sortir d'un bois sombre que l'on arrive sur l'arête étroite du
précipice béant. Un petit garde-fou naturel permet d'en sonder
l'énorme profondeur. Au fond de la fissure gronde le torrent, et les
roches sont disposées de façon que, si le vent d'ouest souffle, il
forme, repoussé par la paroi de la montagne, un tourbillon effroyable.
Le nom de Ravnedjupet vient-il de ce que les corbeaux accourent après
la tempête se repaître des victimes qu'a dévorées l'ouragan, ou bien
était-ce quelque lieu de supplice analogue au Ravnagja de Thingvellir
en Islande? on ne sait; toujours est-il que Ravnedjupet comme le
Rjukandfos est un site exceptionnellement pittoresque et qui
récompense amplement des fatigues de l'excursion. De retour à Dalen où
nous attendaient le souper et les soins obséquieux de l'hôtesse, toute
fière des quelques mots d'anglais qu'elle écorchait horriblement, nous
prenons quatre heures de repos, et à cinq heures du matin, insensibles
aux prières de la bonne femme qui eût voulu nous garder huit jours,
nous allons à bord du _Saint-Olaf_, souverain solitaire du
Bandaksvand. _Le Saint-Olaf_ est un de ces paquebots-omnibus qui
desservent depuis deux ou trois ans les principaux lacs de
l'intérieur. C'est presque toujours quelque vieille coque avariée qui
ne peut plus tenir la mer et qu'un bonhomme de capitaine, fumant,
prisant et chiquant, conduit de village en village; l'avant est rempli
de marchandises et de paysans. Quelques fonctionnaires, un ou deux
bourgeois, un touriste égaré sont assis à l'arrière; point de cabines;
une petite pièce de six pieds sur toutes les dimensions en tient lieu;
au centre traînent sur une table les numéros surannés du journal de la
province, deux ou trois vieux officiers commentent, le verre en main,
les télégrammes de Palestro et de Magenta, et portent un toast à
Napoléon III en fredonnant _la Marseillaise_.
Ces «Dampskib» à volonté n'ont rien de régulier dans leur route; ils
vont d'escale en escale et font le tour du lac pour regagner le
dimanche leur point de départ.
Pour revenir au _Saint-Olaf_, nous passons dessus quatre ou cinq
heures à admirer les sites toujours variés du lac. Vu le matin et en
sens contraire, il affecte des aspects tout différents de ceux de la
veille. De temps en temps, un nuage blanc rase l'eau, un rayon de
soleil le traverse en passant obliquement derrière un promontoire; on
dirait une bande d'argent relevée d'or; tantôt la nappe s'élargit
entre des prairies fertiles, tantôt les montagnes s'élèvent, et le
coup de canon dont _le Saint-Olaf_ les salue, résonne mille fois d'une
paroi à l'autre. À chaque instant on craint que le navire ne puisse
passer entre ces murailles formidables. Nous arrivons au petit quai de
bois où nos carrioles doivent nous attendre; elles n'y sont point,
mais, grâce à la complaisance du capitaine et aussi à la lenteur d'un
troupeau de vaches qui se refusent à venir à bord, notre maître de
poste a le temps d'arriver au petit trot avec les dames de la veille
et les voitures attendues; on hisse le tout à bord et la conversation
s'engage avec les Norvégiennes.
Le paysan norvégien, longtemps annihilé par le Danois, revient peu à
peu, depuis qu'il a recouvré son indépendance, à sa dignité
d'autrefois. Rien de fréquent comme les familles où le grand-père,
encore affublé du costume national, voyage avec ses petits-fils,
parfaits gentlemen élevés en Angleterre et familiarisés avec tous les
raffinements de la civilisation. M. B., qui sert de cavalier à ces
dames, est du nombre: c'est un chasseur déterminé qui regrette le
séjour forcé que ses fonctions l'obligent à faire à Christiania, où il
va retourner. Il nous parle d'ours et nous offre des lettres pour des
montagnards d'Hægland, fameux chasseurs qui habitent à six ou sept
lieues de la pointe orientale du Bandak sur les bords du Langvand.
À midi nous arrivons à Strengnen au bout du lac, et si nous voulions,
nous serions à Christiania le lendemain dans la journée; car une fois
par semaine tous les petits steamers du Télémark se correspondent, et
de lac en lac, de fjord en fjord, on arrive assez vite à destination.
