CHAPITRE PREMIER

Enfance et jeunesse de d'Éon.--Ses premiers succès et ses

premiers protecteurs.--Entrée dans la diplomatie.--Le «Secret du

roi».--Mission en Russie.--Les négociations du chevalier Douglas et

l'alliance avec la Russie.--Retour triomphant de d'Éon.

«Si vous voulez me connaître, monsieur le duc, je vous dirai

franchement que je ne suis bon que pour penser, imaginer, questionner,

réfléchir, comparer, lire, écrire, ou pour courir du levant au

couchant, du midi jusqu'au nord et pour me battre dans la plaine ou sur

les montagnes. Si j'eusse vécu du temps d'Alexandre ou de Don Quichotte

j'aurais été sûrement Parménion ou Sancho Pança. Si vous m'ôtez de

là, je vous mangerai sans faire aucune sottise tous les revenus de la

France en un an et après cela je vous ferai un excellent traité sur

l'économie[5].»

[5] _Lettres, mémoires et négociations particulières du chevalier

d'Éon_, Londres, 1764, p. 58.

C'est en ces termes que le chevalier d'Éon faisait, au plus fort de la

crise qui décida de sa destinée, son propre portrait au duc de Praslin,

et il se voyait ainsi assez exactement. Il lui eût fallu, pour donner

toute sa mesure, pour accomplir jusqu'au bout sa destinée, vivre en un

siècle et un pays plus propices aux aventures que ne l'était la France

du dix-huitième siècle si fortement organisée et constituée par Louis

XIV. Pour n'avoir pas su respecter cette hiérarchie nécessaire et

avoir prétendu en bouleverser à son seul profit toute la régularité,

d'Éon qui avait commencé sa carrière en gentilhomme l'acheva dans un

rôle assez équivoque d'aventurier. Il fut toujours aussi incapable de

résignation que de modestie. Voulant brusquer la fortune trop lente et

trop parcimonieuse à son gré, il oublia toute mesure dans ses ambitions

et toute règle dans sa conduite, força son talent et le gâta, brisa du

coup le brillant avenir que son courage et son esprit lui avaient fait,

et d'aventure en aventure finit par jouer pendant plus de quarante ans,

avec un art et une ténacité qui eussent illustré un meilleur rôle, la

plus étrange des mascarades que l'histoire ait jamais relatées. Il

a dit lui-même en parlant des Tonnerrois, ses compatriotes, qu'ils

«ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs

vignes, qui plus on en bat plus elles font feu[6]». Cette pittoresque

image illustre à merveille sa propre histoire et la lutte épique

qu'avec une opiniâtreté grandissante il soutint contre tous ceux qui

contrarièrent son ambition.

[6] Lettre de d'Éon à sa mère, 30 décembre 1763. (_Papiers inédits de

d'Éon._)

Nature intéressante toutefois et qui vaut qu'on s'y arrête. Dans

l'extravagance du reste calculée de ses aventures perce encore

l'énergie indomptable de d'Éon, et le scandale que fit, il y a cent

cinquante ans, sa conduite ne doit pas nous empêcher de reconnaître

aujourd'hui la réalité de ses services. Et si parfois l'attrait de

cette étude de caractère devait faiblir, on en serait sans doute

dédommagé par l'excursion faite à la suite de d'Éon dans tous les

pays, de la Russie à l'Angleterre, dans tous les milieux, de la cour

de l'impératrice Élisabeth ou du camp du maréchal de Broglie au palais

de Versailles et aux boutiques de la Cité de Londres; partout enfin où

l'aventureux chevalier promena pendant plus de soixante ans sa nature

bouillante et inquiète, sous l'habit de diplomate, l'uniforme de dragon

et le costume féminin dont Latour, en un de ses exquis pastels, nous a

laissé l'image.

«Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée, fils de noble Louis

d'Éon de Beaumont, directeur des domaines du roi, et de dame Françoise

de Charanton»--c'est ainsi que s'exprime l'acte de baptême--naquit

à Tonnerre, le 5 octobre 1728. Bien que de très petite noblesse, il

était assez bien apparenté et par les situations qu'occupaient ses

proches devait trouver des protecteurs en haut lieu. Son père avait

trois frères qui tous étaient déjà pourvus: l'un, André-Timothée d'Éon

de Tissey, avocat au Parlement et censeur royal, était le principal

secrétaire du duc d'Orléans; l'autre, Jacques d'Éon de Pommard,

avocat au Parlement, était un des secrétaires de confiance du comte

d'Argenson, ministre de la Guerre; le troisième enfin, Michel d'Éon

de Germigny, chevalier de Saint-Louis, servait parmi les vingt-cinq

gentilshommes de la garde écossaise du roi.

