arrière-tentations, Gégé eut un recul de pudeur:
—Oh! non... Ce serait trop mal... Pense donc! Moi qui ai promis!...
—Je ne dis pas que sûrement je ne dirais rien... Je te dis:
«Peut-être...» Enfin, tu verras!...
Gégé, sans répliquer, tournait autour de la chambre, la tête basse, les
mains enfoncées à la faire craquer dans les poches de sa culotte.
—Il faut que je m'en aille!—conclut-il. J'ai pas fini d'emballer.
Ribermont, à la fenêtre, le suivit du regard, tandis qu'il remontait
l'avenue Aguado. Il marchait lentement au bord du trottoir, avec
l'allure de la plus déchirante perplexité.
—Pauvre type!—prononça Ribermont, en repoussant la croisée.
Mais le lendemain, à la gare, pendant que M. Lecherrier faisait
enregistrer les bagages, Gégé entraîna son ami dans un coin de la salle
d'attente, et, du ton le plus résolu:
—Eh bien! tu sais... Je suis décidé... Je ne me presserai pas!
Seulement, je le dirai... Y a vraiment pas moyen de ne pas le dire.
—Comme tu voudras!—fit Ribermont avec une moue d'adhésion sceptique.
[Illustration]
VII
Depuis son arrivée à Courteuil, Gégé gardait la plus complète réserve
sur les propositions de paix dont on l'avait chargé.
Non qu'il voulût éluder son mandat ou qu'il nourrît des illusions sur
le dénouement. A ses yeux, désormais, c'était une affaire réglée, sans
appel.
Mais raison de plus pour jouir tranquillement des dernières bonnes
heures.
Et d'abord, fidèle à sa promesse de ne pas se presser, il s'était,
d'autorité, octroyé une semaine de répit total. Puis la date des
ouvertures venue, il avait continuellement trouvé d'autres motifs pour
la proroger: une excursion, la présence d'étrangers, des signes de
nerfs chez son père, tout lui servait. Et, bref, à bout de prétextes,
il s'était rejeté sur la météorologie: pourquoi ne pas profiter
pleinement de ces admirables journées? On aurait bien le temps, quand
il ferait mauvais! Gégé n'attendait donc plus pour parler que le
premier jour de pluie ou de bourrasque.
Mais, au fond, rien ne permettait de prévoir cette intempérie. Jamais
septembre n'avait étalé plus insolente splendeur. On eût dit un jeune
mois d'été. De l'aube au couchant, le soleil flambait grossièrement
dans une atmosphère sans brise. Les nuits étaient mauves et tièdes
comme des nuits de juillet. Et Gégé, en se levant, avait fini par ne
plus même consulter le ciel, toujours d'un bleu à toute épreuve.
Du reste, sitôt debout, d'autres occupations le réclamaient, si
nombreuses, si rapprochées, qu'avec l'assentiment de Taillard les
devoirs de vacances leur avaient été, une bonne fois, sacrifiés.
_Primo_, en guise d'apéritif, un tour dans le parc, fort négligé par le
propriétaire précédent et où des jardiniers se partageaient à retracer
les allées, à émonder les arbres, à replanter les parterres.
Après quoi, le chocolat; puis, vite en selle! Et l'on partait vers
la forêt de Chantilly, qu'on gagnait en quelques foulées. Venceslas,
le cob rouan de Taillard, avait l'air du frère aîné de Bousingot,
le poney alezan de Roger. Crinière rase, queue courte, toilettés,
trapus et râblés, ils ressemblaient extraordinairement à ces petits
chevaux grecs que Gégé avait vus dans son livre d'histoire. Bousingot,
plus jeune, avait plus de fantaisie que Venceslas. Dès la porte, il
décochait à la Nature deux ou trois solides saluts d'amitié avec ses
sabots de derrière:
—Il est gai!—disait Taillard à Gégé, devenu subitement grave.
