Le matin nous avions pénétré au fond d'Aardalsfjord: des chutes

immenses, de petites cabanes perdues dans les crevasses des falaises,

une mer verte comme l'émeraude, de longues vallées terminées par des

pentes neigeuses, que faut-il de plus pour faire trouver le temps trop

court même sur le pont d'un bateau à vapeur? À midi nous étions au

pied des glaciers du Justedal, devant la coquette église de Lyster.

C'est là qu'aboutit un sentier presque fameux, qui vient de Lom et de

Lourdal en Gudbrandsdal; les excursions annuelles de messieurs les

étudiants de l'Université de Christiania l'ont illustré; les princes

de Suède même en ont fait le but de plus d'une excursion. Pour venir

de Lom à pied, il faut traverser des plateaux neigeux de quarante

lieues de large, sans une habitation, sans un arbre; le vent souffle,

les guides perdent leur chemin et croient voir ça et là les traces des

génies courroucés du fjeld; il faut aller de marais en marais; de

précipices en précipices; enfin l'on arrive (car les nuits sont

courtes et le _flatbrod_ (pain plat, galette) national soutient les

estomacs des jeunes Norvégiens), mais on arrive épuisé, mouillé et

crotté de la tête aux pieds, comme les deux intéressantes casquettes à

gland qui montent en ce moment sur le pont du _Framnæs_. Lyster n'est

pas la seule église de ce fjord. À côté est celle d'Urnæs, qu'une

savante publication allemande a jugée digne d'être comparée aux

églises de Hitterdal et de Borgund; le fait est que l'intérieur de

l'église d'Urnæs a encore été respecté et ne serait point sans intérêt

pour l'archéologue et pour le peintre; mais l'extérieur n'a pas eu

pour architecte l'homme de goût ignoré, le paysan de génie qui a

dessiné les clochetons d'Hitterdal et les sculptures de Borgund.

Au retour, nous touchons de nouveau à Lærdal; nos carrioles, hissées à

bord, seront confiées à l'honnêteté des passagers; une lettre envoyée

d'avance à Bergen préviendra l'aubergiste de leur arrivée solitaire;

nous les retrouverons dans la remise sans que rien manque à nos

provisions, abandonnées à la bonne foi publique. Quel est le pays où

l'on pourrait en faire autant.

[Illustration: Le Vöringfoss.--Dessin de Doré d'après M. Riant.]

Pour nous, légers de bagage, nous laisserons le _Framnæs_ retrouver

Bergen par mer, pour nous enfoncer de nouveau dans les montagnes à la

recherche des sites du Hardanger et de la cataracte du Vöring.

Le steamer, qui a intérêt à emmener avec soi tous les passagers, se

garde bien de les conduire à l'entrée de la route qui mène par terre

du Sogn au Hardanger; il laisse le voyageur au fond d'un fjord voisin,

à Underdal, misérable hameau, où nous trouvons au bout d'une heure une

barque et deux rameurs. Une famille norvégienne, qui se promène dans

le Sogn, navigue de conserve dans une autre barque. La mer est devenue

calme, l'eau est de ce beau vert émeraude qu'on ne trouve que dans le

Nord. Le long des falaises géantes du fjord roulent des chutes sans

nom qui seraient célèbres ailleurs. Tout au haut du fjeld, si haut que

l'oeil a peine à y arriver, apparaissent quelques sæters (chalets)

suspendus à quatre mille pieds au-dessus de la mer. On dit qu'en hiver

de terribles avalanches roulent le long de ces pentes abruptes pour se

perdre en sifflant dans les profondeurs du fjord et que plus d'une

barque a été victime de leur énorme chute.

Le Næröfjord est de tous les bras du Sogn le plus étroit et celui où

les falaises atteignent le plus de hauteur. La barque légère qui file

entre ces murailles de granit doit faire du haut des nuages l'effet

d'une fourmi parcourant le fond d'une tranchée de drainage. Le site

sauvage au milieu duquel est assise l'église de Bakke et les portes de

Gudvangen, à l'extrémité même du fjord, atteignent même ce caractère

de sublime que le crayon rend mieux que toutes les descriptions.

À Gudvangen même la mer n'est pas large comme la Seine. Sur un des

bords sont bâties une douzaine de maisons qui forment le village; en

face, le long de la montagne, se précipite la plus haute chute

d'Europe, celle de Keel, qui d'un seul jet tombe du plateau supérieur

(1000 mètres) sur un rocher d'où elle s'éparpille en écumant dans la

mer.