Rien d'extraordinaire ou seulement de notable ne marque les premières

années de d'Éon. Il fut mis en nourrice à Tonnerre, ce qui est fort

banal; ce qui l'est moins pourtant, c'est la gratitude qu'il devait

garder plus tard de ces premiers soins: de Londres, le 1er juin 1763,

il écrivait à la mère Benoît, son ancienne nourrice, pour lui annoncer

qu'il lui faisait une pension annuelle de 100 livres, en reconnaissance

des peines qu'il lui avait données. Lorsqu'il fut en âge d'apprendre,

la tâche de son éducation fut confiée au curé de l'église Saint-Pierre,

M. Marcenay, qui vécut assez pour voir changer de sexe l'élève qu'il

avait maintes fois corrigé--il n'est guère besoin d'ajouter que

le précepteur fut de ceux que la métamorphose laissa obstinément

incrédules. A douze ans il fut envoyé à Paris et il acheva brillamment

ses études au collège Mazarin. Docteur en droit civil et en droit

canon, il prêta serment à la barre du Parlement et entra en même temps

comme secrétaire chez M. Bertier de Sauvigny, ami de sa famille et

intendant de la généralité de Paris. En 1749, il perdit en l'espace de

cinq jours son père et l'aîné de ses oncles à qui il succéda bientôt

dans la charge de censeur royal. En même temps que ces protecteurs

naturels, il en voyait disparaître d'autres qui lui avaient déjà

marqué leur intérêt et dont l'appui lui eût été précieux: la duchesse

de Penthièvre, Marie d'Este, et le comte d'Ons-en-Bray, président de

l'Académie des sciences. L'événement ne fut pas cependant inutile à

sa carrière, car il écrivit sur ces deux personnages des panégyriques

qui furent remarqués et que reproduisirent les gazettes et recueils

littéraires du temps. Ce témoignage de gratitude envers ses protecteurs

disparus lui valut dans le public un commencement de réputation et un

redoublement de bienveillance de la part des personnages influents qui

s'intéressaient à ses débuts. Il était admis dans l'intimité du vieux

maréchal de Belle-Isle, fréquentait chez ce séduisant duc de Nivernais,

type accompli du gentilhomme, qu'il devait à l'époque heureuse de sa

carrière retrouver ambassadeur à Londres; pénétrait même chez le prince

de Conti, fort occupé de politique et de poésie, toujours en quête de

rimes, quand il ne cherchait pas un trône, et également malheureux dans

ces deux poursuites. Le charme de son esprit toujours en éveil, le tour

original, vif et piquant qu'il donnait à la conversation, son goût

pour la musique, et surtout pour la musique italienne, comme aussi un

véritable talent dans l'art fort estimé alors de l'escrime, où il avait

gagné le titre de grand prévôt, le firent vite apprécier et rechercher

dans la société, tandis que diverses publications sérieuses, un _Essai

historique sur les finances_, et même deux volumes de _Considérations

politiques sur l'administration des peuples anciens et modernes_

attiraient sur lui l'attention des gens en place, le préservaient de

tout soupçon de frivolité et lui valaient cette double réputation de

brillant cavalier et d'infatigable travailleur qui devait le suivre

dans sa carrière.

C'est qu'en effet d'Éon en cherchait une, n'étant pas homme à se

contenter longtemps de stériles succès de salon. Il harcelait ses

protecteurs, avec toute l'ardeur et la ténacité de son caractère

bourguignon, pour obtenir d'eux un emploi où il pourrait se distinguer

et peut-être attirer sur lui la faveur et les bontés du roi. Il devait

être servi à souhait: le prince de Conti, qui comme le plus influent

de ses patrons fut sans doute importuné plus que tout autre, ne put

s'empêcher de remarquer le génie d'intrigue en même temps que le

courage et l'appétit d'aventures de ce «petit d'Éon». Il devina dans

le jeune homme une précieuse recrue pour la difficile entreprise qui,

depuis quelque temps déjà, se tramait très mystérieusement dans le

cabinet du roi: il parla de son protégé à Louis XV et obtint que d'Éon

fût désigné pour accompagner en Russie le chevalier Douglas et le

seconder dans la périlleuse mission qui allait lui être confiée.

Du premier coup d'Éon se trouvait ainsi mêlé aux affaires les plus

délicates et les plus secrètes. Il allait faire partie de ce ministère

occulte que dirigeait personnellement le roi, aidé du prince de Conti,

du comte de Broglie et de M. Tercier, premier commis des Affaires

étrangères, et dont il se servait pour appuyer, ou plus volontiers pour

contrarier et ruiner secrètement la politique officielle qu'il traitait

avec les ministres en charge. Ce que fut cet étrange et mystérieux

gouvernement, cette conspiration contre soi-même, où Louis XV semblait

vouloir prendre sa revanche du rôle effacé auquel son indolence et

sa timidité l'avaient réduit dans la conduite des grandes affaires,

on le sait depuis la curieuse publication faite par Boutaric de la

correspondance secrète[7] et l'attachant récit qu'écrivit plus tard

le duc de Broglie d'après les archives des Affaires étrangères et les

papiers de son ancêtre[8]. Quel fut le lamentable résultat de cette

diplomatie secrète qui ne corrigea rien ou presque rien des erreurs

de la politique officielle et finit par se paralyser elle-même en des

intrigues contradictoires, on le sait aussi et on le verra en partie

dans cette étude. Mais ce qu'on ne connaîtra jamais, ce sont les

multiples détours de ce dédale, dont le plus initié n'a point su tout

le secret et où le roi lui-même n'arrivait pas toujours à se retrouver

puisque, écrivant un jour à Tercier pour lui donner ses instructions,

il ne craignait pas d'avouer qu'il «s'embrouillait un peu» dans toutes

ces affaires. La diplomatie secrète doublait mystérieusement la

diplomatie officielle et s'étendait partout où étaient envoyés les

représentants du roi. Quelquefois c'était l'ambassadeur lui-même qui

était admis au secret et se trouvait ainsi dans la difficile nécessité

de concilier les instructions, fréquemment contradictoires, du roi

et du ministre; le plus souvent c'était un secrétaire d'ambassade ou

quelque agent subalterne qui était trouvé propre à remplir ce rôle et

devenait ainsi l'espion de son chef. Tandis que les ministres, les

ambassadeurs officiels étaient pour la plupart désignés par la favorite

du moment, les agents du secret étaient recrutés par le roi lui-même,

qui n'abandonnait leur choix à personne et les prit souvent, par un

surcroît de défiance ou par un réveil de fierté, parmi les ennemis de

la maîtresse en titre. Tous les correspondants de cette ténébreuse

politique étaient payés ou plutôt soudoyés par le roi sur sa cassette

particulière. Le ministre secret, qui fut d'abord le prince de Conti,

et à qui succéda le comte de Broglie, répondait de leur discrétion;

leurs rapports étaient adressés par des voies sûres et détournées, puis

transmis par l'intermédiaire de Tercier et du valet de chambre Lebel

au roi, qui trouvait à les lire, à les annoter, à y répondre autant

de plaisir qu'il montrait d'ennui lorsqu'il tenait conseil avec les

secrétaires d'État.

[7] BOUTARIC, _Correspondance secrète inédite de Louis XV_, 2 vol.

in-8º.--Paris, Plon, 1866.

[8] DUC DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, 2 vol. in-12.--Paris, Calmann

Lévy, 1888.

Le point de départ de la politique secrète, qui changea bien des fois

de but et de système, semble avoir été le projet caressé par le roi,

et surtout par l'intéressé lui-même, d'assurer au prince de Conti la

couronne de Pologne. Quant à l'idée même de la correspondance, il

est possible que Louis XV l'ait retirée du commerce épistolaire qu'au

début de son règne il avait entretenu avec le maréchal de Noailles;

la maladie qu'il avait eue à Metz et l'amour qu'à cette occasion son

peuple lui avait témoigné l'avaient, semble-t-il, éclairé sur ses

devoirs de roi; aussi montra-t-il pendant quelque temps un ardent

désir de bien faire et une certaine volonté de s'appliquer lui-même au

gouvernement.

La correspondance secrète témoigne de pareilles velléités, mais révèle

en même temps cette impuissance à se décider; ce monstrueux égoïsme,

cet esprit de défiance et de dissimulation qui gâtèrent chez ce roi

toute qualité et rendirent inutiles la clairvoyance et le bon sens

qu'il possédait à un très haut degré. Le duc de Luynes a dit de lui

qu'il parlait et s'occupait _historiquement_ des affaires: ce mot

exprime à merveille, en même temps que la finesse et le jugement de

Louis XV, le détachement égoïste et cette sorte de dilettantisme qu'il

mettait à faire ce que son grand aïeul avait appelé le _métier de roi_.