Car souvent la gaieté des bêtes fait la mélancolie des hommes.
Mais Bousingot, à peine en forêt, reprenait tout son sérieux, et il n'y
avait pas d'animal plus sage, malgré sa vaillance.
Deux heures durant, on galopait, on voguait à travers ces larges
canaux de terre grasse et brune qui font de la forêt de Chantilly comme
la Venise des chevaux. On stoppait quelques instants dans un carrefour
pour regarder les charges des pur sang à l'exercice, ou d'autres qui
rentraient à la file en ricanant sous leur camail. On revenait au pas.
On déjeunait. Et tout de suite, jusqu'au soir, dehors! Explorations
aux environs en auto, visites aux châtelains d'alentour, tennis ou
sauteries dans d'autres maisons, Gégé ne chômait pas une minute. Il
s'était promptement créé des relations dans tout le voisinage, n'y
comptait pas moins de trois vrais petits amis du sexe mâle, plus une
petite fiancée très jolie, Janine de Royse. Et, le dîner achevé, il
avait bien trop sommeil pour se reprocher l'oubli de sa mission.
Parfois cependant des scrupules venaient le taquiner au beau milieu de
ses plaisirs. Ou bien, quand il écrivait à sa mère, il sentait comme
des gros flots de vergogne lui monter du cœur au visage. Au fond, ce
qu'il faisait là, ce n'était pas très chic.
La pluie s'obstinait à ne pas tomber. Huit jours seulement le
séparaient de la rentrée. D'une façon ou d'une autre, il fallait en
finir.
Enfin, à force de chercher, il eut une trouvaille. Non, il ne gâcherait
pas inutilement cette dernière semaine de vacances; il la savourerait
jusqu'au bout. Mais, par exemple, quoi qu'il arrivât, le jour de son
départ, en allant à la gare, il dirait tout.
«Ça suffit bien!» conclut-il avec indulgence.
Et, du coup, il recouvra toute sa belle humeur. Elle ne s'atténuait
qu'aux promenades du matin, où Taillard, depuis quelque temps, ne
cessait de maugréer contre le pays, les environs, sa propriété.
Décidément, il ne s'y plaisait pas du tout, oh! mais pas du tout.
Il avait loué cette sacrée bâtisse avant ces diables d'histoires.
Et maintenant elle devenait trop grande. A quoi bon ce second étage
inhabité, ces chambres d'amis sans amis, avec leurs fenêtres aveugles,
leurs volets toujours clos? A rien qu'à attrister encore la façade.
Sûrement qu'il n'allait pas moisir dans cette sinistre bicoque! Gégé
reconduit à Paris, il rentrerait au trot. Et, ouste! les malles, les
chevaux, les voitures, un écriteau à la grille. Ensuite sous-louerait
qui voudrait. Parce que, lui, il en avait par-dessus la tête.
Ces doléances quotidiennes assommaient Gégé, non sans l'étonner. Il
lui semblait revoir son papa d'autrefois, avec la figure méchante,
les bougonneries perpétuelles, le mécontentement chronique. Voyons,
la maison, les environs, tout le reste, ne paraissaient pas si mal!
Certainement qu'il y avait là-dessous d'autres raisons, pour se mettre
dans un tel état.
En quoi Roger ne jugeait pas trop faux: car ce dont Taillard avait
par-dessus la tête, ce n'était ni Courteuil, ni la bicoque, ni la
contrée avoisinante. Son aigreur venait de bien ailleurs.
Au début, le retour à la vie de garçon, la noce en liberté, Nelly
Jelly, les visites chez l'avoué, tout cela lui avait donné l'illusion
d'une existence refaite et organisée. Pourtant les charmes de l'accent
anglais n'ont qu'un temps, la fête à outrance lasse, les joies de la
procédure sont limitées; et, Nelly Jelly, congédiée avec une honorable
soulte, les plaidoiries ajournées, sitôt installé à Courteuil, Jacques
avait soudain perdu l'assurance. Non qu'il fût de ces empruntés qui
frémissent devant des comptes de cuisinière, et, au surplus, quant à
la tenue de la maison, Annette y pourvoyait amplement. Mais quelque
chose manquait à ses instincts bourgeois: une base d'attache, un
contrepoids, ce qui vous retient sans vous lier, en un mot: le ménage.
