, que la France dut, non
sans peine, obtenir de l'Espagne. «Cette maudite Havane, petit époux,
j'en suis dans la frayeur», écrivait Mme de Pompadour au duc de
Nivernais[40]. Il importait que les préliminaires de la paix pussent
être signés avant l'ouverture du parlement anglais, où le parti de
l'opposition ne songeait qu'à renverser le ministère et à reprendre la
guerre. Nivernais craignait du reste qu'une nouvelle victoire navale
des Anglais ne rendît plus dures encore les conditions de la paix: «Je
tremble à présent, écrivait-il à Choiseul, que Lisbonne soit pris avant
cette diable de signature.»
[39] Le duc de Brissac, écrivant au duc de Nivernais pour le
féliciter de la mission qu'on lui confiait en Angleterre, ajoutait à
sa lettre: «Je vous recommande M. d'Éon; mon fils m'a dit que c'était
un véritable dragon à l'armée et au cabinet.» (_Lettres, mémoires et
négociations_..., 2e part., p. 1.)
[40] Cité par Lucien PEREY, _Un Petit Neveu de Mazarin_.--Calmann
Lévy, 1893.
Lisbonne ne fut pas pris, car le 5 novembre Choiseul put annoncer à
Nivernais que les préliminaires de la paix venaient d'être signés à
Fontainebleau. Il ajoutait, avec une satisfaction quelque peu égoïste
et irritante pour l'ambassadeur qui avait eu à Londres la tâche la plus
ingrate, qu'à cette occasion lui-même avait été fait duc et pair sous
le titre de duc de Praslin. Une bonne part du succès de ce premier
accord qui, malgré tout ce qu'il coûtait à la France, fut considéré à
la Cour comme un grand avantage, était dûe en effet à la mission du duc
de Nivernais. Faut-il croire que pour déterminer les ministres anglais
à faire la paix, en dépit de l'opposition, l'ambassadeur de France
dut les acheter, ainsi qu'on l'affirma hautement à Londres quelques
années plus tard, lors du procès en diffamation intenté au docteur
Mulgrave? Cela n'aurait rien d'invraisemblable, car on sait que plus
d'une fois, dans la longue lutte qui remplit l'histoire du dix-huitième
siècle, la France et l'Angleterre essayèrent l'une contre l'autre de
la corruption. Dans tous les cas, d'Éon a raconté comment un jour,
chez le duc de Nivernais, il aurait réussi à «affriander» par du bon
vin de Tonnerre M. Wood, sous-secrétaire d'État du roi d'Angleterre,
et à prendre, pendant que celui-ci buvait à plein verre, copie des
papiers qu'il avait apportés dans son portefeuille et parmi lesquels
se trouvait l'ultimatum qui allait être expédié au duc de Bedford,
ambassadeur de la Cour de Saint-James à la Cour de Versailles. Grâce à
cet audacieux tour de passe-passe, M. de Choiseul, prévenu à l'avance
de toutes les difficultés qui allaient être soulevées, aurait pu amener
plus facilement, plus vite, et sans rien risquer, le duc de Bedford
à composition. On colporta un peu partout en France cette amusante
anecdote, et les journaux anglais de l'opposition ne tardèrent pas à la
recueillir pour en tirer grief contre le ministère.
Les préliminaires étant signés, il ne restait plus aux deux
gouvernements qu'à se mettre d'accord sur certaines questions
secondaires et sur le texte du traité. Cette tâche, rendue assez
ingrate et difficile par le souci de Choiseul de reprendre
quelques-unes des concessions qu'il avait faites dans sa grande hâte
de traiter avant l'ouverture du parlement anglais, occupa Nivernais et
d'Éon pendant trois mois encore. C'est seulement le 10 février 1765
que fut signé à Paris le traité définitif. Cette paix désastreuse, qui
nous coûtait tout un magnifique empire colonial plein de promesses
plus magnifiques encore, fut accueillie en France par des transports,
tandis qu'elle soulevait en Angleterre une véritable réprobation.
