Gégé s'éloigna froidement. Quelle journée! Jusqu'à son vieux Pierre qui
le lâchait et refusait de compatir! De dégoût, après déjeuner, au Bois,
il bouda pendant toute la partie de foot-ball et resta assis sur un
banc près du maître d'études, en prétextant une crampe à la cuisse.
Au retour, la classe de calcul n'atténua pas sa mélancolie, et quand,
sur les quatre heures et demie, l'institution Beaujoint, au complet,
s'achemina vers le gymnase Capdemas, le cœur de Gégé restait aussi
morne et désemparé.
Non qu'en principe la gymnastique lui répugnât. Le trapèze, les
anneaux, les barres lui avaient, au contraire, valu les plus jolis
succès. Mais, avec M. Capdemas, on n'était jamais sûr que la leçon ne
commencerait pas par une séance d'assouplissements; et Gégé, tout en
enfilant son maillot bleu paon, pariait avec lui-même qu'aujourd'hui ça
ne raterait pas.
Effectivement, les dix Beaujoint à peine alignés, M. Capdemas commanda,
de sa voix méridionale qui ne faisait tort à aucune voyelle:
—Allons, mes petits... Aux massues!
Les massues! Gégé ne connaissait rien de plus ennuyeux que cette façon
d'assommer en cadence et sans haine des adversaires absents. Il se
dirigea lentement vers le râtelier et empoigna deux vieilles massues
où quelques traces de vernis vert indiquaient encore la couleur de leur
jeunesse.
—Taillard, au temps!... Taillard, gare à vous!... Taillard, ça va
barder!
Les avertissements pleuvaient sur Gégé insensible. Comment exécuter
en mesure et arriver à point, quand vos parents divorcent? Le père
Capdemas pouvait s'époumonner tant qu'il voudrait. Avec une telle
tristesse à l'âme, pas moyen de faire mieux.
—Taillard!—tonna enfin M. Capdemas, et si fort, cette fois, que le
chétif écho de la salle s'en émut,—Taillard! deux heures de retenue,
demain dimanche!
A ce nouveau trait du sort Gégé n'opposa qu'un ricanement amer. La
retenue du dîner, la retenue du dimanche, le divorce, tout cela se
tenait, rentrait dans la même série noire: il n'y avait qu'à s'incliner.
Mais comme, les yeux un peu voilés par les larmes, il prenait ces
conclusions fatalistes, le commandement de: «Halte!» arrêta brusquement
dans leurs assommades les dix petits hercules.
En arrière, les soieries d'une robe bruissaient sur le parquet. Dans la
sèche odeur de sciure un frais parfum de white-rose passa. Roger, en
louchant un peu, reconnut sa mère, au-devant de laquelle M. Capdemas
s'avançait avec des sourires. Tous deux échangèrent quelques mots. Et
M. Capdemas ordonna:
—Taillard, sortez des rangs... Pour les autres, repos!
Gégé s'était approché sans fierté. Sa mère l'embrassa. Puis M.
Capdemas, lui collant à l'épaule sa main noueuse:
—Taillard, madame votre maman est venue me dire la situation spéciale
et particulière qui existe chez vous... Elle vous recommande à mon
indulgence... Alors, vu cette situation spéciale et particulière, je
vous lève votre retenue.
Et désignant Roger à Mme Taillard:
—C'est que, quand il veut, le drôle, il fait comme un ange!
Gégé baissa modestement la tête, en raclant le sol avec le bout de
son pied. Il se demandait si, par la même occasion, et sous le même
prétexte, il ne pourrait pas envoyer sa mère chez M. Beaujoint pour
obtenir la même grâce. Une espèce de pudeur le retint: si novice qu'il
fût dans la situation «spéciale et particulière», charger sa mère
d'intercéder pour qu'il dînât avec son père lui semblait peu gentil. Il
préféra se borner à de chaleureux remerciements.
—Tu n'es donc plus fâché, serin?—lui demanda tout bas Ribermont, vers
qui, en rentrant dans le rang, il avait hasardé un sourire de paix.
—Mais non!—chuchota Gégé.
Ils firent côte à côte le chemin du retour. Roger conta à Ribermont
l'heureuse intervention de sa mère. Ribermont, par distraction, sans
doute, enregistra sans triompher.
Mais, au moment où l'on arrivait, M. Beaujoint fit appeler dans son
cabinet le jeune Taillard.
—Fermez la porte, mon ami,—dit-il avec une aménité insolite.
