l'apothéose. Bon enfant, Gégé avait autorisé tous ses petits camarades
à l'essayer, et il attendait avec impatience le suffrage de son père,
qui devait venir, comme presque chaque jour, vers l'heure du goûter.
Taillard pourtant se montra tiède, et, après un coup d'œil sommaire à
l'Alouette:
—Ça tombe à pic!—déclara-t-il.—J'ai justement en vue, pour le moment de
tes vacances chez moi, un assez gentil petit poney... Alors tu pourras
varier tes sports...
—Un vrai poney, pour moi seul?—s'exclama Gégé, encore incrédule.
—Oui!—fit négligemment Taillard. ... Une très jolie petite bête, ma
foi, qui manque peut-être un peu de dressage... Mais d'ici septembre,
nous avons grandement le temps de te la mettre en main!
—Oh bien! ça, c'est trop!—proclama Gégé, à bout de formules
reconnaissantes.
Et, la visite terminée, il courut incontinent à Ribermont pour
l'informer de l'heureuse nouvelle.
—J'espère!...—se contenta de répliquer Ribermont, qui commençait à être
excédé des aubaines de son camarade.
—Crois-tu, hein!...—surenchérit Roger, feignant de ne pas remarquer
cette froideur.
Cependant, elle lui inspira, du coup, une peur délicate. Si Ribermont
prenait ainsi la chose, qu'en dirait-on avenue Marceau? Sûrement, le
jour même de la bicyclette, ce poney leur ferait de la peine. Peut-être
bien aussi que ça aurait l'air de leur demander un cadeau encore plus
beau?...
Mais le scrupule n'est souvent qu'une première étape dans la mauvaise
voie. Et, sans le vouloir, Gégé se mit à chercher ce qu'on pourrait
lui donner de plus beau que le poney et l'Alouette. Son imagination
s'emballa. Il rêvait de jouets extraordinaires, d'inventions féeriques,
et Aladin n'était pas son cousin.
Si bien qu'il ne sut d'abord que répondre, lorsqu'au dessert M.
Lecherrier questionna:
—Eh bien, Gégé, comment ton père a-t-il trouvé ta machine?
—Papa?...—fit-il, pour se ressaisir.
Mais aussitôt, d'eux-mêmes, ses bons sentiments lui soufflèrent:
—Papa? Il l'a trouvée épatante!
Et comme, la semaine d'après, en revenant de chez son père, il
n'annonçait nulle gâterie nouvelle, le match de présents prit fin.
Des deux parts, on croyait s'être maté. M. Lecherrier triomphait de
son Alouette; Taillard, de son poney. On s'en tint désormais à des
escarmouches, aux menus projectiles de rencontre: gants, cravates, un
petit bijou de-ci, de-là. La guerre d'argent avait cessé. Ce ne fut
plus qu'un tournoi de tendresse.
L'ardeur de la concurrence ne perdit pas au change. Rien ne développe
le sentiment paternel comme le divorce. D'abord on se disputait
l'enfant comme l'enjeu d'une partie dont la galerie est juge; puis
l'amour-propre cède à l'instinct. A la pensée de se voir ravir le petit
de son sang, on se découvre pour lui ces élans de cœur, cette ferveur
d'affection que donne seule la crainte des départs éternels: on l'aime
comme on ne l'a jamais aimé; on l'aime comme quelqu'un qui va peut-être
mourir.