D'Éon était trop ambitieux pour ne pas tirer profit pour lui-même de
l'ouvrage auquel il avait été mêlé. Il savait par deux expériences
personnelles qu'il était toujours avantageux de porter à la Cour une
bonne nouvelle et que la satisfaction du roi se traduisait alors par
des faveurs pour le messager. Il avait gagné un brevet de dragons en
portant à Versailles l'accession de l'impératrice Élisabeth au traité
de Versailles, et trois ans plus tard une pension de 2,000 livres en
faisant une commission du même genre. Le nouveau traité qui avait été
si fort désiré et si bien accueilli en France lui vaudrait évidemment
des avantages plus précieux encore, mais il fallait arriver jusqu'au
roi lui-même, non pas mystérieusement comme l'agent du secret, mais
devant la Cour tout entière, comme le secrétaire en titre d'une
ambassade officielle. D'Éon, à qui rien ne semblait impossible, pressa
son chef de demander pour lui au gouvernement anglais la faveur de
porter à Versailles les ratifications de la paix. Pareille désignation
de la part d'un gouvernement étranger, pour une mission considérée
comme fort honorifique, était sans précédents et allait contre tous les
usages. L'ambassadeur consentit toutefois à faire la démarche, quelque
insolite qu'elle fût et bien que le duc de Praslin ne pût en admettre
le succès; celui-ci mettait en garde Nivernais et l'assurait que la
Cour de Londres ne donnerait certainement point pareille mission à un
secrétaire français. Il semble bien aussi que le ministre, impatienté
par l'ambition qu'avait inspirée à d'Éon de trop rapides succès, tenait
à le faire rentrer dans le rang: «Il est jeune, disait-il, et a le
temps de rendre encore des services et de mériter des récompenses; je
m'intéresse à lui et je le mettrai volontiers à portée de les obtenir
avec le temps et le travail[41].»
[41] Le duc de Praslin au duc de Nivernais, 23 février 1763.
(_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 23.)
En dépit des prévisions sceptiques de Praslin, le duc de Nivernais
obtint pour «son petit d'Éon» la faveur difficile qu'il avait demandée.
Ce succès manifestait mieux qu'aucun témoignage le très grand crédit de
Nivernais à la Cour de Londres; aussi l'ambassadeur ne se fit-il pas
faute de plaisanter le ministre sur son incrédulité:
Je suis bien aise que vous ayez été une bête en croyant, mon cher
ami, qu'il était inexécutable de faire porter les ratifications du
roi d'Angleterre par le secrétaire de France, mon petit d'Éon. C'est
que vous ne savez pas à quel point vont la bonté et l'estime qu'on a
ici pour votre ambassadeur, et il n'y a pas de mal que vous l'ayez
touché au doigt en cette occasion, car sans cela vous auriez été
homme à me mépriser toute votre vie, au lieu qu'à présent vous me
considérerez sans doute un peu[42].
[42] Le duc de Nivernais au duc de Praslin, 3 mars 1763. (_Lettres,
mémoires et négociations_..., 2e part., p. 25.)
D'Éon arriva le 26 février à Paris, porteur des ratifications. Praslin
ne manqua pas de remarquer qu'il avait fait «grande diligence» mais,
sans lui tenir rigueur de son succès, s'employa en sa faveur. Il
annonçait le 1er mars à Nivernais que son petit d'Éon aurait la croix
de Saint-Louis et une gratification du roi: «Je crois qu'il sera
content, ajoutait-il; pour moi je le suis fort, car c'est un joli
garçon, bon travailleur, à qui je veux toutes sortes de biens[43].»
D'Éon fut fêté à la Cour et n'eut garde d'y oublier les commissions
dont l'avait chargé son chef. Il donna à Mme de Pompadour des nouvelles
de la chétive santé de son «petit époux» et lui remit des bourses
anglaises qu'elle déclara fort vilaines et «grosses comme des cordes».
La favorite trouva d'Éon «un fort bon sujet» et jugea «MM. les Anglais
très polis de lui avoir donné à apporter le traité». Félicitant
Nivernais d'avoir achevé son ouvrage, elle le pressait de venir faire
«raccommoder sa santé par le bon air de France[44]».
[43] Le duc de Praslin au duc de Nivernais, 1er mars 1763. (_Lettres,
mémoires et négociations_..., 2e part., p. 25.)
[44] Mme de Pompadour au duc de Nivernais. (_Lettres, mémoires et
négociations_..., 2e part., p. 29.)
Le duc de Nivernais ayant en effet terminé à la satisfaction de son
maître l'ouvrage délicat et difficile pour lequel on l'avait envoyé à
Londres, le duc de Praslin ne pouvait songer à prolonger une ambassade
dont son ami avait retiré tout avantage et tout honneur, et qui n'était
plus guère pour ce grand seigneur riche et lettré qu'un honorable exil.