Gudvangen était encombre de voyageurs. La «madame»[11] qui dirigeait

leur installation, ahurie par cette affluence inaccoutumée, ne savait

auquel entendre; vers le soir elle finit par nous octroyer une tasse

de thé, un matelas et un réduit quelconque pour retendre.

[Note 11: En Norvége on décore de ce titre tout français les

femmes de la classe moyenne.]

Le lendemain, deux stolekjærre (charrettes à siège) nous attendaient à

la porte. Quand on n'a plus de carrioles, le maître de poste est tenu

de vous fournir avec le cheval une lourde machine, composée d'une

charrette à deux roues, avec un siège étroit suspendu par un ressort

en bois sur le cadre même du véhicule. Le fond est destiné à vos

bagages, le siège à votre propre personne qui y occupe la position du

monde la plus triste et la plus resserrée. À chaque relai, on change

de stolekjærre; ce n'est qu'une diversion au supplice; quelquefois une

aristocratique courroie remplace le ressort de bois; on jouit alors de

la dernière expression du confortable.

En sortant de Gudvangen nous roulions dans la vallée de Nærödal,

arrosée par un large torrent d'un vert limpide; à l'extrémité de la

vallée, qui n'a pas deux lieues de long, les falaises se rapprochent.

Le torrent de Nærödal est formé par deux énormes chutes qu'on ne voit

point encore, cachées qu'elles sont dans les replis symétriques de la

montagne; une pente abrupte, une sorte de dos d'âne escarpé les

sépare. C'est là-dessus que la route monte en lacet et de telle sorte

qu'à chaque tournant on domine ou la chute de droite ou la chute de

gauche, enfermées dans le puits naturel au fond duquel elles tombent

d'une hauteur immense (voy. p. 88).

À chaque tournant, les ingénieurs qui ont fait en maçonnerie cet

admirable travail, ont posé des bancs de bois. C'est la dernière

recherche de la civilisation dans le site le plus sauvage et le plus

désert qu'il soit possible d'imaginer. Ce travail (Stalheimskleven)

est analogue à l'hélice de Vindhellen, moins saisissant de hardiesse,

plus pittoresque peut-être à cause des deux chutes qui attirent à

chaque instant le regard et qu'on finit, au haut de la montée, par

embrasser d'un même coup d'oeil avec la vallée entière qui fuit

jusqu'à la mer.

Vosse-Vangen. -- Le Vöringfoss. -- Le Hardangerfjord.

Une fois hors du bassin du Sogn, l'aspect du paysage et des gens

eux-mêmes change. Le pays, dès qu'on, a dépassé le lac Vinje et ses

maisons aux toits empanachés d'arbustes, paraît plus fertile;

d'immenses fermes se succèdent; on fait les foins dans des prairies

qui s'étendent à perte de vue vers le sud. À droite et à gauche les

montagnes ne sont plus que des croupes boisées, sillonnées d'énormes

torrents. Quant aux costumes, ils changent aussi. Nous sommes dans la

paroisse de Vangen et dans le district de Hardanger.

Vers midi nous arrivons à Vosse-Vangen; encore une petite ville toute

neuve, bâtie, chose rare, au pied de son église (et non pas à deux ou

trois kilomètres plus loin, comme c'est le plus fréquent). Vosse, au

bord d'un lac, dans un pays fertile, à portée des excursions les plus

vantées de l'évêché, est un séjour de prédilection pour les touristes;

un hôtel, un vrai hôtel, y étale son enseigne. Vosse est propre; nous

croisons une noce et nous profitons de la circonstance pour voir

l'église, ancienne, assez curieuse, et assister aux apprêts de la

cérémonie. La mariée, ruisselante de bijoux et d'ornements, est toute

jeune; les gens de la noce sont endimanchés à qui mieux mieux. Du

reste, là, comme partout, les vieux usages, les vieilles chansons,

toutes les cérémonies graves ou burlesques qui entouraient de temps

immémorial l'union des époux, tendent à disparaître, et j'ai peur que

bientôt la présentation anglicane au ministre ne remplace les rites

joyeux contemporains d'Odin.

J'oubliais d'ajouter à l'éloge de Vosse, que la pêche y est

très-abondante, et plus facile peut-être que dans les district du

Nordland, où l'autorité locale abuse de la loi pour pressurer les

étrangers.

