D'Éon va rejoindre en Russie le marquis de L'Hospital.--Ambassade du
baron de Breteuil.--D'Éon revient en France, porteur de l'accession
de la Russie au traité de 1758.--Il quitte la diplomatie pour l'armée
et est nommé aide de camp du maréchal de Broglie.--Sa belle conduite
pendant la guerre de sept ans.--Il rentre dans la diplomatie pour
accompagner à Londres le duc de Nivernais.
L'esprit ardent de d'Éon, sous l'aiguillon du succès et de l'espérance,
s'accommodait mal en effet de cette inaction momentanée; les
témoignages flatteurs qu'il recueillit à Compiègne--où il était allé
les chercher--du roi et de la Cour ne parvinrent pas à calmer son
impatience. Il se présenta à l'hôtel du Temple pour rendre compte au
prince de Conti du médiocre résultat de sa mission secrète et savoir,
en vue de son départ, quelle suite il devrait y donner. Il n'était plus
question du duché de Courlande et du commandement général des troupes
russes. Louis XV avait déjà semblé se désintéresser de ce projet et
s'il permit à d'Éon de voir son ancien ministre secret, il différa de
lui donner des instructions à cet égard; puis bientôt, craignant de
compliquer une situation déjà délicate à Pétersbourg, il abandonna
définitivement les intérêts d'un cousin qui avait osé déplaire à Mme
de Pompadour.
Cependant le départ de d'Éon venait d'être fixé au 21 septembre. Ses
sollicitations avaient été entendues par le ministre; Tercier désirait
également le voir rejoindre son poste, et M. de L'Hospital, à qui il
avait pu révéler, en une courte entrevue, sa finesse et la connaissance
qu'il avait du pays et des gens, le pressait de revenir:
Mon cher petit, lui écrivait-il, j'ai appris avec peine votre
accident et avec grand plaisir vos entrevues avec _le vieux et le
nouveau testament_. Venez pratiquer l'évangile avec nous et comptez
sur mon amitié et mon estime[20].
[20] Cité par GAILLARDET, _Mémoires sur la chevalière d'Éon_, p. 66.
Le pauvre ambassadeur se trouvait en effet, à peine arrivé, dans la
plus fausse, la plus ennuyeuse situation. Il était en Russie pour
achever le rapprochement des deux Cours, et un incident, léger en
apparence, venait entraver sa mission, menaçait de compromettre une
alliance si laborieusement acquise et de ruiner cette politique
nouvelle qui devait porter remède aux erreurs passées.
Élisabeth, qui à aucun moment ne s'était découragée de faire à la
France des avances souvent flatteuses, quelquefois pécuniairement
intéressées, mais toujours poliment éludées, venait de trouver une
occasion de marquer avec éclat les sentiments qu'elle avait voués à
la personne du roi, en même temps que sa sympathie pour ses nouveaux
alliés. Marraine de l'enfant qui allait naître de la grande-duchesse,
elle voulait que Louis XV le tînt avec elle sur les fonts baptismaux.
Elle avait mis à son désir toute l'intensité et la ténacité d'un
caprice féminin et lorsque, dans le Conseil, on lui avait suggéré un
autre choix, elle avait répondu: «Non, non, je ne veux que Louis XV
et moi...»[21] Woronzow pressentit M. de L'Hospital qui fit part au
ministre de l'offre impériale.
[21] Le marquis de L'Hospital au comte de Bernis, 16 septembre
1757.--Archives des Affaires étrangères.
Avec une opiniâtreté qui serait inexplicable s'il n'avait donné maint
exemple de semblables scrupules, le roi ne voulut point accepter
des «engagements qui obligent à veiller autant qu'on le peut à ce
que l'enfant soit élevé dans la religion catholique[22]». Élisabeth
fut fort dépitée de voir repousser ainsi ses avances, et les motifs
étaient faits pour la surprendre de la part d'un monarque qu'elle
avait des raisons de croire plus sceptique encore qu'elle-même. Elle
ne choisit point d'autre parrain et l'enfant reçut dans ses bras le
baptême. Le marquis de L'Hospital, craignant que la blessure faite à un
amour-propre royal et féminin ne fût habilement envenimée par le parti
hostile à la France que menait Bestuchef, attendait impatiemment le
retour de d'Éon dont il connaissait la faveur auprès de l'impératrice.
