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│ Note de transcription: │
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│ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
│ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
│ conservées et n'ont pas été harmonisées. │
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│ Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en │
│ gras comme =ceci=. │
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FERNAND VANDÉREM
La
Victime
[Illustration]
LIBRAIRIE
OLLENDORFF
CHAUSSÉE D'ANTIN
PARIS
_2e Édition_
DU MÊME AUTEUR
=La Cendre= (roman), 1 vol.
=Charlie= (roman), 1 vol.
=Les Deux Rives= (roman), 1 vol.
=Le Chemin de velours= (contes), 1 vol.
=La Patronne= (roman), 1 vol. illustré.
=Le Calice= (pièce), 1 vol.
FERNAND VANDÉREM
LA VICTIME
_Deuxième édition_
[Illustration]
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1907
A
G. LENOTRE
EN TOUTE AFFECTION
F. V.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:
Cinq Exemplaires sur papier du Japon.
Vingt-cinq Exemplaires sur papier de Hollande.
Numérotés à la presse.
[Illustration]
I
Comme on menait «Gégé» au Nouveau-Cirque, Jacques Taillard avait dit
qu'on commençât à dîner sans lui, tandis qu'il s'habillerait.
—Naturellement!—s'était récriée Mme Taillard, en passant à table avec
Gégé.
Et il n'en avait pas fallu plus pour que celui-ci se sentît envahi par
les plus noirs pressentiments.
Non pas que, d'ordinaire, Roger Taillard en fût encore à s'alarmer
d'une dispute éventuelle entre son père et sa mère. Malgré ses onze
ans et demi, depuis le temps qu'il assistait à leurs querelles presque
quotidiennes, il avait fini par n'y plus prendre garde. Il s'y était
habitué peu à peu, comme on se fait graduellement aux obligations
domestiques, aux charges de famille. Elles lui causaient toujours un
profond ennui. Elles ne lui inspiraient plus jamais ni réflexion, ni
curiosité, ni crainte.
Mais, les soirs où on le conduisait au théâtre, ce détachement
coutumier l'abandonnait soudain. Du coup, Gégé devenait comme un loup
de mer sur le point d'embarquer. Les moindres indices d'orage le
bouleversaient. Il savait combien deux époux qui tiennent une bonne
dispute ont peine à lâcher prise. Et il redoutait sans cesse qu'au
dernier moment une scène engagée mal à propos ne vînt compromettre le
départ ou ne le fît ajourner à une date indéterminée. Cette catastrophe
s'était déjà produite l'année précédente, une fois qu'on devait le
mener au Châtelet. Crève-cœur qui marque dans une vie d'enfant et qui
ne s'oublie pas de sitôt!
Roger n'avait donc pas noté sans appréhension le petit retard de son
père, puis l'adverbe plein d'aigreur dont sa mère avait apprécié ce
retard.
Et la figure de Mme Taillard, qu'il surveillait à la dérobée, n'était
guère d'aspect à le rassurer. Même pour un physionomiste moins exercé
que lui, elle offrait les signes de la plus sombre préoccupation. Mais
qu'est-ce qui pouvait affecter si fort Mme Taillard? Sûrement pas une
question de coquetterie. Jamais elle n'avait été plus jolie que ce soir
avec sa robe de dentelle noire et cette minuscule capote de tulle qui
planait sur ses cheveux cannelle comme une gentille fumée bleu pâle. Le
retard de son mari peut-être? Non, puisque, sous un prétexte ou sous un
autre, Jacques s'arrangeait toujours pour ne figurer qu'aux deux tiers
du repas, soit qu'il n'arrivât qu'au second plat, soit qu'il sortît de
table, le dessert à peine servi. Il devait donc y avoir autre chose.
Quoi donc?
Oh! un accident bien banal, que Gégé avait mille excuses pour ignorer
et d'où naît souvent tout le souci de beaucoup de femmes: Mme Taillard
n'était pas contente de son dernier rendez-vous avec Alcide Barbier.
Et il n'y avait là de sa part ni douilletterie sentimentale, ni folles
exigences.
En cédant, six mois avant, à Alcide Barbier, Lucie Taillard ne croyait
pas plonger dans ce tourbillon de délices où vous emportent les grandes
passions. Elle obéissait plutôt à l'usage qui veut qu'une femme ne se
laisse pas tromper indéfiniment sans représailles. Et, sur une nouvelle
fredaine de Jacques, elle s'était alors décidée pour Alcide Barbier,
qui se trouvait de son entourage, et, justement, ne demandait pas mieux.
Du reste, retenu chaque jour jusqu'à cinq heures par l'importante
raffinerie de pétroles que sa femme lui avait apportée en dot, bon
musicien, la poitrine large, un souple carré de barbe rousse sous une
figure sans âpreté, loyal, docile et très épris, Alcide constituait un
choix pratique autant qu'honorable. Mais en amour, la première flambée
morte, les qualités cessent de briller. On ne distingue plus que les
lacunes. Or si tendre, si délicat que se montrât le jeune usinier, il
manquait vraiment de fantaisie et d'esprit à un point qui n'est pas
permis. Les caresses, les attentions, la musique ne sont pas tout. Une
femme souhaite qu'on l'amuse. Et, cet après-midi, Mme Taillard s'était
tellement ennuyée que des remords lui venaient presque avec de vagues
idées de rupture.
Elle s'imposa pourtant un effort en faveur de son fils, et, la voix
distraite, le regard ailleurs:
—Eh bien! mon chéri,—demanda-t-elle,—tu es content d'aller là-bas?
—Bien sûr, maman!—fit Roger.
Puis ce fut tout. Mme Taillard était rentrée dans sa mélancolie comme
dans une cabine. Gégé commença à s'inquiéter sérieusement. Pour peu que
son père fût dans des dispositions analogues, voilà qui promettait!
Cependant l'entrée de Jacques Taillard lui rendit quelque espoir.
Ainsi que d'habitude, il s'était assis vis-à-vis de sa femme sans lui
adresser la parole et, à présent, il mangeait en hâte pour rattraper. A
son tour, il interrogea:
—Eh bien! Roger! tu es content d'aller là-bas?
—Oh! oui, papa,—fit Gégé.
Cet échange de propos ne donna pas plus de résultat que le précédent.
Jacques, sans insister, s'était remis à manger. Mais, à l'inverse
de Mme Taillard, il y avait sur tout son visage comme un vernis de
bonne humeur. Ne venait-on pas avant dîner de le présenter à Nelly
Jelly, la petite danseuse américaine des Ambassadeurs, que depuis un
temps infini il voulait s'offrir, sans trouver l'occasion? Une veine
inespérée, quoi! Avec ça, pas l'ombre de manières: le rendez-vous dans
les vingt-quatre heures. Et, en se rappelant cet accord si facile, si
rondement conclu, Taillard ne pouvait se défendre de sourire tour à
tour à tous les objets qui couvraient la table...