Quelles sont les conséquences d'un pareil tempérament chez un homme

d'État, chez un souverain, l'histoire l'a montré à plus d'une reprise.

En 1745, plusieurs seigneurs polonais, préoccupés de l'anarchie et de

la faiblesse où était tombée leur patrie, s'étaient rendus à Paris

pour préparer un avenir meilleur en offrant le trône à un prince

français; ils avaient songé au prince de Conti, petit-fils de celui

qui, sous Louis XIV, avait été appelé à régner sur la Pologne.

Le roi autorisa le prince de Conti, qui était alors son favori, à

accepter les propositions qu'on lui apportait et résolut de s'occuper

personnellement de l'affaire, sans en parler à ses ministres.

Il fit dès lors venir le prince dans son cabinet pour travailler avec

lui; mais les précautions mêmes qui furent prises pour assurer le

mystère de ces entretiens piquèrent la curiosité et provoquèrent les

conversations de toute la Cour. Un dimanche, on remarquait que le roi,

ayant à peine quitté sa chapelle, s'était enfermé avec le prince de

Conti et qu'on avait fait venir plusieurs secrétaires, qui toute la

journée étaient restés fort occupés à noircir du papier[9]. Un autre

jour, on avait vu le prince entrer chez Sa Majesté, portant lui-même

et très mystérieusement de gros portefeuilles. Le marquis d'Argenson,

qui relate le fait, s'attacha à pénétrer le secret qui faisait ainsi

l'entretien de tous; il parvint à savoir qu'il s'agissait d'assurer au

prince le trône de Pologne, et dans ses Mémoires, à la date du 31 mars

1753, il s'en exprime ainsi:

[9] _Mémoires du duc de Luynes_, t. IX, p. 177.

On m'informe de quelques secrets, en voici un. Le travail si fréquent

et si long de M. le prince de Conti avec le roi regarde uniquement

le dessein de faire ce prince roi de Pologne. De mon temps, j'ai vu

ce projet travaillé secrètement et connu du roi seul; mais je ne

pouvais croire que le roi y songeât sérieusement. Voilà cependant

qu'on le lui a montré comme très facile, car c'est ainsi que l'on

fait toujours cheminer les grands et ruineux projets à des yeux

superficiels et sans système. De là arrive ce travail assidu et

souvent répété du prince de Conti avec le roi, car ce prince reçoit

quelquefois des dépêches à la chasse et sur le champ griffonne

quelques lignes qu'il envoie au roi par des courriers. Il y a peu de

jours qu'il arriva pour travailler avec le roi, et il retourna sur le

champ à l'Isle-Adam. L'on ne saurait attribuer à d'autres affaires

d'État cette correspondance secrète, car on ne lui voit aucun crédit

dans les autres affaires[10].

[10] _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. VII, p. 437.

Sur ce dernier point la clairvoyance de d'Argenson se trouvait

en défaut, car l'influence du prince de Conti, aidée du reste de

l'inclination du roi lui-même pour ce genre de conspiration, avait

été assez grande pour étendre sur toute l'Europe, ou à peu près, le

réseau de la diplomatie secrète. Le but principal restait encore le

trône de Pologne; mais les moyens d'en faire la conquête s'étaient

multipliés et élargis, ce qui du reste, comme il arrive souvent, nuisit

singulièrement au succès de l'entreprise.

La mission qu'allait recevoir d'Éon se rattachait au plan compliqué

de ces mystérieuses négociations. Depuis quatorze ans, les relations

diplomatiques étaient rompues entre la France et la Russie. Les peu

corrects et peu galants procédés qui avaient valu au marquis de la

Chétardie d'être, lors de sa dernière ambassade, tant soit peu rudement

reconduit à la frontière, avaient laissé dans l'âme d'Élisabeth un

ressentiment que n'effaçait pas entièrement son inclination pour

Louis XV, et que le chancelier Bestuchef, ennemi juré de la France,

comme d'ailleurs la plupart des grands seigneurs russes, faisait tout

pour entretenir et pour réchauffer. On connaissait à Versailles les

dispositions personnelles de l'impératrice, son antipathie pour les

Anglais et les Prussiens, et l'on avait à plusieurs reprises, depuis

cette déplorable rupture, tenté d'y faire appel pour renouer des

relations qui semblaient plus précieuses à mesure qu'apparaissait

plus décevante et plus perfide l'amitié du roi de Prusse. Plus d'un

émissaire était parti porteur de lettres autographes de Louis XV pour

Élisabeth elle-même, mais tous avaient échoué. L'accès de la Russie

n'était guère aisé et les agents de Bestuchef, qui faisaient bonne

garde à la frontière, avaient su deviner tous ces contrebandiers

politiques. L'un d'eux cependant, le chevalier de Valcroissant,

avait trompé la surveillance; mais, dépisté et reconnu à l'intérieur

de l'empire, il avait été saisi et conduit à la citadelle de

Schlüsselbourg, sur le lac Ladoga, où l'on avait eu la barbarie de le

mettre aux fers. Le malheureux se morfondait dans sa prison depuis un

an lorsque fut tentée de nouveau l'entreprise qui lui avait si mal

réussi.

Or, il se trouvait parmi les protégés du prince de Conti un noble

écossais, le chevalier Mackensie Douglas, qui était venu offrir ses

services à la France[11]. Son attachement aux Stuarts l'avait forcé

à s'enfuir, et sa haine pour les Anglais ne laissait aucun doute sur

l'empressement qu'il apporterait à une mission où il s'agissait de

négocier contre eux. L'Écossais avait donné des preuves de son courage

en accompagnant le prétendant dans ses romanesques expéditions, et son

goût pour la minéralogie permettait de donner à son voyage l'apparence

très vraisemblable d'une excursion scientifique. On comptait que sa

nationalité anglaise et surtout son habileté dérouteraient tous les

soupçons.

[11] Des contemporains, entre autres La Messelière, auteur de curieux

_Mémoires sur la Russie_, ont prétendu que Douglas avait été novice

chez les jésuites avant de servir les Stuarts et qu'il aurait été

introduit par le Père de La Tour chez le prince de Conti.

Le plan ainsi arrêté fut agréé par le roi, qui jugea prudent de

le révéler à ses ministres, sans doute afin de leur mieux cacher

l'essentiel de la négociation. Le ministre des Affaires étrangères, M.

Rouillé, approuva et contresigna la mission de Douglas.

Les instructions qui furent remises directement à l'Écossais par le

prince de Conti, après avoir été soumises au roi (elles étaient écrites

en caractères très fins et enfermées dans une tabatière d'écaille à

double fond) lui indiquaient minutieusement et la route qu'il devait

suivre et les principaux sujets sur lesquels il devait se procurer des

renseignements[12].

[12] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, pièce x, p. 203 et

suiv.