Il ne faut pas croire cependant que cette facilité de communication
ait beaucoup civilisé les contrées qui en jouissent. Le pays est si
abrupte, si sauvage, que ces lacs sont de vraies impasses sans route
qui les longent ou les unissent. Quittez les stations intermédiaires à
peine dignes du nom de villages, et vous retombez dans la barbarie
traduite par l'absence du pain et la présence du lait caillé.
À Strengnen commencent à disparaître ces costumes télémarkiens à
formes antiques, les hautes culottes des hommes, les jupes rayées des
femmes et ces petits châles enroulés en turban sur le front et
descendant en pointe sur les épaules pour cacher les longues
chevelures blondes des paysannes.
[Illustration: Carte de la presqu'île de BERGEN d'après Mr Paul Riant.
_Dressée par A. Vuillemin._ Gravée chez Erhard et Bonaparte.]
Nous entrons dans une baraque où un jeune couple affairé nous sert
dans un salon de bois brut un dîner passable. Mme B. cherche à tirer
d'un piano antique quelques sons harmonieux; puis nous nous séparons
de nos compagnons d'un jour, qui retournent à Christiania après nous
avoir décidés à partir pour la montagne.
Une chasse à l'ours n'a d'intérêt pour le lecteur que par les dangers
mêmes qu'ont pu courir les chasseurs; mais la vérité oblige à déclarer
que sans chien et au mois de juin une expédition de ce genre est
toujours complètement infructueuse.
Deux ou trois jours passés à Hægland sur le Langvand, dans une famille
de chasseurs d'ours, de longues excursions pédestres sur les pentes du
Büfjeld et jusqu'à Drangedal, les explorations minutieuses des hautes
cavernes où dorment en hiver les énormes plantigrades n'eurent donc
d'autre résultat que la découverte des traces fraîches d'une mère
ourse et de ses petits, et les balles explosibles ne purent même
trouver dans ces solitudes quelque élan égaré sur qui s'exercer.
Malgré l'insuccès de la chasse, il est impossible de ne point garder
un bon souvenir de ces montagnards au caractère ouvert et franc, de
ces vigoureux jeunes hommes souvent balafrés dans leurs luttes avec
les terribles bêtes, de leurs récits naïfs, de leur indomptable
dureté à la fatigue.
Le dimanche soir nous quittions Hægland, et après un mille dans la
plus sauvage des forêts de pins, nous débouchions sur la vallée du
Nordsjö; au loin brillaient d'un éclat singulier des toits
resplendissants; nous approchons: c'étaient les toits de grandes
serres; un peu plus loin un château du meilleur style, des pelouses et
des corbeilles de roses, de grands tilleuls et toute une colonie de
femmes élégantes assises sous une véranda ... à trois lieues d'un pays
à ours. Ces contrastes sont perpétuels en Norvége; les propriétaires
d'usine, gens fort riches, condamnés à passer toute l'année dans ces
déserts, s'y installent avec luxe et presque toujours avec goût. Ainsi
Ulefoss, petit village, plein de scieries alimentées par une puissante
chute, a deux de ces habitations princières.
[Illustration: Fjord du Gudvangen (voy. p. 89).--Dessin de Doré
d'après M. Riant.]
Il est onze heures du soir; à deux heures du matin, après avoir côtoyé
le lac, nous entrons à Skien qui dort du plus profond sommeil, quoique
le soleil soit déjà haut sur l'horizon.
Cette ville, placée entre la mer et le lac Nordfsjö, est l'entrepôt de
tous les bois du Télémark. Le mouvement y est plus grand encore qu'à
Drammen. Au pied d'une falaise à pic s'étendent de longs docks de
bois, encombrés de marchandises; de tous côtés les chevaux traînent
des poutres qu'ils ont retirées du fleuve pour les porter aux
scieries. La ville n'a d'autre pavé que la sciure de bois, amassée là
par les années; aussi est-il défendu d'y fumer sous les peines les
plus sévères, un cigare oublié dévorerait des millions.
L'ÉVÊCHÉ DE BERGEN.