L'adroit secrétaire ne trompa point la confiance de son chef; il
était instruit à merveille des intrigues d'un palais où lui-même
manœuvrait depuis deux ans; aussi fit-il si bien que le parti du
vice-chancelier Woronzow reprit le dessus et se trouva vite assez fort
pour s'attaquer à celui du tout puissant chancelier.
[22] Le comte de Bernis au marquis de L'Hospital, 16 octobre
1757.--Archives des Affaires étrangères.
D'Éon, lors de son passage au milieu des troupes russes, avait
acquis la certitude qu'Apraxin entretenait avec le chancelier une
correspondance secrète. L'inaction du maréchal après la victoire qu'il
avait remportée à Gross-Joegendorf sur les Russes, la défaite qu'il
s'était si vite fait infliger à Narva ne laissaient aucun doute sur les
ordres qui lui étaient transmis en sous main et contre la volonté de
la souveraine. Averti par d'Éon qui était parvenu à savoir l'endroit
où Bestuchef tenait cachés ses documents secrets, Woronzow n'hésita
pas à dénoncer à la tsarine la trahison qui menaçait de faire échouer
complètement une campagne si heureusement entreprise; Élisabeth passa
définitivement au parti favorable à la France et la perte de Bestuchef
fut résolue quelques jours après[23].
[23] «..... J'ai indiqué au vice-chancelier Woronzow le lieu caché
où il trouverait sa correspondance secrète avec le roi de Prusse, le
maréchal Apraxin et le général Totleben depuis le commencement de
la guerre entre la Russie et la Prusse et qu'il donnait des ordres
secrets tout contraires à ceux qu'il faisait expédier publiquement en
sa chancellerie.» (_Papiers inédits de d'Éon._)
Au cours d'une audience accordée par l'impératrice au marquis de
L'Hospital, à peine remis d'une longue maladie, et comme celui-ci se
plaignait des procédés du chancelier à son égard, si peu conformes
aux bontés de la souveraine, «le comte Bestuchef, qui était suivant
l'usage derrière la droite de l'impératrice, s'élança comme un furieux
et sortit avec des yeux étincelants qui firent craindre pour la nuit
quelque catastrophe». Il se retira dans son palais; mais le lendemain
l'impératrice l'invitait à assister à son conseil. Il prétexta
une maladie, mais ne put éluder un second ordre. Un récit de son
arrestation, trop pittoresque pour n'avoir point été pris sur le vif,
nous a été transmis par La Messelière:
Bestuchef, comptant que le voile de ses artifices n'était point
encore déchiré, monta en carrosse avec tout l'appareil de sa place.
En arrivant au péristyle du palais il fut fort étonné de voir la
garde des grenadiers, qui prenait ordinairement les armes pour
lui, environner la voiture par un mouvement qui se fit de droite
et de gauche. Un lieutenant général major des gardes le constitua
prisonnier et monta à côté de lui pour le reconduire sous escorte
dans son palais. Quelle fut sa surprise en y arrivant de le voir
investi par quatre bataillons, des grenadiers à la porte de son
cabinet et le scellé mis sur tous ses papiers! Il fut, selon l'usage,
déshabillé tout nu et privé de rasoirs, canifs et couteaux, ciseaux,
aiguilles et épingles. Son caractère atroce et inébranlable le fit
sourire sardoniquement malgré tous les témoignages qu'on devait
trouver contre lui dans ses papiers. Quatre grenadiers, la baïonnette
au bout du fusil, tenaient perpétuellement les quatre coins de son
lit, les rideaux ouverts. On ne put savoir où il avait caché un petit
billet qu'il avait provisoirement écrit et qu'il voulait faire passer
à la grande-duchesse. Il demanda le médecin Boirave, que l'on fit
venir. Lorsqu'il voulut lui toucher le pouls, il tenta de glisser
dans la main du médecin ce billet; mais celui-ci, n'ayant pas entendu
ce que cela signifiait, laissa tomber le billet à terre. Le major
de garde le ramassa et on n'a pas su ce qu'il contenait. Le pauvre
médecin comptant être pris à partie éprouva un tel saisissement que
trois jours après il fut suffoqué[24].