Il lui était prescrit de partir comme un voyageur ordinaire, muni d'un

simple passeport; d'entrer en Allemagne par la Souabe, afin d'éviter

les grandes Cours et de passer de là en Bohême, «sous prétexte d'y

voir pour son instruction les différentes mines du royaume». De Bohême

il devait se rendre en Saxe, où il ne manquerait pas de visiter les

mines de Friberg, puis passer à Dantzick et continuer sa route vers

Saint-Pétersbourg par la Prusse, la Courlande et la Livonie.

Il lui était recommandé avant tout de s'informer de l'état des

négociations entreprises par l'ambassadeur d'Angleterre, le chevalier

Williams, pour obtenir les subsides de la Russie. Il devait par

suite observer les ressources du pays; l'état de ses finances, de

son commerce; savoir le nombre de ses troupes et de ses vaisseaux;

connaître le crédit du comte Bestuchef et du comte Woronzow; les

factions de la Cour et pénétrer autant que possible les sentiments de

l'impératrice elle-même. Il lui était prescrit aussi, mais en passant

et sans insister, de s'enquérir «des vues de la Russie sur la Pologne

pour le présent et les cas à venir». Enfin la plus grande prudence lui

était recommandée; il ne devait risquer par la poste que de très courts

avis exprimés en un style allégorique, dont on était convenu avec lui

et qui roulait sur des achats de fourrures. Le chevalier Williams

devenait le renard noir et Bestuchef le loup-cervier; les peaux de

petit-gris devaient signifier les troupes à la solde de l'Angleterre,

et ainsi de suite.

Tous les préparatifs de cette mystérieuse négociation furent terminés

pendant l'été de 1755, et Douglas put se mettre en route sans plus

d'éclat qu'un inoffensif touriste anglais.

Les documents manquent sur le voyage; on sait seulement que Douglas

arriva heureusement à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours

d'octobre 1755 et y fut reçu et traité comme un gentilhomme anglais

voyageant pour son plaisir et son instruction. Mais il n'avait encore

accompli que la partie la plus aisée de sa mission; il lui restait à

pénétrer jusqu'à l'impératrice. La difficulté était grande, car le

chevalier Williams, ministre d'Angleterre, connaissant les inclinations

personnelles d'Élisabeth, faisait bonne garde et, d'accord avec

Bestuchef, avait fait admettre qu'aucun Anglais ne serait reçu à la

Cour s'il n'était présenté par lui. Payant d'audace, Douglas s'adressa

à lui comme à son protecteur naturel, et en sa qualité de fidèle

sujet du roi d'Angleterre demanda au ministre d'être présenté par lui

à la tsarine. Toutefois le chevalier Williams se méfia; le voyage

de cet Écossais catholique qui, venu en Russie pour s'occuper de

minéralogie, tenait si fort à voir l'impératrice, lui parut suspect.

Il prévint Bestuchef de faire surveiller ce dangereux compatriote, et

Douglas, averti qu'il était menacé du sort de Valcroissant, repassa

en toute hâte la frontière. C'était, semblait-il, un nouvel échec;

mais moins de cinq mois après, au printemps de 1756, Douglas revenait

à Saint-Pétersbourg; bientôt toutes les portes s'ouvraient devant

lui, jusqu'à celles de la grande salle d'audience où il remettait

solennellement à la tsarine les lettres l'accréditant comme ministre

plénipotentiaire, chargé de reprendre les relations diplomatiques.

D'Éon était présent; il assistait en qualité de secrétaire d'ambassade

le nouveau ministre qu'il secondait dans sa mission officielle.

Que s'était-il donc passé durant l'hiver et de qui cet étrange

revirement était-il l'œuvre? Comment Douglas, impuissant à

Saint-Pétersbourg, avait-il vaincu de Paris? C'est un point où

les historiens ne s'entendent pas et où le défaut de documents

authentiques, formels et explicites, augmente encore le mystère. La

tradition veut que ce succès soit attribué à d'Éon, qui serait arrivé

secrètement en Russie en compagnie de Douglas et aurait trouvé le moyen

d'y demeurer après la fuite du chevalier. La légende est fertile en

détails romanesques sur les moyens inventés par le jeune homme pour

tromper la surveillance de Bestuchef et pénétrer jusqu'à l'impératrice.

Tirant avantage de son apparence gracile, de sa figure fine et

imberbe, du timbre féminin de sa voix, le petit d'Éon aurait pris

le nom, l'habit et les habitudes d'une jeune fille. Le chevalier

Douglas aurait ainsi présenté sa nièce, Mlle Lia de Beaumont, au comte

Woronzow, vice-chancelier de l'empire et ennemi déclaré du chancelier.

Devinant tout l'avantage que pourrait donner à sa politique ce nouvel

auxiliaire, Woronzow se serait chargé d'introduire l'aimable et

spirituelle jeune fille dans l'entourage même de l'impératrice, de la

faire admettre parmi les demoiselles d'honneur. D'Éon n'aurait pas

tardé à se concilier les bonnes grâces d'Élisabeth et se serait décidé

alors à révéler sa ruse et le secret de son voyage, en remettant à la

tsarine les lettres du roi qu'il avait apportées, dissimulées dans la

reliure d'un livre de Montesquieu. Le tour romanesque de l'aventure

aurait diverti et séduit l'impératrice qui, loin de lui en vouloir,

aurait su gré au petit d'Éon de sa hardiesse et de son message, et

l'aurait chargé d'aller porter au roi sa réponse, toute favorable à la

reprise des relations régulières entre les deux Cours. C'est alors que

le chevalier Douglas serait revenu à la tête de la mission officielle

dont d'Éon fit partie, sans déguisement cette fois, et avec le titre de

secrétaire d'ambassade, ce qui relie la tradition à l'histoire.

Cette légende se retrouve chez la plupart des chroniqueurs du temps,

chez des historiens sérieux et jusque dans le récit fort documenté qu'a

écrit, il y a cinquante ans, M. Gaillardet pour faire «la vérité sur

les mystères de la vie du chevalier d'Éon». Comme toutes les légendes,

elle mélange à beaucoup d'erreurs un fond de vérité, et comme la

plupart elle s'appuie sur des témoignages et même sur quelques pièces

qui lui donnent un air d'authenticité[13].

[13] Nous croyons devoir reproduire ci-après les principaux passages

où d'Éon parle d'un voyage qu'il aurait fait en Russie dès 1755:

1º Dans un projet manuscrit de la main même de d'Éon, postérieur à

1763, intitulé: _État des services politiques et militaires de M.

d'Éon de Beaumont_: «..... En 1755 et 1756 M. d'Éon fut envoyé en

Russie pour travailler avec M. le chevalier Douglas à la réunion des

deux empires.» (_Papiers inédits de d'Éon._)

2º Dans le discours préliminaire du volume: _Lettres, mémoires et

négociations particulières du chevalier d'Éon_ (1764): «..... Vers la

fin de _1755_ ma destinée m'entraîna dans les ambassades, tandis que

mon inclination me portait à la guerre.»