Quand on a vu le Télémark, la vallée de Gudbrandsdal, les villes
commerçantes du sud, et qu'on a fait le pèlerinage moitié historique,
moitié industriel de Frederikstad-Sarpborg, on peut sans regret
quitter Christiania et chercher sous de plus hautes latitudes des
paysages plus admirables encore: la côte ouest de Norvége, depuis
Stavanger jusqu'à Throndjem, offrirait à elle seule un développement
égal à celui des côtes françaises de Bayonne à Dunkerque, si la mer
suivait, comme chez nous, des falaises presque rectilignes, au lieu
d'enfoncer, comme elle le fait là-bas, ses mille bras dans un dédale
de montagnes et de vallées, d'îles et de récifs.
[Illustration: Église de Bakke (voy. p. 89).--Dessin de Doré d'après
M. Riant.]
Quand on quitte la grande mer pour entrer dans le golfe de Hardanger,
à Rövær, il faut faire près de cent cinquante kilomètres avant
d'atteindre Odde ou Eidfjord, l'une des extrémités du fjord.
Si l'on ajoute au caractère tout particulier de la côte occidentale,
la hauteur énorme des falaises ou des pics qui bordent ces golfes
innombrables, on comprendra pourquoi, dans son orgueil national, le
Norvégien met son pays bien au-dessus des sites les plus vantés de la
Suisse; c'est la mer qui anime toutes ces montagnes; c'est la mer qui
vient baigner le pied de tous ces glaciers; c'est la mer dont les
tempêtes viennent s'engouffrer dans ces formidables gorges et ajouter
à leur sublime horreur.
Bergen occupe le centre de ce réseau de fjords; bâtie à l'extrémité
d'une presqu'île montagneuse, elle ne peut communiquer que par mer
avec le reste du pays. Tous les efforts de l'art n'ont pu jusqu'à ce
jour arriver à créer, dans le massif rocheux qui relie au continent la
presqu'île de Bergen, une route carrossable. Comment suspendre un
chemin au flanc de falaises de quatre mille pieds de haut? comment
descendre des pentes où les plus hardis piétons ne s'aventurent qu'en
tremblant?
De la nature toute particulière de ces contrées est résulté un système
de voyage qui n'a pas son pareil en Europe: chaque île, chaque isthme
a son tronçon de route et ses relais de poste; au bord de la mer la
même station fournit, ou des chevaux, ou des bateaux, suivant qu'on
arrive ou qu'on débarque; les carrioles se démontent et sont
abandonnées sur ces esquifs à des tempêtes, comme ou n'en voit que
dans les fjords. Quant au voyageur, on n'en parle point. Pour se
promener dans l'évêché de Bergen et courir la poste d'eau
(Vand-Skyds), il faut avoir la confiance la plus entière dans
l'_élément perfide_ et dans le rameur norvégien, son _dominateur_; de
plus ces excursions sont très-longues, tant à cause des distances en
elles-mêmes que des détours énormes imposés à chaque pas par l'âpreté
des lieux et la naïveté des communications. Aussi est-il impossible en
une saison (l'été est si court en Norvége) de parcourir depuis
Stavanger jusqu'à Bergen et Namsos tous les fjords de la côte; du
reste, les plus vastes et ceux dont le pittoresque est le plus voisin
du sublime se touchent presque; ce sont eux qui étreignent, l'un au
nord, l'autre au sud, la presqu'île de Bergen: le premier est le
Sognefjord, le second le Hardangerfjord. Quiconque les a parcourus
jusque dans leurs dernières profondeurs n'a point à regretter la
fatigue et les privations du voyage. Si l'on voulait faire plus
complètement les excursions côtières, il faudrait disposer d'un yacht
de plaisance, et, partant du Lysefjord, célèbre par un phénomène de
réflexion solaire, aller de golfe en golfe jusqu'aux Lofoden.
Pour le touriste qui arrive de Christiania par terre, soit qu'il ait
pris la route du Hallingdal, soit qu'il ait remonté la vallée de la
Bægna ou Beina et ait passé le Fille fjeld, par le col de Nystuen, il
arrive inévitablement au fond du Sognefjord, le plus septentrional des
deux grands fjords.
Des sommets neigeux du Fille fjeld, à deux pas de Galdhöpiggen et du
Jökul, les pics les plus élevés du massif des Horunger, il descendra
par une pente très-rapide dans la vallée de Lærdal, gigantesque
impasse où vient se perdre le dernier flot du Sognefjord.