Il se sentait déséquilibré, dépareillé, voué fatalement au ridicule
d'un mariage nouveau, sinon à la chute dans le collage. Sans oublier
ce procès douteux où il risquait de laisser son fils, de se diminuer
un peu plus!... Et, la présence de Roger aidant, graduellement, jour
par jour, il avait pris le dégoût de son divorce. En somme, malgré un
affreux caractère, cette Lucie était une bonne fille, une maîtresse
de maison hors ligne, une mère exceptionnelle. Avant de se fâcher,
elle en avait subi de toutes les couleurs. Ah! si elle voulait encore
y mettre un peu du sien, voir les choses en face, se rendre compte de
la situation, comme ce procès s'arrangerait vite! Et dix fois Jacques
avait été sur le point de demander à Gégé l'auxiliaire de ses bons
offices.
Mais le 30 septembre arriva, qu'il hésitait toujours.
Ce matin-là, depuis l'aube, la pluie tombait sans relâche. Le ciel
étendait à perte de vue un désert gris de fer. Les arbres, avec des
contorsions de désespoir, pleuraient leurs feuilles sous la rafale. Les
vitres ruisselantes tremblaient de froid.
C'était bien le temps que Gégé attendait depuis près d'un mois, tout à
fait le temps qui convenait au dernier jour d'un condamné.
—Quelle sale pluie!—murmura-t-il malgré lui, en regardant à travers la
fenêtre le parc lamentable avec ses allées jaunies par l'averse et ses
pelouses noircies de branches mortes.
Puis, le cœur pesant, les mains sans élan, il procéda mollement à ses
apprêts de voyage.
«Plus que neuf heures!... Plus que huit!... Plus que sept!... Plus que
six!...»—songeait-il, à chaque tintement de la pendule.
Il se répétait ces chiffres avec moins de crainte que d'impatience. Il
aurait souhaité être déjà en voiture, seul à côté de son père, et que
tout fût dit et accompli.
Mais comme, après goûter, on montait en coupé pour se rendre à la gare,
M. de Royse, le propre père de la petite fiancée, ayant à faire dans
Chantilly, demanda à Taillard un abri jusque-là.
Gégé en éprouva une sorte de soulagement. Si pressé qu'il fût de
parler, ce sursis imprévu ne le contrariait pas tant qu'il aurait cru.
Il le prolongea même au delà de la Grande-Rue, où l'on avait posé M. de
Royse, car, en wagon, pour causer, on serait beaucoup mieux avec tout
le laps nécessaire.
Mais, au sifflet de départ, bien que dans le compartiment il n'y
eût que lui et son père, il recula encore. Il voulait, une dernière
fois, contempler au passage les étangs de la Reine-Blanche, et, pour
ne pas les manquer, il s'agenouilla contre la vitre. On sortait des
bois. Le train passa au-dessus de la vallée. En bas, dans leurs
impuissants remparts de feuillages, les étangs avaient cet air désarmé
des pièces d'eau que l'ondée mitraille. Sous le vent, les roseaux
du bord ne savaient plus où donner de la tête. Seule la petite
chapelle romantique gardait son impassibilité de presse-papier. Puis,
brusquement la vision cessa. Le moment était venu. Gégé se retourna
avec un soupir, et, tout en balançant par contenance la sangle brodée
de la portière:
—Papa!—fit-il,—je voudrais...