3º Dans une lettre au duc d'Aiguillon, datée du 21 juillet 1773:

«..... Il ne me restait d'autre espoir, sans ma confiance dans

votre équité généreuse, que de me trouver dans mon pays, mais plus

vieux et moins riche que lorsqu'à l'âge de vingt ans je suis sorti

secrètement de France pour aller, _sous un état déguisé_, tenter avec

le chevalier Douglas la réunion de la France avec la Russie. Tout

rendait cette entreprise aussi délicate que périlleuse.» (_Papiers

inédits de d'Éon._)

A la lettre au duc d'Aiguillon se trouve joint un état de dépenses

de d'Éon dont nous extrayons: «Un capital de dix mille livres que M.

d'Éon a emprunté en _1755 pour son premier voyage secret_ à la Cour

de Russie.»

4º Dans une lettre à Beaumarchais, datée du 7 janvier 1776: «.....

voyageant nuit et jour pour hâter en _1755_ et 1756 la réunion de la

France et de la Russie...»

5º Dans une lettre à M. de Vergennes, datée du 28 mai 1776: «.....

Jamais personne autre que les personnes intéressées n'a été informée

de toute cette intrigue politique qui a commencé en _1755_ par le

prince de Conti et M. Tercier et qui a été exécutée par le chevalier

Douglas et moi seulement.» (_Papiers inédits de d'Éon._)

Toutefois, elle a contre elle la vraisemblance, et c'est le principal

argument qu'ont invoqué le duc de Broglie et après lui M. Albert Vandal

pour y voir une ingénieuse et romanesque supercherie. Mais il y a plus,

et l'étude même des documents authentiques, loin d'éclairer ce petit

point d'histoire, en augmente l'obscurité. Nous avons en effet retrouvé

dans les papiers personnels de d'Éon les originaux de plusieurs lettres

qu'il reçut de Tercier, au moment même où il quittait la France pour la

Russie. Ces pièces fixent son départ au commencement de juin 1756 et

semblent prouver que ce voyage fut le premier qu'il accomplit, chargé

alors, mais alors seulement, d'aller travailler avec le chevalier

Douglas à l'alliance des deux Cours et aussi à la réalisation des

ambitions secrètes du prince de Conti.

L'honneur d'avoir fait admettre officiellement Douglas à

Saint-Pétersbourg reviendrait donc à un autre, et nous verrons que

d'Éon a entrepris et mené à bien assez de délicates négociations pour

qu'on ne frustre personne à son profit. L'adroit intermédiaire de la

réconciliation de Louis XV et d'Élisabeth serait tout simplement un

honnête négociant français de Saint-Pétersbourg, du nom de Michel,

que le soin de ses propres affaires n'empêchait pas de s'occuper avec

autant d'habileté que de désintéressement de celles de son pays. Ce

Michel, originaire de Rouen, franchissait souvent, pour les intérêts

mêmes de son négoce, la longue distance qui séparait Saint-Pétersbourg

de sa ville natale et déjà, en 1753, il avait porté à Versailles

un message secret, où la tsarine se déclarait prête à oublier les

offenses de La Chétardie et à renouer des relations régulières avec un

monarque qui n'avait cessé de lui inspirer le plus vif intérêt. Les

soins d'une politique qui était alors dirigée contre la Russie avaient

empêché Louis XV de répondre à cette première ouverture. Élisabeth

ne se hasarda pas une seconde fois; mais elle laissa deviner que ses

sentiments personnels n'avaient pas changé.

A en croire la relation de La Messelière, qui fut plus tard le

secrétaire de l'ambassade de M. de L'Hospital en Russie, un certain

Sompsoy, fils du suisse du duc de Gesvres et peintre en miniature, à

qui fut accordée la faveur de reproduire les traits de la tsarine, sut

recueillir d'elle une preuve indiscutable de ses bonnes dispositions.

Comme il assurait au cours d'une séance que Louis XV, ainsi que ses

sujets, avait en vénération le nom d'Élisabeth, il obtint de la tsarine

«un sourire qu'il saisit et qui fit réussir le portrait». La Messelière

ajoute que l'impératrice, ayant réfléchi sur la chose, accorda à

l'artiste «plus de séances qu'il n'en fallait pour la peindre» et finit

par le charger de faire connaître au roi l'accueil favorable qu'elle

réservait à la Cour aux gentilshommes français. Sompsoy s'acquitta fort

bien de la commission; mais on ne voulut pas lui confier la réponse,

car on aurait dû lui révéler en même temps et le secret du roi et les

projets du prince de Conti. On s'arrangea donc pour le retenir à Paris,

et ce fut Douglas qui partit à sa place.

Comment et pourquoi il échoua dans sa première mission, nous l'avons

vu; toutefois, avant de repartir, il eut l'heureuse inspiration de

s'adresser au sieur Michel, dont il savait les services et connaissait

la bonne volonté et de lui apprendre qui l'avait envoyé et dans quelle

intention. Celui-ci, sans se laisser effrayer par le danger qu'il

courait à fréquenter ce touriste anglais déjà suspect, mit Douglas en

rapports avec Woronzow, qui lui-même prévint la souveraine. Élisabeth

fit savoir qu'elle était disposée à accueillir un envoyé régulier

du roi. Muni de cette promesse, Douglas put échapper avec sérénité

aux agents de Bestuchef et repartir pour la France. En son absence,

Michel continua de négocier avec Woronzow et avertit le chevalier

lorsqu'arriva le moment opportun pour reparaître. Douglas revint alors

à Saint-Pétersbourg; mais il jugea prudent de prendre pour le voyage

un nom supposé et de se cacher en arrivant chez son ami, qui le fit

passer pour un de ses commis. C'est là que d'Éon vint le rejoindre,

envoyé officiellement par M. Rouillé, ministre des Affaires étrangères,

auprès du vice-chancelier Woronzow, dont il devait être «l'homme

de compagnie, de confiance; qui n'aurait que le soin de sa belle

bibliothèque et de quelques affaires importantes avec la France». D'Éon

s'étonna, à la vérité, «de trouver la belle bibliothèque de M. le comte

Woronzow dressée sur une espèce de pupitre», tandis que lui, «pauvre

particulier, avait laissé chez le comte d'Ons-en-Bray une grande

chambre et six coffres pleins de volumes» lui appartenant; mais sa

déception fut purement platonique, car ce n'était pas dans le cabinet

du vice-chancelier qu'il devait travailler, mais bien à l'ambassade de

France, comme le proposa lui-même Woronzow[14]. Douglas, heureux de

conserver un collaborateur aussi zélé, informa aussitôt le ministre de

la décision qu'il venait de prendre à l'égard du jeune secrétaire:

[14] D'Éon au marquis de L'Hospital, 23 juillet 1756. (_Papiers

inédits de d'Éon._)

«J'ai toute la satisfaction possible, écrivait-il, de l'arrivée

de M. d'Éon. Je connais depuis longtemps son amour et son ardeur

pour le travail. Il me sera très utile ainsi qu'au service du roi.