D'ailleurs Nivernais lui-même s'était préoccupé depuis plusieurs mois
déjà de sa succession. Il avait songé à son ami le comte de Guerchy,
lieutenant-général des armées du roi, qui s'était distingué pendant la
guerre de sept ans et jouissait à Versailles d'une grande réputation de
courage. Soldat intrépide, Guerchy n'avait jamais eu l'occasion de se
montrer diplomate et ses amis eux-mêmes doutaient de ses capacités à
le devenir. C'était l'avis de Praslin qui, le 8 janvier 1763, répondait
aux ouvertures que venait de lui faire le duc de Nivernais:
Je suis toujours fort occupé de Guerchy. Je ne sais cependant si nous
lui rendrons un bon office en le faisant ambassadeur à Londres... Je
crains ses dépêches comme le feu; et vous savez combien les dépêches
déparent un homme et sa besogne, quand elles ne sont pas bien faites.
On juge souvent moins un ministre sur la manière dont il fait les
affaires que sur le compte qu'il en rend... Mais il ne sait pas du
tout écrire, nous ne saurions nous abuser là-dessus[45].
[45] Le duc de Praslin au duc de Nivernais, 8 janvier 1763.
(_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 74.)--D'Éon,
au cours de sa querelle à Londres, ne manqua pas d'avancer que
la nomination de Guerchy avait eu une tout autre cause. Il donna
à entendre que Praslin n'aurait rien pu refuser à la comtesse de
Guerchy. Gaillardet a reproduit cette insinuation, dont la source
est plus que suspecte et que la lecture des documents authentiques
fait apparaître comme une calomnie. Il suffira de noter que Nivernais
lui-même, écrivant à Praslin le 17 janvier 1763, s'exprime ainsi
sur le compte de celle qu'il n'eût pas manqué de mieux traiter s'il
avait pu la soupçonner d'être la maîtresse de son correspondant:
«Sans doute il vaudrait mieux qu'il n'y eût jamais ici d'ambassadrice
française; mais je dois vous dire aussi qu'une femme d'un certain
âge et sans aucune prétention de figure comme est celle de notre
ami réussira moins mal qu'une autre et aura moins d'inconvénients.»
(_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 13.)
Guerchy toutefois fut désigné, d'abord parce qu'on ne voulait pas
refuser le candidat du duc de Nivernais, dont tout Versailles chantait
les louanges, et aussi parce qu'en dépit de sa trop juste opinion
des mérites de son ami le duc de Praslin fut heureux d'obliger à
la fois deux de ses intimes. Le 16 février 1763, on en avisa le duc
de Nivernais à Londres. Il fut entendu que d'Éon serait maintenu à
l'ambassade afin de conseiller son nouveau chef et de tenir la plume à
sa place. On le chargerait même de l'intérim et, sur les instances de
Nivernais, Praslin consentit à ce qu'on lui donnât le titre de ministre
résident.
D'Éon se trouvait en France, où il avait apporté les ratifications
du roi d'Angleterre, lorsque Nivernais le rappela à Londres pour lui
remettre l'ambassade. Il tarda quelque peu à se rendre à l'appel de
son chef et se fit même passer pour malade. C'étaient en réalité les
intrigues de la diplomatie secrète qui le retenaient à Paris.
Le comte de Broglie se trouvait alors exilé dans ses terres de
Normandie. Il avait été enveloppé dans la disgrâce de son frère le
maréchal, à qui Mme de Pompadour avait attribué, malgré les faits et
en dépit de l'opinion publique, les responsabilités qu'avait encourues
Soubise pendant la guerre de sept ans. Louis XV n'avait su résister
ouvertement à la favorite; mais, ne voulant point se priver des
services de son ministre secret, il s'était résigné à faire passer par
le château de Broglie tout le réseau de sa politique personnelle. C'est
durant cette retraite momentanée que le comte de Broglie avait étudié
un projet de descente en Angleterre, conçu depuis longtemps déjà, mais
qui n'avait pu recevoir d'exécution pendant les dernières hostilités.
Si la paix actuelle en reculait l'opportunité, elle permettait tout
au moins d'étudier sur place les conditions et les moyens qui en
faciliteraient la réussite. Le roi et le ministre avaient mieux compris
que la nation les désastreuses conditions du traité de Versailles et
tenaient à se mettre promptement en mesure d'en réparer les effets.
Louis XV avait donc examiné avec intérêt le projet qui lui avait été
soumis et l'avait renvoyé à Tercier avec son approbation. C'est chez ce
dernier que d'Éon et le comte de Broglie, qui se trouvait de passage
à Paris, se réunirent pour organiser cette périlleuse mission. D'Éon,
par sa situation à Londres et par son expérience dans ces sortes
d'intrigues, était à même de diriger les recherches. On lui adjoignit
un de ses cousins, le sieur d'Éon de Mouloize, qui devait mettre les
documents à l'abri dans le cas où l'intrigue viendrait à s'ébruiter.
Quant à la partie technique, elle devait être confiée à un ingénieur,
Carrelet de la Rozière. Enfin on jeta les bases d'une correspondance
secrète qui devenait nécessaire pour traiter cette affaire[46]. Le roi
lui-même donna ses instructions:
[46] Les personnages qui devaient figurer dans cette correspondance
durent à l'imagination de d'Éon des surnoms dont voici les
principaux: Le Roi devenait «l'avocat»; Tercier, son «procureur»;
Broglie, son «substitut»; le duc de Nivernais s'appelait le
«mielleux»; le duc de Praslin, «l'amer»; Choiseul, «la porcelaine».
Le chevalier d'Éon recevra mes ordres par le canal du comte de
Broglie ou de M. Tercier sur des reconnaissances à faire en
Angleterre, soit sur les côtes, soit dans l'intérieur du pays, et se
conformera à tout ce qui lui sera prescrit à cet égard, comme si je
le lui marquais directement. Mon intention est qu'il garde le plus
profond secret sur cette affaire et qu'il n'en donne connaissance à
personne qui vive, pas même à mes ministres nulle part[47].
[47] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 293.
Elles furent précisées et commentées dans une lettre que, le 7 mai
1763, le comte de Broglie envoya au chevalier d'Éon à Londres. Il lui
recommandait la plus grande prudence dans sa conduite, l'avertissait
que le caractère défiant du comte de Guerchy rendrait sa tâche secrète
des plus difficiles et qu'il devrait prendre mille précautions pour
mettre les papiers de la correspondance à l'abri de toute surprise.
Il l'établissait gouverneur de M. de la Rozière: «C'est, disait-il,
un pupille un peu sauvage, mais dont vous serez content.» Enfin, en
se félicitant de l'avoir pour «lieutenant dans une besogne aussi
importante qui peut faire le salut et même la gloire de la nation»,
il le remerciait du zèle et de l'attachement qu'il n'avait cessé de
témoigner au maréchal de Broglie et à lui-même[48].
[48] Louis XV au chevalier d'Éon, 3 juin 1763.--Archives des Affaires
étrangères--cité par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II,
p. 30.
La fidélité montrée par d'Éon à une famille aussi suspecte que
l'était devenue alors celle des Broglie avait éveillé la défiance du
duc de Praslin. Aussi le ministre n'avait-il pas hésité à soumettre
le jeune représentant du roi près la Cour de Londres à un véritable
interrogatoire. Il fit mander d'Éon dans son cabinet, où se trouvaient
son premier commis Sainte-Foy et le comte de Guerchy, et sans
préambule lui demanda de raconter la bataille de Fillingshausen, à
laquelle il devait avoir assisté lorsqu'il était aux dragons. D'Éon ne
se fit pas prier et n'hésita point à mettre sur le compte de Soubise
toutes les fautes que l'on attribuait officiellement au duc de Broglie.
Praslin, impatienté, se promenait à grands pas, tapant du pied; puis
l'interrompant soudain: «Je sais, s'écria-t-il, tout le contraire de ce
que vous me dites, et cela par un de mes amis intimes qui s'y trouvait
aussi.» Et en même temps il se tournait vers M. de Guerchy: «Vous
n'avez pas bien vu tout cela, mon cher d'Éon.»
«Le nez du ministre s'allongeait, rapporte d'Éon, et sa mine faisait
des airs sardoniques, car moi de persister et d'assurer, comme je le
ferai toute ma vie, que j'avais bien vu et bien entendu.» Le duc finit
par lui dire: «C'est votre attachement pour les Broglie qui vous fait
parler ainsi?--Ma foi, monsieur le duc, répliqua d'Éon, c'est mon
attachement à la vérité. Vous m'interrogez, je ne puis vous répondre
que ce que je sais par moi-même.»