[24] LA MESSELIÈRE, _Voyage à Saint-Pétersbourg_, Paris, 1803.
Les papiers du chancelier ne laissèrent aucun doute sur ses
manœuvres secrètes. Accusé de haute trahison, il dut à la clémence
d'Élisabeth de ne pas être condamné à la peine capitale et fut exilé
en Sibérie. Plus de dix-huit cents personnes avaient été arrêtées;
Apraxin venait de se suicider; un courant plus favorable aux intérêts
français allait se former sous l'impulsion de Woronzow, qui recueillit
la succession de son rival.
D'Éon, dont le rôle en cette affaire fut si actif et si heureux, avait,
si l'on en croit La Messelière, sauvé sans le savoir sa propre tête. Il
s'était, en tout cas, créé des droits à la reconnaissance de Woronzow
en même temps que de nouveaux titres à la confiance d'Élisabeth; aussi
eut-on l'idée de l'attacher au service de la Russie et la demande en
fut faite officiellement par le marquis de L'Hospital à l'abbé de
Bernis. Le ministre et M. Tercier, se trouvant ici dans les mêmes
sentiments, ne s'opposèrent point à une combinaison suggérée sans
doute par la tsarine elle-même et qui fixait auprès d'elle un agent
estimé à la fois du ministère et du secret. D'Éon, bien que flatté
d'une offre qu'il n'omettra de relater dans aucun de ses projets de
mémoires, ne crut pas cependant devoir l'accepter. La faveur dont il
jouissait à Versailles, une carrière brillamment commencée dans la
diplomatie, une porte ouverte à ses ambitions dans l'armée, tout lui
promettait un avenir assez enviable dans son propre pays. Il savait
aussi que les étrangers parvenaient rarement à de hautes situations
en Russie. La fortune y était d'une inconstance particulière et sa
roue se brisait le plus souvent sur le chemin de la Sibérie. Enfin sa
santé commençait à se ressentir des rigueurs du climat. Il n'hésita
pas à refuser. «Si j'avais un frère bâtard, écrivait-il à Tercier, je
l'engagerais, je vous assure, à prendre cette place; pour moi, qui suis
légitime, je suis bien aise d'aller mourir comme un chien fidèle sur
mon fumier natal[25].» En remerciant l'abbé de Bernis, «il le suppliait
de l'oublier toujours lorsqu'il s'agirait d'une fortune qui éloigne et
fasse quitter entièrement la France[26]».
[25] D'Éon à Tercier, juillet 1758.--GAILLARDET, p. 74.
[26] D'Éon au comte de Bernis, juillet 1758.--GAILLARDET, p. 75.
Le ministre n'insista pas et le félicita même de son attachement à
son pays. A ce moment d'Éon avait d'ailleurs d'autres projets en
tête. Il était las de la Russie, où il craignait de voir, pendant
longtemps encore, se consumer inutilement une activité qui aspirait
à d'autres champs de bataille. Il avait suivi de son poste la triste
campagne de 1757, qui s'était terminée pour l'armée française par
la sanglante défaite de Rosbach. Les courriers arrivés en mars à
l'ambassade n'avaient pas apporté de meilleures nouvelles: le Hanovre
venait d'être évacué et les troupes du comte de Clermont, contraintes
d'abandonner la Westphalie, avaient dû repasser le Rhin. De tous côtés
les hostilités étaient reprises avec une nouvelle vigueur. D'Éon,
dont l'humeur inquiète s'impatientait de n'avoir pu faire encore ses
premières armes, désirait rejoindre son régiment avant que la guerre
fût finie: «Son honneur et son amour-propre, disait-il, souffriraient
trop de le faire après la paix[27].»