D'ailleurs sa conduite est sage et prudente. Je l'ai présenté hier

au soir au vice-chancelier comte Woronzow, qui l'a reçu avec bonté et

politesse; son caractère paraît lui plaire beaucoup; mais, après bien

des réflexions, il n'a pas été d'avis comme ci-devant qu'il suivît le

premier plan de sa destination pour des raisons particulières, connues

de l'impératrice, que j'aurai l'honneur de vous détailler dans la

suite[15].»

[15] Le chevalier Douglas à M. Rouillé, ministre des Affaires

étrangères.--Saint-Pétersbourg, 1756. (_Lettres, mémoires et

négociations_..., 3e partie, p. 5.)

Le chevalier Douglas et d'Éon s'employèrent alors à déjouer

les intrigues combinées du chancelier Bestuchef et du ministre

d'Angleterre, le chevalier Williams. Ils y réussirent grâce à l'appui

de Woronzow et aussi du comte Ivan Schouvalow, qui était alors

le favori de l'impératrice. Douglas, escorté de d'Éon, fut reçu

solennellement en audience comme l'envoyé du roi de France. Leurs

ennemis toutefois ne se tinrent pas pour battus; ils usèrent de tout

et tentèrent même l'assassinat, s'il faut en croire La Messelière

qui rapporte qu'on tira la nuit des coups de pistolet dans leur

appartement. Leur crédit auprès d'Élisabeth ne fit qu'y gagner et les

négociations prirent bientôt, au moins en partie, la tournure la plus

favorable.

Elles étaient doubles, en effet, comprenant celles dont on rendait

compte au ministre et celles que, par le canal de Tercier, on

rapportait directement au roi et au prince de Conti. La mission

officielle était de négocier le rapprochement des deux pays, de

détacher la Russie de l'alliance de l'Angleterre pour la faire

accéder au traité que la France venait de conclure avec l'Autriche,

son ancienne ennemie. La commission secrète était de déterminer

l'impératrice à favoriser la candidature d'un prince français au trône

de Pologne ou même de gagner son cœur pour Conti. Ce prince avait

l'ambition de s'asseoir sur un trône et se résignait fort bien, s'il

ne pouvait régner tout seul en Pologne, à être associé comme époux

d'Élisabeth au gouvernement d'un grand empire. La politique de la

France eût du reste également trouvé son compte au succès de l'un ou de

l'autre de ces rêves ambitieux: que Conti fût roi en Pologne ou qu'il

fût l'époux de l'impératrice en Russie, Louis XV avait le secours d'un

allié capable de prendre à revers ses ennemis: Frédéric, avec lequel il

venait de se brouiller, et Marie-Thérèse, avec laquelle il venait de se

réconcilier, mais dont il n'osait guère escompter une longue fidélité.

On avait songé à tout pour engager Élisabeth dans cette intrigue:

Tercier avait remis à d'Éon un volume in-quarto de _l'Esprit des

Lois_; dans la couverture de ce livre, entre deux cartons, pris et

reliés par la même peau de veau, se trouvaient des lettres secrètes

du roi pour l'impératrice ainsi que divers chiffres, ceux de d'Éon

avec le roi et M. Tercier, avec le prince de Conti et M. Monin, ainsi

qu'un troisième qui était destiné à Élisabeth pour qu'elle-même ou

son confident Woronzow pussent en tout temps correspondre avec le

roi par l'intermédiaire de M. Tercier, à l'insu des ministres et

des ambassadeurs. Élisabeth, qui n'avait pas le même goût que Louis

XV pour la dissimulation et qui ne cachait rien de ses plus grandes

fantaisies, ne se laissa pas séduire par l'attrait de cette mystérieuse

correspondance: elle refusa le chiffre, mais reçut d'Éon et consentit

à écouter de sa bouche les ouvertures de Louis XV et du prince de

Conti[16]. Elle ne montra toutefois aucune inclination à prendre le

prince pour époux et même évita de s'engager au sujet de la Pologne.

Elle promit seulement de nommer Conti généralissime des troupes russes

avec le titre de duc de Courlande, si le roi donnait à son cousin la

permission d'accepter et de se rendre à Saint-Pétersbourg. L'affaire

d'ailleurs en resta là, car pendant que d'Éon négociait pour lui en

Russie, le prince de Conti travaillait fort mal pour son propre compte

à Versailles. S'étant brouillé avec la marquise de Pompadour, qu'il

s'était cru assez fort pour braver et railler presque ouvertement, il

perdit la faveur du roi, qui cessa de mettre la politique secrète au

service des ambitions de son cousin. D'Éon reçut l'ordre de laisser

traîner la négociation commencée et de ne plus correspondre qu'avec M.

Tercier et le comte de Broglie qui succéda, au milieu de l'année 1757,

au prince de Conti dans l'emploi de ministre secret.

[16] D'Éon eut à ce sujet avec l'impératrice plusieurs entrevues

fort secrètes. Il est très possible que, pour mieux tromper la

surveillance dont il était l'objet et écarter tout soupçon, il ait

eu à cette occasion l'idée de se déguiser en femme. L'emploi de ce

travestissement expliquerait la légende de son premier voyage en

Russie sous le costume féminin et donnerait la clef de certaines

allusions qu'on trouve dans les lettres du marquis de L'Hospital, et

jusque dans un billet où Louis XV parle des services rendus par d'Éon

sous ses habits de femme.

Si la négociation secrète n'aboutit qu'à un demi-succès, que la

disgrâce de Conti rendit bientôt tout à fait stérile, le résultat de la

mission officielle fut plus satisfaisant. Grâce aux efforts patients

et persévérants de Douglas et de d'Éon, le traité conclu quelques mois

auparavant entre Bestuchef et le chevalier Williams fut déchiré; la

Russie rendit à l'Angleterre les subsides qu'elle avait déjà touchés,

mais reprit ses troupes; il fut décidé que les quatre-vingt mille

hommes, déjà rassemblés en Livonie et en Courlande pour le service de

l'Angleterre et de la Prusse, changeraient de parti et se joindraient

aux armées de Louis XV et de Marie-Thérèse. En même temps on arrêta

que, pour mieux marquer le caractère des rapports qui allaient

s'établir entre elles, les deux Cours s'enverraient réciproquement un

grand seigneur en ambassade. Le choix tomba en France sur le marquis de

L'Hospital et en Russie sur un comte Bestuchef, frère du chancelier.