En sortant de chez le ministre, Sainte-Foy tança fortement d'Éon et
lui conseilla de ne pas rester dans «ce pays où il ne ferait pas
fortune, mais d'aller retrouver ses Anglais». D'ailleurs une nouvelle
tentative pour connaître les véritables sentiments de d'Éon vis-à-vis
du parti Broglie devait être faite, avec plus de délicatesse, par la
duchesse de Nivernais. Se trouvant en particulier dans son cabinet avec
d'Éon, elle lui demanda s'il entretenait une correspondance avec M.
de Broglie. «Non, madame, répondit-il, et j'en suis fâché, car j'aime
beaucoup M. le maréchal de Broglie; mais je ne veux pas le fatiguer de
mes lettres et je me contente de lui écrire au jour de l'an.--J'en suis
bien aise pour vous, mon cher petit ami, répliqua la duchesse, parce
que je vous confierai qu'une grande liaison avec la maison de Broglie
pourrait vous nuire à la Cour et dans l'esprit de Guerchy, votre futur
ambassadeur[49].»
[49] Tous ces détails ont été rapportés par La Fortelle, sous
l'inspiration directe de d'Éon, qui se donne probablement une belle
allure dans le récit, mais qui a certainement montré à la famille
de Broglie un attachement qui ne s'est jamais démenti. Il semble au
contraire que le maréchal et le comte aient fait plus tard très bon
marché de d'Éon, dont la gratitude même était devenue compromettante,
et récemment encore l'historien de la famille, le duc de Broglie,
n'a pas, dans _le Secret du roi_, traité avec l'indulgence qu'on eût
aimé rencontrer sous sa plume un aventurier qui n'oublia jamais ses
premiers protecteurs.
A peine rentré à Londres, où l'attendait le duc de Nivernais fort
impatient de se mettre en route, d'Éon fut reçu «selon les formes
prescrites» chevalier de Saint-Louis par son chef. Il n'avait pas voulu
d'autre parrain. En même temps que sa propre croix, d'Éon rapportait
les présents du roi au ministre de Sardaigne, qui avait été l'un
des négociateurs de la paix. Le comte de Viry reçut «avec beaucoup
de sensibilité et de reconnaissance les bienfaits de Sa Majesté».
C'étaient, avec une lettre autographe, un portrait du roi enrichi de
brillants, ainsi que des tapisseries des Gobelins et des tapis de la
Savonnerie. Le premier mouvement de l'heureux destinataire fut d'aller
montrer ces cadeaux au chef du ministère anglais, lord Bute. Celui-ci,
raconte Nivernais, les «porta sur-le-champ au roi d'Angleterre, qui
trouva les présents magnifiques et la lettre charmante[50]».
[50] Le duc de Nivernais au duc de Praslin, 5 avril 1763. (_Lettres,
mémoires et négociations_..., 2e part., p. 34.)
Le 4 mai, le duc de Nivernais fut reçu en audience de congé par
le roi d'Angleterre, et le 22 il partit pour la France, fatigué
des brouillards de Londres, heureux aussi de retrouver Versailles,
l'Académie et son beau domaine de Saint-Maur.
D'Éon devenait son maître à Londres; il commença aussitôt à jouer le
rôle et à mener le train d'ambassadeur. Il tint table ouverte; on vit
passer chez lui le bailli de Fleury, le chevalier Carrion, ami du duc
de Nivernais, «une députation de l'Académie des sciences qui devait
aller à l'Équateur mesurer le méridien terrestre», des savants, des
gens de lettres: Duclos, Le Camus, Lalande et La Condamine. La comtesse
de Boufflers, dont l'esprit et l'élégance avaient séduit le prince de
Conti et les habitués de l'hôtel du Temple, ne dédaigna pas, lors de
son passage à Londres, de faire les honneurs de l'ambassade, ainsi
qu'en témoigne le billet suivant:
Mme de Boufflers et milady Mary Coke viendront lundi dîner avec M.
d'Éon si cela lui convient; elles amèneront lady Suzanne Stuart. Mme
de Boufflers, pour profiter de la proposition de M. d'Éon, amènera
peut-être encore deux hommes de ses amis s'ils sont revenus de la
campagne, mais elle ne le croit pas. Elle fait bien des compliments
à M. d'Éon; elle l'aidera à faire les honneurs du dîner aux dames,
comme compatriote et comme une personne toute disposée à être de ses
amis.
Elle avertit M. d'Éon que milord Harlderness est revenu, et qu'ainsi
il faudra l'inviter[51].
[51] La comtesse de Boufflers à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Grâce au duc de Nivernais, qui ne se tenait pas quitte envers lui et
continuait en France à s'employer en sa faveur, il reçut en juillet des
lettres qui l'accréditaient auprès du roi d'Angleterre en qualité de
ministre plénipotentiaire.