Mais, au même instant, Taillard, lâchant son journal, lui coupa la
parole:
—Dis-moi un peu, mon petit... Tu es un grand garçon... Je n'ai pas
à me gêner avec toi... Eh bien! entre nous, je vais te confier une
chose... J'en ai assez de cette existence de bohème. J'en ai assez de
ce divorce, de tes randonnées perpétuelles entre les deux maisons,
de ce procès qui n'en finit pas et dont personne ne sait comment il
finira... Les juges peuvent très bien te donner complètement à ta
mère ou complètement à moi... Et alors nous serions jolis!... Tu sais
que je n'aime pas à faire de l'attendrissement inutile... Mais si, par
malheur, je perdais, si c'était à moi qu'on t'enlevait, tu vois d'ici
ma vie... Elle serait impossible, intolérable... Eh bien! pour nous
tirer de là, il n'y a que toi... Il faut absolument que tu essayes de
me remettre avec ta mère...
Puis, saisissant la main de Gégé, il continua, d'une voix moins
saccadée, l'exposé de son plan. C'était le même que celui de Lucie,
avec les mêmes conseils de prudence, les mêmes recommandations
d'habileté, les mêmes ruses naïves, les mêmes mots presque, et Gégé,
les cils baissés, l'écoutait pétrifié.
D'abord, immédiatement, il avait eu l'élan d'arrêter net son père, de
lui débiter d'un jet tous les vœux de Mme Taillard, si pareils. Mais
dix questions prévues l'avaient aussitôt muselé: «Pourquoi ne l'avoir
pas dit plus tôt? Pourquoi avoir attendu tout ce mois? Pourquoi ne
s'être décidé qu'à la dernière minute?...» Voilà ce qu'infailliblement
on allait lui demander. Et qu'y répondre?
—Naturellement, ce ne sera pas commode,—acheva Taillard.—Ta mère n'a
pas toujours eu à se louer de moi... J'ai été souvent un peu dur à son
égard... Pour commencer, elle fera peut-être des difficultés... Mais,
si tu insistes, si tu y reviens avec fermeté, je suis convaincu que tu
la persuaderas...
Et comme Gégé, écartelé entre la honte, l'angoisse, l'indécision, se
butait dans son silence, Taillard le secoua affectueusement:
—Voyons, mon petit, dis quelque chose... Tu restes là avec un air
ahuri... Est-ce que, par hasard, cette commission t'ennuierait?
—Pas du tout!—parvint à prononcer Roger.
—Alors, c'est entendu, tu essaieras? Je puis compter sur toi?
—Mais oui, papa!—affirma Gégé presque en larmes.
—Allons, bon! voilà que tu pleures, à présent! Il n'y a pas de quoi,
bêta: si tu ne réussissais pas, crois-tu que je t'en voudrais? Pas du
tout!
Et il détourna la conversation sur Bousingot, qu'on ramènerait
incessamment à Paris, sur l'institution Beaujoint, qui rouvrait
le lendemain, sur certain pardessus d'hiver, qu'il se proposait de
commander à Roger. Mais celui-ci ne répondait qu'avec apathie. Ses
yeux égarés semblaient considérer à l'intérieur un défilé de rêveries
cruelles. Et, en effet, plus il y réfléchissait, plus sa situation lui
apparaissait effrayante et inextricable.
De toutes parts il avait l'impression d'être bloqué, traqué, sans
issue ni refuge. Il ne lui restait même pas la ressource de réparer en
transmettant les offres de son père. Car, sitôt joints, en quelques
mots, ses parents se révéleraient son premier silence, sa première
faute. Et comment la leur expliquer? Comment leur dire la vérité?
Rien qu'à imaginer de si horribles aveux, Gégé se sentait le cœur
en déroute. Après, que penseraient de lui son père, sa mère, M.
Lecherrier? Est-ce qu'ils pourraient l'aimer encore, avoir encore
confiance en lui? Non! Tout, plutôt que d'en tomber là! Même persister
à se taire, même mentir au besoin, même se charger des pires remords...