Devant tant de symptômes favorables Gégé poussa un soupir rassuré.
Mais, par malheur, dans l'état de ses nerfs, Mme Taillard n'était
pas femme à supporter longtemps le spectacle de cette songerie
joyeuse. Tant de gaieté quand elle était si triste lui semblait de la
provocation. Sans compter qu'elle connaissait son bonhomme sur le bout
du doigt: certainement, il y avait de la femme là-dessous. Et comme
Jacques venait encore d'adresser au compotier de droite le sourire le
plus bienveillant, elle n'y tint plus. Coûte que coûte, elle avait
besoin de soulever un incident, et, se ramassant:
—A propos!—fit-elle d'une voix acérée,—tu as bien téléphoné avenue
Marceau le numéro de la loge?
—Totalement oublié!—avoua Jacques en levant la main dans un geste de
regret sommaire.
—Comment! Tu savais que papa se faisait une fête d'aller au Cirque avec
cet enfant! Et tu oublies de le prévenir! Non, c'est fantastique!
Jacques ne répondit pas. Le petit nez droit de Mme Taillard s'était
tout aminci de colère, ce qui précisait sa ressemblance avec un crayon
bien taillé. Gégé, au comble de l'angoisse, ne quittait plus du regard
les deux adversaires.
—D'ailleurs,—poursuivit Lucie,—je m'explique que tu aies oublié... Un
homme qui a tant à faire!...
En toute autre circonstance, cette ellipse eût déchaîné une scène
infernale, Mme Taillard sachant mieux que personne les mille
occupations qui encombrent la vie d'un désœuvré. Mais rien ne rendait
Jacques conciliant comme d'avoir de la dame sur la planche; et, au
lieu de se fâcher, au lieu même d'invoquer les deux heures qu'il allait
de temps en temps passer sur les marches de la Bourse ou à la charge de
son oncle Ernest, il observa modestement:
—Eh bien, il n'y a qu'à faire téléphoner à ton père maintenant...
Puis, se tournant vers le valet de chambre:
—Joseph, posez ce plat et téléphonez tout de suite à M. Lecherrier que
nous l'attendons ce soir au Nouveau-Cirque, loge 30.
Après trois minutes qui semblèrent à Roger en durer au moins dix,
Joseph reparut et dit:
—M. Lecherrier était sorti... Il ne dîne pas là et on ne sait pas où il
dîne.
Mme Taillard déclara:
—C'était à prévoir!... Papa sera désolé!
—Ce qui ne l'empêchera pas d'avoir passé aujourd'hui une soirée
excellente!—remarqua Jacques sans acrimonie.
—Qu'en sais-tu?
—Effectivement, je n'en sais rien... Mais je connais ton père... Il
n'est pas dans ses us de dîner tout seul... Alors je suis en droit de
supposer que ce soir il ne s'ennuiera pas.
—Papa fait ce que bon lui semble et il n'a pas de comptes à te rendre.
—Est-ce que je lui en demande?
—Non, mais tu te permets à son sujet des insinuations du plus mauvais
goût, surtout en présence de cet enfant. Tu ferais bien mieux de
t'excuser de ton égoïsme et de ta négligence sans nom.
—Dis-moi, en as-tu encore pour longtemps comme cela?—questionna
Jacques, chez qui la colère effaçait peu à peu l'image apaisante de
Nelly Jelly.
—Pour aussi longtemps que je voudrai. Si cela te déplaît, je regrette.
Tu n'avais qu'à ne pas commettre cette goujaterie.
Le terme était excessif, impropre, mais la soulageait. Elle se tut.
Jacques tirait sur sa fine moustache dorée, qu'on eût dite tracée à la
plume, puis il laissa simplement tomber ces mots:
—C'est curieux comme une femme peut devenir bête, à fréquenter les
imbéciles!
—Je ne comprends pas!—fit Lucie qui frémissait de comprendre.
—Mettons «raseurs», et n'en parlons plus!
—Si, parlons-en! De qui s'agit-il?
—Devine!
L'allusion crevait les yeux. Elle ne concordait que trop avec les
souvenirs de l'après-midi. Et ce n'était d'ailleurs pas la première
fois que Jacques contestait la qualité d'amuseur à Alcide Barbier, dont
les assiduités auprès de Lucie, sans l'émouvoir, l'agaçaient.
Mme Taillard cependant cherchait une réponse venimeuse, terrible, et,
ne trouvant pas:
—Tiens, tu avais raison... Finissons!... Il y a des gens avec qui il
vaut mieux ne pas discuter.
Jacques, satisfait par la faiblesse de cette réplique, haussa les
épaules. Joseph rentrait portant le café. Roger profita de la
diversion pour demander si on lui permettait un canard.
—Oui, mon chéri!—firent en même temps M. et Mme Taillard d'une voix
soudainement angélique.
Puis, le canard pris, Lucie ajouta du même ton:
—Maintenant Gégé, il faut aller achever ta toilette...
—Oui, va t'habiller, mon petit!—approuva non moins suavement Taillard.
Roger glissa à bas de sa chaise; mais cet accent si doux ne lui
laissait aucune illusion. Dès le début, il avait eu la nette impression
que son Nouveau-Cirque était dans l'eau. Et maintenant, pour un
connaisseur tel que lui, il n'y avait nulle chance que la dispute en
demeurât là.
Ce fut donc d'une allure nonchalante qu'il regagna sa chambre, comme
quelqu'un qui va accomplir le geste inutile et la formalité superflue.
Pourtant quand il aperçut bien étalés, au travers du lit, le smoking
des galas, les gants blancs, le pardessus clair,—ce résidu d'espoir qui
survit aux pires désastres lui souffla que peut-être tout n'était pas
perdu. Qui sait, si en se dépêchant, il ne pourrait pas rejoindre ses
parents avant une reprise des hostilités, puis étouffer la querelle en
précipitant le départ? Et il commanda à la vieille femme de chambre qui
cousait sous une lampe, le menton au genou:
—Annette! Nous sommes très en retard! Vite, mes affaires! Vite, vite!
—«S'il vous plaît, mon chien!»—réclama protocolairement Annette, qui
tenait à achever le point commencé.
—S'il vous plaît! concéda avec révolte Gégé.
En un instant, il eut revêtu le smoking. Il trépignait tandis
qu'Annette lui nouait, sous le petit col carcan, sa correcte cravate
de soie noire. Puis, son paletot jeté sur le bras, il s'élança vers la
salle à manger comme un jeune pompier qui court au feu.
Mais, dès le seuil de l'antichambre, partant de la pièce voisine, des
vociférations frénétiques l'arrêtèrent sur place. Trop tard! La scène
avait repris, faisait rage!