C'est de Vosse qu'il est le plus facile d'atteindre le Hardanger,

cette immense artère qui pénètre de cent cinquante kilomètres dans les

terres et n'est desservie par aucun steamer; pas une route, pas un

chemin de traverse n'y aboutit; c'est en barque qu'il faut y voyager

si l'on veut ou y entrer ou en sortir, et encore pour cela il faut

gagner Bergen et arriver au fjord par son embouchure.

Mais si Ton veut visiter les fonds mêmes du Hardanger, les chutes

d'Odde, le Vöringfoss, les glaciers de Justedal, force est de passer à

cheval les montagnes qui bordent la côte septentrionale du Hardanger.

En conséquence, après deux heures passées à Vosse nous tournions le

dos à la grande route pour prendre une sorte de traverse qui unit le

lac Vangen au lac Graven. Au bout de deux milles, franchis en pleine

forêt, on débouche sur une vallée fertile; une ferme considérable est

bâtie au bord d'un torrent endigué sur ses deux rives; des scieries,

des moulins sont joints aux bâtiments du Gaard; c'est tout un village;

un quart d'heure après, par un de ces contrastes si fréquents en

Norvége, le site devient sauvage, une vallée aride, encombrée d'un

chaos de rochers, s'ouvre à l'ouest avec des vues lointaines sur le

Hardanger, la route descend à pic au fond du précipice et traverse le

torrent sur un pont de pierre, jeté en face d'une chute énorme

(Haltingfoss). Le paysage vaudrait à lui seul l'excursion. Du reste,

une lieue plus loin, apparaît la maison blanche de Vasenden au bord du

Gravensvand, petit bassin d'une lieue de large, entouré de collines

verdoyantes; l'église de Graven et une sorte de maison bourgeoise,

entourée d'un parc d'étables, sont de l'autre côté; une barque nous y

dépose et nous attendons deux heures qu'on ait amené les chevaux de

selle et le cheval de bagage (_klövhest_), qui doivent nous conduire

jusqu'à Ulvig sur le Hardanger.

En Norvége les excursions équestres sont toujours à redouter; les

chevaux, petits, fort gros, ont l'allure incommode et lente; ils ne

vont qu'au pas, pour cette bonne raison, que les guides suivent à pied

sans vouloir hâter leur allure tout à fait placide. Je ne parle point

des selles qui ne tiennent qu'à grand renfort de ficelles et de bouts

de cuir. Quant au _klövhest_, il porte deux espèces de bâts en corde

d'écorce de bouleau, on met dessus les menus paquets et les

couvertures de voyage, puis d'autres cordes viennent ficeler le tout

et l'on pousse la bête, qui va toute seule, passant les torrents, se

tirant des marais comme elle peut, n'ayant pour toute aide que son

instinct et la sûreté extrême de son pied.

Enfin nous quittons Graven en songeant à l'histoire d'Halgrim et

d'Hildegunda, qui, au temps de la peste noire, se trouvèrent seuls au

monde dans ce petit coin de montagnes; le fléau n'avait épargné

qu'eux. Halgrim, venant d'Ulvik, trouva Hildegunda folle de frayeur au

milieu des cadavres des siens. «Ils se crurent le dernier homme et la

dernière femme, dit la légende, s'épousèrent devant l'autel de Graven,

et d'eux descendent tous les gens de par là.»

Le trajet de Graven à Ulvik prend quatre ou cinq heures à cheval;

quand on a gravi la montagne et traversé un fjeld assez long, on

descend vers le Hardanger au milieu d'un pays fertile, coupé de

prairies et de grands massifs de chênes, de frênes et de pins.

Au bord de la mer, des fermes entourées de vergers en plein rapport,

de grandes pommeraies, des prairies d'un vert luxuriant, indiquent un

sol beaucoup plus riche que celui du Sogn. En général, le Hardanger,

qui étend ses étroits replis jusque sous les montagnes du même nom,

n'a point le même caractère que le Sogn; entouré de falaises moins

hautes, il offre une foule de petits ports perdus dans les arbres, de

maisons de pêcheurs cachées au fond des criques.

Mais si la nature même de ses rives est parfois moins sublime que

celle du Sogn, les vallées qui y aboutissent sont plus larges et

recèlent, à deux ou trois milles dans les terres, les sites les plus

étranges, les paysages les plus grandioses. C'est sur les bords du

Hardanger que s'ouvrent l'abrupte vallée de l'Heimdal, qui mène au

Vöringfoss, puis les pentes d'Odde, dernier contre-fort du

Hardangerfjeld, et enfin les âpres déchirures du glacier de

Folgefonden, immense amas de glace, d'où sortent des milliers de

chutes, et au pied duquel se cachent les plus fertiles coins de la

Norvége, la ferme de Bondhuus, et l'antique baronnie de Rosendal,

patrimoine des Rosenkrone.

