dans la vallée inférieure. Les bois que le courant très-lent du lac a
amenés à l'extrémité se forment d'eux-mêmes en un immense cercle qui
occupe le fond du golfe sans toucher aux rives.
Au loin, on dirait sur l'eau une vaste tache d'huile. Peu à peu un
bois, puis un autre, s'en détachent, d'autres les remplacent, mais le
cercle formé par quelque tournant invisible reste le même, toujours
parfait de rondeur.
Le proverbe: «Tout vient à point à qui sait attendre,» devrait être
pris pour la devise du touriste en Norvége. Si vous brusquez le
paysan, il devient malhonnête, grossier, et vous tourne le dos.
Exposez gracieusement votre demande, et, sans vous assurer s'il a
compris, car en général sa pénétration réelle ne répond pas à son
apparente lourdeur, attendez patiemment le résultat de l'affaire; il
prendra son temps, consultera sa maisonnée et finira par arriver à vos
fins. Ce ne sont certes pas les Normands, leurs pères, qui ont importé
en Angleterre le dicton: _Time is money_.
Au bout d'une heure, nos bateliers arrivaient avec le bateau; ils
étaient deux avec un plus jeune, à la figure sympathique. Ils
s'asseyent pour ramer à l'arrière. Un paquet de ramure de bouleau
occupe l'avant. C'est là-dessus que couvertures et sacs de voyage
forment un lit sinon moelleux, du moins assez supportable.
En Norvége, où le voyage en barque est si usuel qu'à chaque relais de
terre (_landskyde_) correspond presque toujours un relais d'eau
(_vandskyde_), pour le lac, la rivière ou le golfe voisin, il n'y a
pas d'autre manière de s'arranger. Si vous voulez apporter de la
variété dans les différentes positions du corps et sortir d'une
horizontalité fastidieuse, les rameurs vous rappellent à l'ordre, sous
prétexte que la charge n'est plus équilibrée.
[Illustration: Église d'Hitterdal (voy. p. 78).--Dessin de Wormser.]
Le lac Tinn inaugure agréablement ce genre de voyage; il a sa
physionomie spéciale qui ne manque pas de grandeur. Enfermé entre deux
murailles de granit de deux mille pieds de haut, sa nappe tranquille
éclairée par le pâle soleil de dix heures du soir, se dore des tons
les plus fantastiques; quelques îles de pins détachent leurs sombres
silhouettes sur l'horizon étincelant; tandis que sur les bords
quelques petites maisons de pêcheurs, accessibles seulement aux
barques, se cachent dans les recoins de la montagne. Nos rameurs
viennent aborder à une de ces cabanes; un homme et une femme en
sortent pour nous offrir des _hores_[6].
[Note 6: Le höre est une sorte de saumon qui habite les lacs
et ne va point à la mer.]
Cependant la nuit, ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi en Norvége,
commence à tomber sur le lac: le silence devient encore plus profond
et on n'entend plus que le choc des sapins flottés qui se rencontrent
çà et là sur l'eau. À onze heures nous arrivons à Haakenoes, cap qui
sépare le Tinn du Vestfjord, son bras occidental. Le maître de poste
voudrait bien nous retenir chez lui, mais la nuit est si belle que
nous préférons poursuivre notre excursion. La barque traverse le
Vestfjord et à onze heures nous débarquions au pied de la petite
église de Moel: deux de nos bateliers prennent nos sacs sur leur dos,
le troisième reste pour garder la barque, et nous entrons dans la
vallée de Vestfjordal, formée par la continuation des rives du
Westfjord et occupée par le cours impétueux du Maan.
Rien de calme et de lumineux comme les nuits d'été dans ces montagnes:
le soleil, qui quitte à peine la cime neigeuse du Gausta, effleure en
ce moment la pente nord-ouest, et dans une heure il sera venu blanchir
le versant oriental. Tout le reste de la vallée est noyé dans l'ombre,
mais dans une ombre transparente qui laisse aux objets toute leur
forme et en poétise les contours. Le fleuve gronde à droite derrière
les bouleaux, et ses vagues argentées semblent éclairer la route de
blancs reflets dès qu'elle vient côtoyer les rives.
Nous voulions, la nuit même, atteindre Dal, la ferme la plus
importante et comme le coeur du pays; de Moel à Dal il y a quatorze ou
quinze kilomètres: à une heure du matin, après une véritable promenade
dans cette magnifique vallée, nous frappions à la porte d'un gaard, et
une grosse fille, éveillée en sursaut, nous ouvrait une chambre assez
grande, ornée de deux lits antiques; et dans le Nord, où les auberges
des villes n'ont jamais que des canapés couverts d'une mince
couchette, les alcôves peintes des paysans sont de vraies bonnes
fortunes.
Dal peut servir de centre à un grand nombre d'excursions: il se trouve
à portée des sites les plus célèbres du haut Télémark, et partant est
visité chaque année par un certain nombre d'étudiants de Christiania
ou de touristes britanniques. M. Bayard Taylor, le spirituel voyageur
américain, le seul homme qui ait consciencieusement parlé du caractère
norvégien, y a passé en 1856. Il en fait une peinture charmante.
[Illustration: Le Rjukandfoss.--Dessin de Doré d'après M. Riant.]
Il faudrait, pour bien jouir de la beauté hors ligne du Vestfjordal,
se fixer à Dal trois ou quatre jours: on pourrait au bout de
vingt-quatre heures se procurer les chevaux[7] que nous n'avons pas eu
le temps d'attendre, et faire sans fatigue l'excursion du Rjukan. Au
retour on franchirait les fjeds du Gausta, célèbre par la légende de
la noce pétrifiée, dont on montre toutes les victimes, y compris le
chien et le chat. Pour nous, trompés par des renseignements inexacts,
et forcés d'être de retour le surlendemain à Tinoset sous peine de
manquer à nos forbuds, nous fûmes désagréablement surpris d'apprendre
que, faute de chevaux, il faudrait faire à pied l'excursion du Rjukan.
[Note 7: En été les chevaux norvégiens errent en liberté sur
les fjelds déserts du plateau supérieur.]
En somme, à six heures du matin, après avoir pris pour guide un de nos
bateliers, otage salutaire de notre bateau resté à Moel, nous partions
pour le Rjukan, situé à vingt kilomètres de là en remontant la vallée.
La route ombragée de bouleaux côtoie les prairies arrosées par le
Maan. À deux kilomètres de Dal et de sa petite église, nous avons la
bonne fortune de trouver un paysan qui nous promet un cheval pour
revenir le soir de Dal à Moel. La perspective de ne point refaire à
pied le chemin de la veille nous fait paraître moins long celui-ci. À
six kilomètres de Dal commence la côte d'Ingolfsland.
La vallée se rétrécit; au fond le Maan, qu'on domine de plus de trois
cents pieds, n'est plus qu'un large ruban d'écume bondissant ça et là
à travers les sapins qui couvrent les deux pentes opposées de la
montagne. Au sommet de la côte est le sæter d'Ingolfsland, la route le
dépasse pour monter sur le fjeld et gagner la nappe supérieure du
Mjösvand.
Il faut s'arrêter au sæter pour jeter en arrière un coup d'oeil sur la
vue splendide delà vallée qu'on vient de remonter, avec les Fjelds du
Tinn pour horizon et le Gausta à droite en premier plan.
[Illustration: Un chalet à Bamble.--Dessin de Lancelot d'après M.
Riant.]
À gauche, se précipitent du sommet même du Fjeld et serpentent le long
de la montagne les longs bras d'une chute énorme qui tombe de rochers
en rochers sans que l'oeil perde un instant son cours écumant. Le
torrent, passe sous un hardi pont de bois, et roule et court, avant de
grossir le Maan, faire mouvoir une scierie à peine terminée.
Après le pont, jeté sur la chute, commence le sentier spécial du
Rjukan, sorte d'escalier fort roide qui grimpe sur des roches
branlantes. On dit qu'en général les chevaux passent parla, ce qui
peut paraître paradoxal, mais ce qui n'a rien que d'ordinaire pour
quiconque a vu descendre à des bêtes de somme les dix-huit cents
marches de l'escalier de Vöring foss dans le Hardanger.
Pour le moment, c'est à pied que nous escaladons les marches
naturelles qui, de roches en roches, nous mènent en trois quarts
d'heure en vue de la chute qu'on aperçoit à travers les arbres.
Mais pour jouir de toute la grandeur du spectacle, il faut aller un
peu plus loin et suivre, le long de la paroi presque polie de la
montagne, une sorte de cran à peine accessible, véritable casse-cou,
célèbre sous le nom de Maristien (passe de Marie).
Toute une légende se rattache à ce lieu: au temps jadis, on dit que le
sentier fut découvert par la belle Marie de Vestfjordal: c'est par là
qu'à l'insu des siens elle allait retrouver dans le fjeld, au bord du
Mjös, Ejstein Halfoordsen son amant; mais un jour tout fut découvert,
et Ejstein obligé de fuir la vengeance du père de Marie.
Les années s'écoulèrent, et le vieillard mourut. Désormais libre,
Marie rappela l'exilé, qui, pour abréger la distance, voulut descendre
dans la vallée par le sentier de sa bien-aimée, Marie l'attendait de
l'autre côté du Rjukan: à la vue de son amant, elle pousse un cri
joyeux; il veut s'élancer dans ses bras, le pied lui manque et le
Rjukan renferme sur lui son abîme d'écume.
Marie devint folle; et depuis on la vit tous les jours errer le long
de la passe fatale; et là, penchée sur le gouffre, elle semblait
entretenir avec son amant invisible une douce conversation. Ses
cheveux blanchirent: elle devint une vieille femme, et cependant
jusqu'à sa mort elle ne cessa d'errer comme une ombre blanche sur les
rives du Rjukan.
Est-ce elle que, dans les pâles et brumeuses journées d'hiver, les
paysans du Westfjordal voient encore se découper vaguement dans les
nuages de la chute? on ne sait: toujours est-il que Maristien est un
lieu célèbre, et tout bon touriste doit accomplir le périlleux
pèlerinage, au risque de faire comme Ejstein. Du reste, au milieu du
sentier, un gros bouleau, fortement enlacé par ses puissantes racines
aux roches environnantes, permet de faire halte et d'admirer la chute,
qu'on domine d'une hauteur énorme.
Qu'on se figure une immense muraille de granit à parois presque
surplombantes, de dix-huit cents pieds de haut. C'est la fin de la
rive droite du Westfjordal. La rive gauche suit quelque temps,
quoiqu'à une moindre hauteur, cette muraille immense, puis tout à coup
s'élève et en même temps se creuse pour former comme deux puits
énormes dont la section serait deux demi-cercles. Le premier sert
comme d'antichambre à la chute: il est évident que c'est elle qui
autrefois l'a creusé, mais que, dévorant toujours la roche, elle a
fini par quitter cet espace vide pour se retirer en arrière et en
creuser un autre. Celui-ci, elle le remplit tout entier de la masse
énorme de ses eaux, des nuages de vapeur d'écume qui remontent
jusqu'au niveau même du fjeld, et aussi du tumulte des rapides, qui
s'élancent du gouffre pour former le large ruban d'écume qui sillonne
les sapins de la vallée. J'ai dit tumulte, l'expression est inexacte;
ce n'est pas un véritable tumulte, mais plutôt un bruit régulier que
fait entendre le Rjukan. Il se produit six coups distincts suivi d'un
septième plus fort qui fait rebondir la chute tout entière jusqu'à
mi-chemin de sa hauteur, comme si les eaux remplissaient quelque
caverne énorme, et qu'à un instant donné, comprimées à l'intérieur,
elles s'échappassent avec fracas.
En somme, le Rjukand, la reine des chutes du Nord, n'est point
au-dessous de sa réputation. Le volume de ses eaux, un lac tout
entier, la hauteur d'où elles se précipitent, neuf cents pieds, et
surtout le site étrange qui l'encadrent, offrent un de ces spectacles
qu'il est impossible de dépeindre et qu'on n'oublie jamais.
Du bouleau où nous étions accrochés, après une vaine tentative pour
pousser plus loin, nous redescendons vers un rocher inférieur qui
surplombe la chute et d'où l'on est censé voir le gouffre. À gauche,
un petit sentier, frayé par les chèvres, mène on ne sait où, «à la
mort» dit notre guide. Le mieux pour des gens que le sort d'Ejstein ne
tente point est de revenir sur ses pas. Le retour du Rjukan est plus
agréable que l'aller; l'espérance du gîte, la fraîcheur de la soirée
et la sensation agréable de la descente, abrègent le chemin.
Dal. -- Le livre des étrangers. -- L'église d'Hitterdal. --
L'ivresse en Norvége. -- Le châtelain aubergiste. -- Les lacs
Sillegjord et Bandak. -- Le ravin des Corbeaux.
À Dal, Ole Torgensen et la charmante Aasta, sa fille, nous
attendaient. Pendant qu'on prépare le dîner, fort passable pour un
dîner de Norvége, nous engageons avec le maître de céans une
conversation en norvégien; le livre des étrangers en fait les frais;
mille et un insulaires y ont inscrit leurs réflexions en prose et en
vers; dans un espace de trente ans nous ne voyons que deux noms
français, M. le comte de R. et M. C., de Cherbourg. Tous les voyageurs
n'ont qu'une voix sur la fille du logis, type télémarkien des plus
gracieux, visage avenant, toujours prêt à rire, costume reluisant des
mille bijoux montagnards, longues tresses emprisonnées dans le petit
châle roulé qui fait la coiffure du pays, et, pour compléter la
description, pipe en racine de bouleau fumée le plus naturellement du
monde. Elle nous vend quelques ceintures chargées de cuivre, puis nous
apporte un coffret de bois d'où elle tire une cinquantaine de bijoux
d'argent d'un travail rare. C'est l'hiver que les paysans découpent
ces jolies choses dans l'argent de Kongsberg. Chacun, même le
mendiant, a sa broche et ses boutons de filigrane. Les bijoux d'Aasta
nous tentent: «Combien en voulez-vous?--Je ne veux pas te les vendre,
monsieur.--Seulement ces boutons.--Ce sont des boutons de femme, ils
ne t'iraient pas, monsieur, et puis c'est ma parure de fiancée, je la
mets le dimanche pour aller à Moelkirke, je ne voudrais pas m'en
priver, c'est si long à faire.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant le gigh et le cheval attendaient à la porte. Nous quittons
Dal après de vigoureuses poignées de main à Ole Torgensen et à sa
charmante fille. Vers minuit nous étions à Moel; nos lits de feuillage
de bouleau nous attendaient dans la barque, et par une nuit magnifique
nous traversions le Tinn.
À quatre heures du matin un choc violent nous réveille; c'est la
barque qui donne contre un sapin à Tinoset. Nos carrioles étaient là,
et après une toilette sommaire dans l'eau du lac, nous roulions sur la
route d'Hitterdal.
Arrivés à Bamble nous devions faire une pointe sur l'église
d'Hitterdal, un des rares monuments de bois du treizième siècle qui
subsistent encore en Norvége. Hitterdalkirke est à deux ou trois
lieues de Bamble.
Un peu plus loin est Lysthuus, affreuse posada où l'eau même est
inconnue et où l'on nous fait payer 3 francs, quatre oeufs, seul
comestible de l'endroit. Une note adressée au bailli (qui tous les
huit jours visite le livre de poste) est la seule punition que
l'étranger puisse infliger à ce chantage indigène. En repassant devant
l'église d'Hitterdal nous nous arrêtons pour la visiter (voy. p. 75).
C'est une sorte de pyramide de bois à cinq ou six toits superposés
comme ceux d'une pagode. Les murs sont revêtus de tuiles de bois en
forme d'écailles de poisson, et les toits couverts de petites planches
sculptées. Une galerie couverte règne tout autour de l'église pour
abriter le peuple. Un porche sculpté est à l'entrée du cimetière, et
de l'autre côté de la route le clocher en bois à jour se détache sur
les arbres du _proestegjeld_[8]. L'intérieur de l'église vient d'être
sottement restauré à la luthérienne. Un vernis uniforme a remplacé la
fresque naïve et de bons bancs confortables ont été substitués aux
anciennes boiseries sculptées; seule la croix byzantine de l'autel en
argent doré et la chaire du curé ornée des signes du zodiaque ont
échappé au vandalisme local.
[Note 8: Presbytère.]
Mais l'extérieur est parfaitement conservé et surprend par son
étrangeté. En somme, c'est avec la fameuse crypte de Sanct Mikaêl, sur
le Nordfjord, près de Skien, le monument le plus ancien de
l'architecture catholique dans ces pays.
De retour à Bamble, où nous faisons reposer les chevaux, un vieil
ivrogne endimanché vient nous prononcer un discours interminable. Rien
de triste comme l'ivresse en Norvége, ivresse due à la bière et au
brandevin. Après une surexcitation d'un moment, elle rend les gens
presque idiots: et là, loin d'exciter le dégoût, les gens ivres ont
l'air d'être les bienvenus. Les enfants vont les agacer et jouer avec
eux; les bonnes gens sourient aux refrains grivois qu'ils fredonnent,
et n'était la loi qui depuis quelques années punit de _peines
corporelles_ cet odieux vice, on verrait se reproduire en Norvége les
tristes scènes du dimanche en Suède.
Le paysan est lourd et inintelligent. On pourrait lui appliquer un
dicton propre aux habitants d'une certaine province de France: Habit
de velours, ventre de son. Rien en effet n'est curieux comme le
contraste de ces habits brodés, soutachés, couverts d'oripeaux, et
cette nourriture grossière qui a fait donner au Télémark le surnom de
_Pays du lait caillé_.
La route qui passe à Bamble et à Hitterdal est presque une grande
route. Elle vient de Kongsberg et, traversant tout le Télémark, ne
s'arrête qu'à Gugaard, au pied de l'infranchissable barrière du
Hardanger fjeld.
Nous allons la suivre jusqu'à Sundbo pour tourner vers le sud dans les
vallées plus riantes du Bandak.
Nous sommes au pied du Lid fjeld et nous traversons les vallées de
Hitterdal, de Laurdal et d'Hjertdal, arrosées par l'Hitter Elv.
À Saunland, encore une église antique réservée au marteau des
démolisseurs. Une belle grange neuve, bien peinte va la remplacer, à
la plus grande satisfaction du premier magistrat de l'endroit. Cette
vallée d'Hjertdal est assez animée. Les usines n'y manquent point. De
plus, c'est le temps de l'exercice annuel, et les soldats campent le
long de la route. Ils ont du pain (quel pain!): nous l'achetons avec
bonheur; c'est une rareté en Télémark.
Après Hjertdal, on monte assez longtemps pour gagner la crête dont le
versant opposé descend à Sillegjord. L'oeil, à droite, enfile la
fertile vallée d'Aamotdal. Mais la route tourne à angle droit et
descend à pic en face du mont Scorve, vers le lac Flaa. Rien n'égale
la vue qui se déroule pendant cette descente d'une heure.
De beaux frênes ombragent le chemin. Entre les arbres apparaît la
crête neigeuse du Scorve. Tout au fond de la vallée brille la nappe
tranquille du Flaa. À droite, s'étale la croupe en éventail du Thors
Nutten; à gauche, l'oeil peut suivre à vingt lieues les sinuosités du
lac Sillegjord, presque noyé dans la brume du soir.
À Sundbo, au bout du lac Flaa, on quitte la grande route du Hardanger
pour entrer dans le canton de Sillegjord, tout parsemé de fermes
opulentes, tout émaillé de prairies. C'est avec un plaisir assez
naturel à la suite de trois jours de fatigues que nous entrons dans le
village de Sillegjord.
Le gaard est infime. Où logerons-nous? Il y a là le presbytère, la
maison du landsman, deux ou trois fermes de bonne apparence. Nos
postillons jettent leur dévolu sur une sorte de château de bois dont
l'avenue aboutit perpendiculairement à la route. Un portique à
colonnes en décore la façade. De vastes communs précèdent une manière
de parc anglais dont les pelouses descendent jusqu'au lac.
Nous n'avons que de vagues notions sur la nature du fonctionnaire qui
occupe ce palais. Mais l'aplomb de nos skydskarls nous rassure et nos
carrioles s'arrêtent au perron. Une servante nous reçoit et nous
introduit dans un vaste salon orné d'un piano à queue et de deux
énormes lauriers-roses en pleine fleur. De seigneur, point. Au bout de
trois quarts d'heure, la même servante nous fait monter dans les
mansardes, où deux lits et du thé nous attendent. La fatigue nous fait
profiter sans réflexion de cette silencieuse hospitalité. Le
lendemain, nous nous hasardons à parler de rétribution. On accepte, on
demande même davantage. De seigneur, toujours point. Nous allons aux
remises, nous faisons atteler.
C'était à croire ce castel inhabité, lorsque, tout à coup, au moment
où nous prenions les guides, le piano de la veille rompt le silence et
la Marseillaise, exécutée par des doigts novices, nous révèle
l'existence de quelque princesse, héritière invisible du domaine.
Telle est l'hospitalité norvégienne. Autrefois gratuite, elle se fait
payer (grâce aux Anglais) même chez les gens qui pourraient l'exercer
autrement. Est-ce un excès de fierté qui fait fuir ces hôtes que le
voyageur aimerait à voir? Je ne sais. En tout cas, si ce récit vient à
tomber sous les yeux de la dame du logis, qu'elle y voie un regret
plutôt qu'un reproche.
Nous voulions, de Sillegjord, gagner le Bandak avec l'intention de
passer deux ou trois jours au milieu de ces sites romantiques qui sont
en même temps le premier pays de chasse et de pêche de la Norvége. De
Sillegjord au Bandak il y a quatre ou cinq lieues. La route d'abord
plate et monotone monte bientôt sur un fjeld tout entouré de roches à
pic. De ce cirque naturel où l'on entre par une vaste brèche,
s'échappe une belle chute qui forme un lac. On monte encore, puis on
tourne brusquement pour redescendre dans la vallée du Bandak. Même vue
immense, même paysage splendide qu'à Sundbo. De tous côtés des
prairies prêtes à être fauchées, des pentes fleuries d'églantiers, des
fermes bien bâties et, à l'horizon, la nappe longue et sinueuse des
Bandaks.
La route aboutit dans la cour d'un gaard de la plus belle apparence.
Un monsieur en lunettes fume sa pipe sur le perron; c'est le maître de
poste, et de jeunes élégants arrivent en phaéton pour dîner à Moën.
Le maître de poste est un gentleman fort complaisant. Il nous fait
renoncer à nos projets de séjour qui ne s'accordent point avec la
bizarrerie des départs au _Saint-Olaf_, petit vapeur qui fait le
service du Bandak. Nous convenons de laisser nos carrioles à la poste.
Nos irons en barque jusqu'au bout du lac, à Dalen, où le _Saint-Olaf_
est à l'ancre. Le lendemain nous reviendrons avec lui, et il prendra à
bord nos carrioles qui se trouvent conduites au petit port
d'embarquement. Nous déjeunons, et par une pluie d'orage, nous nous
embarquons sur le lac.
L'orage dure deux heures. Le lac, enfermé entre deux hautes chaînes de
montagnes, résonne des coups multipliés du tonnerre. La pluie tombe à
flots; mais la petite barque glisse sur l'eau et, deux heures après,
aborde à Laurdal.
Rien de ravissant comme ce coin solitaire. Quelque riche bourgeois l'a
choisi pour s'y bâtir une demeure confortable, au milieu d'un grand
parc de sapins. À côté, une chute fait aller quelques scieries. En
face, s'ouvre une vallée fertile; c'est un paradis en miniature.
[Illustration: Vue du lac Bandak.--Dessin de Doré d'après Riant.]
Vers cinq heures du soir, nos bateliers nous déposaient dans une
prairie inondée où finit le lac et où commence la vallée de Bandak.
Un groupe de cinq ou six maisons y forment le hameau de Dalen. _Le
Saint-Olaf_ est à l'ancre en rade. Nous faisons porter nos sacs à une
maison de bois que nos bateliers décorent du nom de restaurant à la
carte (_spise-korter_). En réalité, c'est une maison de paysan, et la
carte se compose de l'höre classique et des pommes de terre qui
constituent en Norvége un repas de première classe. En attendant qu'on
le prépare, nous partons à pied pour le fameux Ravnedjupet, _Ravin des
corbeaux_, qui se trouve dans la vallée, à deux lieues de Dalen.
Le Ravnedjupet est célèbre dans les contes du Télémark; la tradition
prétend que ce gouffre rejette sur ses bords, par la seule force du
vent qui y tourbillonne, tout ce qu'on y jette.
En réalité Ravnedjupet n'est qu'un site horriblement sauvage, surtout
alors qu'il n'est éclairé que par les lueurs tremblotantes du
crépuscule norvégien.
Paul RIANT.
(_La fin à la prochaine livraison._)
[Illustration: VOYAGES DANS LES ÉTATS SCANDINAVES.--Vallée du Flatdal
(voy. p. 79).--Dessin de Doré d'après M. Riant.]
VOYAGE DANS LES ÉTATS SCANDINAVES,
PAR M. RIANT.
LE TÉLÉMARK ET L'ÉVÊCHÉ DE BERGEN.
1858.--INÉDIT.
LE TÉLÉMARK (SUITE[9].)
[Note 9: Suite et fin.--Voy. page 65.]
_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intérieure. --
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