Roger hésita. Peut-être qu'attendre une accalmie serait plus malin.
Baste! autant en finir tout de suite. Et, comme on ouvre la porte d'un
malade, avec de pieuses précautions, il tourna le bouton de la salle à
manger. Il n'avait risqué que la tête. Les clameurs cessèrent du coup.
—Une minute, Gégé!—dit Taillard qui était debout, livide.
—Oui, tout à l'heure, mon chéri!—confirma de sa place Mme Taillard avec
un geste dilatoire.
Évidemment, on les dérangeait. Ils en voulaient encore. Roger comprit.
Il retira sa tête, referma la porte sans bruit, puis, lentement, il se
hissa sur la haute banquette Henri II qui, avec un maigre régulateur
Louis XIII, était la gloire de l'antichambre.
Il se mit à enlever un à un les doigts de ses gants. Pendant un
moment, l'orgueil de voir ses prévisions si exactement réalisées et
aussi une sorte d'amour-propre l'avaient soutenu. Mais à présent,
il n'éprouvait plus que de l'accablement. Il se demandait ce qu'il
dirait, le lendemain, à son vieux Pierre de Ribermont, quand celui-ci
l'interrogerait sur les détails de la soirée. Il essayait de se
remémorer tous les numéros du Nouveau-Cirque, étudiés la veille
sur l'affiche illustrée: et il était contraint à d'extraordinaires
clignements pour se conserver les yeux secs.
L'apparition de Joseph, qui allait chercher Annette toujours en retard
pour dîner, le rappela à la dignité.
Il se retrouva la force de chantonner un petit air gaillard en
tambourinant du talon sur les précieux bas-reliefs du siège.
Puis quand, au retour, Annette s'écria avec compassion: «Eh bien!
mon pauvre petit Gégé, pas encore parti!...» il se domina assez pour
répondre:
—Ça m'est bien égal!
Mais il était à bout de vaillance. Et, sitôt les domestiques dans le
couloir, ses larmes lui échappèrent et il s'en donna, à tout cœur, de
sangloter tant qu'il pouvait.
Dans l'ombre, avec son chapeau de travers, ses jambes pendantes contre
la banquette, et cette désolation sans frein, il présentait assez
l'aspect d'un petit garçon égaré sur la voie publique. Jamais il
n'avait ressenti une détresse pareille. Ce n'était plus seulement sur
le Nouveau-Cirque qu'il pleurait, c'était aussi sur un tas de choses
qu'il évoquait confusément: la tristesse des repas toujours silencieux,
la physionomie de ses parents toujours en embuscade, l'incertitude de
ses joies toujours menacées.
Il existait pourtant des enfants chez qui cela se passait autrement.
Chez beaucoup de ses camarades, chez les Ribermont, chez les Thomas,
chez les Bachicourt, par exemple, on ne se querellait jamais, ou pour
ainsi dire jamais. Gégé ne l'ignorait pas, les ayant questionnés
là-dessus. Alors pourquoi chez lui la dispute était-elle à demeure? Et
puis à quoi bon être mariés si c'est pour se faire tout le temps des
scènes?
Il allait peut-être, entre deux sanglots, trouver la solution de ces
problèmes, quand la porte de la salle à manger livra passage à Mme
Taillard. Elle avait les yeux rouges, le nez dépoudré et une grimace
oblique qui s'efforçait d'être un sourire. Elle s'approcha de Roger,
et, les deux mains à ses épaules:
—Mon cher petit,—dit-elle,—il va falloir être un homme!...
—Bon, ça y est!—pensa Gégé, qui savait tout ce qu'il en coûte aux
enfants chaque fois qu'on fait appel à leur virilité.
—Il va falloir être très raisonnable... Nous n'irons pas ce soir au
Nouveau-Cirque... D'abord, il serait trop tard... Ensuite, ton père et
moi nous avons encore à...
Elle chercha son mot:
—Nous avons encore à causer... Alors, à la place, nous irons la semaine
prochaine. Maintenant tu vas te coucher gentiment, et d'ici peu, tu
verras, je te promets une jolie compensation... Tu es content comme
cela?
—Oui, maman!—répliqua Roger, sentant la vanité de toute dénégation.
Mme Taillard le souleva dans ses bras avec ferveur en murmurant:
—Tu es un bon petit Gégé!
Puis, le remettant à terre:
—Va dire bonsoir à ton père!
Elle le poussa doucement vers la salle à manger. Taillard virait autour
de la table, comme occupé à établir un record. Des serviettes en boule
traînaient sur le tapis. Un verre renversé avait fait à travers la
nappe une large tache couleur d'améthyste. Roger tendit la joue à
son père qui, d'instinct, tendit aussi la sienne. Les deux joues se
heurtèrent mollement et, après ce baiser rudimentaire, Taillard déclara:
—Allons, je vois que nous sommes un brave petit Gégé, mais avec moi, tu
sais, on ne perd rien pour attendre!
Roger hocha la tête en signe d'assentiment et sortit sans en réclamer
plus.
Dans sa chambre, Annette, sonnée par Mme Taillard, voulut l'aider à
se déshabiller. Il déclina froidement ses offres de service. Mais
comme, en rangeant ses vêtements, elle commençait à lui prodiguer des
consolations grossières, Gégé l'interrompit:
—Laissez-moi donc tranquille! Je vous ai déjà dit que ça m'est bien
égal!
—Oh! mon Dieu! ce qu'il est méchant!—se récria Annette, démontée.
Roger, dans ses couvertures, ne daigna pas répondre. Il n'avait plus
qu'une idée: s'endormir, oublier. Il ferma les yeux. Sous le noir des
paupières il revit, durant quelques instants, des acrobates en caleçon
de satin pailleté, des chevaux galopant sur un tapis fauve, une piste
remplie d'eau. Puis tout se brouilla et bientôt il n'y eut plus dans la
chambre que le faible bruit de sa respiration, coupé, de temps à autre,
par le hoquet d'un restant de sanglot. Gégé dormait.
Plus tard, beaucoup plus tard, il lui sembla qu'une forme qui avait
le parfum de sa mère se penchait sur lui en chuchotant des paroles de
pitié. Mais, stoïque jusque dans le sommeil, il balbutia encore:
—Ça m'est bien égal!
Un peu après, il crut sentir à son front le baiser léger d'une autre
ombre qui ressemblait à son père. Et quoique l'ombre n'eût rien dit,
Gégé fièrement bégaya tout de même:
—Ça m'est bien égal!
[Illustration]
II
Le lendemain, vers neuf heures et demie, M. Lecherrier était en train
de recevoir la dégelée de coups de poing et de coups de savate, que,
moyennant trois cents francs par mois, un petit homme trapu venait
chaque matin lui allonger à domicile, quand une sonnerie de téléphone
interrompit brusquement ces voies de fait.