Et bientôt même la contagion ne tarda pas à atteindre Gégé. Sans se
l'expliquer, il éprouvait pour ses parents une espèce d'attachement ému
qui lui paraissait tout nouveau. Leur fréquentation n'était plus le
plaisir banal qu'a émoussé la satiété. Les quitter, ne fût-ce que du
matin au soir, lui semblait à présent une vraie privation; les revoir,
une vraie réjouissance. Certes il les trouvait bien gracieux d'inviter
si fréquemment à dîner ou à des promenades Ribermont et d'autres petits
amis. Pour peu qu'on l'en priât, il s'avouait l'enfant le plus gâté
de Paris. Mais surtout il leur savait gré de leur tendresse toujours
grandissante. Souvent un baiser de son père, une étreinte de sa mère,
une caresse de M. Lecherrier lui laissaient de la joie pour toute
la journée, comme un cadeau reçu, comme un plaisir promis. Alors, à
l'étude, en classe, tout à coup, l'envie lui venait de leur écrire des
gentillesses, et il ne se retenait que par peur des plaisanteries.
D'ailleurs, depuis quelque temps, partout, c'était à qui se montrerait
bon pour lui. Même au dehors, dans les relations de sa famille, chez
les parents de ses camarades on ne l'appelait plus autrement que: «Mon
pauvre petit Gégé!... Mon pauvre petit ami!...» Quand on l'embrassait,
des soupirs effleuraient sa joue. Mais cette pitié ne l'attristait
pas; elle lui faisait plutôt plaisir. Il se sentait intéressant,
important, comme lorsqu'on est malade ou en deuil.
Il y avait cependant un point sur lequel, sans savoir pourquoi, il eût
bien voulu être fixé. Quand le divorce serait-il terminé? Là-dessus les
réponses de sa mère et de M. Lecherrier étaient toujours de plus en
plus évasives: on ne pouvait rien affirmer, on ignorait,—et pour cause.
Tant qu'il ne s'était agi que de la division des biens, de
l'attribution des torts, des prestations légales, l'affaire avait
marché à grande vitesse. Mais, dès qu'on avait abordé le partage
de l'enfant, tout s'était soudainement brouillé. Le _statu quo_ ne
plaisait plus. Les exigences des adversaires croissaient chaque
jour avec la recrudescence de leur tendresse. Des deux côtés on se
prétendait lésé, on chicanait sur la part de l'autre, on réclamait pour
soi plus de Gégé. Tellement qu'à la fin, écœurés, les avoués avaient
suspendu leurs pourparlers.
De temps en temps seulement, pour la forme, ils causaient du procès, au
hasard d'une rencontre à l'audience ou d'une bavette aux Pas-Perdus.
Gimblet, l'avoué de Jacques, en voulait principalement à Roger.
—Vous verrez,—disait-il sans respect pour la situation du pauvre
enfant,—vous verrez, c'est ce crapaud qui fera tout rater!
Mais Aubineau en avait plutôt à M. Lecherrier:
—Non, mon cher, pour moi, le pire, là dedans, c'est le vieux!
Et le fait est que, dans ce débat, M. Lecherrier témoignait d'un
mauvais vouloir qui n'avait d'égal que sa mauvaise foi. Maintenant
que son existence était à base de Gégé, il n'admettait pas qu'on lui
en retirât une parcelle. Ah! non, assez de changements comme cela!
Il tenait son petit-fils. Il n'en lâcherait pas un pouce, pas un
millimètre. Et, par moments, dans la fougue de la lutte, on l'eût dit
rajeuni de vingt ans, alors qu'il discutait, des heures durant, avec
les clients, sur le tissu d'une pièce de soie.
A l'étude Aubineau, où l'on ne voyait plus que lui, pour tout le monde,
du maître clerc au saute-ruisseau, il était devenu un objet de terreur.
Mais on avait beau lui ménager les accueils les plus froids, le faire
attendre, l'éconduire, il revenait le lendemain, chaque fois plus
acharné et plus intransigeant.
Enfin un matin, comme on touchait aux derniers jours de juillet,
Aubineau, qui depuis une quinzaine lui fermait sa porte, consentit à le
recevoir et désignant un siège:
—Je suis d'autant plus heureux de vous voir, mon cher monsieur
Lecherrier, que j'avais une communication pressante à vous faire...
Voici... Hier, Gimblet et moi, nous sommes tombés d'accord que, nos
pourparlers étant épuisés, il n'y avait plus qu'à plaider. Toutefois.
comme dans deux semaines les vacances judiciaires vont s'ouvrir et
que nous risquerions fort d'être remis à la rentrée d'octobre, nous
avons pensé que, retard pour retard, on pourrait au besoin laisser
tranquillement sommeiller l'affaire jusqu'à cette époque... D'ici là,
peut-être que des concessions... peut-être qu'un peu d'apaisement se
sera produit dans vos esprits et que nous découvrirons ensemble la
solution satisfaisante... Voilà... Qu'en dites-vous?
M. Lecherrier demanda le temps de réfléchir. Mais, au fond, il
commençait à être las de se démener ainsi sans aboutir, dans ce
Paris brûlant et comateux d'où fuyaient une à une toutes ses petites
camarades. Et l'offre d'Aubineau lui avait tout de suite souri.
Il n'en prit pas moins le ton le plus indifférent pour soumettre à
Lucie le projet de l'avoué.
—Cela me paraît très bien!—approuva Mme Taillard.
Elle aussi ne souhaitait que de partir. La semaine d'avant, elle venait
de rompre avec Alcide Barbier qui, décidément, ne lui procurait plus
aucune espèce de plaisir. Elle avait hâte de quitter cette ville de
désillusion où nul charme ne la retenait plus.
Restait à choisir la plage, car le docteur ordonnait à Roger la mer.
M. Lecherrier penchait pour Trouville, dont le tumulte cacherait, à
l'occasion, ses frasques; mais Lucie affirmait l'endroit trop mondain,
sans ajouter qu'il était trop près d'Houlgate, où villégiaturaient les
Barbier.
Gégé proposa Dieppe. Les Ribermont y possédaient une villa avenue
Aguado, et ne demanderaient pas mieux que de s'entremettre pour la
location.
On se rallia à Dieppe. En trois télégrammes, un joli _cottage_, sur la
route d'Arques, fut signalé, décrit, loué.
Et, quatre jours plus tard, après de tendres adieux à son père, Gégé
débarquait en gare de Dieppe, avec toute la maisonnée de l'avenue
Marceau.
[Illustration]
VI
Septembre approchait, et Gégé commençait à compter les jours sans
savoir si c'était plus par joie de revoir son père ou regret de quitter
sa mère.
Comme ce mois d'août avait filé! Quelles vacances! Non, dans tous ses
souvenirs, Gégé ne s'en rappelait pas de si paisibles chez lui, ni au
dehors de si étourdissantes.
Dès l'arrivée, d'abord, Ribermont l'avait affilié à une coterie
ultra-fermée de petits garçons de bonne famille, qui faisaient, sur la
plage, la pluie et le beau temps. A ceux du «groupe», comme on disait,
tous les privilèges et toutes les faveurs. A eux les baigneurs les plus
demandés, les premiers rangs aux bals d'enfants, la maîtrise de la
terrasse, la suprématie sur le galet, les préférences des plus jolies
petites filles. Mais quiconque n'appartenait pas au «groupe» était tenu
pour nul et non avenu.
Annoncé par Ribermont comme un «chic type», Roger avait rapidement
pris dans cette élite une forte situation. Son agilité, son entrain y
aidaient, et aussi son Alouette-extra. Fastueux avec cela, grâce à ses
semaines doubles, payant partout à gousset ouvert, il n'y avait plus
de partie, plus d'excursion sans lui. Et dans tous les jeux, il était
bien rare qu'on ne l'élût pas chef de camp.
Vers le milieu du mois, pourtant, les délices de cette popularité
avaient failli être gâtées par un accident de correspondance au sujet
d'un certain Bousingot, dont le nom revenait dans toutes les lettres
de Taillard à son fils. «Bousingot t'envoie ses meilleures amitiés...
Bousingot devient de plus en plus gentil...» A la troisième lettre,
intrigué, M. Lecherrier s'était enquis du personnage. Et Gégé, comme
une faute, avait dû confesser que le nommé Bousingot n'était autre
qu'un petit poney alezan acheté en juillet, à son intention, par
Taillard.
Mais, M. Lecherrier, aguerri maintenant à ces manœuvres, avait paru
trouver la chose toute naturelle.
—C'est parfait. Seulement, il faut t'entraîner, mon garçon... Que
dirais-tu, par exemple, de quelques sorties à cheval avec le maître de
manège?...
Puis, le lendemain, il rapportait à Roger un cachet de douze promenades
«accompagnées».
Le prestige du jeune chef de camp s'en accrut encore auprès de ses
petits camarades du groupe. Quand il passait à cheval, avec l'écuyer
en culotte mastic, c'était à qui le hélerait pour faire parade de son
amitié ou le complimenter de sa monture. Entre temps, on avait appris
que, pour la rentrée, son grand-père lui promettait un petit «tonneau»;
et, dans toutes les villas du groupe, à tous les repas de famille, il
n'était bruit que de Gégé Taillard, de son Alouette, de son poney et de
son tonneau à venir.
Parmi tant de distractions, comme on pense, ses devoirs de vacances
avaient cruellement pâti.
Un matin, saisissant le prétexte du départ prochain, Mme Taillard
acheva de l'en libérer:
—Bah! tu travailleras en septembre, chez ton père...
Ce que Gégé ne se fit pas répéter deux fois.
Et dès lors, chaque après-midi, le déjeuner fini, au lieu de se
morfondre dans les froides analyses logiques ou les funestes règles de
trois, il partait avec sa mère en promenade.
Tendrement, bras dessus bras dessous, on s'en allait soit vers la
campagne voisine, soit vers la plage, déserte à cette heure. Lucie
s'asseyait sur un talus et tirait son ouvrage, tandis que Roger
feuilletait auprès d'elle quelque journal illustré. Ou bien, si l'on
avait gagné la plage, il cherchait pour Mme Taillard un pliant, et,
accoté contre elle, le dos à ses genoux, il jetait devant lui des
galets secs qui cabriolaient vers la mer comme dans une frénésie de
suicide.
On ne disait presque rien. On allait se quitter. On y songeait. Et,
dans le tourbillon de ses plaisirs, Gégé aimait beaucoup ces haltes de
mélancolie qui ne l'empêchaient pas, une heure après, de s'amuser tant
et plus.
Malheureusement pour Mme Taillard, sa tristesse durait bien au delà. En
réalité même, depuis l'arrivée à Dieppe, cette tristesse n'avait pas
cessé, et, chaque jour, se faisait plus obsédante.
Parmi les douleurs de la jeune femme, le départ de Roger n'était qu'une
blessure prévue. Ses vrais soucis allaient plus loin, vers la vie
incertaine et trouble qui s'ouvrait à présent pour elle.
Comment finirait ce divorce? Que lui laisserait-on de Gégé? Et
ensuite, sans mari, sans amant, peut-être sans fils, que devenir?...
Se remarier? Avec qui et dans quel intérêt?... Se risquer à une
liaison nouvelle? Pour combien de temps et sur quelles garanties?...
Ses chagrins passés la mettaient en méfiance, ses déboires récents
en révolte. Et, pardessus tout, le mystère de tant de questions sans
réponses l'affolait.
La pire infériorité des femmes, c'est de ne pas savoir attendre.
Au bonheur même, leur impatience ne tolère pas la plus légère
inexactitude: s'il n'arrive pas à l'heure dite, les voilà hors d'elles,
perdues. Ou bien, danger plus grave, elles se mettent à sa recherche.
Dans tout monsieur qui passe elles croient le reconnaître, quittes
à tâter d'un autre, en cas d'erreur sur la personne. Et ainsi Lucie
en était venue à se demander si le plus simple encore ne serait pas
d'accepter sans façon, les offres de service que lui réitérait chaque
matin, au Casino, Germain Chavanne, un assez joli garçon à moustache
brune, camarade de cercle de M. Lecherrier, bien élevé, plutôt
spirituel, et présentant, comme flirt, le maximum des qualités requises.
Cependant une autre solution la tentait. Mais si difficile, si
aléatoire que rien que l'aborder lui faisait peur. Il fallut, pour l'y
enhardir, la nécessité du dernier moment, juste la veille du jour où
Roger s'en allait.
C'était après déjeuner au jardin. M. Lecherrier était remonté faire la
sieste. Et comme Roger se disposait à le suivre, pour finir sa malle,
Mme Taillard, dans un élan de courage le retint:
—Reste un peu, mon petit... Tu emballeras plus tard... Viens ici...
J'ai à te dire un grand secret...
Elle attira Gégé sur ses genoux, et, la tête contre sa tête:
—Écoute bien, mon chéri... Ni moi ni ton grand-père nous ne t'avons
jamais soufflé mot de ce divorce, parce que ce sont des choses qui ne
regardent pas les enfants... Seulement de toi-même, tu as dû remarquer
combien cette affaire s'éternisait!...
—Oh! oui, maman!—fit par politesse Gégé, à qui pourtant le temps
n'avait pas semblé long.
—Et sais-tu pourquoi cela dure tellement? C'est à cause de toi... Note
bien, je ne dis pas: «par ta faute», je dis: «à cause de toi...» Oui,
tous les ennuis viennent de ce que ton père et moi nous ne parvenons
pas à nous entendre à ton sujet... Nous voudrions chacun te garder
entièrement, ou du moins t'avoir plus... Il en résulte des difficultés
interminables... Et c'est pour cela que souvent tu me vois si triste,
si préoccupée...
Sa voix fléchissait.
—Maman! Maman! tu ne vas pas pleurer!—fit Roger avec énergie.
—Eh bien!—reprit Mme Taillard en se dominant,—il y aurait peut-être
un moyen de mettre fin à cette situation désolante: ce serait que,
pendant le mois que tu vas passer là-bas, à Courteuil, tu tâches de me
raccommoder avec ton père...
Gégé, inconsciemment, détourna les yeux.
—Regarde-moi bien, mon chéri,—continua Mme Taillard.—Naturellement
il faudra y aller avec beaucoup de prudence. Ainsi, il serait de la
dernière maladresse de dire à ton père que c'est moi qui propose
cette réconciliation. Cela lui donnerait une trop grande opinion de
ses droits sur toi, de ses chances dans le procès. Et après, s'il
refusait, je serais trop humiliée... Non, il faudrait, au contraire,
présenter l'idée comme venant de toi: une idée que tu aurais eue, tu
comprends?... Tu dirais, je suppose: «Moi je suis sûr que si tu voulais
te réconcilier avec maman, elle accepterait très bien...» Et s'il te
questionnait, tu ajouterais que je t'ai toujours parlé gentiment de
lui, que tu t'engages à tout arranger, que ça te ferait un plaisir
énorme... La vérité, quoi!
—Oui, oui!—approuva Roger qui n'écoutait plus que d'une oreille
bourdonnante.
—Je t'explique tout cela en gros... Je ne peux pas te mâcher tous
les mots... Mais, une fois en route, je suis persuadée que tu t'en
acquitterais à merveille... Voyons, ça te va-t-il? Puis-je compter sur
toi?
—Oh! oui, maman!—répliqua faiblement Gégé.
Mme Taillard le rassujettit, car il glissait un peu de ses genoux, puis
le pressant plus fort contre son buste:
—Seulement, dis-toi bien, mon petit, que ce que je te demande là,
c'est pour toi, uniquement pour toi... Sans toi, crois-tu que la vie
d'autrefois me referait envie?... Et il y aura aussi des gens qui se
moqueront, qui prétendront que je ne sais pas ce que je veux... Mais
moi, je le sais, et c'est l'essentiel... Je veux te garder... Je ne
veux pas te perdre, mon cher petit, mon bon trésor...