Puis, se grattant familièrement le mollet sous son pantalon:
—Vous avez vu votre père?
—Non, monsieur!—répliqua Gégé, la voix aussi ferme qu'il pouvait.
—Il sort d'ici et pensait vous retrouver chez M. Capdemas auquel il
voulait vous recommander. Enfin, peu importe! J'ai reçu aujourd'hui
d'abord la visite de madame votre mère; ensuite, à peu d'intervalle,
la visite de M. Taillard... Vous devinez, je suppose, la pensée
d'affection qui les avait guidés vers moi... Ils voulaient, chacun
de son côté, m'apprendre la situation particulièrement touchante et
intéressante qui vous est créée par le malheur que vous savez... Je
leur ai promis de ne vous ménager, dans la circonstance, ni mes soins,
ni mon bon vouloir... Et, pour première preuve, sur la prière de votre
père, j'ai consenti à lever votre retenue de dîner...
—Oh! monsieur... merci bien!—balbutia Roger, étourdi par cette
succession de coups de théâtre.
—Mais n'allez pas prendre ma bienveillance pour de la faiblesse... Et
même, dorénavant, mon jeune ami, si j'ai un conseil à vous donner,
méfiez-vous d'un certain esprit caustique auquel vous n'auriez que trop
de tendance!...
Gégé remonta vers l'étude, au cri de plusieurs fois répété de: «Chic
et veine!... Veine et chic!...» Il avait cette allégresse puissante et
sans pensée des petits garçons sauvés par deux fois de la retenue. La
joie le poussait comme un ascenseur, et il ne songeait plus du tout au
divorce de ses parents.
—Eh bien?—murmura Ribermont, pressé de savoir.
—C'est papa qui est venu causer au père Beaujoint pour moi. On me lève
ma retenue de dîner.
—T'en as une veine!—fit Ribermont, surtout frappé par la chance de son
camarade.
—Tu parles!—confirma Gégé.
Il était habillé, paré, ganté, depuis une demi-heure, lorsqu'on lui
annonça que son père l'attendait en automobile. Il dégringola, trois
par trois, les marches de l'escalier. Et, après qu'on se fut embrassé
tout son saoul:
—Où dînons-nous?—questionna Taillard.—M'est avis qu'il vaudrait mieux
dîner aux environs du Nouveau-Cirque, où j'aurais l'intention d'aller
ce soir, si tu n'y vois pas d'inconvénient.
—Oh! papa!—se récria gauchement Roger.
—Alors, chez Voisin!—dit Taillard au chauffeur.
Au restaurant, Roger s'assit en face de son père. Puis, tous deux,
instinctivement, s'adressèrent un long sourire, presque un sourire
d'amoureux. Taillard se sentait un peu ému en contemplant ce cher petit
être dont maintenant il n'allait plus posséder que la moitié. Et Gégé,
après tant de traverses, goûtait la molle béatitude de l'arrivée au
port.
—Tu m'aimes bien?—interrogea tendrement Taillard.
—Oh! oui, papa!—fit avec élan Roger.
Le dîner lui parut un enchantement. Jamais, les soirs de théâtre, il
n'avait éprouvé cette impression de parfaite sécurité, cette certitude
solide que rien désormais ne le priverait du plaisir projeté. Au
dessert, Taillard lui permit une coupe de champagne mêlée d'eau. Roger
ne se rappelait pas l'avoir vu si jovial. Un autre homme tout à fait!
Il ne s'assombrit qu'un instant, en entendant décrire les splendeurs de
la chambre bleue. Mais, aussitôt, une étincelle malicieuse palpita au
fond de ses yeux, et il déclara doucement:
—Cela ne m'étonne pas de la part de ton grand-père, qui est la bonté
même. Ta mère aussi est une femme pleine de qualités... Et tu vois que
ce n'est pas ce divorce qui nous empêchera de t'aimer!
—Oui... oui!—fit vivement Gégé, qu'un si brusque rappel aux choses du
foyer avait d'abord décontenancé.
Par bonheur, c'était le moment de partir. Sans insister sur ce sujet
épineux, qui ne le divertissait pas plus que son fils, Taillard solda
l'addition et, à petits pas, on s'achemina vers le Cirque...
A la sortie, près du contrôle, Roger, qui s'était princièrement amusé,
réfléchit que l'instant arrivait peut-être de faire sa commission
concernant l'heure du retour. Mais, justement Taillard lui demanda:
—Es-tu fatigué?
—Pas du tout.