—Vous m'excusez!—dit M. Lecherrier au professeur, en arrachant vivement
sa moufle de boxe.
—Faites donc!
M. Lecherrier était déjà à l'appareil:
—Allô!... C'est toi Lucie?... Eh bien! vous m'avez joliment fait poser
hier soir?
—Oui, il y a eu malentendu... Je t'expliquerai,—chevrota au loin la
voix de Mme Taillard.—Mais, en ce moment, il ne s'agit pas de ça...
Peux-tu me recevoir ce matin?
—Certainement... Mais pourquoi?
—J'ai à te parler... Des choses à ne pas dire par téléphone.
—Rien de mauvais?
—Non! non!—protesta tièdement Lucie.
—Alors, je t'attends... A quelle heure seras-tu là?
—Tout de suite... Je saute en fiacre et j'arrive.
M. Lecherrier, qui saisissait toujours avec empressement les moindres
prétextes pour abréger sa leçon de boxe, se tourna vers le professeur:
—C'est ma fille, Mme Taillard... Elle sera ici dans cinq minutes. Donc
aujourd'hui, si vous voulez bien, nous nous en tiendrons là...
—A votre disposition, monsieur!—fit le petit athlète, non moins
enchanté de couper à la fin de la séance.
Mais, le maître de chausson parti, au lieu de savourer, comme de
coutume, les douceurs de la délivrance, M. Lecherrier ne tarda pas à
s'égarer dans les conjectures les plus alarmantes.
Que pouvait bien signifier cette visite de Lucie, d'habitude si peu
matinale? Quoi qu'elle en dît, sans doute pas grand'chose de bon. Et
rien que l'idée d'avoir une fois de plus à flétrir la conduite de son
gendre combla M. Lecherrier d'écœurement.
D'ailleurs, depuis qu'il s'était retiré des soieries avec deux cent
mille francs de rente, il se considérait comme ayant droit à une
félicité sans mélange. Riche, veuf, libre, décoré, choyé des petites
femmes auxquelles il le rendait bien,—hormis sa moustache qui tournait
au blanc, ses favoris qui grisonnaient trop, et ce commencement de
ventre que la boxe ne bridait qu'à demi, il ne voulait pas entendre
parler de soucis. Sa crainte des tracas était même si vive, qu'à la
mort de Mme Lecherrier il s'était résigné à garder pour lui seul son
vaste hôtel de l'avenue Marceau, aimant mieux en laisser tout un étage
vide, que de subir les tribulations d'un déménagement. C'est dire
avec quelle mollesse il avait pris les mésaventures de Lucie. D'abord
révolté, puis attendri, il finissait par être blasé. Ces querelles
sans variété, pour des méfaits toujours pareils, lui paraissaient à la
longue fastidieuses. Il ne pouvait s'expliquer qu'après dix ans de ce
régime, le coupable ne montrât pas plus de bonne humeur et l'innocente
plus de philosophie. Aussi, sans Gégé dont il raffolait, ce n'eût pas
été tous les jours qu'on l'aurait vu dans ces bagarres.
—Ah! mais non!—conclut-il amèrement, tout haut.
Puis, ayant passé un léger costume d'intérieur en flanelle beige, il
alla s'accouder au balcon pour guetter l'arrivée de Lucie.
En dépit de l'heure, la température était accablante. Au milieu de la
chaussée, un arroseur découragé faisait de place en place des flaques
éphémères. Les marronniers de l'avenue semblaient suffoquer sous leurs
lourds falbalas de verdure. Et quoiqu'on fût à peine au début de juin,
certaines feuilles, roussies des contours, avaient déjà très mauvais
teint.
Du haut de son balcon, M. Lecherrier les examinait avec sympathie. Mais
le bruit d'une voiture raclant le trottoir l'arrêta sur la voie de
l'élégie. Lucie descendit du fiacre. Elle était tout en piqué blanc,
avec une souple voilette crème pleurant autour de son chapeau rose.
De la main elle fit à son père un signe d'amitié, puis, rapidement,
marcha vers la porte.
—Eh bien, que se passe-t-il?—demanda M. Lecherrier, après avoir
embrassé sa fille.
Lucie retroussa sa moustiquaire, et, se carrant dans un fauteuil:
—C'est toute une histoire... Voilà, hier soir, à propos de ce
Nouveau-Cirque,—où, soit dit en passant, nous avons fini par ne pas
aller,—Jacques et moi, nous avons eu une scène effroyable...
—Pour changer!—fit M. Lecherrier.
—Oh! je t'en prie, papa, grâce des commentaires! Ou je n'en sortirai
jamais... Donc, scène terrible. Nous nous sommes dit, de part et
d'autre, des choses atroces, irréparables... Et, finalement, nous avons
décidé de divorcer...
—Ce n'est pas la première fois!—objecta M. Lecherrier.
—Peut-être, mais ce sera la bonne... Et, du reste, pour ne pas revenir
sur notre décision, il a été convenu que ça se ferait aujourd'hui
même...
—Quoi? qu'est-ce qui se fera?
—Mais notre rupture, l'incident qui pour les tribunaux et le public la
justifiera... Tout à l'heure, à midi, quand je rentrerai, il y aura
la chaîne de sûreté à la porte... Et Jacques me refusera, comme on
dit, l'accès du domicile conjugal... Nous avons même pris soin de nous
munir de deux témoins: le tapissier sera là dans l'antichambre, avec
un ouvrier, à réparer le store dont justement les cordons ne marchent
plus depuis trois jours... Jacques a accepté cette combinaison qui
nous dispensera, dans le procès, de nous traîner réciproquement dans la
boue...
—Ah çà! vous devenez fous!—s'écria M. Lecherrier, qui commençait à
s'agiter.—Vous croyez que vous trouverez des juges pour donner dans ces
balivernes?
—Parfaitement! D'abord, pourvu qu'on ait bien envie de divorcer, les
juges n'y regardent pas de si près... Et puis, devant une expulsion en
due forme, ils n'auront pas le choix... Aubineau, notre avoué, que j'ai
consulté autrefois sans avoir l'air, est formel là-dessus.
—Admettons... Mais Gégé?
—Pour le moment, il continuera à aller dans la journée chez son
professeur M. Beaujoint. Le reste du temps, il habitera huit jours
avec moi, huit jours avec son père, les dimanches et vacances partagés
de même par moitié...
—Et où comptes-tu loger?... Ici?
—Dame!—fit Lucie en courant à M. Lecherrier.
Elle lui enlaça câlinement le bras, tandis qu'il se raidissait un peu
contre l'étreinte.