—Allons! mon garçon,—s'écria Taillard.—Ne sois donc pas si absorbé: tu
n'as pas besoin de te créer un monde de cette commission... Tu la feras
demain, après-demain, quand ça se rencontrera!...
Et, tirant son sac du filet, car on approchait de Paris:
—Pourvu qu'à la fin de la semaine tu aies parlé, c'est largement... Je
ne rentrerai pas avant samedi... Ainsi, cela te fait six grands jours
devant toi...
Hélas! ce n'était pas ce qu'il avait devant lui qui inquiétait Gégé,
c'était ce qu'il avait derrière: tout cet amas de demi-silences, de
demi-mensonges, de demi-calculs, toute cette vase de vilaines choses où
chaque effort pour se dépêtrer le faisait enfoncer davantage...
Un farouche sifflement de la locomotive lui donna une commotion. Le
train courait dans un ravin charbonneux, bastionné de maisons jaunâtres
et tristes. Des linges de couleur terne pavoisaient les croisées. A sa
fenêtre, une grosse femme en camisole embrassait un homme en bourgeron
bleu. On arrivait.
Sur le quai, Roger aperçut Firmin, qui l'attendait pour le conduire
avenue Marceau. Puis, les bagages délivrés, Taillard mit son fils en
fiacre:
—Au revoir, mon petit!... A samedi prochain, chez moi, avenue d'Antin...
Et, comme la voiture démarrait, il ajouta avec un clin d'œil
confidentiel:
—A moins que, d'ici-là, il n'y ait eu du nouveau!
[Illustration]
VIII
—Comme ça, monsieur Roger s'est bien amusé!
—Très bien!
—Monsieur Roger a bien monté à cheval?
—Oui!
—Monsieur Roger a joliment profité... C'est madame qui va être contente!
—Oui, oui...
La conversation rendait peu. Firmin, à sec d'inventions, se retourna
vers la portière de droite, tandis que Gégé regardait par l'autre.
Dehors, sous la pluie, les becs de gaz allumés commençaient leur
faction de nuit dans le crépuscule. A travers la rue Lafayette,
montait, descendait, pataugeait la bousculade des gens affairés, avec
leurs vêtements médiocres, leurs mines soucieuses, leurs chapeaux
hauts de forme,—toute la cohue du labeur parisien, si étrange, si
nouvelle quand on revient des champs. Les tramways fonçaient lâchement
sur les fiacres qui se garaient avec dédain et mauvais vouloir. Au
carrefour Montholon, deux grisettes, sous un parapluie, sourirent
gentiment à Gégé en lui lançant une plaisanterie. Plus loin, un
apprenti nu-tête lui tira la langue.
Mais Gégé ne voyait pas, n'entendait pas. Il était tout à ses
préparatifs. Quoi qu'en eût dit Taillard, il n'y avait pas une
seconde à perdre. Dès l'arrivée, au saut de la voiture, on pouvait le
questionner sur sa commission, lui demander des comptes; et il fallait
savoir quoi répondre.
Rude tâche qu'un grand mensonge pour qui n'en a pas le génie ou
l'habitude. C'est toute une œuvre à créer, à monter, à mettre en scène.
Telle version risque de faire rire, telle autre s'expose aux grosses
objections. Certaines répliques sont à couper alors qu'ailleurs des
trous fâcheux gâtent l'ensemble. Le ton de voix importe aussi, comme
le regard, le maintien, le choix des détails. Et Roger, tout neuf
dans le métier, s'affolait parmi ces combinaisons, ne sachant plus à
laquelle se vouer, jetant à bas les scénarios aussitôt que dressés, et
désespérant d'aboutir.
Si bien que la voiture tourna dans l'avenue Marceau, sans qu'il eût
rien arrêté. Du reste, la tête congestionnée, avec une oppression
persistante qui lui courait de la gorge aux entrailles, il était à
bout d'efforts. Et lorsque le cheval du fiacre pénétra sous la voûte
de l'hôtel en faisant nonchalamment claquer ses fers, il éprouva une
sensation de délivrance. Tant pis! Trop tard pour trouver maintenant.