Il se décida donc à écrire, le 14 avril, au ministre de la Guerre
pour solliciter un brevet de capitaine. Le maréchal de Belle-Isle
ne lui refusa pas ce rapide avancement. Moins de trois mois après,
d'Éon recevait une commission de capitaine réformé à la suite de son
régiment; mais il devait encore une fois prendre patience et renoncer
pour le moment à ses projets belliqueux.
Les événements ne lui avaient pas permis, en effet, de quitter
Saint-Pétersbourg. La politique secrète du roi rendait sa présence
nécessaire auprès de l'ambassadeur, dont il devait sans cesse
surveiller et souvent même inspirer les actes. Le duc de Choiseul,
successeur de Bernis au ministère des Affaires étrangères, venait
d'informer le marquis de L'Hospital du traité, signé le 30 décembre
1758, qui unissait plus étroitement Louis XV et Marie-Thérèse dans
une politique d'action contre la Prusse. L'ambassadeur avait pour
tâche d'obtenir l'accession de la Russie à cet accord. Il devait en
outre laisser entendre à la tsarine que sa médiation entre la France
et l'Angleterre serait bien accueillie du cabinet de Versailles, qui
en retour se montrerait moins attaché aux intérêts de la Pologne. Les
circonstances pouvant rendre précieux l'appui de la grande-duchesse,
on serait contraint de lui témoigner plus d'égards, et la tsarine ne
devrait pas en prendre ombrage.
[27] D'Éon au marquis de L'Hospital, 23 juillet 1760. (_Papiers
inédits de d'Éon._)
Ce double jeu n'était pas fait pour séduire l'ambassadeur qui,
détestant les intrigues, n'y eût pas réussi et ne s'en mêlait point.
Il avait su plaire à Élisabeth et tenait particulièrement à conserver
son estime. Son esprit fin, ses belles manières, une libéralité que
Louis XV qualifiait d'excessive, lui avaient attiré les sympathies de
la Cour. S'il réalisait parfaitement le type du grand seigneur que l'on
avait d'abord recherché pour représenter dignement la France auprès
d'une Cour fastueuse, son âge, ses infirmités et un manque d'énergie
naturel l'empêchèrent de recueillir les fruits d'une alliance qu'il
se bornait à entretenir et fortifier de son mieux. Il jugeait que
c'était la partie essentielle de sa mission et se reposait sur d'Éon,
auquel il avait voué une véritable affection, du soin de régler les
affaires courantes. Le cas qu'il faisait des connaissances de son jeune
secrétaire, de son expérience des choses et des gens de la Russie,
l'avait accoutumé à ne prendre aucune décision sans avoir consulté
«son petit d'Éon», dont le rôle d'agent secret se trouvait ainsi
singulièrement facilité. Aussi ne manqua-t-il pas de lui communiquer
les instructions qu'il venait de recevoir du duc de Choiseul.
D'Éon en connaissait déjà le sens. Mais par une lettre de Tercier il
avait appris également que le roi ne consentirait en aucune façon à
laisser Élisabeth s'agrandir aux dépens de la Pologne; c'était lui
donner dans le nord de l'Europe une prépondérance que l'offre de
médiation viendrait confirmer. A ce prix Louis XV préférait continuer
la guerre avec l'Angleterre. Enfin il ne désirait aucun changement dans
l'attitude que l'on avait adoptée vis-à-vis de la grande-duchesse[28].
D'Éon, sans en découvrir l'inspirateur, fit valoir ces considérations
auprès du marquis de L'Hospital, qui se contenta de négocier la
ratification du traité, mais attendit pour s'avancer sur les autres
points des ordres plus pressants. Ceux-ci arrivèrent bientôt. Choiseul,
impatienté d'une inaction si contraire aux ordres transmis, écrivit
à l'ambassadeur une lettre, dont le caractère intime et affectueux
tempérait seul la vivacité des termes et où il le mettait en demeure
d'obéir ou de demander son rappel[29].
[28] A. VANDAL, _Louis XV et Élisabeth de Russie_.--Paris, Plon,
1896, p. 359.
[29] Lettre particulière du duc de Choiseul au marquis de L'Hospital,
2 octobre 1759.--Archives des Affaires étrangères.