—Mais oui, mon pauvre papa, ici! Tu ne voudrais pas que je donne à
d'autres la préférence?... Ah! évidemment, dans tout cela, c'est toi
qui vas pâtir, c'est toi qui seras la victime!
—Non!—fit avec force M. Lecherrier.—La victime, ce ne sera pas moi...
La victime, ce sera Gégé...
—Écoute, papa!—supplia Lucie.
—Je n'écoute rien... Je n'ai rien à écouter... Si tu ne sens pas ces
choses-là de toi-même, tout le monde te le dira: dans le divorce, la
vraie victime, la grande victime, c'est l'enfant... Voilà la règle...
Et notre petit Gégé, hélas! n'y échappera pas... Du jour au lendemain,
pour votre commodité personnelle, vous allez faire de lui une espèce
d'orphelin, de déclassé, d'abandonné, sans famille régulière, sans
foyer fixe, sans intérieur. Vous allez bouleverser sa vie, gâcher
toutes ses joies, détruire tout son bonheur... Alors, dans ces
conditions, moi, mes aises, mes habitudes, tu t'imagines si ça pèse
lourd!...
M. Lecherrier se tut, car des larmes lui barraient la gorge.
Probablement, malgré ses dires, dans cette affliction, il entrait
un peu le chagrin de voir pour des mois sa quiétude chavirée, son
indépendance en péril, les petites femmes à vau-l'eau. Mais la
sincérité dominait. Il adorait son petit-fils, et la pensée des mille
souffrances classiques dont ce divorce menaçait Gégé lui paraissait
intolérable.
Lucie avait tendrement retenu sa main, puis, quand il donna des signes
d'apaisement:
—Je t'assure, papa, que ce que tu me dis là, depuis des années je me
le répète... Sans Roger, il y a longtemps que j'aurais fui l'enfer de
mon ménage... C'est pour notre enfant que je suis restée, pour lui que
j'ai patienté... Tant qu'il n'aurait pas fait sa première communion et
renouvelé, je m'étais juré de tout subir... et j'ai tout subi... Mais
maintenant je suis à bout... Il ne faut pas m'en demander plus!
Elle avait débité cela sans colère, sans désespoir, comme une femme
excédée qui a pris son parti. Devant cette lassitude résolue, M.
Lecherrier se sentit plus faible que devant de la violence. Il embrassa
longuement sa fille, puis, avec simplicité:
—Alors, quand t'installes-tu chez moi?
—Tantôt.
—Tantôt?
—Oui, papa, puisque c'est à midi que Jacques me refuse sa porte. Après
quoi, selon nos conventions, il me permettra de rentrer pour faire mes
malles. Je pourrai être ici vers cinq heures et demie.
—Et le temps d'aménager les chambres?
—C'est l'affaire d'une heure... Pour Gégé, un lit dans mon ex-petit
salon... Moi, je reprendrai ma chambre de jeune fille...
—Très bien! Je vois que je n'ai plus qu'à exécuter tes ordres.
—Mes conseils pratiques, tout au plus!
—Si tu veux!... Cependant si d'ici là tu découvrais, par hasard,
quelque chose de plus pratique encore, comme, par exemple, d'épargner à
ton fils ce drame et de rester avec ton mari, ne te gêne pas. Je n'en
serais nullement froissé.
Mme Taillard eut un hochement de tête incrédule. Mais, comme elle se
levait et rabaissait le rideau de son voile, M. Lecherrier protesta:
—Où vas-tu donc? Tu n'es pas pressée...
—Si, je t'assure; il me reste une ou deux courses urgentes avant
déjeuner. J'aurai tout juste le temps.
Et, s'appuyant d'une main à l'épaule de son père:
—C'est égal, papa! C'est effrayant ce que je te fais là... Toi qui
aimais tant ta bonne liberté!
—Ne t'occupe pas de moi!—dit avec conviction M. Lecherrier.—Moi, je ne
suis plus intéressant... Maintenant, dans notre vie, il n'y a plus que
Gégé qui compte... tu entends, rien que Gégé!...
Ces paroles sonnaient encore dans l'oreille de Mme Taillard quand sa
voiture l'arrêta devant le rez-de-chaussée de la rue Washington où
Alcide Barbier, mandé par télégramme, l'attendait depuis vingt minutes
déjà.
Mis en quelques mots au courant, Alcide Barbier eut une attitude
médiocre. Opposé pour lui-même au divorce en vertu de ses principes,
dont le premier était de ne rien faire qui pût nuire à son industrie,
il n'avait pu d'abord réprimer le petit mouvement d'envie que lui
inspirait la résolution de Lucie. Quand l'intérêt vous cloue au port,
il est toujours pénible de voir les autres gagner le large. Et sa
grimace fut telle que Lucie s'en formalisa:
—Tiens, vous avez l'air contrarié?... Moi qui croyais que vous
sauteriez de joie!...
—Mais, ma chérie, du moment que cette solution vous plaît, vous pensez
bien que je n'ai pas à y redire.
—Non!... Seulement, vous faites une tête!... Voyons, si vous étiez
garçon, je m'expliquerais encore... Mais, dans votre situation d'homme
marié, d'homme établi, qu'est-ce que vous redoutez?...
Alcide Barbier, durant cette réplique, avait ramené entre ses dents la
base de sa barbe rousse, ce qui marquait chez lui le summum du souci
et donnait à sa figure ronde l'aspect d'une grosse éponge à tub. Puis,
faute de mieux, il simula un grand élan, et, saisissant Lucie dans ses
bras:
—Méchante! méchante! méchante!—murmura-t-il sans vérité.
—Vous aurez beau m'appelez «méchante» jusqu'à demain, mon observation
subsiste.
Alors Alcide Barbier, rassemblant toutes ses ressources d'esprit:
—Mais pourtant, ma chérie, vous ne vouliez pas que j'accueille en
badinant une nouvelle de cette gravité!... Et puis il y a votre
fils!... Malgré moi, je songeais à ce pauvre innocent, à cette pauvre
petite victime qui demain...
Lucie l'interrompit:
—Oh! je vous en prie, je sors d'en prendre...
Et, s'asseyant au bord du divan:
—C'est étrange comme les hommes, dans certains cas, n'ont pas
l'intuition des choses à dire... Vous, aussi bien que papa, vous savez
que dans ce divorce Gégé est mon remords, mon point douloureux... Et
c'est à qui y insistera, élargira cette plaie!...
Elle pleurait d'énervement. Alcide Barbier s'assit près d'elle, sans
plus oser la moindre remarque. Enfin, les yeux séchés, elle se leva:
—Quand reviendrez-vous?—demanda-t-il.
—Je ne sais pas... Je vais être, quelque temps, beaucoup moins libre,
vous comprenez... Je vous écrirai.
—Vous m'en voulez?
Elle fit l'effort d'une caresse, et, lui tendant ses lèvres:
—Pas le moins du monde... A bientôt!