La fortune et les honneurs étaient venus vite au «petit d'Éon». En
moins de deux ans il était passé du rôle de secrétaire à celui de
représentant du roi près Sa Majesté Britannique et avait troqué le
titre et l'uniforme de capitaine de dragons pour ceux de ministre
plénipotentiaire. L'obscur gentilhomme de Tonnerre pouvait désormais
traiter sur un pied d'égalité avec les ambassadeurs les plus titrés
et les grands dignitaires de la Cour de Londres. Il n'eut garde
d'y manquer, et dès le 25 août, à l'occasion de la Saint-Louis, il
offrait un dîner de gala où se rendirent lord Hertford, lord March,
David Hume et tout le corps diplomatique. Le succès, lui étant venu
trop soudainement, le grisa. Ce n'était point d'ailleurs une aventure
commune que celle de ce jeune homme de naissance très médiocre, engagé
par occasion dans la diplomatie secrète et introduit ensuite par faveur
dans la carrière régulière; gratifié, en récompense de ses services,
d'un brevet de lieutenant de dragons, qui se trouvait, à peine âgé
de trente-six ans, représenter le roi de France près la Cour la plus
magnifique après celle de Versailles et continuer la mission de M. le
duc de Nivernais, pair du royaume. D'Éon ne sentit pas tout ce que
cette rapide ascension à travers les hiérarchies les plus strictes
et les castes les plus fermées avait de surprenant pour ceux qui
l'observaient et de scandaleux pour ceux qui lui portaient envie. Il
était plus dans son caractère d'abuser du crédit que de le ménager. Le
regard qu'arrivé à ce sommet de la fortune il ne manqua pas de jeter
sur sa carrière passée, le souvenir des difficultés de tout ordre dont
il avait dû triompher, loin de l'avertir et de le mettre en défiance,
augmentèrent sa présomption. Il ne se crut pas à l'apogée, mais bien
au premier début sérieux de sa fortune. La tête lui tourna, quoiqu'il
prévînt le reproche et s'en défendît. Il voulut s'imposer aux Anglais,
à ses compatriotes, à son ministre, à son roi lui-même.
Il continuait à faire figure d'ambassadeur en attendant qu'on se
décidât à lui en accorder le titre et à l'égaler ainsi aux premiers
seigneurs de France. Mais si, dans cette folle entreprise, sa volonté
ne s'usait pas, si les ressources de son esprit toujours en éveil ne
diminuaient jamais, son argent fondait à vue d'œil. Il fallait
payer l'aumônier, l'écuyer, les cinq officiers, les quatre laquais, le
suisse, les quatre servants, les deux cochers, les deux palefreniers,
etc., qui composaient son train ordinaire de maison. Ses appointements
n'y suffisant pas, d'Éon dut avoir recours au duc de Praslin pour
obtenir quelques subsides supplémentaires. Il le fit avec une modestie
et un détachement admirablement joués, exposant que seul le caractère
de ministre plénipotentiaire qui était venu le chercher, à son insu,
l'obligeait, bien malgré lui, à porter quelques habits propres et des
dentelles:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le caractère de ministre plénipotentiaire, qui est venu me chercher
à mon insu, ne m'a certainement pas fait tourner la tête, grâce
à un peu de philosophie; il m'a seulement jeté dans des frais
extraordinaires, suivant le mémoire ci-joint, tant en habits pour
moi que pour ceux des domestiques et d'un cocher. Quand j'étais
secrétaire d'ambassade, j'allais tout simplement avec mon uniforme
et mes manchettes de batiste; aujourd'hui il faut malgré moi porter
quelques habits propres et des dentelles. Si les affaires du roi
n'en vont pas mieux, du moins ma bourse en va plus mal; votre bonté
et votre justice ne le souffriront pas. Il y a bientôt dix ans que
je suis politique sans en être ni plus riche, ni plus fier. On m'a
beaucoup promis, et les promesses et les prometteurs n'existent plus.
Jusqu'à présent j'ai toujours semé, et j'ai recueilli moins que ma
semence. Mon bail politique étant heureusement fini, je serai forcé
de mettre la clef sous la porte et de faire une banqueroute générale,
si vous n'avez pas l'humanité de venir à mon secours par quelque
gratification extraordinaire. Plus je travaille avec zèle et courage,
moins je deviens riche: ma jeunesse se passe et il ne me reste plus
qu'une mauvaise santé qui dépérit tous les jours, et plus de vingt
mille livres de dettes. Ces différentes petites dettes me tourmentent
depuis si longtemps que cela absorbe en vérité les facultés de mon
esprit et ne lui permet pas de s'appliquer comme je le voudrais aux
affaires du roi. Le temps de la récolte me paraissant à peu près
arrivé, je vous supplie de prononcer sur mon sort présent et futur,
sur mes appointements et sur les faveurs et grâces que je puis
attendre de votre justice et de votre bon cœur[52]...