—Veux-tu que nous allions prendre quelque chose?
—Oh! oui!
Gégé, sitôt ces mots prononcés, les regretta. Tant pis! Déjà
l'automobile les emportait par la nuit claire, le long des rues
silencieuses. Et puis une demi-heure de plus ou de moins, le mal ne
serait pas grand.
Une bavaroise au chocolat et un panier de brioches eurent vite raison
de ce restant de remords. Il y avait dans la salle une foule de jolies
dames en peau, avec des colliers de perles, des rubis, des diamants,
des émeraudes et d'immenses chapeaux à panaches. Des tziganes ponceau
jouaient des valses mélancoliques à en pleurer ou des marches
américaines à vous rendre ivre de gaieté. La lumière ruisselait des
lustres sur les fleurs qui jonchaient les tables. Comme M. Beaujoint,
comme M. Capdemas, comme Mme Taillard elle-même étaient loin! De sa
vie, Gégé n'avait passé une aussi bonne soirée.
Enfin Taillard lui fit signe de se lever. L'automobile les ramena
avenue Marceau. Tout le long de la route, Taillard tint dans sa main la
main de son fils. Sur le seuil, il dit:
—A samedi, alors... Du reste, d'ici là, je viendrai te voir chez M.
Beaujoint.
Ils s'embrassèrent de deux forts baisers. Puis, comme la porte se
refermait sur Gégé, Taillard regrimpa en voiture et se fit conduire
à un restaurant de la rue Royale où Nelly Jelly l'attendait dans un
cabinet.
[Illustration]
V
La semaine qui suivit compta pour Gégé parmi les plus douces de son
existence.
Par un affectueux complot, malgré les premiers ennuis de la procédure
ouverte, M. Lecherrier et Mme Taillard ne cessaient de montrer au
pauvre enfant des visages immuablement souriants. Et, à la sérénité de
cette vie nouvelle, sans disputes, sans scènes, il mesurait peut-être
vaguement combien l'ancienne avait été amère et tourmentée.
Pour Taillard, il ne passait guère d'après-midi sans rendre visite
à son fils. Au lieu de la mine soucieuse et revêche que Gégé lui
connaissait jusque-là, il avait toujours l'air d'arriver à une partie
de plaisir ou d'en revenir.
Tantôt il surgissait à l'heure du goûter, avec un assortiment de
friandises qui faisaient les délices de la division élémentaire. Tantôt
il venait vers l'heure de la sortie pour reconduire Gégé à pied ou en
auto.
Quelquefois il s'était rencontré avec Lucie, qu'une même sollicitude
poussait presque quotidiennement chez M. Beaujoint. Il y avait eu de
la gêne et pléthore de gâteaux. Alors, par une entente tacite, ils se
réservèrent chacun son jour. Roger ne coula donc plus un après-midi
sans voir l'un ou l'autre de ses parents. Jamais il ne les avait tant
vus ni si bien disposés.
Quant à M. Lecherrier, il jugeait avoir assez fait pour son petit-fils
en ne découchant plus que dans la journée. Se cloîtrer en outre à
domicile, par ces belles soirées d'été, lui paraissait un sacrifice
au-dessus de ses moyens.
Dès le lendemain de l'installation de Gégé, il organisa donc, sous
prétexte d'hygiène, une série de promenades nocturnes.
A huit heures, le cocher avait ordre d'atteler la victoria, et tout
de suite après dîner, on partait vers le Bois au grand trot des deux
bai-brun.
La grille franchie, l'équipage prenait le pas. Dans toutes les avenues
les voitures foisonnaient. A ne distinguer ni leurs formes ni leurs
chevaux, on eût dit une fête de lanternes. Un air rafraîchi et moite
tombait du ciel bleuâtre. Souvent des victorias avaient leur capote
baissée: sans le blanc d'une robe ou d'un chapeau se détachant sur
le fond noir, on aurait pu les croire vides. Et Gégé se demandait
quelle drôle d'idée les gens avaient de se calfeutrer ainsi par une
température pareille.
—Respire bien, mon enfant!—disait M. Lecherrier pour détourner son
attention.—Respire!
Et Gégé respirait de tous ses poumons comme sous l'oreille d'un
ausculteur.