Jamais cependant la gaucherie d'Alcide ne l'avait tant indisposée.
Pourquoi un garçon doué de si belles qualités était-il tellement
dépourvu de charme?... Elle ne quitta cette méditation qu'aux approches
de l'avenue d'Antin. Deux maisons, une maison encore, elle serait
arrivée! Qu'allait-il se passer? Jacques n'aurait-il pas changé d'idée?
Mais non! Tout se déroula selon le programme. Puis, par
l'entre-bâillement de la porte où scintillaient les ondulations de la
chaîne, Jacques déclara:
—Soit! Je consens à ce que vous rentriez faire vos malles.
Il détacha la chaîne. Lucie entra. Sur une échelle, près du store,
le tapissier et son aide, très amusés, simulaient, l'œil de côté,
une activité fiévreuse. A la vue de ces complices inconscients, Mme
Taillard ne put retenir un sourire. Jacques, malgré lui, riposta par un
sourire pareil.
C'était le premier qu'ils échangeaient depuis cinq ans!
[Illustration]
III
Quand, vers six heures trois quarts, au sortir de l'institution
Beaujoint, Joseph annonça à son jeune patron qu'on dînait chez M.
Lecherrier, Roger ne dissimula pas son contentement:
—Chic, alors!... Mais pourquoi?
—J'ignore... C'est madame qui m'a dit de conduire monsieur...
Gégé n'en demanda pas plus. L'essentiel était de ne pas dîner chez lui.
Les lendemains de scène y avaient la tristesse des lendemains de fête.
Au tumulte de la veille succédait le morne silence. On se serait cru
à un repas de deuil. Et puis, avec le théâtre et le _foot-ball_, Roger
ne connaissait pas de meilleur plaisir que d'aller chez son grand-père.
Quoiqu'on doive avant tout aimer son père et sa mère, il ne passait
guère de jour sans faire à ses parents quelque secrète infidélité de
cœur avec M. Lecherrier. Il ne l'avait avoué à personne, pas même à
son vieux Ribermont; mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait
s'empêcher de préférer un peu ce grand-papa si brave homme, toujours de
bonne humeur, et chez qui on ne se disputait jamais.
—Chic! chic! chic!—scandait-il, en gambadant au bras de Joseph.
Et, sitôt arrivé avenue Marceau, il grimpa d'un saut au fumoir, où M.
Lecherrier avec Lucie prenaient le frais au près du balcon. Tous deux
l'embrassèrent avec fougue.
—Et papa?
—Il dîne à son cercle.
Mme Taillard avait répondu en détournant les yeux. Roger, de même qu'à
son grand-père, lui trouvait un air drôle. Elle avançait le menton,
comme sur le point de pleurer. Sans doute, du chagrin en retard, des
restes de la veille. Pourtant Gégé ne se sentait pas rassuré.
Mais à table, peu à peu, sa mauvaise impression s'effaça. M. Lecherrier
s'était mis à conter de ces histoires roulantes dont il avait le secret
et qui faisaient pouffer aux larmes. On s'amusait fièrement. Tout le
monde jubilait, jusqu'à Firmin, le jeune valet de chambre, qui dut
soudain lâcher un plat pour aller rire dans la cuisine.
Aussi, rentré au fumoir, Roger n'hésita pas à proposer comme de coutume
la partie de dames à son grand-père.
—Tout à l'heure, mon petit!—fit M. Lecherrier en posant sur un guéridon
voisin de son fauteuil la tasse de café qu'il venait d'achever.
Puis, attirant Gégé et le calant droit entre ses genoux:
—Tout à l'heure, mon chéri... D'abord j'ai à te parler.
Roger, dans son étau, essaya vers Mme Taillard un regard d'appel à
l'aide. Mais, d'une petite claque affectueuse, M. Lecherrier lui remit
la tête en place, et, avec une voix de vieil acteur, comme Gégé n'en
avait entendu qu'au Théâtre-Français:
—Par ici, mon chéri! Ne t'occupe pas de ta mère. J'ai besoin de toute
ton attention... Écoute-moi bien, mon enfant... Tu vas bientôt avoir
douze ans... Tu es déjà presque un homme...
«Encore!» pensa Gégé, plus en méfiance que jamais contre ce genre de
flagornerie.
—Tu es presque un homme, et c'est donc comme à un homme que je vais te
parler... Mon cher enfant, il t'arrive un grand malheur... Tes parents
divorcent, tes parents vont divorcer... Sais-tu ce que c'est que de
divorcer?
Roger riposta, en s'inspirant de remarques personnelles:
—C'est quand une femme n'a plus de mari et que son mari n'est pas mort.
—En effet,—approuva M. Lecherrier,—et _vice versa_. Autrement dit,
tes parents ne sont plus d'accord, ils n'ont plus les mêmes goûts.
En conséquence, ils ont décidé de renoncer à la vie commune. Et
ils habiteront désormais chacun de son côté. Pour l'instant, et
probablement aussi dans l'avenir, ta mère habitera ici avec toi... Ton
père, je présume, gardera son appartement.
Roger s'écria, un peu pâle:
—Alors, je ne verrai plus papa?
—Certainement que si, tu le verras! Et pas plus tard que demain soir
vous devez dîner tous les deux ensemble. Seulement, jusqu'à nouvel
ordre, tu habiteras tantôt avec ta mère, tantôt avec ton père, huit
jours avec l'un, huit jours avec l'autre. Saisis-tu?
—Oui! oui!—déclara Gégé, qui supputait en dedans les suites de cette
combinaison.
—Bien entendu,—ajouta non moins onctueusement M. Lecherrier,—il faudra
continuer à aimer tes parents autant l'un que l'autre... Dans ce
malheur, il faudra même les aimer plus qu'avant... Tu me le promets,
mon petit?
—Oui, grand-papa!—fit Roger sans discuter ce surcroît d'exigences.—Mais
aujourd'hui, où est-ce que je coucherai?
— Ici, au second, près de l'ancienne chambre de ta mère.
—Et maman couchera à côté de moi?
—Oui, mon chéri.
Passer la nuit chez son grand-père, avec sa mère comme voisine à la
place d'Annette, Gégé n'avait jamais rêvé pareille fête. Il sauta au
cou de M. Lecherrier.
—Oh! veine!... Merci, grand-papa! Chic et veine!
Un bruit de sanglots lui fit retourner la tête, et il vit sa mère qui
pleurait, un mouchoir plaqué aux yeux.
Alors, sentant l'inconvenance de son enthousiasme, il s'élança vers
Mme Taillard, grimpa sur ses genoux, se blottit contre elle. Mais plus
il l'embrassait, plus elle pleurait fort. Que faire? Lui aussi, par
sympathie, aurait bien voulu pleurer. Seulement, il avait beau presser
ses paupières, se contracter le thorax, rien ne venait. Enfin, sous
une poussée plus énergique, deux petites larmes daignèrent paraître.