[52] Lettre de d'Éon au duc de Praslin, 22 août 1763. (_Lettres,
mémoires et négociations_..., 1re part., p. 23.)
Le duc de Praslin fut d'autant moins disposé à accueillir la requête
qu'il se trouva en même temps saisi de violentes réclamations formées
par le comte de Guerchy contre d'Éon. Non content de s'endetter
lui-même, celui-ci avait dépensé par avance une partie du traitement
du futur ambassadeur. Il considérait du reste ces appointements comme
les siens, car il ne pouvait admettre qu'après avoir été au premier
rang il se retrouvât au second, que «d'évêque il devînt meunier». Il
s'obstinait avec sa ténacité de Bourguignon au rêve chimérique de
conquérir, lui d'Éon, le titre comme les fonctions d'ambassadeur,
de succéder à Londres à son ancien chef Nivernais. En dépit des
avertissements qui lui viennent de tous côtés, des conseils de
modération que ne cessent de lui prodiguer ses protecteurs les mieux
informés et les plus dévoués, le premier commis des affaires étrangères
Sainte-Foy et le duc de Nivernais lui-même, il s'entête et finit par
recevoir du duc de Praslin des remontrances fort méritées:
Je n'aurais jamais cru, monsieur, que le titre de ministre
plénipotentiaire vous fît si promptement oublier le point d'où vous
êtes parti et je n'avais pas lieu de m'attendre à vous voir augmenter
de prétentions à mesure que vous recevez de nouvelles faveurs. 1º
Je ne vous ai point fait espérer le remboursement de votre ancien
voyage de Russie puisque trois de mes prédécesseurs à qui vous
avez fait la même demande n'ont apparemment pas trouvé qu'elle fût
légitime. 2º Vous vous plaignez à moi de vaines promesses qui vous
ont été faites, et ce n'est assurément pas la manière dont j'en ai
agi avec vous. Rappelez-vous que je vous ai reçu à Vienne dans un
temps où je ne pouvais avoir aucune raison de vous obliger, puisque
vous ne m'étiez nullement connu; vous êtes arrivé chez moi malade
et je vous ai guéri; vous en êtes parti dans l'incertitude du sort
qui vous attendait ici, et je vous ai procuré la pension qui vous
a été donnée. Deux ans après, vous trouvant sans occupations, vous
avez eu recours à moi, et je vous ai donné le poste le plus agréable
et l'occasion la plus avantageuse pour vous faire connaître. Vous
êtes enfin venu nous apporter les ratifications de l'Angleterre; ce
voyage vous a été payé comme aurait pu l'être celui de Pétersbourg et
Sa Majesté vous a récompensé comme si vous aviez fait dix campagnes
de guerre. Si ce tableau, monsieur, vous offre des sujets de
mécontentement, je vous avoue que je serai obligé de renoncer à vous
employer de peur de manquer des moyens suffisants pour récompenser
vos services. Mais j'aime mieux présumer que vous en sentirez la
vérité et que vous mettrez à l'avenir plus de confiance en ma bonne
volonté pour vous qu'en des représentations aussi mal fondées. Je
ne dois point oublier de vous dire que je n'ai pas aperçu que le
caractère de plénipotentiaire engageât M. de Neuville à faire ici
aucunes dépenses; je le vois toujours tel qu'il était auprès de M. de
Bedford, et rien ne peut me faire soupçonner la nécessité des frais
extraordinaires auxquels vous vous êtes livré sur le compte de M. de
Guerchy et qui sont extrêmement déplacés. Je ne vous cache pas que
j'ai trouvé très mauvais que vous ayez fait autant de dépense aux
dépens de quelqu'un à qui je m'intéresse autant et qui vous a donné
sa confiance sur ma parole. J'espère qu'à l'avenir vous serez plus
circonspect dans vos demandes et plus attentif à ménager l'argent
d'autrui et que vous vous attacherez autant à lui être utile que vous
l'avez fait auprès de M. le duc de Nivernais.
Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et très
obéissant serviteur[53].
