M. le maréchal prie M. le comte de Guerchy de faire prendre
sur-le-champ par toutes les brigades d'infanterie qui sont à la rive
droite du Weser quatre cent mille cartouches qui s'y trouvent, qu'un
garde-magasin de l'artillerie leur fera distribuer, à l'endroit où M.
d'Éon, porteur de ce billet, les conduira.
Fait à Hœxter, le 19 août 1761.
_Signé_: Le comte DE BROGLIE.
_P.-S._--Il serait bon qu'il vînt sur-le-champ un officier major
avec M. d'Éon, pour faire cette distribution aux troupes sous vos
ordres[38].
[38] _Vie militaire, politique et privée de Mlle
Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée d'Éon de Beaumont_,
par LA FORTELLE.--Paris, 1779.
Est-il vrai, comme d'Éon le raconta plus tard dans les libelles qu'il
fit paraître à Londres contre l'ambassadeur, que le comte de Guerchy
se contenta de mettre l'ordre dans sa poche et de dire à d'Éon:
«Monsieur, si vous avez des poudres vous n'avez qu'à les faire porter
au parc d'artillerie, vous le trouverez à une demi-lieue d'ici»;
qu'en dépit de la discipline, le jeune aide de camp dut galoper après
le lieutenant général pour lui reprendre l'ordre et se charger tout
seul de remplir les instructions du maréchal? Le comte de Guerchy se
garda naturellement d'en convenir, traita de folle invention toute
cette histoire, et le témoignage tardif et intéressé d'un être aussi
passionné et peu sincère que d'Éon ne peut être accepté que sous bien
des réserves.
Quoi qu'il en soit, il était curieux de noter cette première rencontre
sur le champ de bataille de deux officiers qui devaient trois ans plus
tard, réunis dans la même ambassade, se brouiller avec tant d'éclat et
étonner par le scandale de leur querelle l'Europe tout entière.
Mais, en dépit de sa belle conduite militaire et du goût qu'il prenait
à faire, sur de vrais champs de bataille, le métier de dragon après
avoir fait dans les chancelleries ce qu'il appelait «le métier de
scribe et de pharisien», d'Éon n'avait pu attendre, pour quitter
l'armée, les préliminaires de la paix qui furent signés au mois de
septembre 1762. Dès la fin de décembre 1761, un ordre du ministère
l'avait fait revenir à Paris; il était question de le renvoyer à
Saint-Pétersbourg, où il avait fait avec tant de bonheur ses premières
armes diplomatiques, et de lui donner la succession du baron de
Breteuil. Une fois encore il allait changer de carrière, mais en y
gagnant un nouvel avancement. Il partit donc de Cassel, où il se
trouvait avec l'état-major du maréchal de Broglie, emportant le
certificat qui relatait ses belles actions militaires et arriva en
France dans les premiers jours de l'année 1762. Il était à peine en
route que la tsarine mourait, emportant dans sa tombe l'ambassade de
d'Éon. Si, en dépit de l'infériorité de son grade et de la petitesse
de sa naissance, il s'était trouvé désigné aux yeux du ministre et du
roi pour remplir une mission de confiance auprès de la tsarine qui
le connaissait depuis plusieurs années et à maintes reprises lui
avait marqué sa bienveillance, l'avènement d'un nouveau souverain à
Saint-Pétersbourg ôtait bien de leur poids à ces raisons particulières,
et toutes les barrières de caste et de hiérarchie se dressaient de
nouveau devant l'ambition de l'ardent Bourguignon.
En effet, au lieu d'envoyer d'Éon en Russie, où l'on s'était décidé à
laisser le baron de Breteuil, le ministère avait songé à utiliser dans
les négociations de la paix la hardiesse entreprenante et l'habileté
heureuse du jeune diplomate. Le duc de Choiseul l'avait donné pour
secrétaire au duc de Nivernais, choisi comme le négociateur le plus
subtil et le plus adroit de toute la France pour aller conclure une
paix difficile avec les Anglais.