Gégé les égoutta sur la nuque de sa mère avec un peu d'ostentation.
—Ne pleure pas, mon amour!—murmura Mme Taillard en l'écartant
doucement.—Tu verras, nous t'aimerons bien... Moi, si je pleure, ce
sont les nerfs.
Et M. Lecherrier intervenant:
—Allons, Gégé... Tu as été très sage... Maintenant, je suis à tes
ordres... Va dans le salon chercher le jeu de dames.
—Est-ce que tu sais l'heure?—objecta Lucie.
—Bah! il en sera quitte pour faire demain grasse matinée. Tu
l'excuseras à la pension.
Puis, sitôt Roger dehors, M. Lecherrier ajouta plus bas:
—Que veux-tu! le pauvre petit... nous ne pouvions pourtant pas le
laisser sur ces tristesses!
On convint de trois parties. Roger les gagna coup sur coup. Après quoi,
M. Lecherrier monta avec Mme Taillard l'accompagner jusqu'à sa chambre.
C'était une pièce spacieuse, avec des tentures bleu de lin encadrées
de boiseries blanches. Un petit lustre Louis XVI reflétait dans ses
cristaux la lumière discrète de trois lampes dépolies. A chaque côté
du lit de cuivre, qu'un tapissier avait loué, deux bergères en satin
pâle offraient leurs gros coussins prêts à défaillir. Sur une table
Louis XV, on avait disposé une garniture de toilette crème bordée d'or
et des flacons pleins de parfums. La porte de communication avec la
chambre de Mme Taillard était largement ouverte.
Gégé, en entrant, faillit encore manifester sa joie. Mais l'expérience
précédente l'avait instruit: il s'abstint de tout commentaire. Puis,
une fois au lit, il rappela sa mère et M. Lecherrier, qui causaient
dans la pièce voisine.
—Là, maintenant, il s'agit de dormir, dit Mme Taillard en achevant de
reborder le lit.—Onze heures et demie! Si ce n'est pas honteux!...
M. Lecherrier se pencha vers son petit-fils:
—Eh bien, comment trouves-tu ta chambre?
—Gentille! fit prudemment Gégé, en se soulevant pour un baiser.
Mme Taillard tourna le bouton du lustre, et sortit, suivie de son père.
Par-dessus le haut des rideaux, la lune glissait un frêle rayon de la
couleur des tentures. Il venait aussi un peu de lumière jaune sur le
tapis par l'entrebâillement de la porte.
Mais, même dans l'obscurité complète, Roger n'aurait pas tout de
suite cherché le sommeil. L'orgueil d'avoir gagné les trois parties
l'enfiévrait. Il se sentait le cœur gonflé de plaisir, si près de sa
mère, si près de son grand-père. Enfin, quelle chambre délicieuse!
Par exemple, il aurait préféré avoir plus de chagrin en apprenant le
divorce. Puisque c'était un grand malheur, pourquoi n'en éprouvait-il
pas plus de peine? Il essaya encore de s'attendrir, de se désoler, de
pleurer. Il songea exprès aux choses les plus tristes, à sa soirée de
la veille, au Nouveau-Cirque manqué.
Mais les larmes ne se laissèrent pas prendre à cette manœuvre
rétrospective et refusèrent de se déranger.
Alors Gégé, las de les provoquer, ferma honnêtement les yeux et
s'endormit du plus doux sommeil.
[Illustration]
IV
Après une nuit exempte de rêves, Gégé qu'on n'avait réveillé qu'à huit
heures, procéda sans hâte aux soins de sa toilette. Et vers neuf heures
moins le quart, étant prêt, il descendit dans la salle à manger, où M.
Lecherrier et Mme Taillard, près de la fenêtre ouverte, finissaient de
déjeuner.
Sans aucun parti pris, Roger préférait de beaucoup le chocolat qu'on
buvait chez son grand-père à celui qu'on buvait chez lui. L'arôme en
était plus délicat, la facture plus mousseuse. Il se régala. Puis il
avait cette sensation si amusante pour les enfants d'être en excursion,
en voyage, presque à l'hôtel. Et tout lui en semblait meilleur: le ciel
d'un bleu tranquille, la fraîche haleine de l'air matinal et cette fine
odeur d'été qu'on ne trouve chez aucun parfumeur.
Jusqu'à l'institution Beaujoint, de l'avenue Marceau à la rue de
Longchamp, le long de l'avenue du Bois, par ce beau temps, la route
serait délicieuse!
Il fit à sa mère et à M. Lecherrier des adieux sans déchirement. Mais,
la porte à peine close, il reparut pour recommander qu'on n'oubliât pas
de lui envoyer à la boîte son complet gris numéro un, sa cravate bleu
marine et ses souliers vernis.
—Puisque c'est convenu, mon chéri!—dit Lucie.—Seulement, tu te
rappelles ce que tu m'as promis: tu seras raisonnable! Tu ne mangeras
pas trop... Et tu diras bien à ton père que je t'ai prié de ne pas
rentrer trop tard.
—Pour sûr!—répliqua Gégé, avec l'arrière-projet de s'acquitter
loyalement de la commission, mais sans insistance superflue.
Et il rejoignit dans le vestibule Firmin qui l'attendait pour le
conduire.
Les trois caractéristiques de l'institution Beaujoint étaient
l'exiguïté du petit hôtel bourgeois qu'elle occupait rue de Longchamp,
le prix relativement onéreux de la pension, qui ne montait pas à moins
de quatre cent cinquante francs par mois, et le nombre restreint des
élèves, invariablement fixé à dix. M. Beaujoint, quand il s'agissait
de séduire les parents, s'attardait plus volontiers sur cette dernière
particularité, qui donnait à son établissement comme un aspect de
petite académie. Mais, à vrai dire, ces trois caractéristiques se
commandaient, la quantité des élèves étant en raison directe des
faibles dimensions du local et le chiffre de la pension en rapport avec
le nombre réduit des élèves.
M. Beaujoint ne manquait pas non plus de signaler aux clients deux
autres spécialités de sa maison: à savoir l'éducation mondaine et la
perfection culinaire.
Sur le reste, il concédait que, dans les autres établissements privés
ou dans les lycées de l'État, il n'y avait trop rien à dire. Mais
pour la pratique des bonnes façons et pour l'hygiène alimentaire, il
n'admettait pas de rival. Chez lui, l'enfant apprenait à «se tenir»
comme nulle part, et, en ce qui concernait la table, on n'avait qu'à
consulter les menus: viandes de premier choix et toujours rôties, lait
de provenance contrôlée, vin de propriétaire. Aussi, à chaque repas,
ne fût-ce qu'en manière de commémoration, M. Beaujoint avait bien soin
de s'extasier devant ses élèves sur l'exceptionnelle qualité des mets.