Il parlerait comme il pourrait, comme ça lui viendrait sur le moment.
Cependant, après les premières effusions, le malaise le reprit avec
violence. En défaisant ses colis, en dînant, en jouant aux dames
ensuite, il sentait, à toute minute, des émotions qui lui traversaient
le cœur vivement, comme des petites aiguilles très fines: et, un
instant, son grand-père l'ayant laissé seul avec Mme Taillard, pour
chercher un cigare, il s'était cru perdu. Au jeu, il ne suivait pas,
accumulait les fautes. Les meilleures plaisanteries ne lui arrachaient
pas un sourire. A la troisième partie, M. Lecherrier finit par
s'étonner:
—Ah çà! mais tu m'as l'air d'être devenu bigrement sérieux là-bas!...
On dirait, ma foi, que tu n'es pas content d'être revenu ici?
—Moi!... Ah ben, vrai!—protesta Gégé.—Seulement je me suis levé tôt et
je suis un peu fatigué.
—Ce n'est que cela? Il fallait l'avouer tout de suite, mon petit... Va
te coucher au galop; nous terminerons la partie un autre jour...
Gégé, sans se faire prier plus, repoussa sa chaise et vint tendre
la joue à son grand-père, puis à sa mère. Mme Taillard l'embrassa
sommairement:
—Sauve-toi, mon chéri... Je monterai tout à l'heure te redire bonsoir
dans ton lit...
Sous la surcharge de cette bonne promesse, Gégé gravit lourdement
l'escalier. Cette fois, plus à reculer! Ce serait pour ce soir! Dans
quelques minutes il faudrait mentir, mentir tout haut, mentir pour de
bon, mentir! Il se répétait machinalement à mi-voix le mot abominable,
sans même plus chercher quels mensonges il ferait ni comment il les
accorderait: «Mentir! Mentir!»
Il se déshabilla d'une main tâtonnante. Et, comme il grimpait dans
son lit, il entendit sur le palier des pas légers, puis des étoffes
soyeuses frôlant le tapis du couloir.
Sa mère approchait. Elle allait entrer. Que lui dire?
—Eh bien, mon pauvre Gégé!—soupira Mme Taillard en se penchant sur
le lit.—J'ai compris, n'est-ce pas?... Ta fatigue n'était qu'un
prétexte... La vérité, c'est que tu m'apportes des mauvaises nouvelles?
Roger, étendu sur le dos, le regard en fuite, approuva de la tête.
—Voyons, comment ça s'est-il passé? Quand lui as-tu parlé?
Gégé, la voix chancelante, improvisa:
—La semaine dernière, un matin, à cheval, dans la forêt...
—Et qu'est-ce qu'il a répondu?
—Rien.
—Comment, rien?
Gégé, au supplice, corrigea:
—Enfin, il a dit: «C'est bon! je verrai!»
—Pas autre chose?
—Non maman!
—Mais quel air avait-il en disant cela?
—Je n'ai pas vu... Papa était plus haut que moi... Son cheval est plus
grand que le mien...
—Mais son ton, ses gestes? Paraissait-il fâché, énervé?
—Il me semble...
—Et tu n'as pas renouvelé ton essai?
—Non, j'ai pas osé...
Mme Taillard posa au front de son fils un baiser prolongé, et, avec un
accent de grande lassitude:
—Que veux-tu, mon pauvre enfant! Tu as fait ce que tu pouvais; nous
n'avons plus qu'à laisser aller les choses...
Elle redressa l'oreiller, rajusta le drap sur la couverture de satin
bleu pâle:
—Là, maintenant, dors, mon chéri... Ne te fais pas de souci. Dans tout
cela, hélas! tu n'es pour rien!
Puis, tournant le bouton de l'électricité, elle se dirigea vers sa
chambre, dont elle repoussa la porte jusqu'au chambranle.