Par exemple, quant à étudier ses leçons pour le lendemain, depuis
l'institution des promenades nocturnes, force lui avait été d'y
renoncer. Il ne les savait plus que par exception et par bribes. Mais
M. Beaujoint avait tenu sa promesse. Que les leçons fussent bien ou
mal sues, une consigne générale d'indulgence, allant du plus rigoureux
des maîtres au plus débonnaire des pions, préservait Gégé de toute
atteinte. Chacun semblait connaître son malheur, le divorce de ses
parents. C'était tout juste si, pour le principe, on osait discrètement
gronder la sympathique petite victime.
Rien ne troublait donc son infortune. A peine un scrupule de
probité l'avait-il incommodé quelques heures, quand, le même jour,
respectivement, M. Lecherrier, puis son père, lui avaient annoncé
que désormais dix francs lui seraient alloués chaque semaine pour
ses dépenses de poche. Devant un aussi fort total, Gégé, d'abord
fasciné, ne protesta pas. Mais, vers le soir, la conscience lourde,
il consulta Ribermont. Celui-ci, toujours à court avec ses vingt sous
par semaine, conseilla de laisser les choses en l'état. On donnait:
pourquoi refuser? Et le surlendemain, sans doute comme rémunération de
ses conseils, il priait Roger de lui avancer cinq francs, qu'il devait
depuis des mois à Thomas (Achille), pour des billes.
Le jeune Taillard consentit à cet emprunt avec la bonne grâce du
capitaliste que l'on tape pour la première fois.
Au reste, son esprit était ailleurs. Il ne voyait pas approcher sans
plaisir le jour de son départ pour l'avenue d'Antin. Si choyé qu'il
fût avenue Marceau, il s'attendait, chez son père, à des surprises
nouvelles; et, par la force des choses, le goût du changement lui
venait.
Les surprises escomptées commencèrent dès la veille, mais avenue
Marceau. En rentrant, Roger, découvrit, au beau milieu de sa chambre,
une magnifique malle en peau de truie, avec des coins de cuivre et
les initiales R. T. imprimées en grosses lettre rouges. Et comme,
abasourdi, il en faisait le tour, M. Lecherrier apparut, la moustache
troussée par un sourire de vanité:
—Oui, c'est pour toi,—proclama-t-il en s'avançant.—Tu vas faire
continuellement la navette entre ici et l'avenue d'Antin. J'ai voulu
que tu aies une malle à toi, comme un homme!
Cette fois, la comparaison n'inquiéta pas Gégé. Il eut seulement un peu
de honte en se rappelant la sorte de hâte qu'il éprouvait à quitter
un grand-père si bon. Et cet embryon de remords s'accrut encore aux
adieux du lendemain matin. M. Lecherrier, les lèvres molles, avait
laissé éteindre sa pipe; Mme Taillard affectait un entrain visiblement
factice. Gégé, très ému, leur fit promettre de venir le voir tous les
jours chez M. Beaujoint; et, comme prévoyant l'objection:
—Je n'aurai qu'à dire à papa que vous venez à l'heure du goûter.
Devant ce gentil trait de sens pratique, M. Lecherrier et sa fille
échangèrent un regard d'admiration.
—Tu es un ange!—déclara Mme Taillard en étreignant Roger tout fier de
son succès.
C'était pour lui une manière d'absolution. Et il avait complètement
oublié ses torts, quand, vers sept heures du soir, il parvint avenue
d'Antin. La malle, venue par une autre voie, arrivait aussi. Mais Roger
fut le premier en haut:
—Qu'est-ce que c'est que cette malle?—questionna dédaigneusement
Taillard, qui du balcon l'avait aperçue.
—C'est ma nouvelle malle!—fit délibérément Gégé.
A cette explication, Taillard s'était un peu rembruni, comme chez
Voisin, l'autre semaine, à l'occasion de la chambre bleue. Ç'avait
été dans ses yeux le même nuage d'ombre, aussitôt chassé par la même
étincelle narquoise.
—Très bien!—dit-il.—Maintenant il s'agit d aller vite t'habiller, parce
que nous dînons au Bois.
Et, Roger tournant à droite:
—Non, pas par ici... Ta chambre était trop loin de la mienne; je t'ai
installé à côté de moi, dans le fumoir..
Il ouvrit la porte. Gégé exhala un «oh!» de ravissement. Ses
pressentiments ne l'avaient pas trompé. Pour une «surprise», c'en était
une!