D'Éon renouvela ses instances auprès du marquis de L'Hospital et
n'épargna rien pour le dissuader de se lancer dans des intrigues qui
pouvaient ne pas rencontrer l'approbation du roi. Il parvint ainsi à
faire différer pendant plus d'un an un projet que les revers infligés à
Frédéric par les Russes firent abandonner au ministre lui-même[30].
[30] C'est à ces événements que d'Éon fait allusion, avec une
fierté digne d'un meilleur objet, dans une lettre qu'il écrivait à
Beaumarchais, le 17 janvier 1776: «C'est moi qui, par l'ordre secret
de mon maître, à l'insu du grand Choiseul, ai fait durer trois ans de
plus la dernière guerre.»--Cité par GAILLARDET, p. 406.
N'ayant pu obtenir ce qu'il désirait d'un ambassadeur que son amitié
l'empêchait de frapper, Choiseul s'était décidé à lui donner en quelque
sorte un coadjuteur. Il avait envoyé à Saint-Pétersbourg, avec le titre
de ministre plénipotentiaire, le baron de Breteuil, jeune homme que ses
capacités, sa distinction et une grande fortune mettaient à même de
plaire à la grande-duchesse et à la jeune Cour. Le roi avait approuvé
officiellement cette mission; mais comme elle était contraire à sa
politique personnelle, il avait voulu en annuler l'effet et s'était
résolu à initier le baron de Breteuil au secret. Il avait signé une
longue lettre, préparée par Tercier, pour inviter d'Éon à mettre le
nouvel envoyé au courant des vues particulières du roi[31].
[31] Louis XV au chevalier d'Éon, 7 mars 1760.--BOUTARIC,
_Correspondance secrète_, t. I, p. 248.
Le rôle de d'Éon allait se trouver ainsi fort diminué. Après
avoir intrigué pendant cinq ans et servi d'intermédiaire dans la
correspondance secrète de Louis XV et d'Élisabeth, après avoir
travaillé aux négociations de divers traités, il voyait sa carrière
subitement entravée dans la diplomatie. Aussi songea-t-il de nouveau
à la poursuivre dans l'armée. Il n'avait pas cessé d'ailleurs
d'entretenir les meilleures relations avec les chefs du régiment à la
suite duquel il figurait. A diverses reprises il s'était rappelé de
Saint-Pétersbourg au souvenir de son colonel, le marquis de Caraman, et
de son camarade, le capitaine de Chambry. Il avait même eu l'attention
de rechercher des fourrures pour le duc de Chevreuse, colonel général
des dragons, qui lui en avait marqué sa reconnaissance par un aimable
billet:
A Paris, ce 23 novembre 1760.
Je reçois, monsieur, votre lettre et la peau d'écureuil volant de
Sibérie que vous me faites le plaisir de m'envoyer. Elle est très
belle et je vous en rends mille grâces; mais je vous supplie de
vouloir bien m'en mander le prix, parce que je la garderai avec soin
et n'en ferai aucun usage jusqu'à ce que vous m'ayez fait le plaisir
de me le marquer.
Je vous prie de ne jamais douter de tous les sentiments avec lesquels
je suis plus que personne, monsieur, votre très humble et très
obéissant serviteur.
Le duc DE CHEVREUSE[32].
[32] _Papiers inédits de d'Éon._
Les études historiques auxquelles il s'était livré dans le loisir que
lui laissaient les négociations (et dont le titre seul révèle bien
le manque de mesure qu'il apportait en toutes choses) n'avaient pu
attacher d'Éon au genre de vie qu'on menait en Russie[33]. Au mois de
juillet 1760, il avait perdu tout courage; sa santé s'était gravement
altérée; il suppliait le marquis de L'Hospital de le laisser revenir
en France:
[33] _Considérations historiques sur les impôts des Égyptiens,
des Babyloniens, des Perses, des Grecs, des Romains, et sur les
différentes situations de la France par rapport aux finances depuis
l'établissement des Francs dans la Gaule jusqu'à présent._
Votre Excellence sait que depuis plus de dix-huit mois je suis plus
souvent malade qu'en santé. M. Poissonnier m'a conseillé sérieusement
d'aller sucer mon air natal pour reprendre mes anciennes forces.