Mais c'était au Vöringfoss (chute tourbillonnante), que nous voulions

juger de la grandeur des scènes du Hardanger. De Ulvik à Eidfjord,

petit port à l'entrée de la vallée d'Heimdal, il n'y a que dix lieues;

quand le temps est calme et la nuit sereine, c'est une promenade sans

rivale; à chaque instant derrière une pointe boisée s'ouvre quelque

long fjord, dont l'oeil, dans la brume bleuâtre, peut à peine

distinguer le fond. Les larges torrents qui courent le long des bois

solitaires troublent seuls le silence du soir, et l'on arrive à

Eidfjord en regrettant presque que le chemin ait été si court. Il est

onze heures du soir: la grande maison qui sert de relais d'eau est

fermée; on réveille les gens, qui nous donnent une vaste chambre où

nous aurions dormi le mieux du monde, sans le voisinage de deux

étudiants norvégiens en humeur de chanter, et de chanter _la

Marseillaise_, avec des voix altérées par le brandevin.

Le lendemain, de bonne heure, un guide, que nous avait procuré l'hôte,

nous attendait, le bâton à la main, et nous partions à pied pour aller

faire le pèlerinage du Vöringfoss.

À ceux qui s'étonneraient qu'on fasse de si longues excursions, de

véritables voyages, pour aller voir une seule chute, nous dirions que

les deux ou trois cataractes renommées en Norvége sont placées dans

des sites exceptionnellement sauvages et retirés, auprès desquels on

passerait sans même les soupçonner, et que, de plus, c'est seulement

au coeur des montagnes, loin des grandes routes, que l'on trouve

encore les costumes et les moeurs norvégiens dans leur antique

originalité. Enfin les chutes du Vöringfoss dans le Bergenstift, comme

le Rjukanfos en Télémark, sont tellement imposantes et surpassent de

si haut ce qu'on peut en dire, qu'à elles seules elles valent le

voyage, récompensant amplement de tous les ennuis, de tous les dangers

de la route.

Pour arriver au Vöringfoss il y a environ cinquante kilomètres à faire

en pleine montagne par des sentiers pierreux; il faut ajouter à cette

distance l'ascension d'un escalier de mille sept cent cinquante

marches, à l'aide de blocs énormes le long d'une pente presque à pic.

À une lieue et demie d'Eidfjord, au bout d'une large vallée, on trouve

un petit lac, l'Eidfjordvand, tranquille miroir d'un vert limpide,

enfermé dans de hautes montagnes. Il y a deux bateaux à la rive, l'un

d'eux appartient au propriétaire d'une cabane bâtie à quelques pas de

là; nous montons dedans, et une heure après nous voyons les gros

tilleuls et l'église rouge de Sæbo: à droite et à gauche, s'ouvrent

d'énormes vallées, dont les torrents se précipitent dans le lac, du

haut du contre-fort qui domine Sæbo, c'est celle de gauche qui mène au

Vöringfoss. On traverse une petite plaine cultivée, puis le sentier

escalade le remblai et vient côtoyer le torrent, qui court sur les

roches et serpente à travers les bouleaux; le site est plus sauvage

encore qu'avant le lac; les blocs de granit sont entassés par amas

immenses: la vallée entière est une moraine. Au bout de sept à huit

kilomètres sur un terrain presque plat, on passe la rivière sur un

frêle pont de sapins, et sur la rive étroite on ne trouve plus pour

sentier qu'une trace blanche laissée par les bêtes de somme sur de

grandes roches polies. Là le torrent se précipite d'une centaine de

pieds.

Un énorme amas de pierres a comblé la vallée. On l'escalade en passant

sous des roches surplombantes, et, au-dessus, on se retrouve dans le

même site qu'en bas. On a mis une heure à monter une marche de cet

amphithéâtre gigantesque, et c'est à peine si d'en haut on aperçoit la

dépression.

[Illustration: Vallée de l'Heimdal.--Dessin de Doré d'après M. Riant]

Au fond, du côté du Vöringfoss, la vallée est complétement fermée: une

pente abrupte part du torrent et monte au fjeld, se creusant en une

sorte de puits énorme; à gauche d'une fissure perpendiculaire, qui

semble la trace d'un glaive géant dans ces murailles immuables, sort

le torrent; c'est par là, à quelques pas, qu'est le Vöringfoss.