La Russie avait donc changé son alliance pour entrer dans le nouveau

système franco-autrichien. En France l'opinion, d'abord surprise,

applaudissait à ce revirement imprévu et le succès des négociations

paraissait complet: il n'était pas encore bien assuré cependant,

puisqu'une difficulté suscitée par Bestuchef, qui pour se venger de sa

défaite s'ingéniait à diviser entre eux ses vainqueurs, faillit tout

remettre en question et tout gâter.

En sollicitant l'accession de la Russie au traité qu'elles venaient de

conclure à Versailles, la France et l'Autriche avaient songé à stipuler

une exception à l'alliance générale qu'elles allaient contracter avec

le cabinet de Saint-Pétersbourg. Cette exception concernait la Turquie,

l'ancienne cliente de la France, qui menaçait assurément moins la

Russie qu'elle n'était menacée par elle.

Bestuchef eut vite l'idée de faire de cette restriction la pierre

d'achoppement de l'alliance qui lui répugnait si fort. Il s'efforça de

persuader à Élisabeth qu'en souscrivant à cette humiliante condition

elle violerait l'antique évangile moscovite et renierait le devoir

sacré qu'avait été pour tous ses prédécesseurs la délivrance de

Constantinople. Il sut habilement faire valoir à l'Autriche qu'il

n'était pas plus dans ses intérêts que dans ceux de la Russie de se

lier les mains vis-à-vis du Turc, son ennemi d'hier et sa proie de

demain. On se laissa convaincre à Vienne, et d'autant plus facilement

que la guerre avait recommencé et que, Frédéric ayant déjà pénétré

en vainqueur sur le territoire autrichien, les inquiétudes présentes

l'emportaient de beaucoup sur celles que pouvait inspirer l'avenir.

L'Autriche s'empressa donc d'accepter l'alliance de la Russie, et dans

le péril où elle se sentait fit bon marché des Turcs, clients de la

France.

Douglas eut peur alors de voir lui échapper tout le fruit de sa

négociation et, malgré le conseil que d'Éon lui donnait de tenir bon,

il se décida à entrer dans un biais qu'avait imaginé le représentant de

l'Autriche à Saint-Pétersbourg, le comte Esterhazy, peu scrupuleux pour

arriver à ses fins sur le choix des moyens. Il fut convenu que la Porte

ottomane serait garantie contre l'alliance sur le traité ostensible

qu'on communiquerait à Constantinople, mais que cette exception

elle-même serait annulée par un article à part dit _secrétissime_. Ce

misérable artifice, vraiment humiliant pour la France, laissait ainsi

le champ libre aux convoitises de la Russie, tout en donnant aux Turcs

une fausse et dangereuse sécurité.

Douglas y consentit; mais par bonheur on se révolta à Versailles, où

l'on refusa de ratifier l'arrangement. Le ministre officiel et le

ministre secret se trouvèrent pour une fois d'accord et envoyèrent

à Douglas, chacun de son côté, les reproches les plus vifs sur sa

faiblesse, son manque de conscience et de dignité. Le roi, quel que

fût son désir de voir enfin consacré un rapprochement qui lui semblait

son œuvre personnelle, partagea ces sentiments. Il en faisait la

confidence à M. Tercier dans un billet qui porte la date du 15 février

1757:

J'approuve fort ce que M. le prince de Conti se propose d'écrire au

chevalier Douglas et désapprouve pareillement ce bel acte secret

que le chevalier Douglas a eu la bêtise de signer. Dans cette

circonstance, ce que M. Rouillé se propose de lui écrire me paraît

bien[17].

[17] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 217.

La dépêche à laquelle Louis XV fait ainsi allusion est en effet d'une

noblesse et d'une hauteur de vues remarquables:

Je ne puis vous dire, monsieur, écrivait M. Rouillé, quelle a été

ma surprise et ma peine en voyant la déclaration dite secrétissime

que vous avez pris sur vous de signer en même temps que l'acte

d'accession. Tout ce que vous alléguez ne peut justifier une démarche

que vous avez bien prévu devoir être désagréable à Sa Majesté, et

je ne puis vous dissimuler qu'Elle est extrêmement mécontente de la

facilité avec laquelle vous avez été porté à signer cette déclaration

qui, loin de lever les embarras, en peut faire naître d'assez

considérables pour retarder peut-être la réunion que les sentiments

personnels de Sa Majesté pour l'impératrice lui fait désirer. Le

roi, invariable dans ses principes, a ratifié l'acte d'accession;

mais Sa Majesté ne peut pas se prêter à ratifier la déclaration

secrète que vous avez signée sans ordre et sans pouvoir, et même

contrairement à ce que vous saviez de ses intentions. Sa Majesté a

désiré vivement l'accession de Sa Majesté l'impératrice de Russie

au traité de Versailles comme un nouveau moyen de contribuer à la

réunion; Elle l'a désirée de concert avec l'Impératrice-Reine qui, à

prendre la chose dans son véritable point de vue, y est la principale

intéressée; mais ce ne pouvait jamais être aux dépens de l'ancienne

amitié qu'elle a pour la Porte ottomane, encore moins de son honneur

qui, aussi bien que celui de l'Impératrice de Russie, se trouverait

compromis, si cette déclaration subsistait.

Que l'acte reste secret ou non, il n'est pas moins contraire à la

droiture et à l'honnêteté publique. Ce n'est point parce qu'il peut

devenir public que Sa Majesté ne le ratifie pas, c'est parce que

l'honneur qui préside à toutes ses résolutions ne lui permet pas de

le faire.

Les sentiments de Sa Majesté sont sincères; elle veut de bonne foi

tout ce qui peut contribuer à la satisfaction de l'impératrice

de Russie, et cette princesse en reçoit des preuves dans toutes

les occasions. Plus les vertus de cette princesse sont éclatantes,

plus elle doit sentir le prix de la probité à laquelle le souverain

comme les particuliers doivent tout sacrifier lorsqu'on leur

propose quelques démarches incompatibles avec ce qu'elle exige. La

déclaration dont il s'agit étant constamment opposée aux usages

établis parmi les nations policées, le roi a une trop haute opinion

des sentiments élevés de l'impératrice de Russie et rend trop de

justice à ceux de ses ministres, pour n'être pas persuadé que

cette princesse ne sera pas blessée du refus que fait Sa Majesté

de ratifier cette déclaration, et qu'elle en aurait porté le même

jugement que Sa Majesté si vous aviez exposé cette affaire sous

son véritable jour. Je vous envoie donc, monsieur, la ratification

seulement de l'acte d'accession. C'est à vous à réparer la faute qui

a été faite dans cette affaire. Si M. le comte d'Esterhazy vous a

induit à signer, je suis bien persuadé qu'il vous aidera de tout son

pouvoir pour faire accepter cette ratification simple[18].