Gégé, dans l'obscurité, appuyé sur les coudes, écoutait de tout son
être. Un moment, il crut percevoir des sanglots. Mais la porte presque
jointe ne laissait échapper que des bruits confus.
Il retomba sur son traversin. Un peu de sueur lui mouillait les tempes.
Quelle torture! Quelle honte! Quelles minutes terribles!... Et, la
semaine suivante, avec son père, il faudrait encore inventer d'autres
mensonges, passer par les mêmes transes, subir les mêmes questions.
Dans ces conditions, Gégé commençait à trouver que les douceurs du
divorce se payaient bien cher.
Jamais il n'avait éprouvé pour lui-même un pareil dégoût. A plat
ventre, la figure contre son oreiller, il chuchotait désespérément:
—Ah! c'est du propre! Ah! c'est du beau!...
Et, par-dessus le marché, personne à qui se confier. Pas même Ribermont
qui, dans les derniers temps, par son cynisme, avait perdu aux yeux de
Roger toute espèce de prestige moral. Personne!
Mais soudain, dans ce noir abandon, un nom jaillit comme une lueur de
sauvetage: l'abbé Moussoir.
C'était un vieil ecclésiastique cévenol qui remplissait chez M.
Beaujoint des fonctions analogues à celles d'aumônier. Un peu aigri par
sa carrière sans éclat, impitoyable au catéchisme, pourtant, à certains
mots, à certains regards attendris sous ses gros sourcils de laine
grise, on le devinait capable de bonté. Pourquoi ne pas s'adresser à
lui? La semonce serait sévère, mais le conseil prompt et direct.
Gégé, seulement, se donnait jusqu'à la fin de la semaine pour essayer
de sortir sans aide de ses mensonges. Passé ce délai, l'abbé saurait
tout.
Cette perspective d'un refuge possible dans le désastre lui rendit du
calme. A côté, la lumière s'était éteinte, rien ne bougeait plus.
Gégé, exténué, s'endormit progressivement.
Et, le lendemain matin, quand il vint dire au revoir à sa mère, il se
sentait tout ragaillardi, tant par cette nuit de bon sommeil que par
ses vues sur l'abbé Moussoir.
Mme Taillard, en peignoir de soie vert mousse, examinait des dentelles,
près de la fenêtre.
—Déjà levée, maman!—s'écria Gégé.
—Oui, mon chéri, j'ai un tas de courses à faire ce matin.
Elle aussi paraissait reposée, le teint frais sous une couche de poudre
légère, les paupières nettes, sans cernures, et dans les yeux comme une
clarté de vaillante humeur.
—A propos, mon enfant!—fit-elle, pendant que Roger enfilait son
paletot. ... Nous avons oublié un détail important... C'est bien
samedi prochain que tu revois ton père?... Mais où cela? A Paris ou à
Courteuil?
—A Paris donc! Papa rentre de Courteuil samedi matin.
—Tiens! je croyais qu'hier il était revenu avec toi?
—Oui, mais il ne reste qu'une journée à Paris et il rentre là-bas ce
soir pour surveiller le déménagement.
—C'est très bien... Alors à tantôt, mon chéri!
Elle savait ce qu'elle voulait savoir. Sitôt Gégé parti, elle sonna la
femme de chambre:
—Vite, Julie, mon costume tailleur gris... Mon grand chapeau avec des
roses...
Et, une heure plus tard, au bureau de télégraphe de la rue
Clément-Marot, elle demandait un petit bleu. Puis, ayant libellé
l'adresse: «Monsieur Jacques Taillard, 108, avenue d'Antin», elle
écrivit ces quelques lignes:
_Je voudrais vous parler. Je vous attendrai, ce soir, à six
heures, en voiture, avenue du Bois, côté gauche, entre le 19 et le
21. Si, vraiment, vous ne me haïssez pas trop, venez._
LUCIE.