En huit jours, de ce fumoir maussade, le tapissier, talonné par
Taillard, avait fait la chambre la plus pimpante, la plus confortable
qu'ait conçue le génie anglais. Tout y était harmonieux, tout s'y
accordait en des tons parfaits, la nuance claire des meubles en bois
d'olivier avec le net dessin des cretonnes britanniques, le papier
d'un rose discret avec le cuir grenat des fauteuils. Aux murs, des
gravures de chasse, serties de pitchpin vert, rehaussaient l'ensemble
par leurs teintes crues. Près de la fenêtre, un «Sandow» laissait
pendre ses minces serpents bariolés. Taillard n'avait pas commis un
oubli. Mais quelle revanche aussi! Enfoncée, la chambre bleu de lin!
Pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à regarder Gégé.
Il ne se lassait pas de marcher à travers la pièce, d'examiner chaque
meuble, d'inventorier son nouveau domaine. Taillard dut le bousculer
pour qu'il se mît en tenue; et l'on ne parvint à Armenonville que sur
le coup de huit heures et demie.
Gégé y retrouva avec satisfaction les charmantes dames décolletées,
endiamantées, empanachées, qu'il avait tant appréciées, la semaine
précédente, au sortir du Cirque. Ou, du moins, si ce n'étaient les
mêmes, elles leur ressemblaient tellement que le plaisir des yeux
demeurait pareil. Des tziganes, bleus cette fois, jouaient des airs
identiques; et des fleurs pâmaient également sur les nappes.
A une table voisine, Roger remarqua une jolie jeune fille blonde à qui
ses yeux myosotis, sa fine figure en triangle, et l'encadrement de ses
boucles d'or, faisaient une tête de poupée anglaise. Vis-à-vis d'elle
mangeait une sorte de vieille gouvernante bougonne et ventrue.
La jeune fille, presque à chaque bouchée, ramenait son regard en coin
vers Gégé, qui se sentait intimidé et flatté.
Ces dames se retirèrent vers neuf heures et un monsieur, à côté,
murmura pour son camarade:
—C'est la petite Nelly Jelly, des Ambassadeurs, avec sa mère.
Taillard prit un air détaché. Nelly Jelly intriguait depuis quelques
jours, pour connaître, fût-ce de loin, Gégé. Mais, cette scabreuse
faveur accordée, la plus grande correction s'imposait.
Roger reconnut encore la jeune fille blonde, le lendemain, aux courses
d'Auteuil, où son père s'était décidé à l'emmener. Avant de partir,
Taillard lui avait même fait présent d'une ancienne lorgnette qui était
toute neuve. L'étui jaune en bandoulière, la carte au veston, Gégé
paradait dans le pesage, comme un sportsman de vieille date. Pendant
les épreuves, il regrimpait dans les tribunes, et, au _rush_ final, il
hurlait avec son père le nom du cheval qu'ils avaient joué. Il rentra
avec deux louis de participation sur les bénéfices de Taillard et le
ferme projet de devenir plus tard gentleman-rider ou jockey.
Ce soir-là, on dîna à la maison. La vieille Annette, restée au service
de Taillard, multipliait les prévenances envers Gégé. Elle, jadis si
exigeante sur la politesse, semblait maintenant quêter les regards
de son petit maître pour mieux devancer ses désirs. Roger nota avec
étonnement cette transformation.
—Vraiment, il fait trop chaud chez soi!—déclara Taillard à la fin du
repas.
Aussi, les autres soirs de la semaine, dîna-t-on dehors. Armenonville
alternait avec Madrid, Madrid avec les Ambassadeurs. Gégé ne quittait
plus son smoking et s'amusait prodigieusement.
Il ne ressentait de malaise qu'aux visites quotidiennes de son
grand-père et de sa mère. Il avait observé chez eux, quand il leur
rendait compte de son existence, la même grimace de mécontentement que
chez son père à la description de la chambre bleue ou à l'arrivée de la
malle en truie. Alors, machinalement, il éteignit le ton enflammé de
ses récits. Quelquefois même, par un raffinement d'égards, il feignait
de ne pas tant s'amuser que cela et contait ses soirées d'une voix
distraite, quasi dégoûtée.
—J'espère que tu es sage, que tu ne fais pas d'excès!—disait Mme
Taillard, les lèvres pincées.
—Sois tranquille!—assurait Roger. ... J'ai pas envie de tomber malade,
moi. Merci bien!
Le soir de son retour avenue Marceau, quoiqu'il fût sincèrement joyeux
de rejoindre sa mère et son grand-père, il exagéra à dessein. Il
sautait sur les canapés, sur les fauteuils, en criant:
—Ce que je suis content! Ce que je suis content!...
Mais tout l'effet de cette manifestation croula quand Gégé narra
l'emploi de l'après-midi.