[18] Archives des Affaires étrangères.--Cité par BOUTARIC,

_Correspondance secrète_, t. I, p. 217, note 3.

Douglas fut, on le devine, extrêmement mortifié des reproches qui

tombèrent sur lui de tous les côtés; il ne savait comment sauver sa

réputation fort en péril et le résultat non moins compromis de toute

une laborieuse négociation. Ce fut d'Éon qui le tira de ce mauvais pas.

Après s'être assuré l'appui de Schouvalow, le favori d'Élisabeth,

converti depuis peu au parti français, l'intrépide jeune homme s'en

alla livrer un brusque assaut au terrible Bestuchef; il eut avec lui

une querelle épique qui divertit fort le favori et même l'impératrice,

qui subissait plus qu'elle n'aimait le tout-puissant chancelier.

Bestuchef tempêta, trépigna, jura, mais finit par se rendre, n'osant

se mettre en travers du désir croissant qu'avait Élisabeth de se

rapprocher de la France. L'article secrétissime fut déchiré et le

chevalier Douglas se hâta d'annoncer au ministre l'heureuse issue de

la bataille; il voulut même, tant sa satisfaction et sa reconnaissance

l'emportaient sur la jalousie qu'il eût été tenté de concevoir, que

d'Éon s'en allât porter lui-même à Versailles l'accession d'Élisabeth

et le plan des opérations de l'armée russe pour la prochaine campagne.

L'impératrice ne sut pas moins bon gré au jeune secrétaire français du

succès remporté sur son propre chancelier et, pour comble d'ironie,

ce fut Bestuchef lui-même dont elle fit son interprète. Au moment de

son départ, d'Éon fut prié de passer chez le chancelier, qui lui fit

fort bonne mine, le combla de compliments et lui remit 300 ducats

comme marque de la bienveillance particulière de la tsarine. Il partit

donc joyeusement, emportant dans sa sacoche avec les écus d'Élisabeth

les témoignages les plus élogieux du chevalier Douglas, qui fut assez

généreux pour ne jamais lui reprocher les services qu'il en avait reçus.

Comme il allait atteindre Varsovie, il rencontra sur la route tout un

imposant cortège: «vingt-trois berlines et vingt-trois chariots en

formaient la masse». Des courriers, des écuyers, une nombreuse livrée

s'empressaient autour des voitures attelées avec luxe, qui étonnaient

les paysans peu habitués à voir passer d'aussi brillantes caravanes.

C'était l'ambassade du marquis de L'Hospital qui se hâtait vers

Saint-Pétersbourg, où il devait remplacer Douglas, et rien n'avait été

épargné pour rendre cette mission aussi brillante par la qualité des

secrétaires que par la pompe des équipages. L'ambassadeur était escorté

du marquis de Bermond, du marquis de Fougères, du baron de L'Hospital,

du baron de Wittinghoff, de M. de Teleins et du comte de la Messelière,

qui nous a transmis sa relation du voyage.

Profitant de cette heureuse rencontre, d'Éon revint sur ses pas et

accompagna le marquis de L'Hospital jusqu'à Bialestock, chez le grand

général de Pologne Branicky. Il informa en chemin l'ambassadeur des

incidents les plus récents de la Cour de Russie, lui apprit que

l'annulation de la déclaration secrétissime était chose faite; il

ne lui cacha pas, sans doute, la part qu'il avait eue à cet heureux

résultat et le laissa tout joyeux de n'avoir pas pour son début à

Saint-Pétersbourg une affaire aussi désagréable à régler. D'Éon

franchit au galop des six chevaux qu'il avait fait mettre à sa chaise

les plateaux de la Moravie et de la Silésie; arrêté sur sa route par

une bande de quatre cents déserteurs prussiens, il leur jeta une

partie des ducats de l'impératrice et atteignit Vienne à la nuit.

Les douaniers l'empêchant d'entrer dans la ville, il dut, furieux et

maugréant, se résigner à demeurer dans une salle de garde des hussards

et à faire demander à l'ambassade un laissez-passer. Il comptait

attendre à Vienne le comte de Broglie, le nouveau ministre secret qui

se rendait à son ambassade en Pologne, lorsqu'il apprit la victoire

que, le 6 mai, les Autrichiens avaient remportée à Prague sur le roi

de Prusse. Aussitôt il repart et, brûlant les étapes, épuisant ses

chevaux, il fait tant de diligence qu'il culbute et se casse la jambe;

il prend à peine le temps de se faire panser et, poursuivant sa route

avec le même emportement, il arrive à Paris harassé, brûlant de fièvre,

mais gagnant de trente-six heures le courrier expédié par le prince de

Kaunitz à l'ambassadeur d'Autriche près le roi de France, et apportant

par conséquent la primeur de deux bonnes nouvelles à la fois.

Louis XV fut heureux du message et fort content du messager dont le

zèle intrépide le toucha et le flatta d'autant plus qu'il venait d'un

des agents de son secret; il commença par envoyer au courrier éclopé

son propre chirurgien et quelques jours plus tard lui fit remettre

une gratification sur le trésor royal, une tabatière d'or ornée de

perles et un brevet de lieutenant de dragons. Cette dernière marque

de la faveur royale fut plus sensible à d'Éon que toutes les autres;

elle n'aida pas peu à sa guérison, qui survint promptement. Il fut le

premier à juger qu'en tombant il avait ramassé la fortune puisque,

grâce à sa jambe cassée, il se retrouvait lieutenant de dragons,

distingué par le roi, ayant désormais, au propre comme au figuré, le

pied à l'étrier. Il n'en resta pas moins dans la diplomatie, où ses

premiers succès avaient montré les services qu'il pourrait rendre,

et pendant quelques années encore il dut se contenter d'appartenir à

l'armée d'une manière honorifique. Arrivé à Paris vers la fin de mai,

il employa son repos forcé à rédiger sur sa mission des notes et des

mémoires[19].

[19] Les mémoires devaient «faire connaître à M. le maréchal de

Belle-Isle, à M. le cardinal de Bernis, à M. le marquis de L'Hospital

et à M. le comte de Broglie, ambassadeur en Pologne, que l'intention

secrète de la Cour de Russie était, à la mort d'Auguste III, de

garnir la Pologne de ses troupes pour s'y rendre maîtresse absolue

de l'élection du roi futur et de s'emparer d'une partie de son

territoire pour accomplir le plan favori de Pierre le Grand, qui

avait toujours désiré de rapprocher ses frontières de l'Allemagne

pour y jouer un rôle». (_Papiers inédits de d'Éon._)

Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810) · 第 17 / 57 题