Quoique je ne craigne ni la mort ni les médecins, et quoique je sois
très persuadé qu'il n'est point réservé à la faculté d'épouvanter
vos secrétaires d'ambassade, cependant je sens en moi-même un
affaissement de la nature plus fort que tous les raisonnements des
docteurs, qui m'avertit de ne pas m'enterrer dans un cinquième hiver
en Russie... En acquérant encore quelques connaissances de plus dans
la politique, je puis aspirer à faire quelque chose de mieux que le
métier de scribe et de pharisien[34].
[34] Lettre particulière et secrète au marquis de L'Hospital, 23
juillet 1760. (_Papiers inédits de d'Éon._)--M. Poissonnier était
un médecin que Louis XV avait envoyé à Élisabeth sur sa demande. La
correspondance secrète qu'ils entretinrent paraît n'avoir roulé que
sur des sujets intimes ou des généralités sans intérêt.
M. de L'Hospital ne retint pas plus longtemps auprès de lui son petit
d'Éon et le chargea de porter à Versailles l'accession de la Russie au
traité de 1758 et les ratifications de la convention maritime avec la
Russie, la Suède et le Danemark.
D'Éon quitta Saint-Pétersbourg, décidé à n'y jamais revenir, emportant
avec lui des témoignages élogieux de M. de L'Hospital et du baron de
Breteuil et des lettres de recommandation auprès du ministre de la
Guerre. La tsarine avait daigné lui faire remettre une boîte enrichie
de diamants, et comme il prenait congé de Woronzow, le chancelier lui
aurait dit: «Je suis fâché de vous voir partir, quoique votre premier
voyage ici avec le chevalier Douglas ait coûté à ma souveraine plus de
deux cent mille hommes et quinze millions de roubles[35]».
[35] _Papiers inédits de d'Éon._
Arrivant ainsi que la première fois porteur de fort bonnes nouvelles,
le messager fut de nouveau bien reçu à Paris comme à Versailles. Le duc
de Choiseul lui fit accorder une pension de 2,000 livres sur le trésor
royal et promit de s'occuper de sa carrière.
D'Éon, que le voyage avait épuisé, venait d'être atteint de la
petite vérole. Il dut se soigner et attendre jusqu'au printemps la
réalisation d'un rêve longuement caressé. Enfin, au mois de février
1761, il put demander au duc de Choiseul, ministre de la Guerre, «de
lui permettre de servir pendant la campagne prochaine en qualité d'aide
de camp de M. le maréchal et de M. le comte de Broglie à l'armée du
Haut-Rhin et de lui accorder une lettre de passe à la suite du régiment
d'Autichamp-Dragons qui sert dans la même armée, le régiment du colonel
général étant employé cette année-là sur les côtes».
Le ministre se montra tout disposé à lui donner satisfaction et à
l'envoyer à l'armée; mais ce n'était pas assez pour d'Éon de recevoir
cette destination officielle, il lui fallait encore l'agrément
particulier du roi, dont il n'avait pas cessé d'être l'agent secret
durant ses séjours en Russie. Le comte de Broglie dont il voulait
devenir l'aide de camp et qui aussi bien continuait à suivre de
l'armée les affaires de la politique secrète, soumit son désir au
souverain et en obtint cette réponse:
A Marly, ce 31 mai 1761.
... Je ne sache point que nous ayons présentement besoin du sieur
d'Éon; ainsi vous pourrez le prendre pour aide de camp, et d'autant
mieux que nous saurons où le prendre si cela était nécessaire[36].
[36] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 265.