La presqu'île de Bergen. -- Lærdal. -- Le Sognefjord.
.... À Tune commencent les vrais costumes du district de Lærdal: les
hommes ont des culottes de peau jaune; les femmes, un corsage de gros
drap bleu, plissé aux épaules, garni de velours noir au collet, et
fermé par un rang de boutons d'argent; une jupe courte à carreaux et
un large bonnet blanc, plissé par derrière en éventail, complètent le
costume; les jeunes filles, au lieu du bonnet, portent dans leurs
cheveux blonds une couronne formée d'un foulard rouge roulé: rien de
gai comme cette coiffure, dont la couleur vive tranche avec
l'austérité du corsage. D'ailleurs les Lærdaliennes sont en général
fort jolies et portent admirablement ces habits aux formes antiques.
À Qvien commencent d'énormes travaux faits pour endiguer deux torrents
impétueux, puis l'on monte pendant trois heures avant d'atteindre
Nystuen, sorte d'hospice bâti de temps immémorial au milieu des neiges
éternelles, pour la plus grande sûreté du voyageur qui y trouve, sinon
du pain, du moins un abri chaud et des lits immenses.
Sur la route de Christiania à Throndjem, au col du Dovre, il y a aussi
un de ces hospices remontant au treizième siècle; mais il est plus
vaste et rappelle mieux encore, par l'empressement silencieux des
hôtes, par le confort de l'intérieur, par la vénérable antiquité du
mobilier, certains hospices des Alpes.
À Nystuen, une tempête, qui, depuis deux jours, grondait vers la mer,
et dont nous avions à peine, de l'autre côté du Fille fjeld, ressenti
le contre-coup, nous réveille dès le matin par le bruit lugubre des
rafales qui envoyaient contre les vitres des torrents d'eau mêlée de
neige; aussi je ne sais comment nous faisons les deux milles qui
séparent Nystuen de Maristuen, placé un peu plus bas vers la mer, dans
un bois de bouleaux nains.
À Maristuen, la pluie cesse pour faire place à une bourrasque qui
durera toute la journée. Depuis deux ou trois relais, de petits
chiens, dressés en temps de neige à aller chercher du secours aux
relais, courent devant les carrioles, arrêtant les chevaux par leurs
aboiements quand le vent, trop violent aux tournants, pourrait être
dangereux.
Il y a vingt ans, toute cette route, depuis Nystuen jusqu'à la mer,
n'était qu'un casse-cou épouvantable, fameux par de lugubres
accidents. À force d'art, de patience et d'argent, le génie norvégien
a réussi à rendre à peu près sûre la moitié de la descente; la route,
supportée par d'immenses massifs de maçonnerie, percée à la mine à
travers les roches surplombantes du précipice, est presque partout
bordée de barrières en fer; par deux fois elle traverse la vallée sur
des viaducs établis à grands frais, et ce n'est point sans un
sentiment de légitime reconnaissance pour les officiers de l'armée
norvégienne, qu'on contemple, de l'autre côté des précipices, l'étroit
sentier sans garde-fous et les ponts pourris que suivait l'ancienne
voie.
Rien ne saurait peindre la grandeur du paysage: à chaque instant
d'énormes chutes roulant sur les flancs grisâtres du fjeld vont
grossir le torrent qui écume à quinze cents pieds plus bas dans le lit
qu'il s'est creusé lui-même; dans les gorges étroites le vent
s'engouffre avec plus de force encore qu'à Ravnedjupet, et grossit de
ses mugissements la voix tonnante des rapides. Un peu avant Hoegg, on
rejoint la route qui vient d'Hallingdal; à la bifurcation, de longues
files de charrettes dételées attendent, pour monter au fjeld, que
l'ouragan soit passé.
Plus on descend vers la mer, plus la vallée se creuse et, comme le
plateau supérieur garde le même niveau, les montagnes semblent
grandir. Les deux rives se rapprochent et l'on se trouve au fond d'une
sorte d'entonnoir qui semble sans issue; c'est là que, sur le vert
resplendissant d'une prairie en fleurs, se détache la silhouette noire
de l'église, j'allais dire de la _pagode_ de Borgund. Je ne sais si M.