Nous voudrions y pénétrer, mais notre guide s'y refuse, prétendant

qu'il n'y a point de chemin[12].

[Note 12: Même aventure est arrivée à M. Bayard Taylor. Il

est évident qu'à peu de frais on pourrait faire une route

pour arriver par là au Vöringfoss, et que, dans l'état actuel

du passage, des guides plus hardis que les lourds paysans du

Hardanger frayeraient en quelques heures un sentier

dangereux, mais praticable.]

[Illustration: Femme du Sogn (voy. p. 88).--Dessin de Pelcoq d'après

une photographie.]

L'habitude du pays étant de monter sur le plateau supérieur pour aller

voir la chute d'en haut, il faut en passer par là et gravir cet

escalier monstrueux formé d'un lacet à tournants brusques. À mi-chemin

de la hauteur se balancent de gros nuages; il faut les atteindre et

les dépasser. La seule distraction en pareil cas, quand on a forcément

le visage tourné vers l'intérieur du puits d'où l'on cherche à sortir,

est de compter les marches et de vérifier les assertions locales, tout

compte fait, il y en a mille sept cent cinquante. En deux heures d'une

vigoureuse ascension on arrive au haut. Eh bien! ce qu'il y a de plus

étonnant, c'est qu'on fait faire aux chevaux du pays, et, qui pis est,

leur changement sur le dos, cette montée ou cette descente horrible.

Au haut du fjeld nous avisons un bonhomme avec son cheval chargé de

foin; la malheureuse bête, qui connaît de quel supplice va être pour

elle la descente, quitte à chaque instant le sentier pour remonter

d'un bond au fjeld; le bonhomme la reprend patiemment par la bride et

finit par l'entraîner assez bas pour qu'elle ne puisse remonter, elle

ne proteste plus alors que par de petits hennissements douloureux.

Il ne faut pas croire qu'après avoir escaladé l'escalier, on soit

arrivé au Vöringfoss; devant vous s'étend une plaine immense bordée à

l'horizon par les hauts fjelds du Jökul; plus près on voit serpenter

le fleuve qui se précipitera de neuf cents pieds au moins dans

l'Heimdal.

Quant à la chute elle-même, un gros nuage, qui, à deux lieues de là,

se balance au flanc d'une montagne, en indique la place précise. Des

détritus séculaires de brimbelles, de rubus, de bouleaux nains, ont

formé sur les roches du plateau une sorte de terre noirâtre, toute

couverte de petites plantes: le _linnea borealis_, les _rubus

arcticus_ et _paludosus_, et des fleurs charmantes du _Krokeboeer_.

Les eaux, en entraînant de larges morceaux de ce sol spongieux, ont

mis à nu les roches, qui apparaissent çà et là par larges taches

blanches. Dans les fonds se sont formées de véritables tourbières, où

la marche est à chaque instant retardée. Aussi n'est-ce qu'au bout de

deux heures qu'on arrive en vue du torrent; quant à la chute, on

l'entend, on en voit la _fumée_, mais il faut toute l'expérience du

guide pour vous amener, dans le dédale des bouleaux nains qui couvrent

les rives, à une pierre surplombante, _seul_ endroit d'où l'on puisse

voir la chute. Le torrent, qui jusque-là coule sur le plateau, trouve

tout à coup la fissure perpendiculaire qui s'ouvre en bas sur le fond

de l'Heimdal, et s'y précipite d'un seul bond. La rive gauche du

précipice est au niveau du fjeld; la rive droite, qui fait face au

spectateur, est de cinq cents pieds plus haute. De là roule une chute

d'un moindre volume, qui, arrivée au niveau d'où s'élance le

Vöringfoss, y est absorbée. La vitesse commune semble s'accélérer

encore après leur réunion.

Le Vöringfoss est peut-être plus puissant que le Rjukandfoss, mais

l'oeil et l'esprit sont moins satisfaits: on ne peut pas contempler

celui-là pleinement comme on fait de celui-ci. Je dirai pourtant que

le Vöringfoss, est entouré d'un cadre plus imposant que le

Rjukandfoss. Le paysage, empreint d'une grandeur plus sauvage, produit

sur l'esprit une impression singulière. La subite disparition de cet

énorme volume d'eau, qui ne laisse de son passage d'autre trace qu'un

nuage léger, a quelque chose qui parle à l'imagination et qu'on ne

saurait oublier[13].

[Note 13: À l'exposition des beaux-arts de Copenhague, en

1859, un peintre danois avait exposé une vue admirable du

fjeld du Vöringfoss. Désespérant de rendre la chute dans

toute sa puissance, il avait peint seulement la désolation du

fjeld, les petits lacs sombres bordés de bouleaux, et

l'horizon blanchâtre du désert, tandis qu'à gauche il

laissait deviner l'énorme abîme du Vöringfoss au-dessus

duquel planait un grand aigle de lac d'un effet saisissant.]

Le Vöringfoss à aussi sa légende comme le Rjukandfoss, mais une

légende toute moderne. L'histoire n'est vieille que de deux ans. Un

Anglais, que je ne nommerai point, ennuyé de ne pouvoir contempler à

son aise le Vöringfoss, se fit descendre dans le gouffre avec un

bateau de caoutchouc, une grande brosse et un pot de céruse. Arrivé au

fond du précipice, il chercha un remou en aval, traversa le torrent,

et sur l'autre rive, escaladant une centaine de pieds de roches, il

vint, sur une magnifique paroi de granit, peindre son nom en lettres

de deux mètres de haut; puis, heureux d'être le seul qui jusqu'alors

eût joui du spectacle dans toute sa grandeur, il se fit remonter et

retourna à Eidfjord comme il était venu, laissant ses guides

émerveiller les pêcheurs du récit de cette équipée.

Les mille sept cent cinquante marches sont plus pénibles à descendre

qu'à monter, et c'est avec un plaisir infini qu'on arrive au pont jeté

au pied de la fissure sur l'Heim-Elf; ce pont que nous avions franchi

en venant est d'une hardiesse et d'une solidité surprenantes. Sur les

deux bords du torrent on a jeté un amas de roches; dans chacune de ces

piles naturelles on a planté deux forts sapins inclinés vers le lit du

fleuve, et au-dessus de l'angle laissé entre eux et la rive on a jeté

deux demi-tabliers en bois brut fortement assujettis au rivage par des

roches énormes. Restait à finir l'arche. Un troisième plancher formé

de quatre longs sapins reliés ensemble par des cordes d'écorces est

posé sur les deux premiers, et, pour consolider le tout, des pierres

plates y forment une sorte de pavement général. C'est sur ces sortes

de ponts qu'hommes, chevaux et souvent carrioles, passent le mieux du

monde, si le vent n'est point trop fort dans la vallée.

À quatre heures du soir, après douze heures et plus de marche, nous

étions revenus à Eidfjord-Vik, où du poisson frais et des pommes de

terre nous récompensaient du jeûne de la journée.

Comme je l'ai dit plus haut, le Hardanger est une impasse. On y entre

plus facilement qu'on n'en sort. Le mauvais temps insolite, prématuré,

pressant notre départ pour le cercle polaire, il nous fallait, sous

peine d'un long retard, atteindre en même temps que le paquebot de

Hambourg l'extrémité du fjord, à soixante lieues d'Eidfjord, à Bergen.

Nous avions vingt-quatre heures pour faire le trajet; quatre vigoureux

rameurs se chargèrent de nous y mener.

C'est alors que nous pûmes reconnaître combien la poste d'eau

norvégienne est un moyen barbare de locomotion. Le patient, obligé à

une position horizontale et en tout cas à une immobilité presque

complète, reçoit à plaisir la pluie et la vague. Provisions,

couvertures et voyageurs, tout n'est bientôt plus qu'un triste amas de

choses mouillées. Le brouillard nous ayant pris au sortir d'Eidfjord,

nous ne pûmes traverser le Hardanger, et il fallut côtoyer sa rive

gauche, contre laquelle toute la force de nos rameurs empêchait à

peine les vagues de nous jeter. Le vent, la pluie, les rafales

subites, rien ne manqua à notre odyssée; après douze heures d'efforts

nous avions à peine fait six lieues, et nous abordions ruisselants à

la petite île d'Heransholm, au pied du Folge jeld.

Ce lieu doit être enchanteur quand le soleil éclaire ses hauts sapins

et son quai de pierres grises, ombragé de sorbiers. Aujourd'hui nous

avons hâte d'entrer dans la maison où un vieux marin et sa femme nous

aident à nous sécher. L'insuccès de notre tentative maritime nous fait

renoncer à aller plus loin dans le fjord; nous le traverserons en

droite ligne et nous gagnerons Bergen par les montagnes, comme faire

se pourra.

De Vikoër à Sammanger et à Bergen.

Le Tour du Monde; Scandinavie Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 4 / 6 段