D'Éon fut nommé aussitôt et partit sans délai pour l'armée où, à peine
arrivé, il eut à payer de sa personne. A Hœxter on lui confie
l'évacuation des poudres et des effets du roi qui étaient restés dans
la place: il en charge les bateaux amarrés sur les bords du Weser et
passe le fleuve à diverses reprises sous le feu de l'ennemi. Peu de
temps après, dans un engagement qui eut lieu à Ultrop, près de Soeft,
il est blessé au visage et à la cuisse. Le 7 novembre 1761, à la tête
des grenadiers de Champagne et des Suisses, il attaque les montagnards
écossais qui s'étaient embusqués dans les gorges de montagnes voisines
du camp d'Himbeck, il les déloge et les poursuit jusqu'au camp des
Anglais. Enfin à Osterwick, prenant le commandement d'une petite troupe
d'un peu plus de cent dragons et hussards, il charge avec intrépidité
le bataillon franc-prussien de Rhées qui, établi près de Wolfenbüttel,
coupait les communications de l'armée française, et son attaque est
si prompte que l'ennemi débandé met bas les armes et qu'il se trouve
avoir fait près de huit cents prisonniers. Le prince Xavier de Saxe
profita de cette action hardie pour faire avancer ses troupes et
s'emparer de Wolfenbüttel. Tous ces hauts faits, que d'Éon racontait
complaisamment, et qu'il fit enregistrer par son biographe La Fortelle,
sont d'ailleurs attestés par le certificat qu'en quittant l'armée il se
fit donner par le maréchal et le comte de Broglie:
Victor-François, duc de Broglie, prince du Saint-Empire, maréchal de
France, chevalier des ordres du roi, commandant en Alsace, gouverneur
des ville et château de Béthune et commandant l'armée française sur
le Haut-Rhin;
Et Charles, comte de Broglie, chevalier des ordres du roi,
lieutenant-général de ses armées et maréchal-général des logis de
celle du Haut-Rhin.
Nous certifions que M. d'Éon de Beaumont, capitaine au régiment
d'Autichamp-Dragons, a fait la dernière campagne avec nous en qualité
de notre aide de camp; que pendant le courant de ladite campagne nous
l'avons chargé fort souvent d'aller porter les ordres du général et
que dans plusieurs occasions il a donné des preuves de la plus grande
intelligence et de la plus grande valeur, notamment à Hœxter en
exécutant, en présence et sous le feu de l'ennemi, la commission
périlleuse de l'évacuation des poudres et autres effets du roi; à la
reconnaissance et au combat près d'Ultrop, où il a été blessé à la
tête et à la cuisse, et près d'Osterwick, où, s'étant trouvé second
capitaine d'une troupe de quatre-vingts dragons, aux ordres de M. de
Saint-Victor, commandant les volontaires de l'armée, ils chargèrent
si à propos et avec tant de résolution le bataillon franc-prussien
de Rhées qu'ils le firent prisonnier de guerre, malgré la grande
supériorité de l'ennemi; en foi de quoi, nous lui avons délivré le
présent certificat, signé de notre main, et avons fait apposer le
cachet de nos armes.
Fait à Cassel, le 24 décembre 1761.
_Signé_: Le maréchal duc DE BROGLIE.
Le comte DE BROGLIE.
Et plus bas:
Par Monseigneur,
_Signé_: DROUET[37].
[37] _Vie militaire, politique et privée de Mlle
Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée Éon ou d'Éon de
Beaumont, écuyer, etc., etc._, par M. DE LA FORTELLE.--Paris, 1779;
1 vol. in-12, p. 68.
L'original de ce certificat a été perdu; mais d'Éon lui-même en publia
le texte à Londres en 1764; lors de ses démêlés avec le comte de
Guerchy, le maréchal et le comte de Broglie étaient encore vivants,
aussi l'exactitude de ce témoignage n'est-elle pas douteuse.
C'est qu'en effet d'Éon s'était rencontré à l'armée de Broglie avec
un personnage qui devait exercer plus tard une influence décisive sur
sa destinée, briser sa carrière régulière et le lancer dans une série
d'aventures plus étranges les unes que les autres; où il devait ruiner
ses brillantes qualités et perdre en une extravagante métamorphose
jusqu'à sa dignité d'homme. Le comte de Guerchy, futur ambassadeur
de France en Angleterre, était alors lieutenant général dans l'armée
du maréchal de Broglie; le 19 août 1761, jour où l'armée française
exécutait le passage du Weser sous Hœxter, le capitaine d'Éon fut
chargé par son chef de lui porter l'ordre suivant: