une dernière hésitation. C'était peut-être une énorme bêtise que
cette lettre, une maladresse sans nom que cette démarche. Mais quand
l'incertitude n'est plus tenable, quand on veut à tout prix reconquérir
son fils, qu'importent les petits risques d humiliation ou de ridicule?
Est-ce que ces choses-là doivent compter pour une mère? Et, d'une
héroïque chiquenaude, elle lança dans la boîte son projectile de papier
bleu.
Une fois rentrée, elle s'était bien promis de sortir dès le déjeuner et
de multiplier les achats, les commandes, les courses, jusqu'à la nuit,
pour se distraire. Cependant, au moment de se rhabiller, le courage lui
manqua. A quoi bon traîner de force dans les magasins ses inquiétudes
et ses espoirs dont rien ne la détournerait? Pourquoi gaspiller là
des énergies dont elle n'allait avoir que trop besoin? Elle demeura
donc toute la journée dans sa chambre, comme une malade qui se ménage
avant l'opération. Elle ne pouvait, du reste, ni lire, ni broder, ni se
mouvoir, engourdie au fond de sa bergère par dix questions, toujours
les mêmes, dont le bourdonnement ne cessait pas. Jacques viendrait-il?
S'il venait, que lui dire? S'il refusait le retour à la vie commune,
quel parti adopter? Le supplier sans orgueil? Ou renoncer avec dignité?
Et s'il ne venait pas, quelle riposte choisir? Le silence méprisant? Ou
la lettre cruelle?
Elle s'interrogeait encore, que le jour commença à baisser. Alors,
vivement, elle s'apprêta: une toilette très simple, un vaste voile noir
formant cloche, beaucoup de son mélange au white rose.
Puis, à peine dehors, ayant rencontré un fiacre fermé, elle se fit
mener au rendez-vous.
Quoique en avance, elle n'eut pas à s'impatienter. De loin, au bord du
trottoir, sous un bec de gaz, elle avait immédiatement reconnu Jacques,
sa cape en feutre beige posée un peu de côté, sa svelte et vigoureuse
stature sanglée dans un complet de cheviotte marron.
—Eh bien?—questionna-t-il gaiement, après avoir ordonné au cocher de
les conduire vers le Bois.
—D'abord merci, mon ami... Mais savez-vous seulement pourquoi je vous
ai prié de venir?
—En voilà une question! C'est pour nous remettre ensemble, je suppose.
Elle murmura, d'une voix qui tremblait:
—C'est vrai?... Vous voudriez bien?...
—Dame! sans cela, pourquoi serais-je ici?
—Mais ce que vous avez dit à Gégé?...
—Gégé aura mal fait ma commission, mal répété mes paroles... Et puis à
quoi bon épiloguer sur tout cela? Grâce à ce brave enfant, nous voilà
réunis pour nous entendre, pour causer... Si tu veux, causons, ma
petite...
Il corroborait ce tutoiement d'une tendre pression de la main. Lucie
retira pudiquement ses doigts; mais, comme il n'insistait pas, tout en
parlant, peu à peu, d'elle-même, elle ramena sa main dans la main de
Jacques. Au bout d'un instant, d'ailleurs, abdiquant toute grandeur
tragique, elle s'était remise d'instinct à le tutoyer aussi. Et l'on
s'occupa rapidement de régler l'avenir. D'abord, on n'habiterait plus
avenue d'Antin, où planaient trop de mauvais souvenirs. On louerait
autre part; et, en attendant que le logis fût prêt, on irait avec Gégé
s'installer une pièce de deux mois à Courteuil, histoire de refaire
connaissance et de se pardonner dans l'intimité ses petits méfaits
respectifs.
Puis, alors, n'ayant plus rien à se dire ils passèrent naturellement
du silence aux baisers. Dans l'ombre du fiacre qui allait au pas,
Lucie avait la malicieuse impression qu'un amant nouveau la pressait
dans ses bras, et Jacques, partageant sans doute l'illusion, faisait
tout ce qu'il fallait pour la fortifier. Néanmoins, durant une pause,
il demanda la permission de consulter sa montre, et, grattant une
allumette:
—Bon sang!—dit-il.—Sept heures moins le quart!... J'ai raté mon train.
—Pauvre chou!—s'écria Lucie distraitement.—Où vas-tu dîner?
—Dans un cabaret quelconque...
—Viens donc plutôt dîner à la maison chez papa.
Jacques la considéra, stupéfait:
—Non?
—Oh! puisque tôt ou tard, il faudra le mettre au courant, pourquoi pas
ce soir?
—Tu crois? C'est peut-être une idée...
Et, se penchant par la portière, il cria au cocher l'adresse de
l'avenue Marceau.
* * * * *
Au même moment, en compagnie de Firmin, Gégé quittait à pied
l'institution Beaujoint. Dans le brouhaha de la reprise scolaire,
son secret lui avait semblé moins lourd que la veille. Et, sans y
renoncer absolument, le recours à l'abbé Moussoir ne lui paraissait
plus si indispensable. En manière de mortification, toute la journée,
il s'était appliqué à ses devoirs et à ses leçons comme jamais il ne
l'avait fait. Il rapportait un carnet de correspondance criblé de
mentions excellentes: grammaire française, _très bien_;— histoire,
_très bien_;—conduite, _bien_;—récitation, _très bien_; le reste
à l'avenant. Alors, de tant de bonnes notes, sa culpabilité ne
devait-elle pas être un peu amoindrie? Qui sait même si, en continuant
dans cette voie, il n'arriverait pas à liquider entièrement ses comptes
de conscience? Il se voyait déjà premier dans toutes les branches,
raflant tous les prix de fin d'année, réhabilité par le travail. Et il
en oubliait tout à fait Firmin, qui cheminait tristement derrière sans
pouvoir s'expliquer cette nouvelle disgrâce.
Il daigna cependant lui adresser la parole, en apercevant, au
porte-manteau du vestibule, près du large chapeau de M. Lecherrier, un
élégant melon de feutre beige.
—Tiens, qui dîne ici?
—Je ne sais pas, monsieur!—répliqua Firmin sur un ton de froide réserve.
Gégé, très intrigué, n'en monta pas moins vers sa chambre pour y faire
le bout de toilette réglementaire.
Mais à l'entresol, il entendit dans le fumoir une rumeur de causerie
si animée que, malgré lui, il s'arrêta. Qui pouvait bien être là?
Bah! on n'avait qu'à regarder. Et, sa casquette aux doigts, comme par
étourderie, il ouvrit d'un seul trait la porte.
Grand Dieu! Pas possible!... Mais si!... Là-bas, au fond de la pièce,
sur le divan, la main dans la main, c'était bien son père et sa mère
qu'il voyait, et en face d'eux, dans un fauteuil, M. Lecherrier qui, le
binocle au nez, parcourait tranquillement le _Temps_.
Au bruit de la porte, tous s'étaient retournés.
—Ah! voilà votre petite victime!—annonça M. Lecherrier avec bonhomie.
—Dites plutôt notre petit sauveur!—rectifia Taillard.
Et avant que Roger, blême d'épouvante, eût pu se retourner, proférer
un mot, on l'enlevait du sol, on l'étouffait de baisers, on se
le repassait de bras en bras, avec accompagnement d'apostrophes
passionnées: «Mon bon loup, mon amour, mon ange, mon trésor!...» On
recommençait, on ne se lassait pas. Enfin Taillard arracha son fils à
ce maelstrom de caresses, et, le reposant à terre:
—Hein, mon garçon, ça n'a pas traîné! Tu ne t'attendais pas à celle-là?
—Oh! non!—exhala sincèrement Gégé.
—Mais regarde-moi donc, mon chéri!—fit Lucie.—Tu es tout pâle...
Qu'est-ce que tu as?
—Ce qu'il a?—interrompit fort à propos M. Lecherrier.—Tu demandes
ce qu'il a? Il est bouleversé, ce petit... On le serait à moins...
N'est-ce pas, Gégé, l'émotion t'a donné un coup?
—Oui, grand-papa, c'est ça!
—Parbleu!... Alors, va vite te passer de l'eau sur la figure pour te
remettre... Et tu nous rejoindras en bas, parce que, moi, je commence à
avoir une faim peu commune!
Roger sortit d'un pas automatique et, pour grimper, empoigna la rampe.
La dépression maintenant l'accablait. Des tremblements vibraient dans
ses jambes. Il avait le cerveau brouillé et endolori, comme si on lui
eût mis la tête à l'envers... Quelle histoire! C'était positivement à
devenir fou! Comment! Ses parents se réconciliaient, les adversaires
fraternisaient. Et, au lieu de reproches, d'outrages, de mépris, on
l'embrassait, on le fêtait, il était le petit sauveur!... Plus tard,
sans doute, l'énigme s'éclaircirait. Mais, pour le moment, il ne
fallait pas essayer de comprendre.
Par contre, peu à peu, il éprouvait une étrange sensation d'allégement.
Il ne croyait pas à son amnistie totale, il se savait toujours sous
le coup de sa faute. Pourtant il lui semblait que toutes ses hontes,
toutes ses craintes, s'en allaient par une fuite cachée, tandis
qu'un bien-être nouveau montait doucement à leur place. Il se sourit
dans le miroir de la toilette avec sympathie. En somme, tout cela ne
s'arrangeait pas si mal!
Mais il achevait à peine cette constatation qu'un choc brutal lui
heurta le cœur. Et, de chagrin, il lâcha sa brosse à ongles, qui coula
à pic au fond de la cuvette...
Il venait de revoir brusquement la réalité que depuis deux jours
lui masquaient ses remords: le divorce abandonné, le divorce rompu,
c'est-à-dire ce qu'en secret il redoutait le plus, ce qu'il avait
d'instinct tout fait pour retarder indéfiniment!...
Voilà qui devenait autrement grave que de simples problèmes de
conscience. A présent, plus à compter sur les remises possibles, sur
les silences, sur les hasards! La paix était signée. Le bon temps
finissait. C'était bien le triste retour à jadis. C'était la rentrée!
Gégé, avant d'éteindre, parcourut encore d'un coup d'œil d'adieu la
petite chambre bleu de lin, où, à côté de sa mère, à deux pas de son
grand-père, il avait dormi tant de nuits heureuses, passé tant de
journées bienfaisantes.
Puis, mélancoliquement, marche à marche, il descendit l'escalier.
Dans la salle à manger, on terminait presque le potage.
Roger s'assit vis-à-vis de son père, entre sa mère et M. Lecherrier.
Tous trois lui souriaient d'un air de connivence.
—Eh bien, mon petit!—demanda Taillard,—j'espère que tu es content?
—Je te crois!—riposta Gégé, avec un flegme fort au-dessus de son âge.
FIN
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CH. HÉRISSEY ET FILS
LIBRAIRIE OLLENDORFF
Œuvres de Fernand Vandérem
LA CENDRE
CHARLIE
LE CHEMIN DE VELOURS
LES DEUX RIVES
LE CALICE (Pièce)
LA PATRONNE
[Illustration]
Gautherin-Leemans, typographes.—Paris