Holmboe, qui a fait sur les traces du bouddhisme en Norvége une
très-savante étude, a établi un rapprochement entre cette vénérable
construction de bois et les temples de l'extrême Orient. Le fait est
que les toits pointus, les gouttières sculptées, les ornements
bizarres de Borgund-Kirke, ont une physionomie tout à fait chinoise.
Plus petite que l'église d'Hitterdal, elle doit être aussi plus
ancienne; tout autour règne une galerie couverte aux piliers noircis
par le temps. Les portes sont couvertes de ciselures naïves, de lions
et de chiens entourés d'arabesques en relief; l'église étant presque
abandonnée, l'intérieur a échappé aux sottes restaurations qui
déshonorent celle d'Hitterdal, et l'oeil suit avec plaisir les
peintures un peu effacées qui couvrent les murs et les formes bizarres
des tribunes et du comble tout à jour; ça et là le chiffre de la
Vierge (S. M.), enlacé comme un rébus, ressort du milieu d'arabesques
rouges et bleues; de grandes lampes d'argent, dues au ciseau de
quelque orfèvre hollandais, pendent du haut de la voûte; tout respire
ce parfum vénérable d'un temps qui n'est plus, et dont chaque jour les
traces vont disparaissant.
On dit qu'un souverain du continent a acheté une de ces rares églises
de bois, et l'a transportée pièce à pièce dans un parc pour la
soustraire au marteau de l'édilité locale. À voir l'abandon où est
laissé Borgund, on se prend à souhaiter que la même fantaisie prenne à
quelque autre royal amateur, qui la sauverait du sort d'Hitterdal.
Quand on sort de la porte sculptée qui ferme le cimetière de Borgund,
on voit la route grimper perpendiculairement jusqu'au bord même de
l'entonnoir montagneux qui ferme la vallée; à droite, au fond, le
torrent passe dans une haute et étroite fissure et disparaît après un
coude.
Au sommet du fjeld s'ouvre vers la mer une longue et étroite vallée.
Pour y descendre, il faut regagner le lit du torrent. La route,
chef-d'oeuvre de hardiesse, suit, sans presque les toucher, les parois
de la montagne. On dirait une vis élevée en l'air. La pente est assez
douce, mais on a bientôt le vertige, après avoir décrit au grand galop
des chevaux quelques tours de l'_Hélice de Vindhellen_.
Les Norvégiens sont fiers, et à juste titre, de ce beau travail. Un
tunnel eût été plus court, peut-être moins coûteux. En tout cas, on
eût perdu un paysage splendide.
Au bas de la côte, un lourd carrosse, traîné par deux des petits
chevaux du pays s'arrête au relais, tant le vent est fort. Le soleil,
du reste, brille de tout son éclat. Le vent soufflant avec violence
sur les chutes qui tombent du plateau, les soulève à mi-chemin en
gerbes étincelantes que le soleil irise en les traversant.
Après trois ou quatre heures de chemin dans la vallée, déjà plus
fertile, nous arrivions à Lærdal. Lærdal n'est pas encore une ville et
n'est plus un village. Si j'osais, je la comparerais à Étretat; mais
ici la grandeur du site jure un peu avec la petitesse de ce qu'y a
bâti l'homme. Tête de la grande route de Christiania à Bergen, Lærdal
deviendra important quand on lui aura creusé un port. Pour le moment,
c'est une longue rue bordée de maisons blanches, alternant avec des
masures. Au bout, est la mer, large d'un kilomètre à peine. C'est ici
qu'on quitte la terre ferme pour prendre, soit le steamer
hebdomadaire, soit la barque de poste qui vous mène à Bergen.
Le steamer ne part que le lendemain, et la tempête interdit toute
espèce d'excursion nautique. En un jour on aie temps de voir Lærdal,
d'explorer les hautes montagnes qui s'y baignent dans la mer, et même
d'assister à la revue que, dans une sorte de champ de Mars, voisin de
la ville, passe le contingent du canton. Les hôtels sont pleins
d'officiers, et les rues de soldats qui jouent, chantent et grignotent
ces biscuits enfilés, aliment ordinaire des robustes charpentes du
Nord.
Un bon bourgeois de la ville, quelque chose comme le maire ou le
sous-préfet, avait consenti à nous donner l'hospitalité, vu
l'encombrement des auberges. Le café le matin, du saumon à midi et du
thé le soir, le tout sans pain: voilà le menu des repas de la famille
pendant une journée entière. Il sera facile, d'après cela, de juger de
la frugalité du peuple.
L'honorable fonctionnaire qui nous traitait ainsi de son mieux,
moyennant une légitime rétribution, ne se doutait point que l'estomac
d'un touriste a besoin d'une alimentation plus solide. Le fait est que
maîtresse et servante furent grandement scandalisées de nous voir
exhiber les provisions de la route tout comme dans un gaard de paysan.
Durdrekke surtout se livrait aux plus judicieuses réflexions.
Après avoir laissé aux Lærdaliennes une triste idée de la voracité
française, nous regagnâmes à minuit le steamer _Framnæs_ qui venait
d'arriver en rade. _Le Framnæs_, bateau tout frais sorti des chantiers
de Liverpool, étincelant de dorures et de glaces, fait depuis l'an
dernier un service régulier entre Bergen et Lærdal. De Lærdal, où il
prend les touristes venus de Christiania, il s'en va faire, de golfe
en golfe, le tour du Sogn entier. Au fond de chacun de ces fjords
secondaires, il s'arrête quelques heures.
Le long de la route défilent devant vos yeux les paysages les plus
splendides, les coins les plus sauvages et les plus retirés du Sogn.
Autrefois, pour faire le chemin qu'il vous fait parcourir en deux
jours, il eût fallu toute une semaine. À chaque station où il
s'arrête, des familles de paysans du Sogn, dans leurs habits de fête,
montent à bord; chevaux et vaches suivent sans plus d'embarras.
L'étonnement de ces bonnes gens, à la vue des splendeurs du paquebot
que beaucoup voient pour la première fois, est indescriptible.
[Illustration: Route de Stalheim.--Dessin de Doré d'après M. Riant.]
Le fait est qu'un ethnographe érudit pourrait faire sur les paysans du
Sogn de curieuses études. Il est impossible de ne pas être frappé de
la ressemblance qui existe entre les plus beaux types anglais et
normands et les types si purs du Sogn. Je dis anglais, je me trompe;
je ne devrais parler que des familles anglaises où l'aristocratie a
conservé la pureté de la race conquérante; plus d'une paysanne du Sogn
porte la tête haute et fière comme les pairesses d'outre-Manche. Yeux
d'un bleu profond, profils olympiens, tailles imposantes, rien ne
manque à la ressemblance. Tous ces gens-là sont, à un degré antique,
cousins[10] des membres de la haute chambre.... et ils le savent. Ils
parlent de leur Ganger Rolf (Rollon de Normandie) comme s'il
s'agissait d'un personnage d'hier; les pirateries de ses collègues
deviennent de splendides conquêtes, et tout cela est raconté dans les
veillées, célébré dans les chansons comme le siège de Troie chez les
Grecs. On s'explique alors la fierté de ces laboureurs, de ces
pêcheurs, qui n'ont pas voulu de nobles dans leur jeune constitution,
par ce qu'étant tous de la même race, ils remontaient tous aux mêmes
héros, à ces contemporains d'Odin, grands guerriers, grands tueurs,
peut-être grands mangeurs de chair humaine.
[Note 10: Beaucoup de familles norvégiennes tombées en
paysannerie ont encore leurs écussons et leurs généalogies
intactes. Un savant professeur de Copenhague, qui possède
parfaitement l'histoire de notre Normandie, fut étonné de
retrouver une conformité entière d'armes entre quatre
familles répondant au nom latin de Sylvius Skog en Norvége,
du Bois en Normandie, Boice en Angleterre, et Boyis en Suède
(branche émigrée d'Écosse au seizième siècle).]
Les temps et les hommes se sont adoucis, mais la race sous
l'administration danoise, a changé et d'allures et de but; de son
glorieux passé, il ne lui reste plus que ses _saga_ (traditions), sa
fierté, qui fait du peuple norvégien la démocratie la plus
aristocratique du monde, et certains goûts de vagabondage maritime qui
portent les petits clippers du Sogn à caboter plutôt dans la
Méditerranée ou en Amérique que dans la mer du Nord.