«Oh! oh!—s'écriait-il,—voilà un rôti de veau qui n'est pas précisément
exécrable!» ou bien: «Voilà un bœuf en daube dont vous me demanderez
la recette!» ou: «Voilà, si je ne m'abuse, un gigot de tout premier
ordre!»—et cette variété dans les formules ajoutait encore à l'éloge un
je ne sais quoi de plus persuasif.
Lorsqu'il eut parcouru la lettre de Mme Taillard excusant Gégé, il
appliqua sur la nuque de celui-ci une tape bienveillante:
—Parfait, mon petit ami! Allez rejoindre vos camarades salle B. La
leçon d'histoire vient de commencer.
Roger monta sans précipitation à la salle B, un ancien cabinet de
toilette qui, par les jours d'été, fleurait la peau d'Espagne et l'eau
dentifrice. Le professeur était occupé à narrer devant la division
élémentaire, composée des deux Thomas—Thomas (Achille), Thomas
(Antoine)—et de Pierre de Ribermont, les fastes de l'Assyrie.
Gégé l'écouta peu. Que lui importaient Téglath-Phalazar et
Assourbanipal? Sa pensée était toute au dîner du soir. En aucune
occasion, l'idée de revoir son père ne lui avait inspiré tant d'émoi et
d'impatience. Était-ce la brusquerie, l'imprévu de cette séparation? il
lui semblait qu'elle durait depuis des éternités. En outre, d'habitude,
quand M. Taillard revenait d'une absence, le plaisir de Roger était à
l'avance gâté par l'évocation des scènes d'intérieur dont ce retour
allait infailliblement être le signal. Tandis que, pour ce soir,
nulle crainte pareille. Ce n'est pas lui, Gégé, n'est-ce pas? qui se
disputerait avec son père! Alors on dînerait tranquillement ensemble,
sans doute au restaurant et peut-être même qu'après on irait à un
théâtre quelconque. Bref, de toutes façons, cela finirait très bien.
Gégé continua ces pronostics optimistes durant toute la leçon
d'histoire, puis durant toute l'étude subséquente. Et, à la récréation
de dix minutes qui précédait le repas de midi, il rayonnait d'un tel
contentement que Pierre de Ribermont ne put s'empêcher de lui en faire
la remarque:
—Tu as l'air joliment content, mon vieux!
—Tu parles!—répliqua Gégé, qui maintenant considérait comme
définitivement réglées toutes les phases de sa soirée.—Je dîne avec
papa au restaurant, et, après, nous allons au théâtre...
Il s'était bien proposé de confier à Ribermont la nouvelle du divorce.
A son meilleur ami doit-on rien cacher? Mais le récit de ces événements
compliqués lui parut un effort pénible, et il l'ajourna à un autre
moment.
D'ailleurs, la cloche sonnait pour le déjeuner. On descendit à la salle
à manger où, devant un plat d'œufs brouillés, M. Beaujoint occupait
déjà sa place de président.
Les œufs, quoique douteux, arrachèrent à M. Beaujoint des exclamations
de volupté. Par contre, il eut de sérieuses difficultés avec le rosbif
qu'on servit ensuite. Trois fois le cube de viande résista au couteau
trois fois aiguisé. Tous les élèves se regardaient en dessous. Gégé,
emporté par la belle humeur, ne sut pas se contenir, et, du ton le plus
convaincu:
—Oh! oh!—s'écria-t-il,—voilà, si je ne m'abuse, un rosbif de tout
premier ordre!
Un éclat de rire général répondit à cette parodie. De stupeur, M.
Beaujoint, cramoisi, avait gardé son couteau en l'air:
—Taillard! Vous serez en retenue de dîner ce soir... Vous dînerez ici!
Les rires tombèrent, comme foudroyés. La retenue de dîner était une des
punitions les plus redoutées à la pension Beaujoint. Comptée quatre
francs aux parents, une fois donnée, elle ne se reprenait plus. C'était
le châtiment sans rémission et sans appel.
—Oui,— poursuivit M. Beaujoint,—vous dînerez ici, et, qui plus est, je
vous engage fortement à vous surveiller, si vous ne désirez pas aussi y
passer demain votre dimanche... A ma table, je ne veux pas de macaques!
Quelques lâches sourires de complaisance accueillirent cette injure
facile. Mais Gégé ne les aperçut même pas. Il était abîmé de chagrin.
Toutes les tristesses des jours derniers s'amalgamaient en lui avec
cette déception suprême. Pourquoi la malchance s'acharnait-elle ainsi
contre sa quiétude, ses rêves et ses plaisirs? Les paroles de M.
Lecherrier lui revinrent à la mémoire. Il songea à son père, à sa mère,
séparés, ennemis. Il mêlait dans le même regret sa soirée perdue et
le ménage de ses parents désuni. Il se sentait abandonné, persécuté,
et, pour la première fois de sa vie, malheureux. Comment garder pour
soi tout cela? Et, sitôt levé de table, entraînant à part Pierre de
Ribermont:
—Dis donc, mon vieux, tu sais, il m'arrive un grand
malheur—déclara-t-il, les regards à terre.
—Bah! fit Ribermont, résigné,—tu dîneras au restaurant un autre jour!
—Tu n'y es pas du tout... Je te dis qu'il m'arrive un grand malheur:
mes parents divorcent!
—Ah!—fit Ribermont.
Puis, après une brève réflexion:
—En quoi est-ce que c'est un grand malheur pour toi?
Roger, pris de court par cette question, expliqua tant bien que mal:
—Comment! tu ne comprends pas?... C'est pourtant pas malin à
comprendre! Mes parents sont fâchés. Ils ne vont plus vivre ensemble...
Alors, moi, tu comprends, je vais me trouver entre eux comme ça...
tiraillé... Je serai tiraillé tout le temps.
—Je ne dis pas,—accorda Ribermont,—je ne dis pas!... C'est très
embêtant... Mais ce n'est pas un grand malheur!
Roger, vexé, riposta:
—Alors qu'est-ce que tu appelles un grand malheur?
—Je ne sais pas... Si tes parents mouraient... ou si ils étaient
ruinés... ou si tu te cassais quelque chose...
—Eh bien, merci!—se récria Gégé, suffoqué à l'énumération de tant de
catastrophes.—Enfin, moi, je te dis que c'est un grand malheur... Du
reste, mon grand-père me l'a dit, et il s'y connaît un peu mieux que
toi!...
Ribermont haussa les épaules et maintint:
—Peut-être qu'il s'y connaît mieux que moi... Mais ça n'est pas un
grand malheur!