Gégé, les paupières mi-closes, le nez dans le cou de sa mère, se
laissait bercer sans défense. Par les mille petits trous du corsage
ajouré, une tiède odeur de white rose et de chair s'exhalait vers
lui. Il aurait aimé rester indéfiniment dans cette pénombre parfumée,
n'avoir plus jamais de gestes à faire, ni de paroles à prononcer. Mme
Taillard cependant le posa à terre.
—Là,—dit-elle, après un dernier baiser,—va achever ta malle,
mon chéri... Et, je t'en supplie, pas un mot de tout cela à ton
grand-père!... Si notre petit complot échouait, ce serait des histoires
à n'en plus finir... Donc, tu me promets bien le secret?
—Je te le promets, maman!—fit Gégé, de profil, les yeux en biais vers
la maison.
Maintenant, dans la pleine lumière, sous les regards de sa mère, il
préférait cesser la conversation. Il gravit au galop l'étage qui
menait à sa chambre et, la porte refermée, il commença, d'un geste
machinal, à empiler ses livres. Mais aussitôt il dut s'arrêter pour
essuyer une larme qui lui chatouillait l'aile du nez. Puis, c'en fut
une autre, une autre encore. Alors, lâchant les empaquetages, il
s'assit sur le bord du lit, les poings aux yeux pour pleurer à son aise.
Quel coup! Quel écroulement!
Deux ou trois fois, dans des mauvaises nuits, il avait rêvé que
l'existence de jadis reprenait. Il se revoyait avec effroi entre
ses parents aux prises. Il entendait les cris, les injures. Dans le
brouillard du songe, il apercevait les verres brisés, les nappes
souillées, les visages défigurés par la rage, les feux de la haine aux
prunelles. Et ensuite il se retrouvait brusquement dans sa petite
chambre, au fond du couloir, avec la rigoureuse Annette cousant en
silence près de la lampe, tandis qu'au loin les portes battaient comme
sous l'ouragan...
Mais, au réveil, il oubliait vite ces angoisses. Les rêves, est-ce que
ça arrive? Et voici que tout de même ça arrivait!
Le cauchemar se faisait réalité. Bien pis, c'était lui, Gégé, qu'on
chargeait de la métamorphose!
Adieu les dîners calmes et les journées de paix! Finies, les gâteries,
les cajoleries, les surprises! Plus de petits voyages entre les deux
maisons! Plus de regains de tendresse! Plus de changements! Plus de
joies!
Et, à cette lugubre liquidation, Gégé, pour la première fois, sentait
aussi clairement tout son bonheur depuis trois mois.
Certes, la minute d'avant, il ne s'estimait pas à plaindre; mais il ne
se serait jamais jugé si heureux. Cette catastrophe était pour lui une
vraie révélation.
Il n'y pouvait pas croire. Alors, quoi! véritablement, cela allait
recommencer? Il faudrait replonger dans la tourmente, redevenir un
pauvre petit diable, ballotté au gré des scènes, des querelles, et que
personne n'aimerait plus! Car, lorsque les parents se détestent, est-ce
qu'ils ont le temps de vous aimer? On les gêne, ils vous renvoient pour
se disputer tranquillement: «Tout à l'heure, Gégé!»
A ce souvenir amer, il eut une nouvelle crise de larmes. Oh! pour
qu'ils continuent à l'aimer bien fort comme ils faisaient depuis le
divorce, qu'il aurait de bon cœur donné et l'Alouette et le poney et
tous les plus beaux cadeaux du monde!... Mais voilà, il n'avait pas le
choix! Dans les affaires de ce genre, on ne demande pas leur avis aux
petits garçons. Il ne leur reste qu'à se taire et à obéir. Voilà!... Si
seulement encore, il avait été hardi, et débrouillard comme certains
de ses camarades, comme Ribermont, par exemple, peut-être bien s'en
serait-il tiré, eût-il découvert un remède... D'ailleurs, au fait,
pourquoi ne pas aller le consulter, ce malin de Ribermont? Il aurait
sûrement une idée, lui!... Et Gégé cessant incontinent de pleurer
ne songea plus qu'à effacer les traces de ses larmes. Puis, bien
lotionné, bien séché, les paupières normales, le sourire aux lèvres,
il redescendit.
—Où vas-tu donc?—demanda Mme Taillard, qui était restée à broder dans
le jardin.
—Chez Ribermont, maman.
—Comment! ce n'est pas l'heure de son travail?
Gégé, qui n'avait pas prévu la question, trouva d'emblée son premier
mensonge:
—Oh! je vais simplement chercher un livre que je lui ai prêté...
En entrant chez son camarade, il dut renouveler la même justification à
Mme de Ribermont, qui traversait le vestibule.
—Très bien, mon petit ami!—fit celle-ci avec cette nuance de compassion
qui se devait à Gégé.—Pierre est là-haut dans sa chambre. Il travaille.
Un travail très confidentiel, sans doute, car, à peine Roger ouvrait-il
la porte, Ribermont précipita dans un tiroir le livre placé sous ses
yeux.
—Eh bien! tu m'en as fait une peur!—s'écria-t-il en reconnaissant
l'intrus.
—Qu'est-ce que tu lisais donc?—interrogea le jeune Taillard, qui savait
le talent de Ribermont pour chiper chez son père des livres défendus.
—Un chouette bouquin, va!... Rudement chouette, même: _Bélisaire_, par
Marmontel.
—C'est amusant?—questionna Gégé.
—Un peu!—dit avec fierté Ribermont, qui, malgré l'ennui écrasant de
cette lecture, ne voulait pas diminuer l'importance de son larcin.
Gégé, distraitement, parcourut quelques lignes, puis, posant le livre:
—Dis donc, vieux, tu ne sais pas ce qui m'arrive? Voilà maintenant
maman qui veut se raccommoder avec papa!
Et, sans omettre un mot, il conta en détail toute la scène du jardin.
Ribermont écoutait, partagé entre deux mauvais sentiments. Cette
déconvenue de son ami, après une série de veine aussi prolongée, lui
paraissait assez plaisante. Mais il en considérait avec moins de faveur
les conséquences personnelles. En somme, jusque-là il avait largement
bénéficié de ce qui advenait de bon à Gégé. Il était de toutes ses
parties, de toutes ses promenades, de tous ses plaisirs. Sans parler
des menus services pécuniaires, qui chaque mois montaient bien à
une quarantaine de francs, Roger ayant pris l'habitude de se laisser
taper en douceur. Ribermont se sentait donc directement menacé dans la
débâcle de son camarade.
—Et alors?—fit-il, quand Gégé se fut tu.
—Alors, moi, je ne sais pas comment faire... Franchement, à ma place,
qu'est-ce que tu ferais?
Ribermont, qui ne se distinguait pas par la suite dans les idées,
répondit à côté:
—Et toi qui me disais que ce divorce était un grand malheur!
Roger ne put dissimuler un geste d'impatience:
—Je ne te demande pas ce que je t'ai dit. Je te demande ce qu'il faut
faire!...
—Attends alors que je réfléchisse!—fit Ribermont avec aigreur.
Puis, sans réfléchir, à mesure que cela lui venait, il déclara:
—Moi, voilà, je ne sais pas... Ça dépend... D'abord, tu n'as pas besoin
de te presser pour dire la chose à ton père...
—Ça, c'est vrai!—accorda Gégé.
—Et puis, tiens, à ta place, moi, je ne suis pas sûr, mais peut-être
bien que je ne dirais rien du tout...