[53] Le duc de Praslin à d'Éon, 13 septembre 1763. (_Papiers inédits
de d'Éon._)
Le duc de Praslin se trompait étrangement s'il espérait avoir le
dernier mot avec son impétueux correspondant. D'Éon, loin de se rendre,
fut exaspéré par la sagesse même des avis qui lui étaient donnés et,
n'écoutant que son dépit, répondit le jour même:
Aussitôt que j'ai eu appris, monsieur le duc, qu'on voulait me donner
malgré moi le titre de ministre plénipotentiaire, j'ai eu l'honneur
d'écrire à M. le duc de Nivernais que je regardais ce titre plutôt
comme un malheur que comme un bien pour moi; en toutes choses, il
faut envisager la fin.
Je suis parti fort jeune du point de Tonnerre, ma patrie, où j'ai
mon petit bien et une maison au moins six fois grande comme celle
qu'occupait M. le duc de Nivernais à Londres. En 1756 je suis
parti du point de l'hôtel d'Ons-en-Bray, rue de Bourbon, faubourg
Saint-Germain. Je suis l'ami du maître de la maison et j'en suis
parti malgré lui pour faire trois voyages en Russie et autres Cours
de l'Europe, pour aller à l'armée, pour venir en Angleterre, pour
porter quatre ou cinq traités à Versailles, non comme un courrier,
mais comme un homme qui y avait travaillé et contribué. J'ai souvent
fait ces courses quoique malade à la mort et une fois avec une jambe
cassée. Malgré tout cela, je suis, si le destin l'ordonne, prêt à
retourner au point d'où je suis parti. J'y retrouverai mon ancien
bonheur. Les points d'où je suis parti sont d'être gentilhomme,
militaire et secrétaire d'ambassade; tout autant de points qui mènent
naturellement à devenir ministre dans les Cours étrangères. Le
premier y donne un titre; le second confirme les sentiments et donne
la fermeté que cette place exige; mais le troisième en est l'école...
Si un marquis, monsieur le duc, avait fait la moitié des choses que
j'ai faites depuis dix ans, il demanderait au moins un brevet de duc
ou de maréchal; pour moi, je suis si modeste dans mes prétentions que
je demande à n'être rien ici, pas même secrétaire d'ambassade[54].
[54] D'Éon au duc de Praslin, 25 septembre 1763. (_Lettres, mémoires
et négociations_..., p. 40.)
D'Éon qui ce jour-là se sentait en verve et, pour le plaisir de faire
des mots, courait au-devant de sa disgrâce ne s'en tint pas encore là.
Par le même courrier il envoyait au comte de Guerchy, qui n'avait cessé
de son côté de l'exhorter à plus de retenue, de pareilles impertinences:
... Je prendrai seulement la liberté de vous observer au sujet du
caractère que le hasard m'a fait donner que Salomon a dit, il y a
bien longtemps, qu'ici-bas tout était hasard, occasion, cas fortuit,
bonheur et malheur, et que je suis plus persuadé que jamais que
Salomon était un grand clerc. J'ajouterai modestement que le hasard,
qui ferait donner le titre de ministre plénipotentiaire à un homme
qui a négocié heureusement depuis dix ans, n'est peut-être pas un des
plus aveugles de ce monde: ce qui m'arrive par le hasard peut arriver
à un autre par bonne aventure...
Un homme quelconque ne peut se mesurer, même dans l'opinion, que
par un ou plusieurs hommes. Il y a même plusieurs proverbes qui
serviraient à prouver la vérité de ceci. On dit communément: il
est bête comme mille hommes, il est méchant comme quatre, il est
ladre comme dix. C'est la seule échelle dont on puisse se servir,
excepté dans certains cas où les hommes se mesurent par les femmes.
Un ambassadeur quelconque équivaut à un demi-homme, ou à un homme
entier, ou à vingt hommes, ou à dix mille. Il s'agirait de trouver
la proportion existant entre un ministre plénipotentiaire, capitaine
de dragons, qui a fait dix campagnes politiques (sans compter
les campagnes de guerre, comme dit M. le duc de Praslin) et un
ambassadeur lieutenant-général qui débute...
J'ai déjà eu l'honneur, monsieur, de vous faire mes sincères
remerciements pour toutes vos offres gracieuses de services; à
l'égard des espérances à venir, j'aurai celui de vous avouer
franchement que je suis le second tome de ma sœur Anne de la Barbe
Bleue, qui regardait toujours et qui ne voyait rien venir, et cela
m'engage souvent à chanter en faux-bourdon ce beau refrain:
Belle Philis, on désespère
Alors qu'on espère toujours.
J'ai l'honneur d'être[55]...
[55] D'Éon au comte de Guerchy, le 25 septembre 1763. (_Lettres,
mémoires et négociations_..., p. 74.)