Taillard, le matin, avait informé son fils que ces emballages
perpétuels lui semblaient oiseux, cette grosse malle encombrante et
superflue: une double garde-robe serait bien plus pratique.
Et, là-dessus, après un mot d'excuse à M. Beaujoint, on avait passé
la journée chez les fournisseurs, chez le chemisier de Taillard, chez
son tailleur, chez son bottier. Tout une garniture de lingerie chez le
premier, trois costumes et deux pardessus chez le second, quatre paires
de souliers divers chez le troisième,—jusqu'au soir, les commandes
s'étaient accumulées sans trêve.
—Il te faut un trousseau complet!—affirmait Taillard à chaque
acquisition nouvelle.
Le «trousseau complet»! Qui, dans l'enfance, n'a souhaité un instant
d'être pensionnaire, rien que pour posséder ce que les catalogues
appellent un «trousseau complet»? Et Gégé ne pouvait se rappeler ces
événements sensationnels sans un regain d'exaltation.
Malgré lui, il omit la réserve adoptée. Il entra dans des détails
minutieux, vanta la forme des vestons, la couleur des étoffes, ne fit
grâce de rien. Il n'en voyait même plus les coups d'œils sévères dont
M. Lecherrier marquait chacune de ses phrases.
—C'est bon, mon petit!—dit celui-ci glacialement, quand Roger eut
achevé. ... Maintenant laisse-nous... Ta mère et moi nous avons à
causer.
Gégé sortit, avec la pesante impression d'avoir peut-être été trop loin.
Demeurés seuls, M. Lecherrier se carra les bras croisés, devant sa
fille:
—Eh bien! qu'est-ce que je te disais? Le plan de ce monsieur est bien
simple: il veut nous prendre le petit!
—Crois-tu?... Moi, je verrais plutôt dans tout cela de l'égoïsme. Il a
besoin de la fête... Il y emmène Gégé... Il ne regarde pas plus loin...
—Et la malle?—s'écria M. Lecherrier.—Ce qu'il a dit de la malle,
est-ce que c'est de l'égoïsme aussi?... Non, il y a là un ensemble de
circonstances qui ne supporte pas la discussion. Ton mari n'a qu'une
idée: débiner ce que nous faisons et persuader à Gégé qu'il fait
mieux... Or un enfant, hélas! n'est qu'un enfant... Du jour où Roger
pensera qu'il a plus d'avantages chez son père, c'est lui qu'il aimera,
et pas nous... Voilà la vérité!...
—Soit, mais comment nous défendre?
—Je ne sais pas... La situation est très difficile... Il faudrait
frapper un grand coup, inventer quelque chose d'équivalent au
trousseau... Saisis-tu?
—Oui... seulement, quoi?
—Nous chercherons!
Au bout de trois jours, il avait trouvé. La riposte était ingénieuse,
mais terriblement compliquée.
Elle consistait en une bicyclette du dernier style, avec un
enchevêtrement de chaînes et de contre-chaînes, de freins et
de contre-freins, trois changements de vitesse, un système de
rétropédalage, mille perfectionnements diaboliques qui permettaient
de marcher à reculons comme en avant, de gravir les côtes aussi
vite qu'on allait en plaine, et dont la description seule n'avait
pas pris au marchand moins d'une demi-heure. On appelait ce modèle
«l'Alouette-extra».
Sur un fervent cycliste tel que Roger, un pareil bijou ne pouvait
manquer de produire un gros effet.
—Mais à propos de quoi lui donner cela?—demanda judicieusement Lucie
quand un peu avant le dîner, on apporta la machine.
M. Lecherrier hésita:
—Je verrai... Tiens je lui dirai que c'est pour ses vacances!...
Firmin avait reçu ordre de presser le service.
En vingt-cinq minutes on eut dîné, et on remonta dans le salon, au
centre duquel, sous un vaste drap blanc, la bicyclette avait l'air
d'une statue à inaugurer.
—Qu'est-ce que c'est que cela?—s'écria Roger dès le seuil.
—Regarde!—dit solennellement M. Lecherrier, en tirant à lui le vélum
avec un noble geste de vieux magicien.
L'enthousiasme de Roger passa toutes les prévisions. Il obtint
comme faveur de ne pas sortir: il voulait lier connaissance avec sa
merveilleuse machine. On dut la lui porter dans sa chambre pour la
nuit. Et, bien entendu, le lendemain, il eut la permission d'en user,
escorté de Firmin sur un mauvais «clou», pour se rendre à la pension.